C'était un moyen de s'introduire en quelque sorte par surprise dans la

place. Tout plein des mythes cabalistiques de l'antiquité, le docteur se

demandait si les poètes n'avaient point entrevu cette initiation quand

ils nous représentent Orphée passant à travers le triple aboiement du

chien Cerbère avant d'arriver à Eurydice. Son entreprise offrait,

suivant lui, plus d'un point de ressemblance avec la tentative du grand

poète primitif. Il s'agissait de plonger au plus profond de cet enfer

qu'on appelle l'imbécillité et de venir chercher une intelligence

accroupie dans les ténèbres de la mort, et, comme Orphée avait fait pour

Eurydice, la ramener malgré les dieux à la lumière du jour.

Orphée avait échoué, il est vrai, mais parce qu'il avait manqué de foi.

Pourquoi avait-il douté de la parole du dieu des enfers? Pourquoi

s'était-il retourné pour voir si Eurydice le suivait?

Ce fut dans cette disposition d'esprit que le docteur rentra chez lui et

monta à son laboratoire.

La vieille Marthe, qui avait eu déjà beaucoup de peine à s'habituer à

Scipion, qui avait par sa présence inattendue effarouché son chat,

voyant que son maître apportait quelque chose dans son manteau, et

croyant que c'étaient quelques paquets d'herbes médicinales qu'il avait

récoltées dans la montagne, le suivit, car c'était son office à elle de

classer ces herbes avec des étiquettes.

Le chat suivit la vieille.

Ce chat, que Marthe la bossue avait d'abord appelé le _Président_ à

cause de sa belle fourrure, qui lui avait rappelé la robe d'hermine du

président du tribunal de Bourges, qu'elle avait vu une fois en sa vie,

avait été en effet fort effarouché de la présence de Scipion. Scipion,

de son côté, avec l'instinct haineux des animaux de son espèce pour les

chats, s'était élancé sur le _Président_ et l'avait suivi sous les

chaises et sous les fauteuils, culbutant tout le mobilier du docteur,

jusqu'à ce que, trouvant une fenêtre ouverte, le chat se fût élancé par

cette fenêtre, eût gagné les toits et disparu.

Soit jalousie de voir sa place prise dans la maison, et par conséquent

dans le coeur des maîtres de cette maison, soit terreur excessive

éprouvée dans cette rencontre où les forces étaient inégales, le

_Président_, dont la vocation n'était pas la guerre, et qui depuis

longtemps même, grâce à la pâtée régulière que lui donnait, deux fois le

jour, la vieille Marthe, avait renoncé à la faire aux rats et aux

souris, et ne regardait plus ces animaux, lorsque par hasard ils

tombaient sous sa patte, que comme un dessert indigne de lui, le

_Président_ fut trois jours sans daigner rentrer à la maison, bien que,

chaque nuit on entendît ses miaulements plaintifs retentir sur le toit

et même dans le grenier.

Quoique Marthe la bossue n'eût point osé se plaindre, M. le docteur lui

paraissant avoir droit de vie et de mort sur ce qui l'entourait, il

s'était fait, à la suite de cette fugue du _Président_, un changement

notable dans sa physionomie, et ce n'était qu'en soupirant qu'elle

présentait le matin le café au lait à son maître et qu'en rechignant

qu'elle trempait à midi la soupe de Scipion.

Le docteur aimait l'harmonie pour l'harmonie elle-même, comme il

haïssait la guerre à cause de ses résultats. Il vit qu'un des ressorts

qui faisaient mouvoir les quatre personnages de sa maison s'était

arrêté, soit par lassitude, soit par accident; il s'informa à la vieille

Marthe de la cause de sa tristesse et, avec l'accent du reproche et en

fondant en larmes, elle se contenta de montrer le fauteuil où le chat

avait coutume de dormir, en s'écriant:

--Le _Président_, monsieur le docteur!

C'était l'heure de la soupe de Scipion et de la pâtée du _Président_.

Jacques Mérey ordonna à Marthe d'aller préparer l'un et l'autre et de

les apporter dans des récipients de différentes grandeurs.

Marthe sortit, secouant les épaules, en femme qui dit:

--Hélas! c'est bien inutile, ce que vous m'ordonnez là.

Mais, comme elle était habituée à obéir sans discussion, elle se hâta de

faire ce que lui ordonnait son maître.

À peine avait-elle refermé la porte, que le docteur était sur le balcon

et cherchait des yeux le _Président_.

Comme la maison dominait toutes les autres et que le laboratoire

dominait la maison, l'oeil du docteur put plonger jusqu'aux

profondeurs les plus caverneuses de la Creuse; mais il n'eut point la

peine de se perdre dans ces sombres cavités: à dix mètres de lui, sur un

toit de chaume, le _Président_ dormait au soleil, enveloppé de sa

fourrure tant soit peu souillée par les excursions nocturnes auxquelles

il s'était livré depuis son départ de la maison.

Le docteur appela le _Président_ avec un sifflement tout particulier.

L'animal, qui dormait, sentit pénétrer ce bruit au plus profond de son

sommeil et tressaillit. Il ouvrit ses grands yeux jaunes, regarda autour

de lui en s'étirant, bâilla à se démonter la mâchoire; mais, au milieu

de son bâillement, il aperçut le docteur qui l'avait appelé.

Soit que cette attention de son maître lui parût une réparation

suffisante, soit que, comme les autres animaux, il ressentît l'influence

irrésistible du magnétisme, il se mit à l'instant même sur ses quatre

pattes et s'achemina vers le balcon.

Le docteur rentra, appela Scipion à lui. Un des talents de Scipion était

de faire le mort pour laisser passer l'infanterie et la cavalerie

légère, ne se réveillant que lorsqu'on lui annonçait la grosse

cavalerie. Le docteur lui montra son tapis et lui ordonna de faire le

mort. Scipion se coucha et ferma les yeux.

Au même moment, le _Président_ montrait à l'angle du balcon sa tête

fine, qui, malgré l'invitation du maître, n'était point exempte

d'inquiétude.

Jacques Mérey alla à lui, le prit dans ses bras, l'embrassa sur le

front, ce qui ne lui était jamais arrivé, le caressa de la main,

dirigeant sa caresse depuis l'occiput jusqu'à l'extrémité de l'épine

dorsale, caresse à laquelle le _Président_ fut si sensible, que le

docteur le sentit frissonner sous sa main, du museau à l'extrémité de la

queue; frémissement auquel succéda à l'instant même ce ronron

particulier pour exprimer le bien-être porté à la plus haute puissance.

Alors, il le coucha entre les pattes de Scipion, lui faisant un oreiller

de l'une d'elles, tandis que de l'autre il lui enveloppait le corps

comme une mère fait de son nourrisson. Les deux animaux, qui trois jours

auparavant avaient voulu se dévorer--car, si la force était du côté de

Scipion, la bonne volonté ne manquait pas au _Président_--, se

trouvèrent nez à nez et tout émerveillés de leurs dispositions non

seulement pacifiques, mais bienveillantes vis-à-vis l'un de l'autre.

Ils étaient sous le charme de ce rapprochement lorsque Marthe entra

tenant d'une main la pâtée du chat, et de l'autre la soupe du chien. Son

étonnement fut si grand, qu'elle posa la pâtée du chat sur la table,

pour faire le signe de la croix.

Elle n'avait pas elle-même une confiance bien absolue dans la pureté de

croyance de son maître, et chaque fois qu'elle lui voyait accomplir un

acte qui lui paraissait dépasser les limites de la puissance humaine,

elle commençait à tout hasard par se mettre en garde contre Satan, en

dessinant entre elle et lui le signe de la croix.

--Ah! monsieur! dit-elle en regardant le chien et le chat entre les

pattes l'un de l'autre, en voilà encore un, de vos tours!

--Donne à ces animaux leur déjeuner, et attends, dit le docteur, qui

n'était pas fâché souvent d'apprécier, de ses propres yeux, l'effet que

ce que le peuple appelle des miracles produisait sur les âmes

vulgaires.

Marthe obéit, mais son trouble était si grand, qu'elle déposa la pâtée

du chat devant le nez du chien et la soupe du chien devant le nez du

chat. Et, comme elle voulait réparer cette erreur:

--Laisse faire, dit Jacques Mérey; chacun trouvera bien son écuelle.

Alors, de ce sifflement avec lequel il avait réveillé le _Président_, il

tira les deux animaux de leur sommeil factice, et, comme il l'avait

prédit, Scipion fit un bond à gauche pour arriver à sa soupe, et le

_Président_ passa entre les jambes de Scipion pour arriver à sa pâtée.

À partir de ce jour, l'harmonie la plus parfaite s'était rétablie et

avait régné, à la grande satisfaction de Marthe, mais à la plus grande

satisfaction encore de son maître, dans la maison du docteur.

C'était donc avec une confiance en son maître qu'avaient encore

augmentée les événements que nous venons de raconter, que Marthe suivait

le docteur à son laboratoire, croyant lui voir rapporter sa moisson

d'herbes ordinaire.

Mais son étonnement fut grand, lorsque après avoir, avec toutes sortes

de précautions, déposé son manteau à terre, le docteur en laissa tomber

les quatre coins, et qu'elle vit que ce qu'elle avait pris pour des

bottes d'herbes n'était rien autre chose qu'une enfant de sept à huit

ans, qui resta immobile sur le parquet à l'endroit où l'avait déposée

Jacques Mérey, et qui ne donna signe de vie par un mouvement quelconque

que quand le chien accourut près d'elle et se fut mis à lui lécher le

visage.

--Ah! mon Dieu! qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Marthe la tête en

avant et les bras écartés.

--_Ça!_ dit le docteur avec son mélancolique sourire; _ça!_ c'est une

masse de chair sans âme, sans volonté, sans mouvement, oubliée par le

Créateur parmi ces êtres difformes et incomplets auxquels il faut que la

science rende ce que la nature a oublié de leur donner.

--Jésus Dieu! monsieur le docteur, s'exclama Marthe, vous n'allez pas

encore embarrasser, j'espère bien, la maison d'un pareil fétiche? C'est

bon à mettre dans les grands bocaux qui sont à la porte des

apothicaires, mais pas autre chose.

--Au contraire, Marthe, dit Jacques Mérey, je vais la garder, et c'est

toi qui plus particulièrement seras chargée de veiller sur elle. Pour

commencer, tu vas aller acheter une baignoire de demi-grandeur, et tu

vas savonner cette créature des pieds à la tête.

Comme toujours, la vieille Marthe obéit. Une heure après l'ordre donné,

la baignoire pleine d'eau, tiédie à point, recevait la petite créature,

et la main exercée de Marthe la frottait du plus doux savon que l'on

avait pu trouver.

Le docteur assistait à cette toilette et y donnait toute son attention.

L'enfant, en sortant de la cabane du bûcheron, était tellement salie par

le contact des choses les plus immondes, qu'il était impossible de voir

non seulement la couleur de ses cheveux, mais encore celle de sa peau.

Peu à peu, sous la main de Marthe et au milieu de la mousse savonneuse,

apparaissait un corps d'une blancheur mate et maladive, comme l'est

celui des enfants qui ont été tenus enfermés.

Il y a dans les atomes de l'air et dans les rayons du soleil ce que l'on

pourrait appeler la couleur de la vie; les plantes qui n'ont ni air ni

soleil poussent pâles et blanches, tandis que leurs soeurs qui

jouissent des conditions ordinaires de la vie éclatent de toutes les

couleurs qu'elles empruntent au prisme solaire.

Il était difficile de dire, même quand le soin le plus scrupuleux eut

présidé au débarbouillage de la figure, si l'enfant était belle ou

laide. Aucun des traits n'était assez suffisamment arrêté pour qu'on le

jugeât; l'oeil qui s'entrouvrait à peine et dont on ne pouvait

apprécier la grandeur, était cependant d'un beau bleu céleste; la

bouche, mal dessinée, renfermait des dents assez belles, mais auxquelles

la pâleur des lèvres ôtait toute valeur; les sourcils étaient plutôt

indiqués par les tons de chair, qu'ils n'étaient marqués par l'arc

velouté dont la femme sait tirer un si bon parti, qu'ils soient

abondants ou non. Sa tête était à peu près dénudée de cheveux, excepté

au cervelet, où quelques boucles d'un blond pâle indiquaient que, si

cette créature devenait jamais une femme, elle se rattacherait à la

douce race germanique par la couleur de sa chevelure.

En somme, à part quelques engorgements au cou, aux aines et aux genoux,

le docteur parut assez satisfait de l'état dans lequel il trouvait la

pauvre petite abandonnée.

Un des caractères de l'idiotisme, c'est la torpeur.

La nature a fait à l'homme trois dons, et dans ce triangle elle a

renfermé la vie.

Ces trois dons sont la sensation, la volonté, le mouvement. L'homme

éprouve, il veut, il agit. Ces trois actions s'enchaînent et ne peuvent

se désunir. Du moment que l'homme n'éprouve pas, il ne peut pas vouloir,

et, ne pouvant vouloir, il n'agit pas.

L'idiot n'éprouve pas; de là la cause première de son immobilité.

Ainsi, dans la cabane du braconnier, la pauvre enfant ne quittait jamais

son lit, et restait des heures entières à rouler sur elle-même comme un

animal, ou à se balancer comme ces magots de la Chine qui n'ont de

mouvement que dans le va-et-vient de la tête, d'une épaule à l'autre.

C'était là son plus grand rapprochement de la vie.

Elle détestait le grand air, le mouvement, la lumière, enfin, elle avait

la tendance naturelle des corps bruts qui aspirent au repos.

Comme dans toutes les provinces, où le terrain ne coûte pas cher, le

jardin était grand relativement à la maison. Il était planté d'arbres

forestiers au milieu desquels, au sommet d'un tertre, s'épanouissait un

magnifique pommier. Un cours d'eau, une source, claire, brillante,

sanglotant un doux murmure, sortait du pied de ce tertre, descendait en

petites cascades, et, traversant une cour pavée, dans l'encaissement

d'un ruisseau, allait, après avoir arrosé le jardin dans toute sa

longueur, se jeter dans la Creuse.

À cette source, si humble et si exiguë qu'elle fût, le jardin, véritable

oasis, devait toute sa fraîcheur et toute sa verdure. Trois ou quatre

magnifiques saules pleureurs, placés d'étage en étage, mêlaient leur

feuillage doré aux différentes nuances de vert que présentait au regard

la palette variée du jardin.

D'un coup d'oeil, Jacques Mérey mesura tout le parti qu'il pouvait

tirer pour sa petite malade d'un jardin en pente douce où le soleil, si

ardent qu'il fût, était toujours tamisé par l'ombre des arbres. Un

crayon à la main, il se fit à l'instant même l'architecte et le

jardinier de ce petit Trianon. Une surface plane fut destinée à une fine

pelouse de gazon anglais sur laquelle l'enfant pourrait se rouler tout à

son aise. Un bassin, dont la profondeur ne devait pas dépasser trente

centimètres, fut tracé avec des piquets de bois, que devait remplacer

une grille de fer; c'était le bain futur de l'enfant sans nom et sans

âme qui gisait dans le laboratoire.

Des branches de tilleul furent entrelacées par Jacques Mérey lui-même,

pour former un berceau impénétrable aux rayons du soleil dans ces jours

de canicule et d'exaspération de la nature pendant lesquels tout devient

dangereux, même le soleil. Enfin, deux ou trois emplacements furent

désignés pour y planter des fleurs, car Jacques Mérey, dans la cure

qu'il allait entreprendre, comptait appeler à la lui toutes les

ressources de la nature.

Le lendemain matin, quatre ouvriers jardiniers étaient, au point du

jour, introduits dans le jardin, et une double paye leur était offerte

s'ils avaient, en une semaine, opéré tous les travaux que le docteur

venait en dix minutes de jeter sur le papier.

VII

Une âme à sa genèse

Huit jours après, la besogne était terminée; le gazon, semé dès le

premier jour, commençait à sortir de terre. Le bassin, foncé de gravier

pris à la rivière, entouré d'une grille qui empêchait l'enfant d'y

rouler, disposé de manière à ce qu'elle y pût prendre, sous la

surveillance de Marthe, un bain complet dans lequel rien ne gênerait le

caprice de ses mouvements, s'étendait sur un diamètre d'une dizaine de

pas; enfin des fleurs avaient été transportées dans leurs pots, pour

qu'elles n'eussent point à souffrir du déplacement, et formaient de

leurs différentes nuances trois tapis bariolés.

Le petit Éden était prêt à recevoir sa petite Ève.

L'enfant n'avait pas de nom; on n'avait jamais pensé à lui en donner un.

Qu'avait-on besoin de l'appeler, puisqu'elle ne répondait pas? Elle

avait bien reçu autrefois, sans doute, au moment de sa naissance, le nom

de quelque saint ou de quelque sainte porté au calendrier, mais ces élus

du Seigneur avaient si mal veillé sur leur filleule, que ce n'était

véritablement pas la peine de rechercher ce nom impuissant, et qui,

d'ailleurs, était probablement perdu volontairement au fond de la

mémoire de ses nourriciers.

Mais Marthe la bossue, qui non seulement avait un nom, mais aussi un

surnom, ne pouvait pas se contenter d'un pareil incognito; elle

tourmenta donc tant son maître pour savoir le nom de l'enfant, que

celui-ci, qui, au bout du compte, voulait l'habituer dans l'avenir à

répondre à une appellation, lui répondit qu'elle se nommait Éva. Et ce

n'était pas sans raison et sans y avoir réfléchi que Jacques Mérey

donnait ce nom à la petite orpheline; n'avait-il pas essayé de faire sur

elle la même oeuvre que Dieu avait faite sur la première femme? Cette

création toute matérielle qui lui était tombée entre les mains,

n'allait-il pas, lui, si son projet réussissait, en faire une créature

que Dieu pourrait reconnaître parmi les femmes, comme il reconnaît une

fleur parmi les fleurs? Quel nom plus significatif eût-il pu lui donner

que celui d'Éva?

Nous disons Éva, parce que lui seul persista à lui donner ce nom. Marthe

la bossue trouvait le nom de Rosalie bien plus joli, et elle demanda la

permission de substituer ce nom à celui que le docteur lui désignait, et

qui d'ailleurs n'était pas dans le calendrier.

Jacques Mérey, qui commençait à éprouver un sentiment étrange pour la

petite fille, ne fut point fâché que tout le monde l'appelât d'un nom

tandis que lui seul l'appellerait d'un autre, et tandis qu'à lui seul

elle répondrait lorsqu'il l'appellerait de ce nom-là.

L'enfant, appelée Rosalie par tout le monde, fut donc par le docteur

seul appelée Éva.

Le jour où Éva fit son entrée dans le jardin était une chaude journée

d'été; il fit étendre un tapis sous le berceau de tilleuls, et Scipion,

bien lavé, bien frotté à son tour, fut admis à partager l'ombre avec

l'enfant.

Le docteur avait beaucoup compté sur le chien pour l'aider dans son

oeuvre de création. Le chien porterait un jour Éva sur son dos; le

chien traînerait un jour la voiture d'Éva; en attendant, le chien, avec

une adresse admirable, jouait avec l'enfant, lui imprimait malgré elle

ce mouvement qui lui paraissait antipathique, mais qu'elle acceptait de

la part du chien.

Pendant toute cette première journée, le docteur se tint en tiers avec

les deux pauvres êtres qu'il ne quittait pas des yeux.

L'enfant était nue, la chaleur le permettait, et le docteur ne voulait,

par aucun obstacle, gêner ses premiers mouvements; plusieurs fois, il

essaya de la faire tenir debout; mais ses jambes plièrent, même en

donnant un banc pour appui à ses mains.

Le docteur vit donc qu'il fallait, momentanément du moins, ne s'occuper

que de l'organisme, pour le mettre en état d'accepter ultérieurement les

bénéfices d'un traitement moral.

Les premiers jours et même les premiers mois se passèrent en soins

médicaux destinés à combattre le lymphatisme de ce corps.

Ce furent d'abord des bains froids dans le bassin de la source; ces

bains commencèrent d'abord à faire jeter des cris de douleur à l'enfant:

il en est toujours ainsi, et dans notre pauvre nature humaine, le cri de

douleur précède le cri de joie; puis, aux bains froids, auxquels la

petite Éva s'habitua peu à peu, qu'elle supporta bientôt sans angoisse,

et qu'elle finit même par prendre avec plaisir, succédèrent, quand les

jours de chaleur furent passés, les bains salins et alcalins, auxquels

vint en aide une bonne et succulente nourriture.

Chez le braconnier, l'enfant n'avait jamais mangé que des soupes au lait

ou des panades; la soupe au boeuf y était rare, et à peine l'enfant

avait-elle eu l'occasion d'en goûter deux ou trois fois dans sa vie.

D'ailleurs, sous le rapport de la nourriture, elle ne manifestait aucune

préférence; elle avalait ce qu'on lui donnait, et le mouvement de ses

mâchoires, comme tous les autres mouvements de son corps, était purement

instinctif.

Le docteur commença par substituer d'excellents consommés aux panades et

aux soupes au lait; puis peu à peu, quand il se fut assuré que l'estomac

pouvait supporter quelque chose de plus substantiel, il en arriva aux

gelées de viandes blanches d'abord, puis de viande noire et

particulièrement de gibier, cette dernière viande contenant le double de

partie nutritive des autres.

L'hiver se passa tout entier dans ces soins de tous les jours, et sans

que l'on pût constater le moindre progrès dans l'intelligence ou dans

l'organisme physique de l'enfant. Mais la patience du docteur semblait

plus obstinée que la faiblesse qu'elle avait entrepris de combattre.

Souvent il était près de désespérer.

Un fait qu'il provoqua, et qui réussit selon ses désirs, lui rendit

toutes ses espérances.

Un jour, il ordonna à Marthe d'emmener le chien et de l'enfermer dans

une niche bâtie au fond du jardin, où l'on pouvait entendre ses cris.

Mais le chien ne voulut pas suivre Marthe; il fallut que ce fût le

docteur lui-même qui le conduisît à la niche et qui lui ordonnât d'y

entrer.

L'intelligent animal comprenait à quelle séparation on le condamnait;

contre tout autre que le docteur, à coup sûr, il se fût défendu; mais

par le docteur il se laissa enchaîner et enfermer, se contentant de se

plaindre douloureusement d'une pareille injustice.

Bien entendu que ce fut le docteur qui se chargea de porter la

nourriture au pauvre prisonnier. Pour le consoler, il lui laissa une

gamelle pleine d'une soupe qu'il avait tout particulièrement recommandée

à la vieille Marthe. Puis il revint près d'Éva.

C'était la première fois depuis près d'un an que la petite fille était

privée de son compagnon; elle l'avait vu sortir avec le docteur, et

l'avait suivi des yeux jusqu'à la porte; en ne le voyant pas rentrer

avec lui, ses yeux demeurèrent fixes et marquèrent une nuance

d'étonnement.

Le docteur saisit cette nuance, tout imperceptible qu'elle était.

Mais ce ne fut pas tout. Le reste de la journée se passa. L'enfant,

inquiète, regardait à droite et à gauche, faisant même de certains

mouvements qu'elle n'avait jamais faits pour regarder derrière elle;

puis des plaintes, vers le soir, commencèrent à s'échapper de ses

lèvres.

Mais ce n'étaient pas des plaintes que voulait Jacques Mérey; souvent

déjà, il l'avait entendue se plaindre; c'était un sourire, car il ne

l'avait jamais vue sourire encore, et cependant peu à peu,

incontestablement, les traits de son visage s'étaient accentués;

l'oeil s'était agrandi, tout en restant sinon atone, du moins vague;

le nez s'était formé, les lèvres s'étaient dessinées et avaient pris une

teinte rosée; enfin sa tête s'était couverte de cheveux du plus beau

blond.

Le docteur veilla près d'elle; les plaintes de la journée se

continuèrent pendant le sommeil. Deux ou trois fois, l'enfant fit des

mouvements plus brusques qu'elle n'en faisait étant éveillée, et elle

agita son bras avec moins de mollesse que de coutume. Rêvait-elle? y

avait-il une pensée dans ce cerveau? ou n'était-ce que de simples

tressaillements nerveux qui la secouaient?

Le lendemain, en s'éveillant, Éva trouva près d'elle le chat, pour

lequel elle n'avait jamais manifesté ni sympathie ni antipathie; c'était

Jacques Mérey qui avait placé là l'animal afin de voir comment

l'accueillerait Éva.

Éva, à moitié éveillée, sentant un poil doux à la portée de sa main,

commença par caresser l'animal; mais, peu à peu, ses yeux s'ouvrirent

et, avec la fatigue visible d'un effort accompli, se fixèrent sur le

_Président_, qu'elle commençait à ne plus confondre avec Scipion; enfin,

reconnaissant l'identité du matou, elle le repoussa avec un dépit assez

visible pour que l'irascible matou se crût insulté et sautât à bas du

lit de l'enfant.

Dans ce moment, on entendit par les escaliers un grand bruit de chaînes

et comme le galop d'un cheval qui aurait gravi l'escalier du

laboratoire, puis la porte mal fermée s'ouvrit sous une violente

secousse, et Scipion parut, délivré de sa captivité.

Il avait brisé sa chaîne et mangé sa porte.

Il vint se jeter sur le lit d'Éva.

Éva jeta un cri de joie, et, pour la première fois, sourit.

C'était le dénouement qu'attendait le docteur, quoiqu'il l'eût préparé

d'une autre façon, et qu'il eût compté sans la vigueur et sans

l'impatience de Scipion.

Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux · 第 3 / 33 段