contredit les plus adroits, les plus polis et les plus avides
d’instruction; ils professent beaucoup d’amitié et une grande admiration
pour les peuples civilisés. Ils me firent mille questions; entre autres
ils voulurent savoir quel est le nombre des blancs. «Comptez, leur
répondis-je, les brins d’herbe de vos immenses plaines, et vous saurez à
peu près ce que vous désirez connaître.» Tous se mirent à rire, en
disant que la chose était impossible; mais ils comprirent ma pensée
lorsque je leur expliquai la grandeur des _villages_ des blancs
(New-York, Philadelphie, Londres, Paris), la multitude de ces grandes
loges de pierres (maisons), serrées comme les doigts de la main et
entassés (par étages) jusqu’à quatre ou cinq les unes au-dessus des
autres; quand je leur appris que quelques-unes de ces loges (en parlant
des églises et des tours) étaient aussi hautes que des collines et assez
vastes pour contenir tous les _Corbeaux_ réunis, que dans la _loge du
Conseil_ (le capitole de Washington) tous les grands chefs de l’univers
pourraient fumer le calumet à leur aise et sans se gêner, que les
chemins de ces grands villages étaient toujours remplis de passagers qui
allaient et venaient plus nombreux que les bandes de buffles paissant
par milliers dans quelques-unes de leurs belles prairies, ils ne
pouvaient revenir de tant de merveilles.
Mais quand je leur eus fait comprendre la célérité extraordinaire de ces
_loges mouvantes_ (wagons) traînées par des machines qui vomissent des
flots de fumée et laissent loin derrière elles les coursiers les plus
agiles; et ces _canots à feu_ (bateaux à vapeur) qui transportent en peu
de jours, avec armes et bagages des villages entiers d’un pays à un
autre, traversent des lacs immenses (les mers), remontent et descendent
les grands fleuves et les rivières; quand j’ajoutai que j’avais vu des
blancs s’élever dans les airs (en ballon) et planer au milieu des nues
comme l’aigle dans leurs montagnes, l’étonnement fut à son comble, et
tous mirent leur main sur la bouche en poussant un cri d’admiration:
«Le Maître de la vie est grand, disait le chef, et les blancs sont ses
favoris.»
C’était surtout la prière (la religion) qui paraissait les intéresser;
quelle attention ne prêtèrent-ils pas aux vérités que je leur
expliquais! Ils en avaient déjà entendu parler; ils savaient,
disaient-ils, que cette prière rend les hommes sages et heureux sur la
terre, et leur procure ensuite le bonheur de la vie future. Aussi me
demandèrent-ils la permission de rassembler tout le camp, pour entendre
ces paroles du Grand-Esprit dont on leur avait dit tant de merveilles.
Les trois pavillons que les Etats-Unis leur avaient envoyés furent
dressés à l’instant, et trois mille sauvages se trouvèrent réunis; les
malades eux-mêmes avaient été apportés sur des peaux. A genoux sous les
drapeaux avec mes dix néophytes _têtes-plates_, et entourés de cette
multitude avide d’entendre la bonne nouvelle de l’Evangile, j’entonnai
d’abord deux cantiques; vint ensuite la récitation de toutes les
prières, qui leur furent interprétées; puis les chants recommencèrent,
suivis de l’explication du Symbole des apôtres et des dix Commandements
de Dieu. Tous parurent ravis de joie, et déclarèrent que ce jour était
le plus beau de leur vie. Ils me supplièrent avec instance _de les
prendre en pitié_, et de rester parmi eux pour leur apprendre, ainsi
qu’à leurs petits enfants, la manière de connaître et de servir le
Grand-Esprit. Je leur promis qu’une _Robe-noire_ les visiterait, mais à
condition que les chefs s’engageraient à faire cesser les vols si
communs parmi eux, et s’opposeraient avec vigueur à l’abominable
corruption des mœurs qui régnait dans la peuplade.
Croyant que j’étais doué d’un pouvoir surnaturel, ils m’avaient demandé
dès le commencement de nos entretiens de faire cesser la maladie qui
ravageait le camp, et de leur procurer l’abondance, c’est-à-dire de
remplir leurs plaines de gros gibier. Je leur répétai, en terminant mon
instruction, que le Grand-Esprit seul pouvait porter remède à leurs
maux; que s’il écoute les prières de ceux qui ont un cœur droit et pur,
ou qui, détestant leurs péchés, retournent sincèrement à lui, il rejette
aussi les demandes des prévaricateurs de sa sainte loi; que, dans sa
colère, il avait détruit par le feu du ciel cinq grands villages
(Sodome; etc.), à cause de leurs abominations; que les _Corbeaux_,
suivant la même route et livrés à des désordres de tout genre, ne
devaient pas se plaindre de ce que le Grand-Esprit semblait les punir
par les maladies, par la guerre et par la famine; qu’eux-mêmes étaient
les auteurs de toutes ces calamités, et que, loin de les voir diminuer,
ils pouvaient s’attendre à les voir augmenter encore, jusqu’à ce
qu’enfin des tourments mille fois plus affreux devinssent leur partage
pour toujours après leur mort; mais que s’ils voulaient éviter tous ces
maux, ils le pouvaient en faisant des efforts pour arrêter et extirper
le mal. Le grand orateur du camp fut le premier à répondre:
«_Robe-noire_, je t’entends: tu nous as dit la vérité; de mon oreille
tes paroles ont pénétré jusque dans mon cœur: je voudrais que tous
pussent le comprendre.» Et, s’adressant à sa nation, il répétait avec
force: «Oui, _Corbeaux_, la _Robe-noire_ nous a dit la vérité; nous
sommes des chiens. Changeons de vie, et nous vivrons, nous et nos
enfants.»
J’eus ensuite de longues conférences avec tous les chefs réunis en
conseil; je leur proposai l’exemple des _Têtes-plates_ et des
_Pends-d’oreilles_, dont les chefs se faisaient un devoir d’exhorter
leur peuplade à la pratique des vertus, et ne craignaient pas de
déployer au besoin, dans l’intérêt même des coupables, une juste
sévérité. Ils me promirent de suivre mes avis, m’assurant que je les
trouverais mieux disposés à mon retour. J’ai lieu de croire que cette
visite, que le bon exemple de mes néophytes et surtout les prières des
_Têtes-plates_ opéreront du changement parmi les _Corbeaux_. Une de
leurs bonnes qualités, sur laquelle je fonde beaucoup d’espérance, c’est
qu’ils ont résisté avec courage à l’importation des boissons enivrantes
dans leur tribu. «A quoi bon votre eau de feu? disait leur chef aux
marchands qui l’importunaient. Elle brûle la gorge et l’estomac; elle
rend l’homme semblable à un ours; dès qu’il en a goûté, il mord, il
grogne, il hurle, et finit par tomber comme un cadavre. Votre eau de feu
ne fait que du mal. Portez-la à nos ennemis, et ils s’entre-tueront, et
leurs femmes et leurs enfants feront pitié. Quant à nous, nous n’en
voulons pas; nous sommes assez fou sans elle.»
Une scène très-touchante eut lieu pendant que le conseil était réuni.
Plusieurs sauvages voulurent examiner ma croix de missionnaire, et j’en
pris occasion de leur expliquer les souffrances de Notre-Seigneur
Jésus-Christ et la cause de sa mort sur la croix. Ensuite je remis mon
crucifix entre les mains du grand chef; il le baisa de la manière la
plus respectueuse, et les yeux levés vers le ciel, pressant avec ses
deux mains le Christ sur son cœur, il s’écria: «O Grand-Esprit, aie
pitié de tes pauvres enfants, et fais-leur miséricorde.» Tous les
assistants suivirent son exemple.
Je me trouvais dans le village des _Corbeaux_, lorsqu’on leur annonça
que deux de leurs plus braves guerriers venaient de périr victimes d’une
trahison des _Pieds-noirs_. Des hérauts firent le tour du camp,
proclamant à haute voix les circonstances du combat et la fin tragique
des deux braves. Un morne silence régnait partout; mais bientôt il fut
interrompu par un spectacle aussi hideux pour nous que propre, selon
eux, à émouvoir les cœurs les plus insensibles, et exciter dans l’âme
des guerriers le sentiment de la vengeance. Les mères, les épouses, les
sœurs et les filles des guerriers massacrés se présentèrent tout à coup
en public, la tête rasée, le visage ensanglanté. tout le corps couvert
de blessures qu’elles s’étaient faites. Dans cet état pitoyable, elles
remplissaient l’air de leurs lamentations et de leurs cris, conjurant
leurs parents, leurs amis, leurs connaissances d’avoir pitié d’elles, de
leur faire la charité, c’est-à-dire de leur procurer une prompte et
terrible vengeance, le seul remède à leur affliction. Elles amenaient
au milieu du camp tous les chevaux qu’elles possédaient. Un des chefs
sauta sur l’un de ces chevaux, et levant son casse-tête en l’air,
s’écria qu’il était prêt à aller venger le coup. Aussitôt une foule de
jeunes gens se rangèrent à ses côtés; tous ensemble entonnèrent le
refrain guerrier, et promettant solennellement qu’ils ne retourneraient
pas les mains vides, c’est-à-dire sans chevelures, ils se mirent en
route le même jour. Dans ces occasions de deuil, les pauvres parents
distribuent aux guerriers tout ce qu’ils possèdent, ne retenant que des
haillons pour se couvrir. Le deuil cesse lorsque la vengeance est
obtenue. Les guerriers, à leur retour, placent aux pieds des veuves et
des orphelins les trophées remportés sur l’ennemi; leurs amis viennent
les féliciter et leur offrir des présents. Alors, passant du deuil à
l’exaltation, ils jettent les haillons, se lavent, se barbouillent de
couleurs, s’habillent de leur mieux, attachent les chevelures conquises
au bout des perches, et font le tour du camp, chantant, dansant, et
traînant à leur suite tout le village.
Le 25, je fis mes adieux à mes compagnons _Têtes-plates_ et aux
_Corbeaux_; je m’élançai une seconde fois dans les plaines arides de la
Roche-jaune, accompagné du fidèle Iroquois Ignace, d’un métis Crie,
nommé Gabriel, et de deux braves Américains, qui, bien que protestants,
voulurent servir de guides à un pauvre missionnaire catholique. Je ne
reviendrai pas sur la description que j’ai déjà faite de ces régions;
c’est peut-être le plus dangereux des déserts, et bien certainement le
théâtre d’innombrables scènes tragiques, de combats, de stratagèmes, de
meurtres, de carnage et de toutes sortes de cruautés. A chaque pas,
l’interprète _Corbeau_, qui avait séjourné onze ans dans le pays,
régalait sa petite compagnie de quelque trait de ce genre, montrant du
doigt l’endroit même où la chose s’était passée. Dans notre situation
présente, ces récits n’avaient guère de quoi m’amuser; tous roulaient
sur des massacres et des surprises, et je ne pouvais me défendre de
penser qu’à chaque instant nous-mêmes pouvions devenir les victimes
d’une attaque semblable. C’est ici principalement que les _Corbeaux_,
les _Pieds-noirs_, les _Scioux_, les _Sheyennes_, les _Assiniboins_, les
_Arikaras_ et les _Minatarées_ vident leurs querelles interminables, se
vengeant et se revengeant sans cesse les uns sur les autres.
Après six jours de marche, nous nous trouvâmes sur le lieu même d’un
massacre tout récent. Les membres sanglants de dix _Assiniboins_, tués
trois jours auparavant, étaient éparpillés ça et là, et presque toutes
les chairs avaient été dévorées par les oiseaux carnassiers. A la vue de
ces ossements et des vautours qui planaient au-dessus de nos têtes,
j’avoue que le peu de courage dont je me croyais animé sembla
entièrement me quitter et faire place à une frayeur secrète que
j’essayais toutefois de combattre et de cacher à mes compagnons de
voyage. Les circonstances ne semblaient guère propres à nous
tranquilliser. Bientôt nous remarquâmes des traces fraîches d’hommes et
de chevaux qui ne nous laissèrent aucun doute sur la proximité de
l’ennemi; notre guide nous dit même qu’il nous croyait déjà découverts,
mais qu’en continuant nos précautions nous parviendrions peut-être à
éluder les desseins qu’on pouvait avoir contre nous, car il est rare que
les sauvages attaquent en plein jour. Voici donc la marche que nous
suivîmes régulièrement jusqu’au 10 septembre. Nous montions à cheval dès
l’aurore; vers les dix heures, nous faisions halte pendant une heure et
demie, ayant soin de choisir un lieu qui, en cas d’attaque, pût offrir
quelque avantage pour la défense. Nous reprenions ensuite le trot
jusqu’au coucher du soleil. Après notre repas du soir, nous allumions un
grand feu, et nous dressions à la hâte une cabane de branches d’arbres
pour faire croire aux ennemis qui pouvaient être aux aguets que nous
étions campés là pour la nuit; car dès que leurs vedettes ont découvert
une proie, ils en donnent connaissance à tous les sauvages au moyen de
signaux convenus, et ceux-ci se rassemblent aussitôt pour concerter leur
plan d’attaque. Afin donc de nous mettre à l’abri de toute surprise,
nous poursuivions notre route jusqu’à dix ou onze heures du soir, et
alors, sans feu, sans abri, chacun se disposait de son mieux au repos.
Il me semble que je vous entends me demander: Mais comment dans ce
désert pouviez-vous pourvoir à votre subsistance? Voici un petit extrait
de mon journal qui vous délivrera de toute inquiétude à cet égard:
Du 25 août au 10 septembre, nous tuâmes en passant et pour notre usage:
3 belles vaches en fort bon état; 2 gros bœufs, pour la langue et les os
à moelle; 2 grands cerfs; 3 cabris; 1 chevreuil à queue noire; 1
grosse-corne ou mouton; 2 ours très-gras; 1 cygne, qui pesait environ 25
livres. Sans parler des faisans et des poules.
Cette petite carte du traiteur doit vous convaincre qu’on ne meurt pas
de faim par ici; j’ajouterai que, dans ce pays de gibier, on ne songe
guère ni au pain, ni au café, ni à tout ce que vous pouvez appeler les
douceurs de la vie; les bosses, les langues et les côtes tiennent lieu
de tout cela. Et le lit? Il ne nous embarrasse pas davantage; ici on ne
se déchausse pas; on s’enveloppe dans son manteau de buffle, la selle
sert d’oreiller, et grâce aux fatigues d’une longue course d’environ
quarante milles sous un ciel brûlant, on se couche et on s’endort au
même instant.
Les Américains qui habitent le fort Union, à l’embouchure de la
_Roche-jaune_, pour le commerce des pelleteries parmi les _Assiniboins_,
nous reçurent avec beaucoup de politesse et de bienveillance. Nous nous
y reposâmes pendant trois jours. Un voyage si long, fait sans
interruption à travers un désert où régnait alors la sécheresse et la
stérilité, avait beaucoup épuisé nos pauvres montures; une seconde
course de 1800 milles ne devait pas s’entreprendre à la légère. Tout
bien considéré, je pris la résolution de vendre nos chevaux au
commandant du fort, et de me confier dans un esquif, accompagné d’Ignace
et de Gabriel, au courant impétueux du _Missouri_; et bien nous en prit,
car le troisième jour de notre descente, à notre grande surprise et
satisfaction, nous entendîmes de loin le bruit d’un bateau à vapeur, et
bientôt après nous le vîmes s’avancer majestueusement. C’est le premier
bateau qui ait jamais essayé de remonter le fleuve de si haut dans cette
saison, chargé de marchandises pour la traite des pelleteries. Notre
première pensée fut de remercier Dieu de cette nouvelle faveur. Les
quatre propriétaires, qui étaient de New-York, et le capitaine,
m’invitèrent généreusement à venir à bord; j’acceptai avec d’autant plus
d’empressement qu’ils m’assurèrent que plusieurs partis de guerre
étaient en embuscade le long du fleuve. Je fus pour ces messieurs
l’objet d’une grande curiosité: ma soutane, ma croix, mes longs cheveux
excitaient leur attention; il fallut répondre à mille questions et
raconter tous les détails de mon long voyage.
Je n’ai plus que quelques mots à ajouter. Depuis ma dernière lettre,
j’ai baptisé une cinquantaine de petits enfants, principalement dans les
forts. L’eau du fleuve était basse, les bancs de sable et les chicots
arrêtaient à chaque instant le bateau et le mettaient parfois en danger
d’échouer. Déjà les pointes des rochers cachées sous l’eau l’avaient
percé de trous; les innombrables chicots qu’il fallait sauter à tout
risque avaient brisé les roues et les parties qui les couvrent; un vent
violent avait renversé la cahute du pilote, et l’aurait jetée dans le
fleuve si l’on n’eût eu soin de l’attacher avec de gros câbles; enfin le
bateau ne présentait plus qu’un squelette, lorsqu’après quarante-six
jours de travail pénible plutôt que de navigation, j’arrivai sans autre
accident à Saint-Louis. Le dernier dimanche d’octobre à midi, j’étais à
genoux au pied de l’autel de la sainte Vierge à la cathédrale, rendant
mes actions de grâces au bon Dieu pour la protection qu’il avait
accordée à son pauvre et indigne ministre.
A compter du commencement d’avril de cette année, j’ai parcouru cinq
milles; j’ai descendu et remonté le fleuve Columbie, vu périr cinq de
mes compagnons de voyage dans les dalles de ce fleuve, longé les rives
du Wallamette et de l’Orégon, parcouru différentes chaînes des Montagnes
Rocheuses, traversé une seconde fois le désert de la _Roche-jaune_ dans
toute son étendue, descendu le _Missouri_ jusqu’à Saint-Louis; et dans
tout ce long trajet, je n’ai pas une seule fois manqué du nécessaire, je
n’ai pas reçu la moindre égratignure.... _Dominus memor fuit nostri, et
benedixit nobis._
Bien des choses de ma part à la famille et aux amis.
P. J. DE SMET, S. J.
Copie d’une lettre du P. Mengarini au P. de Smet.
Sainte-Marie, 28 juin 1842.
Grâces à Dieu, nos espérances commencent à se réaliser. Un changement
salutaire s’est visiblement opéré dans notre peuplade, dont les chefs et
les membres nous font déjà goûter, par leur conduite vraiment édifiante,
les plus douces consolations.
Le jour de la Pentecôte a été pour nous et pour nos chers néophytes un
jour de bénédiction et de grâces; quatre-vingts d’entre eux ont eu le
bonheur de recevoir pour la première fois le Pain des anges. Leur
assiduité pendant un mois aux instructions, que nous leur donnions trois
fois par jour, nous avait assurés de leur zèle et de leur ferveur. Une
retraite de trois jours, qui a servi de préparation plus immédiate, nous
en a convaincus davantage. Dès le matin, de nombreuses décharges de
fusil annonçaient au loin l’arrivée du grand jour. Au premier son de la
clochette, une foule de sauvages se pressèrent vers notre église. Un des
Pères, en surplis et en étole, précédé de trois enfants de chœur dont
l’un portait la bannière du Sacré-Cœur de Jésus, alla les recevoir pour
les conduire, en ordre de procession et aux chants des cantiques, dans
le temple du Seigneur. Quel religieux recueillement parmi cette foule!
Tous gardèrent un profond silence; mais en même temps brillait sur les
visages l’allégresse qui avait rempli les cœurs. L’ardent amour dont
brûlait déjà ces âmes innocentes fut enflammé par les fervents colloques
avec Jésus dans son sacrement d’amour, que faisait à haute voix l’un des
Pères, en y entremêlant des couplets de cantiques. La tendre dévotion,
la foi vive avec laquelle ces sauvages ont reçu leur Dieu, nous a
réellement édifiés et touchés. A onze heures du matin, ils ont renouvelé
les vœux du baptême, et dans l’après-midi, ils ont fait la consécration
solennelle de leurs cœurs à la sainte Vierge, patronne titulaire de ces
lieux. Puissent ces pieux sentiments, que seule la vraie religion
inspire, se conserver parmi nos chers enfants! Nous l’espérons, et ce
qui augmente notre espoir, c’est qu’à l’occasion de cette solennité,
environ cent vingt personnes se sont approchées du tribunal de la
pénitence, et que, depuis cette époque à jamais mémorable, chaque
dimanche nous avons de trente à quarante communions et de cinquante à
soixante confessions.
Le jour de la Fête-Dieu a vu une autre cérémonie non moins touchante, et
propre à perpétuer la reconnaissance et la dévotion de nos bons sauvages
envers notre aimable Reine. Ce fut l’érection solennelle d’une statue de
la sainte Vierge, en mémoire de son apparition au petit Paul. Voici une
courte description de la fête. Depuis l’entrée de notre chapelle jusqu’à
l’endroit où le petit Paul avait reçu la faveur signalée, l’avenue
n’était qu’une pelouse verte, que bordaient des deux côtés, dans toute
leur longueur, des guirlandes de fleurs pendant en festons. De distance
en distance s’élevaient de gracieux arcs de triompha. A l’extrémité, au
milieu d’une espèce de reposoir, était le piédestal qui devait recevoir
la statue. Au temps marqué, la procession sortit de notre chapelle dans
l’ordre suivant: la bannière du Sacré-Cœur en tête, de près suivait le
petit Paul, portant la statue, et accompagné de deux enfants de chœur
qui jetaient des fleurs sur leur passage. Venaient ensuite les deux
Pères, l’un en chape et l’autre en surplis. Enfin la marche était fermée
par les chefs et tous les membres de la peuplade, rivalisant d’ardeur à
payer leur tribut de remerciements et de louanges à la bonne Mère.
Arrivés à l’endroit, l’un des Pères, dans une courte exhortation. où il
rappelait le prodige et l’assistance signalée de la Reine des deux,
ranima dans le cœur de nos chers néophytes la confiance dans la
protection de Marie. Après cette allocution et le chant des litanies de
la sainte Vierge, tout le cortége revint à l’église dans le même ordre.
Oh! que nous eussions désiré que tous les amis de notre sainte religion
fussent témoins de la dévotion et du recueillement des nouveaux fidèles
de Sainte-Marie!... Nous aurions aussi souhaité de ne les renvoyer
qu’après leur avoir donné la bénédiction du Saint-Sacrement; mais, faute
d’ostensoir, nous fûmes obligés de différer cette faveur jusqu’à la fête
du Sacré-Cœur de Jésus. Alors le Saint-Sacrement a été porté en
procession solennelle; et depuis, chaque dimanche après vêpres, les
fidèles ont le bonheur de recevoir la bénédiction. Puisse-t-elle
réellement descendre du ciel sur nous et sur notre peuplade! Nous
l’attendons avec le secours de vos prières et de celles de tous nos
amis.
GRÉGOIRE MENGARINI, S. J.
PRIÈRES
EN LANGUE TÊTE-PLATE ET PONDÉRAS
Skest Kyleeyou, Oulsgesees, Oulspagpagt. Komieetzegeel.
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
PATER NOSTER
Kyleeyou, Itchitchemask, askwees kowaaskshamenshem
Notre Père, du ciel, que votre nom soit respecté
ailetzemilkou yeelskyloog; ntziezie telletzia spoo oez.
par toute la terre; régnez dans tous les cœurs.
Assinteels astskole, yelstoloeg etzageel Itchichemask.
Que votre volonté soit faite, sur la terre ainsi que dans le ciel.
Hoogwitzilt yettilgwa lokaitssia petzim. Knwaasksmeemiltem
Donnez-nous maintenant tous nos besoins. Pardonnez-nous le mal
klotoiye kloistskeyen etzageel kaitsskolgwelem klotoiye
que nous avons commis comme nous pardonnons (le mal)
kloistskwen klielskyloog Koaxalock shitem takaakskwentem
à ceux qui nous ont offensés. Accordez-nous assistance pour éviter
klotaiye; kowaaaksgweeltem klotaiye. Komieetzegeel.
le mal; mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.
AVE MARIA
Uytchenkuytes Mary; koinkoittzeltz loetgeest,
Je vous salue, Marie; vous êtes riche dans tout ce qui est saint,
Kaikolinzoeten, lauoui, koortzinkwen telletzia
le Grand-Esprit est avec vous, vous êtes bénie entre toutes
telpelpilgkwe, Jesus skozees telnowiss ozitzzegoey.
les femmes, Jésus le fruit de vos entrailles est béni.
Geest Mary, skois Kaikolinzoeten, kailchaussils, kontkoint
Sainte Marie, Mère du Grand-Esprit, priez pour nous pauvres
taieetskweest, yettilgwa nekittchit tche-iet gloll kaaks titte lill...
pécheurs, maintenant et au moment de notre mort.
Komieetzegeel,
Ainsi soit-il.
CREDO
Noonnegweeneemen Kaikolinzoeten, Kylueeyou etzia wetskoolz,
Je crois dans le Grand-Esprit, notre Père tout-puissant,
cheiglo epstskool lotchitchemash kwentiestsloog, Noonnegweenemen
qui a créé le ciel et la terre. Je crois
Jesus Christ, istchinarkszeous hezees kyeleemigoem,
en Jésus-Christ, son fils unique notre Seigneur (chef,)
kolintem Pagpagt, steetschmish Mary ikolintem,
qui a été conçu du St-Esprit, est né de la vierge Marie;
stoetzemistess shaltemmigg, neyaw wilsem Ponce Pilate
qui a souffert sous Ponce Pilate,
millchpitpit komminall krmmintem, eltelill, laakkentem
a été attaché sur une croix, est mort, a été enseveli;
welkgkoop klotchittay ye, potochalask welgwilgwilt
qui est descendu aux enfers, le 3ᵉ jour est ressuscité
tiltintimnay weltelschyloog; nowistchills lotchitehemask,
d’entre les morts; qui est monté au ciel,
glaaktschills ilstitze eetch Kolinzoetess leeêous chiimgyst
qui est assis à la droite du Grand-Esprit, son père, qui est