Abîmé dans ces rêves de bonheur lointain, dans cet espoir de puissance

indéfinie, dans cet âge d'or de l'humanité que les poètes avaient placé

au commencement du monde, parce que les poètes sont les sublimes enfants

de la nature, Jacques Mérey voyait avec un frémissement d'impatience les

obstacles moraux et les barrières matérielles qu'opposait la classe des

privilégiés à l'accomplissement des destinées de l'homme sur la terre.

Nature douce et sensible, comme on disait alors, il était venu à la

haine par l'amour.

C'est parce qu'il aimait les opprimés qu'il détestait les oppresseurs.

À part les deux ou trois fois qu'il l'avait croisé sur son chemin, le

seigneur de Chazelay lui était personnellement inconnu. Il est vrai que

Jacques Mérey, esprit supérieur, n'en voulait point aux hommes, mais aux

abus et aux inégalités sociales dont les nobles étaient la vivante

incarnation. Il refusa l'or du château avec le même dédain qu'il eût

refusé les présents d'un ennemi.

Cette sombre apparition du Moyen Âge féodal remuait dans son sang

plébéien des souvenirs de colère; il voyait dans ces vieux murs le signe

d'une domination qui, bien que diminuée, durait encore; il se demandait

quelle force pourrait jamais déraciner ces titaniques monuments de la

race conquérante. Alors, découragé par la lenteur du progrès, par

l'énormité des obstacles que rencontre l'affranchissement d'un peuple,

il se plongeait avec désespoir dans l'étude de la nature, seul asile que

la société telle qu'elle était faite eût laissé à la science.

Seul, il faisait souvent des promenades au plus profond des bois, et,

là, grave, attentif, pareil à OEdipe devant le Sphinx, il semblait

interroger l'âme de l'univers.

Le chien qu'il avait sauvé de sa propre fureur était devenu son ami le

plus sincère et le plus dévoué; il suivait le docteur dans toutes ses

courses; doux et caressant, il lui obéissait comme l'ombre de sa pensée.

Aussi le curé de Chazelay ne manqua-t-il pas de dire qu'il y avait dans

l'histoire des sorciers plusieurs exemples de cette accointance d'un

esprit familier sous la forme d'un animal domestique. Cet animal à coup

sûr devait avoir des cornes, et s'il ne les montrait point, c'était pour

mieux cacher son jeu.

Un jour que Jacques Mérey était parti de bonne heure pour herboriser, il

se trouva, sans trop savoir comment il était arrivé là, sur la lisière

d'un bois touffu, emmêlé, impénétrable, comme il en existe encore dans

cette partie du Berri, véritable forêt d'Amérique en petit, où nulle

route frayée ne gardait la trace d'un pas humain.

La solitude plaisait au docteur, nous l'avons déjà dit; il aimait à se

rapprocher de la nature, nous l'avons dit encore; mais la profonde nuit

qui régnait dans ce bois sauvage, l'aspect menaçant des herbes et des

broussailles remplies de couleuvres; la masse compacte des rochers qui

découpaient leur verdure de mousse sur la sombre verdure des chênes,

tout cela saisit le docteur aux entrailles; il hésitait à l'entrée de ce

bois comme un initié des mystères d'Eleusis au seuil du temple, où

l'attendaient les redoutables épreuves et les ténèbres.

Alors, le chien s'approcha du docteur avec une physionomie étrange;

léchant les mains de son maître et le tirant par l'habit, il semblait le

conjurer de le suivre dans l'épaisseur du bois.

C'était un de ces points de doctrine sur lesquels Jacques Mérey

s'accordait avec les illuminés, les cabalistes et même les historiens,

que les animaux sont doués quelquefois d'un esprit de divination. La

science des présages et des augures, cette science vieille comme le

monde, à laquelle ont cru tous les sages de l'antiquité depuis Homère

jusqu'à Cicéron, n'était point une chimère aux yeux du docteur.

Il pensait que les animaux, les plantes, les objets inanimés eux-mêmes,

ont un langage, et que ce langage, interprète des éléments de la nature,

peut donner à l'homme des avertissements salutaires.

Et, en effet, interrogez à la fois la fable et l'histoire, et vous les

trouverez toutes deux d'accord sur ce sujet.

N'est-ce point un bélier qui découvrit à Bacchus, mourant de soif, ces

sources du désert autour desquelles verdissent aujourd'hui les oasis

d'Ammon? Ne sont-ce point deux colombes qui conduisirent Énée du cap

Misène au rameau d'or caché sur les rives du lac Averne? Et n'est-ce

point une biche blanche qui fraya le chemin d'Attila à travers les

Palus-Méotides?

Jacques Mérey suivi donc le chien, persuadé qu'il le conduisait à un but

quelconque.

L'animal s'avança dans le bois; le docteur marchait derrière lui,

péniblement, le visage à chaque instant fouetté par les branches, les

jambes perdues dans les herbes, ne voyant devant lui que la queue de son

chien, boussole vivante, et n'entendant que le froissement des plantes

et le bruit des reptiles fuyant sous les orties.

Après un quart d'heure de marche, l'homme et le chien, le chien d'abord,

parvinrent à une clairière au milieu de laquelle, appuyée au tronc d'un

chêne immense, s'élevait une cabane.

La queue du chien remua de joie.

Cette cabane devait appartenir soit à un bûcheron, soit à un braconnier;

peut-être celui qui l'habitait exerçait-il ces deux états.

Elle était située au centre d'une forêt appartenant à M. de Chazelay.

Comment M. de Chazelay, si grand amateur de la chasse, permettait-il

qu'un braconnier, dont il était impossible qu'il ignorât l'existence,

s'établît ainsi sur ses terres?

Jacques Mérey s'adressa vaguement toutes ces questions; mais l'habitude

où il était de sacrifier les choses importantes aux choses secondaires

fit qu'il laissa de côté la cause et ne s'occupa que de l'effet.

Le chien se dressa contre la porte; puis, comme la pression n'était pas

assez forte, il laissa retomber ses deux pattes de devant à terre et

poussa la porte avec son museau.

La porte céda assez à temps pour que de sa main le docteur l'empêchât de

se refermer. Une vieille femme assise sur un escabeau filait

tranquillement sa quenouille, tandis qu'un homme d'une trentaine

d'années, qui devait être le fils de cette femme, nettoyait les pièces

démontées de la batterie d'un fusil. Devant la cheminée, où flambaient

des branches sèches, un quartier de chevreuil était en train de rôtir et

répandait ce fumet à la fois aromatique et appétissant de la venaison.

Au moment où le chien entra, la vieille femme poussa un cri de plaisir

et l'homme bondit de joie. Jamais on ne vit reconnaissance plus

touchante; c'étaient des caresses, des embrassements, des transports à

n'en pas finir.

Puis des dialogues auxquels le chien répondait par des modulations qui

eussent fait croire qu'il entendait les reproches qu'on lui faisait et

qu'il essayait de se disculper.

--D'où viens-tu, misérable bandit? d'où viens-tu, affreux vagabond?

disait l'homme.

--Qu'as-tu fait pendant quinze grands jours que tu nous a laissés dans

l'inquiétude? demandait la femme.

--Nous t'avons cru mort ou enragé, ce qui revient au même, reprenait

l'homme.

--Mais, non, Dieu merci! Il se porte bien; pauvre Scipion! il a

l'oeil limpide comme une goutte d'eau et vif comme un ver luisant.

--Tu dois avoir faim, mauvais drôle! tiens, mords là-dedans.

Et l'enfant prodigue, fêté, caressé à son retour au logis, se voyait

offrir le reste du déjeuner ou du souper de la vieille avec le même

empressement et les mêmes excitations que s'il eût été un véritable

convive.

Alors seulement Scipion, dont le docteur venait d'apprendre le véritable

nom--nom qu'il devait sans doute à un parrain plus lettré que ne l'était

son maître--, Scipion, qui avait déjeuné avant de quitter la maison du

docteur, ayant tout dédaigné, le bûcheron releva la tête et s'aperçut de

la présence de Jacques Mérey.

La vue de cet étranger parut lui déplaire; l'homme fronça le sourcil, et

la femme eût pâli si sa peau n'eût pas été depuis longtemps tannée par

l'âge et par le soleil.

Jacques Mérey, voyant l'effet désagréable que causait à ses hôtes son

apparition inattendue, s'empressa de leur raconter l'histoire de

Scipion, et comment il l'avait sauvé des fourches et des fléaux des

garçons d'écurie du château de Chazelay.

Une larme se forma lentement dans l'oeil aride de la vieille femme, et

mouilla le lin de sa quenouille.

Quant au bûcheron, il éprouva le même sentiment de reconnaissance sans

doute pour l'homme qui avait sauvé son chien; cependant, un nuage sombre

ne resta pas moins sur son front.

Le docteur se croyait tombé, nous l'avons dit, dans une cabane de

braconnier; il attribua le trouble de ces gens au métier qu'ils

faisaient et à la crainte d'être découverts. Mais, avec le sourire d'un

patriarche et les lèvres d'un jeune homme:

--Rassurez-vous, mes amis, leur dit-il, je ne suis point un espion du

château; le Seigneur, qui est au-dessus des seigneurs de la terre, a

donné les animaux à l'homme pour que l'homme en fît sa nourriture. Or,

Dieu n'a point établi de distinction entre le noble et le roturier; nos

mauvaises lois sociales ont seules fait cela; elles ont donné le droit

de chasse aux uns et l'ont refusé aux autres, et les nobles, qui ne

respectent rien, pas même la parole de Dieu, ont violé la promesse que

Jéhovah avait faite à Noé et à ses successeurs dans la personne de Noé.

«Tout ce qui se meut sur la terre et dans les eaux vous appartient,» a

dit le Seigneur.

Mais, au moment où le docteur achevait sa démonstration du droit de

chasse, droit universel, droit indestructible, puisqu'il est basé sur

les Saintes Écritures, un spectacle aussi nouveau qu'inattendu frappa

ses yeux.

Une espèce d'alcôve pratiquée au fond de la cabane était voilée par des

rideaux de serge; le chien venait de soulever et d'écarter ce rideau

avec sa tête, et, dans la pénombre, Jacques Mérey distingua comme un

paquet inerte de membres humains appartenant évidemment à un enfant qui

avait l'air de vivre.

--Qu'est cela? s'écria-t-il.

Et il saisit le rideau pour l'écarter.

Mais le braconnier se leva d'un air solennel.

--Monsieur, lui dit-il, pour avoir vu ce que vous venez de voir, tout

autre que vous ne sortirait pas vivant d'ici; mais je m'aperçois que mon

chien vous aime; il vous doit de n'avoir pas été tué à coups de fourche

et de ne pas être mort de la rage; or, mon chien, voyez-vous, c'est mon

seul ami; en considération de mon chien, je vous fais grâce; mais

jurez-moi que vous ne raconterez à personne ce que vous avez cru voir.

--Monsieur, dit Jacques Mérey en lâchant le rideau, mais en croisant les

bras en homme décidé à aller jusqu'au bout, vous oubliez que je suis

médecin et qu'un médecin est le confesseur du corps: je veux savoir ce

que c'est que cet enfant.

Les yeux du bûcheron, qui avaient d'abord jeté une flamme, s'adoucirent.

--Vous êtes médecin!... dit-il en devenant pensif. En effet, vous avez

rendu la vie et la raison à mon chien qui avait déjà perdu l'une et qui

allait perdre l'autre.

Puis, tout à coup:

--Oh! s'écria-t-il, quelle idée! si ce que vous avez pu pour un animal,

vous le pouviez...

Il secoua la tête avec découragement.

--Mais non, dit-il, c'est impossible!

--Rien n'est impossible à la science, mon ami, répondit le docteur d'un

ton radouci! Jésus-Christ n'a-t-il pas dit: «Si vous avez la foi

seulement gros comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne:

"Remue-toi et jette-toi dans la mer," et la montagne se remuera et se

jettera dans la mer.» Oh! s'écria le docteur, la foi n'est que le

premier âge de la science; le second, c'est la volonté. Vouloir, c'est

pouvoir. Jésus n'a-t-il pas ajouté: «Les oeuvres que je fais, celui

qui croit en moi les fera?» Or, brave homme, vous êtes chrétien: je le

vois à ce crucifix placé à la tête de votre lit. Mais ou votre

christianisme est faux, ou vous devez admettre que tout chrétien a le

droit de faire ce qu'on appelle des miracles, et ce que moi, qui ne

crois pas aux miracles, j'appelle le produit de la souveraineté de

l'intelligence sur la matière.

Ces paroles n'étaient pas très compréhensibles pour le braconnier;

aussi, après avoir réfléchi un instant:

--Je ne comprends rien à vos beaux raisonnements, monsieur, dit-il; mais

je me dis comme ça à moi-même que ce serait une fière providence qui

vous aurait amené.

Il s'arrêta et toussa plusieurs fois comme si ce qu'il allait dire ne

pouvait passer par sa gorge.

V

Où le docteur trouve enfin ce qu'il cherchait

Le docteur attendit un instant, espérant que le braconnier achèverait sa

phrase suspendue.

Mais comme il continuait de garder le silence:

--La providence qui m'a conduit ici, dit-il, la voilà. Et il montra

Scipion.

--Il est bien vrai que ce brave animal a toujours été l'âme, le

défenseur, le bon génie, et je dirai même quelquefois le pourvoyeur de

notre cabane. Et puis...

Il s'arrêta de nouveau.

--Et puis? insista le docteur.

--Et puis, dit le braconnier, c'est stupide à dire, je le sais bien,

mais il l'aime tant, elle!

--Qui, elle? demanda le docteur, ne pouvant croire qu'il fût question de

la petite idiote et de Scipion.

--Eh! mon Dieu, oui, elle, dit le braconnier, dont les traits

s'adoucirent; la pauvre créature qui est là!

Et, tout en haussant les épaules, il désignait de la main le rideau

derrière lequel s'agitait cette forme humaine inachevée.

--Mais quelle est donc cette créature? demanda le docteur.

--Une pauvre innocente.

On sait que les paysans, par _innocents_, désignent les pauvres

d'esprit, les idiots et les fous.

--Comment! fit le docteur; vous avez chez vous un pauvre enfant dans cet

état-là, et vous n'avez pas consulté les médecins?

--Bon! dit le braconnier; avant qu'elle fût ici, elle en a eu, des

médecins, et des premiers encore, on l'a conduite à Paris, mais ils ont

tous dit qu'il n'y avait rien à faire.

--Il ne fallait pas vous contenter de cela, vous; et lorsque l'enfant

vous a été rendue ou donnée--je ne cherche pas à savoir vos secrets--,

il fallait vous enquérir de votre côté; il y autre part qu'à Paris des

médecins habiles et amoureux de la science, qui guérissent pour guérir.

--Où voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi aille chercher ces

gens-là? Je ne sais pas seulement où ça demeure, la médecine. Tel que

vous me voyez, tenez, je n'ai jamais pu vivre dans les villes; vos

maisons alignées et pressées les unes contre les autres m'étouffent. On

ne respire pas là-dedans. Il me faut, à moi, le grand air, le mouvement,

le plafond des forêts, la maison du Bon Dieu, enfin. Braconnier, oui,

c'est une vie qui me va, celle-là; vivre de mon fusil, respirer l'odeur

de la poudre, sentir le vent, la rosée, la neige dans les cheveux; la

lutte, la liberté, avec cela on est heureux comme un roi.

--Eh bien, maintenant que vous m'avez trouvé sans me chercher, et qu'à

trois ou quatre mots qui vous sont échappés vous m'avez laissé croire

que la Providence n'est pas étrangère à notre rencontre, me

laisserez-vous voir le pauvre enfant?

--Oh! mon Dieu! oui, dit le braconnier.

--C'est une fille, avez-vous dit?

--Ai-je dit que c'était une fille, monsieur? Alors, je me suis trompé;

ce n'est, sauf votre respect, qu'un animal immonde que nous avons toutes

les peines du monde à tenir propre; mais au fait, libre à vous de

regarder. Tenez, la voilà.

Et, soulevant tout à fait le rideau de serge, il indiqua du doigt une

créature inerte, ramassée sur elle-même, et se roulant sur une mauvaise

paillasse.

Jacques Mérey contempla tristement cette chose humaine.

Alors, les entrailles du docteur frémirent.

C'était une de ces natures d'élite qui tressaillent de pitié devant

toutes les infortunes et devant toutes les dégradations; plus un être

était abaissé, plus il se sentait attiré vers lui par le magnétisme du

coeur.

La pauvre idiote ne s'aperçut nullement de la présence d'un étranger;

sa main, nonchalante et molle, que l'on eût cru privée d'articulations,

caressait le chien. Il semblait que ces deux êtres inférieurs fussent en

communication, sinon de pensée, du moins d'instinct, et qu'ils se

portassent l'un vers l'autre en vertu de la grande loi des affinités.

Seulement, le chien était dans sa nature, la petite fille n'y était pas.

Le docteur réfléchit longtemps; il se sentait attiré vers ce néant de

toutes les forces de sa charité.

L'enfant poussa une plainte.

--Elle souffre, murmura-t-il. L'absence de la pensée serait-elle une

douleur? Oui, car tout aspire à la vie, c'est-à-dire à l'intelligence.

Le braconnier alors, lui montrant l'idiote, dont rien ne pouvait attirer

l'attention, secoua douloureusement la tête.

--Vous voyez, monsieur le médecin, dit-il. Il y a peu de chose à espérer

avec une fille qui ne peut s'occuper à rien; ma mère et moi ne sommes

jamais arrivés à lui faire tenir une quenouille, quoiqu'elle ait déjà

sept ans.

Mais le docteur, se parlant à lui-même:

--Elle s'occupe du chien, dit-il.

Et, sur ce mouvement de sympathie que l'enfant avait montré à l'animal,

Jacques Mérey bâtit à l'instant même tout un système de traitement

moral.

--Ça, c'est vrai, répéta le braconnier; elle s'occupe du chien, mais

c'est tout.

--Cela suffit, dit Jacques Mérey rêveur, nous avons trouvé le levier

d'Archimède.

--Je ne connais pas le levier d'Archimède, murmura le braconnier, et

j'aime mieux, pour mon compte, manier mon fusil que le levier de qui que

ce soit. Mais, si vous pouviez, continua-t-il en élevant la voix et

frappant sur sa cuisse, si vous pouviez donner une idée à cette

fille-là, ma mère et moi, nous vous aurions de la reconnaissance, car

nous l'aimons, quoiqu'elle ne nous soit rien. Vous savez, l'habitude; à

force de la voir, nous avons fini par nous y attacher, si repoussante

qu'elle soit.--N'est-ce pas, petite?--Tenez, continua-t-il, elle ne

m'entend même pas, elle ne reconnaît même pas ma voix.

--Non, reprit le docteur en secouant la tête de haut en bas, non, mais

elle a entendu et reconnu le chien; c'est tout ce qu'il me faut à moi.

Jacques Mérey promit de revenir, et appela le chien, se déclarant

incapable de retrouver la maison s'il n'avait pas ce guide fidèle.

Mais le chien le suivit jusqu'à la porte seulement, et, quand Jacques

Mérey en eut dépassé le seuil, le chien secoua la tête en signe de

dénégation, et revint vers l'enfant, plus fidèle à son ancienne amitié

qu'à sa nouvelle reconnaissance.

Le docteur s'arrêta tout pensif. Il y avait plus d'un renseignement pour

lui dans cette persistance du chien à rester près de la petite idiote.

Et, en effet, il réfléchit que, s'il voulait sérieusement traiter cette

enfant, c'étaient des soins de tous les jours, de toutes les heures, de

toutes les minutes; c'étaient des inventions et des imaginations

toujours nouvelles qu'il lui fallait. D'ailleurs, il se sentait déjà par

la pitié attaché à ce petit être isolé, qui ne correspondait à rien dans

la nature, et qui représentait le néant de l'intelligence et de la

matière au milieu des êtres animés qui se _mouvaient_ et qui

_pensaient_, deux choses qu'il était incapable de faire.

Les anciens cabalistes, voulant donner à Dieu un motif d'impulsion pour

le faire sortir de son repos, disent que Dieu créa le monde par amour.

Jacques Mérey, malgré toutes ses tentatives, n'avait encore rien créé;

mais, nous l'avons dit, il aspirait à faire un être semblable à lui. La

vue de cette jeune fille idiote, chez laquelle, de l'existence humaine,

il n'existait que la matière, renouvela l'ardeur de son rêve. Comme

Pygmalion, il devint amoureux d'une statue, non pas de marbre, mais de

chair, et, comme le statuaire antique, il conçut l'espérance de

l'animer.

Les circonstances au milieu desquelles le docteur s'était trouvé lui

avaient permis d'étudier non seulement les moeurs des hommes, mais

encore les instincts et les inclinations des animaux.

Il avait abandonné volontairement la société des villes pour se

rapprocher de la nature et des êtres inférieurs qui la peuplent,

persuadé que les animaux, dans une enveloppe plus ou moins grossière,

ont une étincelle du fluide divin, mais que cette âme est seulement

relative à des fonctions différentes des nôtres. Il considérait la

Création comme une grande famille, dont l'homme était non pas le roi,

mais le père: famille dans laquelle il y avait des aînés et des cadets,

ceux-ci tenus en tutelle par ceux-là.

Il avait souvent observé, avec cet intérêt qui naît dans les esprits

profonds, tout incident, si léger qu'il soit, qui dénote un fait en

réserve pour l'avenir. Il avait souvent regardé un jeune chien et un

jeune enfant jouant ensemble.

En écoutant les sons inarticulés qu'ils échangeaient au milieu de leurs

jeux et de leurs caresses, il avait souvent tenté de croire que l'animal

essayait de parler la langue de l'enfant et l'enfant celle du chien.

À coup sûr, quelle que fût la langue qu'ils parlaient, ils

s'entendaient, se comprenaient, et peut-être échangeaient-ils ces idées

primitives qui disent plus de vérités sur Dieu que n'en ont jamais dit

Platon et Bossuet.

En regardant les animaux, c'est-à-dire les humbles de la Création, en

voyant l'air intelligent des uns, l'air doux et rêveur des autres, le

docteur avait compris qu'il y avait un profond mystère entre eux et le

grand tout. N'est-ce point pour établir ce mystère et pour les

envelopper dans la bénédiction universelle qui descend sur nous et sur

eux pendant cette sainte nuit de Noël, que le Seigneur, type de toute

humilité, voulut naître dans une crèche, entre un âne et un boeuf?

L'Orient, que Jésus touchait de la main, n'a-t-il pas adopté cette

croyance, que l'animal n'est qu'une âme endormie qui plus tard se

réveillera homme, pour plus tard peut-être se réveiller dieu?

En un instant, ce monde de pensées, résumé de l'histoire et des travaux

de toute sa vie, se présentèrent à l'esprit de Jacques Mérey; il comprit

que, puisque le chien ne voulait pas quitter l'enfant, c'est que

l'enfant et le chien ne devaient pas être séparés; que d'ailleurs,

quelque régularité qu'il mît dans ses visites, il ne pouvait les faire

que de deux jours en deux jours tout au plus; or, à son avis, un

traitement continu, une surveillance de toutes les heures, étaient

nécessaires pour tirer cette âme des ténèbres dans lesquelles un oubli

du Seigneur l'avait plongée.

Il rentra donc dans la cabane, et, s'adressant au braconnier et à la

femme qui paraissait être sa mère:

--Braves gens, leur dit-il, encore une fois, je ne vous demande pas

votre secret sur cette enfant; vous avez évidemment fait pour elle tout

ce que vous pouviez faire, et, de quelque main que vous l'ayez reçue,

vous n'avez point trompé la main qui vous l'a confiée. C'est à moi de

faire le reste. Donnez-moi, ou plutôt prêtez-moi cette petite fille, qui

vous est un fardeau inutile; j'essayerai de la guérir et de vous rendre

à la place de cette matière inerte et muette une créature intelligente

qui vous aidera dans vos travaux et qui, en prenant place dans la

famille, y apportera sa part de forces et de capacités.

La mère et le fils se regardèrent alors, puis tous deux se retirèrent

dans le fond de la cabane, discutèrent quelques instants, parurent se

ranger au même avis, et le fils, revenant vers le docteur, lui dit:

--Il est évident, monsieur, que vous êtes ici par l'intervention visible

du Seigneur, puisque c'est ce chien que nous avions cru perdu et dont

nous avions déjà fait notre deuil qui vous y a conduit. Prenez l'enfant

et emportez-le. Si le chien veut vous suivre, qu'il vous suive et s'en

aille avec l'enfant; la main de Dieu est dans tout cela, et ce serait

une impiété de notre part de nous opposer à Sa volonté sainte.

Le docteur déposa sur une table sa bourse et tout ce qu'elle contenait;

il enveloppa l'enfant dans son manteau, et sortit accompagné du chien,

qui, cette fois, ne fit aucune difficulté pour le suivre, et qui, plus

joyeux qu'il ne l'avait jamais été, allait et revenait devant lui,

flairant de son nez et donnant de petits coups de tête à l'enfant, qu'il

ne pouvait voir, mais qu'il devinait dans son enveloppe; puis il

repartait, aboyant avec la même fierté qu'un héraut d'armes qui proclame

la victoire de son général.

VI

Entre chien et chat

En voyant le chien si joyeux, le regardant avec des yeux si

intelligents, lui parlant avec des accents si nuancés, le docteur

s'affermissait plus que jamais dans l'idée de faire de ce chien qu'il

avait sauvé l'intermédiaire intelligent, le lien actif entre sa volonté

d'homme et le néant de la pauvre idiote qu'ils s'agissait de faire

vivre.

Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux · 第 2 / 33 段