La seule chose qui parût étrange aux Indiens, c’est qu’il fallût prendre

les noms des témoins. Mais lorsqu’on leur eut dit que l’Eglise

l’ordonnait ainsi pour donner plus de poids et de dignité au contrat de

mariage, ils n’y virent plus rien que de raisonnable, et c’était à qui

serait témoin pour les autres. Le même étonnement s’était manifesté dans

le baptême au sujet des parrains. L’interprète avait rendu le mot de

parrain, qui n’est pas de leur langue, par celui de second père. Les

pauvres sauvages, ne sachant pas ce que signifiait ce titre, ni quelles

obligations il pouvait entraîner, ne se prêtaient volontiers ni à se

choisir un parrain ni à l’être pour un autre. Quand on se fut bien

entendu, les difficultés s’aplanirent d’autant plus facilement que, pour

ne pas multiplier les affinités spirituelles, on donna seulement un

parrain aux hommes et une marraine aux femmes, et que, quant aux

obligations attachées à ce titre, les _Robes-noires_ promirent de se

charger de la plus grande partie du fardeau. Pour les premiers baptêmes,

le choix des parrains était fort limité, puisqu’il n’y avait encore que

treize chrétiens adultes; mais la section des personnes les plus âgées

ayant été baptisée avant les autres, ces nouveaux chrétiens, sans

quitter le cierge, symbole de leur foi, furent choisis pour la seconde

section, et ainsi de suite jusqu’à la fin.

Venons aux détails des cérémonies. La veille du baptême, les Pères

n’avaient plus réuni la peuplade depuis le matin, à cause des

préparatifs à faire pour l’ornement de la chapelle et d’une

indisposition du P. Mengarini. Le soir, il y eut réunion, mais quel fut

l’étonnement de ce bon peuple en voyant la décoration de la chapelle!

Quelques jours auparavant, on avait chargé les femmes, les filles et les

enfants de faire le plus grand nombre possible de nattes de jonc ou

d’autres tissus; toutes avaient concourues à cette bonne œuvre, de sorte

qu’on en eut pour couvrir tout le terrain, tapisser le plafond et les

murailles, faire des corniches et des lambris, etc. Ces nattes ornées de

festons de verdure, de jolies draperies autour de l’autel, un ciel où se

trouvait le saint Nom de Jésus, le tableau de la sainte Vierge sur le

tabernacle, la porte du tabernacle représentant le saint Cœur de Jésus,

les images des stations du chemin de la croix enchâssées dans des cadres

rouges, la lumière des flambeaux, le silence de la nuit, l’approche d’un

grand jour, le calme du soir après un terrible ouragan: tout cela, avec

la grâce de Dieu, disposa si bien les cœurs et les esprits, que je ne

crois pas qu’il fût possible de voir sur la terre une assemblée d’hommes

plus semblables à la compagnie des saints. C’est là le beau bouquet

qu’il fut permis aux Pères d’offrir le lendemain à saint François

Xavier. Ce jour, on passa quatorze heures et demie à l’église; depuis

huit heures du matin jusqu’à dix heures et demie du soir, il n’y eut

qu’un intervalle d’une heure et demie pour le repas. Voici l’ordre

suivi: d’abord on baptisa les chefs et les hommes mariés, qui servirent

ensuite de parrains aux jeunes et aux petits garçons. Vinrent ensuites

les femmes mariées qui conservaient leurs maris, puis les veuves et les

femmes délaissées; enfin les jeunes personnes et les petites filles.

Qu’il était beau d’entendre ces bons sauvages répondre avec intelligence

à toutes les questions qui leur étaient adressées, réciter leurs prières

avec un redoublement de ferveur au moment où on les baptisait, et se

retirer ensuite à leurs places, tenant à la main le flambeau, symbole de

leur ardente charité!

Je ne parlerai pas de leur exactitude à se rendre aux instructions, de

leur avidité pour les entendre, du profit sensible que la peuplade en

tira; tout cela est ordinaire dans le cours d’une mission; mais ce qui

ne se voit que rarement, ce sont les sacrifices héroïques qui ont été

faits. Plusieurs avaient deux femmes: ils ont gardé celle qui avait le

plus d’enfants et renvoyé l’autre avec tous les égards possibles. Un

soir, l’un d’eux vint trouver un des Pères à la loge qui était en ce

moment remplie de sauvages; là, sans respect humain, il exposa sa

situation, demanda conseil et fit à l’instant ce qu’on lui conseilla; il

renvoya la plus jeune des deux femmes qu’il avait eue, lui donnant ce

qu’il aurait souhaité qu’un autre en pareille circonstance eût donné à

sa sœur, et se remit avec la plus âgée qu’il avait quittée. A la fin

d’une instruction, une jeune femme demanda à parler, et déclara

publiquement qu’elle désirait bien ardemment de recevoir le baptême,

mais que jusqu’alors elle avait été si méchante qu’elle n’osait pas le

demander. Tous auraient voulu faire leur confession en public. Un grand

nombre de jeunes mères, mariées à la façon des sauvages et abandonnées

de leurs maris qui n’étaient pas des _Têtes-plates_, y renoncèrent à

jamais de tout leur cœur, pour avoir le bonheur d’être baptisées. Voici

comment s’y prit une femme déjà âgée pour déterminer son mari qui

balançait encore: «Je vous aime bien, lui dit-elle, je sais que vous

m’aimez aussi, mais vous aimez l’autre autant que moi. Je suis vieille,

elle est jeune: eh bien, laissez-moi avec mes enfants, restez avec elle;

par ce moyen nous plairons tous au bon Dieu, et nous pourrons tous être

baptisés.» On sera encore plus étonné de les entendre parler ainsi,

quand on saura que primitivement, loin de vouloir faire mal en prenant

deux femmes, ces pauvres _Têtes-plates_ avaient cru bien faire, quelque

méchant leur ayant fait accroire que la chose était méritoire devant

Dieu.

Voici le règlement ordinaire que nous suivons dans le village. Lorsque

l’_Angelus_ sonne, les Indiens se lèvent; une demi-heure après, on dit

en commun les prières du matin; tous assistent à la messe et à

l’instruction. Vers le coucher du soleil, on dit de même les prières du

soir, puis on fait une seconde instruction d’environ cinq quarts

d’heure. A deux heures après-midi, catéchisme, d’obligation pour les

enfants, libre pour les grandes personnes. Les enfants sont partagés en

deux sections: la première comprend ceux qui savent déjà leurs prières;

la seconde, les commençants. Un des Pères fait tous les matins la visite

des malades pour leur procurer des remèdes ou les consoler, selon le

besoin.

Nous avons adopté le système d’enseignement et de récompense en usage

dans les écoles des Frères de la Doctrine chrétienne. Pendant le

catéchisme, qui dure environ une heure, il y a récitation, explication

et chant de cantiques. Chaque jour, pour chaque bonne réponse, on donne

de bonnes notes en plus ou moins grand nombre, selon la difficulté de la

question proposée. L’expérience a prouvé que ces notes, données sur le

champ, sont moins embarrassantes lorsqu’on les donne de la main à la

main, que lorsqu’on les inscrit dans un tableau; cela prend moins de

temps, intéresse davantage les enfants et les rend plus attentifs et

plus soigneux. Elles servent en même temps de certificat de présence au

catéchisme et de marque d’intelligence et de bonne volonté, que les

parents sont bien aises de les voir exhiber à leur retour. Aussi ces

bons parents, afin de les rendre capables de mieux répondre le

lendemain, et en partie pour s’instruire eux-mêmes plus à fond, leur

font-ils répéter chez eux tout ce qu’ils ont entendu au catéchisme. Le

désir de voir les enfants s’y distinguer y a attiré presque toute la

peuplade; aucun des chefs qui a des enfants n’y a manqué, et il n’y a

pas moins d’émulation parmi les parents que parmi les enfants.

Ce qui a surtout donné de la valeur aux bonnes notes, c’est l’exactitude

et la justice reconnue avec laquelle on récompense ceux qui répondent

bien. Les bonnes notes de la semaine sont récompensées le dimanche par

des croix, des médailles ou des rubans distribués publiquement à ceux

des enfants qui en ont obtenu le plus grand nombre; ils en restent

décorés toute la semaine suivante. Le premier dimanche de chaque mois,

on distribue à ceux qui ont obtenu le plus de bonnes notes, dans le

cours du mois, quelques médailles ou images qui deviennent la propriété

de chacun. Ces images conservées avec soin, sont de grands stimulants,

non-seulement pour faire apprendre le catéchisme, mais encore pour

exciter à la piété. On en conçoit la raison: ce sont des monuments de

victoire, des exemples de vertu, des exhortations à la piété, des

modèles de perfection. Ce qui leur donne un plus grand prix encore,

c’est leur rareté, ce sont les efforts qu’il faut faire pour les

mériter. Comme l’amour du travail est surtout ce qu’il faut inspirer

aux sauvages qui sont naturellement portés à la paresse, on a jugé à

propos de récompenser les petits ouvrages qu’ils sont capables de faire,

comme on récompense le catéchisme.

Pour maintenir le bon ordre et favoriser l’émulation, les enfants du

catéchisme sont divisés en sept ou huit bandes de six chacune; les

garçons d’un côté, les filles de l’autre. A la tête de chaque bande, il

y a un chef chargé d’aider les autres à apprendre et à retenir la lettre

du catéchisme. Afin que tous puissent nourrir l’espoir de mériter une

récompense à la fin de la semaine ou du moins une bonne note, on les a

partagés de manière à ce que les concurrents, au nombre de cinq ou six

dans chaque bande, soit de force à peu près égale.

Cependant le P. Point, qui devait accompagner à la grande chasse

immédiatement après les fêtes de Noël, les camps réunis des

_Têtes-plates_, des _Pends-d’oreilles_ et des _Nez-percés_, se disposa à

sa nouvelle campagne par une retraite de huit jours. Pour moi, dès le

lendemain de mon retour du fort Colville, je me remis à l’œuvre.

Trente-quatre couples de _Têtes-plates_ avaient voulu attendre mon

retour pour recevoir le baptême et réhabiliter leurs mariages; les

_Nez-percés_, encore plus en retard, n’avaient pas même présenté leurs

enfants au baptême, et l’on avait admis dans le camp un vieux chef

_Pied-noir_ avec sa petite famille, cinq personnes en tout: ils

montraient tous le plus grand désir d’être instruits dans la foi

chrétienne. Je me mis donc à leur faire trois instructions par jour,

outre les catéchismes que leur faisaient les autres Pères. Ils en

profitèrent si bien, avec la grâce de Dieu, que je pus admettre aux

fonts baptismaux, le jour de Noël, cent quinze _Têtes-plates_ avec trois

de leurs chefs, trente _Nez-percés_ avec leur chef, et le chef

_Pied-noir_ avec sa famille. Ce jour, je commençai mes messes à sept

heures du matin; à cinq heures après-midi, je me trouvais encore dans la

chapelle. Je ne puis vous exprimer les consolations que j’éprouvai dans

ces heureux moments; rien de plus édifiant que le maintien et la

dévotion de ces bons sauvages. Le lendemain, je chantai une messe

solennelle en action de grâces pour les insignes faveurs dont le

Seigneur avait daigné combler son peuple. Six à sept cents nouveaux

chrétiens, en y comprenant les petits enfants, réunis dans une pauvre

chapelle couverte de jonc, au milieu d’un désert où peu auparavant le

nom du vrai Dieu était à peine connu, y offrant à leur Créateur leurs

cœurs régénérés dans les saintes eaux du baptême, et protestant de

persévérer jusqu’à la mort dans son saint service: c’était là sans doute

une offrande des plus agréables à Dieu, et qui, nous l’espérons,

attirera la rosée céleste sur les _Têtes-plates_ et sur les nations

voisines.

Le 29, le gros camp, accompagné du P. Point, nous quitta pour la grande

chasse des buffles; réunis au camp des _Pends-d’oreilles_, qui les

attendaient à deux journées de marche d’ici, ils seront au delà de deux

cents loges. Je suis rempli d’espoir dans l’attente des nouveaux succès

par lesquels le Seigneur daignera, je l’espère, récompenser le zèle de

ses serviteurs. Dans l’entre-temps, nous nous occupons, le P. Mengarini

et moi, à traduire le catéchisme en langue _tête-plate_, et à préparer à

la première communion environ cent cinquante personnes restées à

Sainte-Marie. Nos bons Frères et nos charpentiers continuent à entourer

tout le terrain de la réduction d’une forte palissade munie de deux

bastions. Cet ouvrage est d’une nécessité absolue pour nous mettre à

l’abri des incursions furtives des _Pieds-noirs_, dont nous attendons de

jour à autre une visite. Notre confiance à Dieu sera toujours notre

bouclier; nous prenons les précautions que dicte la prudence, et nous

demeurons sans crainte à notre poste.

Un jeune _Simpoil_ vient d’arriver à notre camp; voici ses paroles mot

pour mot: «Je suis Simpoil, ma nation fait pitié; elle m’envoie pour

écouter vos paroles et apprendre la prière que vous annoncez aux

_Têtes-plates_; les Simpoils désirent aussi la connaître et imiter leur

exemple.» Ce brave jeune homme va passer l’hiver avec nous, et

retournera au printemps prochain parmi ses frères, pour y jeter la

semence de l’Evangile.

Toute la nation _tête-plate_ convertie, quatre cents _Kalispels_ déjà

baptisés, ainsi que quatre-vingts _Nez-percés_, plusieurs

_Cœurs-d’alène_, _Kootenays_ et _Pieds-noirs_; les _Serpents_, les

_Simpoils_, les _Chaudières_ et une foule d’autres peuples qui nous

tendent les bras; le gouverneur du fort Van-Couver et le Révérend M.

Blanchet, qui demandent avec les plus vives instances que nous venions

former un établissement dans cette contrée; en un mot tout un vaste pays

qui n’attend que l’arrivée des véritables ministres de Dieu, pour se

ranger sous l’étendard de la croix de Jésus-Christ: voilà, mon Révérend

Père, le bouquet que nous vous offrons à la fin de 1841! C’est au pied

du crucifix que vous cherchez les moyens de procurer le plus grand bien

spirituel des âmes confiées à vos enfants. Notre nombre est bien loin de

suffire aux besoins pressants et actuels des peuples qui nous appellent

à leur secours. La propagande protestante est sur le qui-vive.

Envoyez-nous donc au plus tôt des auxiliaires, des Pères et des Frères,

et des milliers d’âmes vous béniront au trône de Dieu pendant toute

l’éternité!

Copie d’une lettre du révérend M. Blanchet au P. de Smet, reçue le 1ᵉʳ

novembre 1841[6].

Fort Van-Couver, 28 septembre 1841.

Bénie soit la divine providence du Dieu tout-puissant qui vous a

protégé, conservé, ramené au milieu de vos chers néophytes avec un

puissant secours!

Je félicite le pays du trésor qu’il possède par l’arrivée et

l’établissement des membres de la Compagnie de Jésus. Veuillez bien

témoigner aux révérends Pères et Frères ma vénération et mon profond

respect. Je prie le Seigneur de bénir vos travaux, de continuer vos

victoires et vos succès. Dans peu d’années, vous aurez la gloire et la

consolation de voir se ranger sous l’étendard de la croix, par votre

entremise, tous les sauvages du haut de la Columbie.

Je ne doute pas que notre excellent gouverneur, M. John Mac-Lauglin, ne

vous donne tous les appuis et secours qui seront en son pouvoir. C’est

un bonheur pour notre sainte religion que ce grand homme soit à la tête

des affaires de l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson, à l’ouest des

Montagnes Rocheuses; il l’a protégée avant notre arrivée dans le pays;

il ne cesse encore de lui donner son appui de paroles, d’exemples et de

faits.

Etant dans le même pays, travaillant pour le même but, ayant les mêmes

intérêts, le triomphe de la religion catholique dans ce vaste

territoire, nous serons sensibles à tout ce qui vous intéressera, M. de

Mers et moi; nul doute que tout ce qui nous concerne ne soit aussi

l’objet de votre sensibilité.

Voici en peu de mots où nous en sommes. L’établissement catholique de

Wallamette renferme près de soixante familles; celui de Cowlitz, cinq

seulement; vingt-deux à Nesqually sur le Puget-Sund, à une trentaine de

lieues de Cowlitz. En outre nous devons visiter de temps à autre les

forts les plus rapprochés, où se trouvent les serviteurs catholiques de

la Compagnie. Voilà ce qui absorbe presque tout notre temps. Nous

manquons de Frères, de Sœurs religieuses, de maîtres et de maîtresses

d’école. Nous avons à remplir le ministère de tous les ordres, outre le

soin du temporel qui est un grand fardeau. Les femmes des Canadiens,

prises de toutes les parties du pays, apportent la diversité des langues

dans les familles. On parle généralement partout un mauvais jargon qui

ne peut servir de base à notre instruction publique. De là les obstacles

au progrès; nous allons à pas lents. Il faut montrer le français en

montrant le catéchisme, ce qui nous prend un temps infini. Nous sommes

réellement accablés. Les sauvages nous tendent les bras de tous côtés;

mais nous n’avons pas le temps de les cultiver. Nous faisons quelques

missions à la hâte parmi eux; nous baptisons les enfants et les adultes

en danger de mort. Nous n’avons pas le temps d’apprendre les langues;

jusqu’à présent nous avons même manqué d’interprètes pour traduire les

prières; ce n’est que depuis peu que j’ai réussi à le faire en langue

tchinouk. Les difficultés augmentent par la diversités des langues. Les

_Kalapouyas_ du haut de Wallamette, les _Tchinouk_ de la Columbie, les

_Kayous_ de Wallawalla, les _Nez-percés_, les _Okinatrines_, les

_Têtes-plates_, les _Serpents_, les _Cowlitz_, les _Klikatas_ de

l’intérieur au nord de Van-Couver, les _Tchébélis_ au nord de

l’embouchure de la Columbie, les sauvages de Fesqually et de l’intérieur

de la baie de Puget-Sund, ceux de la rivière Travers, les _Klalams_ de

la même baie, ceux de l’île Van-Couver, des postes du nord sur le bord

de la mer et dans l’intérieur du pays qu’arrosent les sources et les

tributaires de la rivière Travers, ont chacun leur langue différente.

Voilà les obstacles que nous avons à vaincre tous les jours. Nos

entrailles se dessèchent de voir tant d’âmes périr sous nos yeux sans

pouvoir leur rompre le pain de la parole de vie.

De plus, nos moyens temporels sont limités. Nous ne sommes que deux; nos

valises ne sont point arrivées le printemps dernier par le bâtiment de

l’honorable Compagnie; nous avons épuisé nos ressources. Les sauvages,

les femmes et les enfants nous demandent en vain des chapelets; nous

n’avons plus de catéchismes de notre diocèse à distribuer, point de

livres de prières en anglais à donner aux Irlandais catholiques, point

de livres de controverse à prêter. Le Ciel semble être sourd à nos

besoins, à nos prières, à nos vœux, à nos désirs les plus ardents. Jugez

de notre situation, et combien nous sommes à plaindre.

Cependant nous sommes environnés de sectes qui font mille efforts pour

répandre le poison de l’erreur, qui tâchent de paralyser le peu de bien

que nous faisons. Les méthodistes sont établis en cinq endroits: au

Wallamette, à huit milles de notre établissement; chez les Klatsaps, au

sud de l’embouchure de la Columbie; à Nesqually sur le Puget-Sund; aux

grandes dalles en bas de Wallawalla; enfin à la chute de Wallamette. Les

missions presbytériennes sont à Wallawalla et aux environs de Colville.

Au milieu de tant d’ennemis, nous tâchons de tenir ferme, de nous

multiplier, de visiter beaucoup de postes, là surtout où le danger est

le plus pressant, soit afin de prendre les devants et d’inculquer les

principes catholiques, là où le poison n’a pas encore été répandu, soit

afin de paralyser les progrès du mal ou d’en tarir la source même. Le

combat a été rude; les sauvages semblent maintenant ouvrir les yeux et

reconnaître quels sont les véritables ministres de Jésus-Christ. Le Ciel

se déclare pour nous. Si nous avions un prêtre pour tenir une mission

permanente parmi les sauvages, dans deux ans tout le pays serait à nous.

Les missions méthodistes tombent, elles perdent leur crédit et leur peu

d’influence. J’ai eu le dessus au Wallamette, par la grâce de Dieu. Ce

printemps, M. de Mers et moi, nous avons enlevé aux méthodistes un

village entier de sauvages qui se trouve au bout de la chute du

Wallamette. M. de Mers a visité les _Tchinouks_ du bas du fleuve

Columbie; ils sont disposés pour nous. J’arrive des cascades, à dix-huit

lieues de Van-Couver; les sauvages de ce poste avaient résisté

jusqu’alors aux insinuations d’un prétendu ministre. C’était une

première mission; elle n’a duré que dix jours. Ils ont appris le signe

de la croix, l’Offrande du cœur à Dieu, l’Oraison dominicale, la

Salutation angélique, le Symbole des apôtres, les dix Commandements de

Dieu et ceux de l’Eglise. Je dois les revoir bientôt près de Van-Couver,

et en baptiser un bon nombre.

Le révérend M. de Mers est absent depuis deux mois pour le Puget-Sund,

où les sauvages le demandent depuis long-*temps. Mes catéchumènes de

Flackémar, village converti le printemps passé, n’ont pu être visités

depuis le mois de mai. Ils résistent aux discours d’un nommé M. Waller,

établi à la chute du Wallamette.

Jugez, monsieur, combien nous avons à faire, et combien il serait à

propos d’envoyer un de vos révérends Pères avec un des trois Frères.

Dans mon idée, c’est ici qu’il faudrait jeter les fondements de la

religion; c’est ici qu’il faudrait établir un collége, un couvent, des

écoles; c’est ici qu’un jour un successeur des apôtres viendra de

quelque part s’établir, afin de pourvoir aux besoins spirituels d’un

vaste pays, qui promet une si abondante moisson; c’est ici que le combat

est engagé, et qu’il nous faut vaincre d’abord. Ce serait donc ici qu’il

faudrait établir une belle mission; des postes d’en bas, les

missionnaires, les révérends Pères iraient dans toutes les directions

alimenter les postes éloignés, distribuer le pain de vie aux infidèles

encore plongés dans les ombres de la mort. Si vos plans ne vous

permettent pas de changer le lieu de votre établissement, du moins voyez

le besoin où nous sommes d’un révérend Père et d’un Frère pour nous

secourir dans notre détresse.

Les dernières dates des îles Sandwich, 1840, m’apprennent que Mgr

Rochure y était arrivé, accompagné de trois prêtres; qu’une vaste église

catholique devait être prête pour la célébration des saints mystères

l’automne passé, que les naturels se convertissaient en grand nombre,

que les temples des ministres protestants étaient presque abandonnés.

Mgr de Juliopolis, de la _Rivière-Rouge_, me dit que les sauvages des

pieds des Montagnes Rocheuses à l’est lui avait député un métis qui vit

avec eux, afin d’obtenir de Sa Grandeur un prêtre pour les instruire. Le

révérend M. Thibault est destiné pour cette mission.

Agréez, etc.

F. N. BLANCHET.

DOUZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE

A M. FRANÇOIS DE SMET

Université de Saint-Louis, 3 novembre 1842.

Dans ma dernière lettre, datée du 15 août, je promis à M. le chanoine de

la Croix d’écrire de Saint-Louis, si j’avais le bonheur d’y arriver. Le

Seigneur m’a ramené sain et sauf, et me voici en devoir de remplir ma

promesse. En quittant le P. Point et le camp des _Têtes-plates_, sur la

rivière _Madisson_, j’étais accompagné de six de nos sauvages. Trois

jours après, nous avions déjà franchi deux chaînes de montagnes et

parcouru cent cinquante milles dans un pays souvent visité par les

_Pieds-noirs_, sans toutefois les rencontrer.

A l’endroit où la _Rivière des vingt-cinq vierges_ se jette dans la

_Roche-jaune_, nous trouvâmes environ deux cent cinquante loges de

sauvages, tous amis des missionnaires, savoir: des _Têtes-plates_, des

_Kalispels_, des _Nez-percés_, des _Kayuses_ et des _Serpents_. Je

passai trois jours au milieu d’eux, pour les exhorter à la persévérance

et faire les préparatifs de mon long voyage. A mon départ, dix néophytes

se présentèrent devant ma loge, pour me servir d’escorte et m’introduire

parmi les _Corbeaux_.

Le soir au lendemain, nous nous trouvâmes au milieu de cette nombreuse

peuplade. Ils nous avaient aperçus de loin; quelques-uns d’entre eux me

reconnurent. Aux cris _la Robe-noire, la Robe-noire!_ tous, grands et

petits, au nombre d’environ trois mille, sortirent de leurs loges comme

les abeilles de la ruche. A mon entrée dans le village, je devins le

sujet d’une scène assez singulière: les chefs et une cinquantaine des

plus signalés entre les braves s’empressèrent de m’entourer et

m’arrêtèrent tout court; l’un me tirait à droite, l’autre à gauche; un

troisième me tirait par la soutane; un quatrième, aux formes et à la

taille athlétiques, voulait m’enlever et me porter dans ses bras; tous

parlaient à la fois et semblaient se quereller. Ne comprenant rien à

leur querelle, je ne savais trop si je devais être gai ou sérieux.

L’interprète vint bientôt me tirer d’embarras, et m’apprit que toute

cette confusion n’était qu’un signe de politesse et de bienveillance à

mon égard, chacun voulant avoir l’honneur de loger et de nourrir la

_Robe-noire_. Sur son avis, je fis le choix moi-même. Je ne l’eus pas

plus tôt indiqué, que les autres me lâchèrent prise, et je suivis le

principal chef dans sa loge, la plus grande et la plus belle du camp.

Les _Corbeaux_ ne tardèrent pas à s’y rendre en foule, et tous me

comblèrent d’amitiés; le calumet social, symbole d’union et de

fraternité sauvage, fit le tour sans se refroidir, accompagné de toutes

les simagrées dans lesquelles ils excellent parmi toutes les tribus du

pays.

Voyage aux montagnes Rocheuses Chez les tribus indiennes du vaste territoire de l'Orégon dépendant des Etats-Unis d'Amérique · 第 16 / 18 段