moyenne. Les femmes y sont d’une malpropreté extraordinaire, même parmi
les sauvages; leurs jupes de peau, dégoûtantes à voir, leur restent sur
le corps jusqu’à ce qu’elles tombent entièrement en lambeaux; à chaque
instant elles s’essuient les mains à leur longue chevelure, qui,
toujours en désordre, ressemble parfaitement à une brosse remplie de
toiles d’araignées. Tous les matins, elles se frottent le visage d’une
poudre mêlée de rouge et de brun, qu’elles y font tenir au moyen d’une
couche d’huile de poisson. Quoiqu’elles paraissent moins esclaves ici
qu’à l’est des montagnes, elles sont pourtant chargées des ouvrages les
plus pénibles. Ce sont elles qui cherchent l’eau et le bois, portent les
effets dans le déménagement, pagayent le canot, nettoient le poisson
lorsqu’on veut s’en donner la peine, car j’ai été dans des loges où j’ai
vu le poisson sur les braises tel qu’il était sorti de la rivière. Elles
préparent à manger à leurs maris, cueillent les racines et les fruits
dans la saison, font des nattes de joncs, des paniers et des chapeaux
sans bords, espèces _d’omnibus_ comme je l’ai dit dans le récit de mon
premier voyage. Une remarque assez singulière, c’est que les hommes y
manient l’aiguille et l’alène plus souvent que les femmes. Au temps de
la pêche et de la chasse, ils sont très-actifs à se livrer à ces deux
occupations.
L’ophtalmie paraît généralement répandue parmi les habitants de la
rivière; on n’entre guère dans une loge sans y voir des borgnes, des
aveugles, ou du moins des gens affectés du mal d’yeux. Quelle en est la
cause? Peut-être leur assiduité sur l’eau, où ils sont exposés du matin
au soir à la réflexion des rayons du soleil; peut-être aussi
l’incommodité de leurs basses loges de joncs, où tous se tapissent
autour du feu, jour et nuit enveloppés d’une épaisse fumée.
On trouve ici des charlatans aussi bien qu’en Europe. Un ancien commis
de la Compagnie de la baie d’Hudson a bien voulu me communiquer son
journal; voici ce que j’y trouve au sujet de ces messieurs, qui exercent
surtout leur métier au bas du fleuve Columbie et dans les environs.
Quelle que soit leur maladie, on étend le patient sur le dos, ses amis
se forment en cercle autour de lui, et tiennent d’une main un assez
long bâton, et de l’autre un bâton plus court. Le jongleur entonne un
air lugubre, et tout le monde le répète après lui en battant la mesure
avec les bâtons. Après ce bizarre prélude, il s’approche du malade, se
met à genoux devant lui, serre les deux poings et les lui applique sur
l’estomac en s’appuyant de toutes ses forces. Comme on s’y attend, cette
opération fait jeter les hauts cris au patient; mais ces cris sont
bientôt étouffés par ceux du docteur et des assistants, qui se mettent
alors à chanter à plein gosier. A la fin de chaque couplet, le médecin
joint les deux mains, les approche de ses lèvres et souffle sur le
malade. Cette opération se répète jusqu’à ce que, par un tour de sa
façon, il lui fait sortir de la bouche une petite pierre blanche ou la
griffe d’un oiseau ou de quelque autre animal. Aussitôt il se lève, va
d’un air de triomphe montrer sa trouvaille à ceux qui s’intéressent à la
santé du sauvage, et les assure de son prochain rétablissement. Au
reste, qu’il meure ou qu’il se rétablisse, peu importe, l’essentiel pour
le charlatan est toujours, ici comme ailleurs, de se faire bien payer,
et il n’y manque pas.
Leurs idées religieuses ne sont pas moins extravagantes et curieuses.
Voici ce que croient les _Tchinouks_, ou du moins ce qu’ils croyaient
avant d’être mieux instruits. Selon eux les hommes furent créés par une
divinité qu’ils nomment _Etala-*passe_, mais dans un état
très-imparfait; leur bouche et leurs yeux étaient fermés, leurs mains et
leurs pieds immobiles; en un mot, c’étaient plutôt des masses vivantes
de chair que de véritables hommes. Une seconde divinité qu’ils appellent
_Ecanuum_, moins puissante mais plus bénigne que la première, vit les
hommes dans cet état d’imperfection et en eut pitié; elle leur ouvrit la
bouche et les yeux avec une pierre aiguë, et donna l’agilité à leurs
pieds et à leurs mains. Cette divinité compatissante ne se contenta pas
de ces premiers bienfaits; elle enseigna aux hommes à faire des
pirogues, des pagayes, des filets, en un mot, tous les ustensiles dont
ils se servent pour la pêche, et précipita dans la rivière des rochers
pour arrêter les poissons, afin qu’ils pussent en prendre autant qu’il
leur en faudrait.
Les cérémonies d’enterrement parmi les _Talkotins_, qui habitent la
nouvelle Calédonie à l’ouest des montagnes, sont bizarres et
révoltantes. Le corps du défunt est exposé devant sa loge pendant neuf
jours; le dixième, tous les parents et voisins se réunissent dans un
endroit élevé; on y place le cadavre sur un bûcher, et l’on y met le
feu, au milieu des manifestations de joie des spectateurs. Tout ce que
le défunt possédait est placé autour du corps; si c’est un personnage de
distinction, ses amis y ajoutent un habillement neuf et complet.
Cependant le médecin a recours une dernière fois à tous les sortiléges
en usage pour rappeler le défunt à la vie; voyant qu’il ne peut réussir,
il étend sur le cadavre une couverture de peau, cérémonie dont le but et
l’effet est d’apaiser les parents irrités du mauvais succès de sa cure.
Pendant les neuf jours que le cadavre reste exposé, la veuve du défunt
est obligée de se tenir auprès, depuis le lever jusqu’au coucher du
soleil, quelque temps qu’il fasse, fût-on au plus fort de l’été ou de
l’hiver. Sur le bûcher, on l’étend à côté du cadavre; elle y reste
jusqu’à ce qu’il plaise au charlatan de la faire retirer, c’est-à-dire
jusqu’à ce que de la tête aux pieds elle soit couverte de brûlures.
Alors on la force à recueillir avec ses mains du milieu des flammes la
graisse qui s’écoule du cadavre, et à s’en frotter le visage et tout le
corps. Lorsque les nerfs des jambes et des bras commencent à se
contracter, la malheureuse doit retourner sur le bûcher et redresser ses
membres. Si la femme a été infidèle à son mari ou négligente à pourvoir
à ses besoins, les parents du défunt la jettent sur le bûcher en
flammes; les siens l’en retirent, les autres l’y jettent de nouveau;
elle est ainsi ballottée jusqu’à ce qu’elle tombe dans un état
d’insensibilité complète.
Lorsque le corps est brûlé, la veuve doit ramasser les plus grands os,
les envelopper dans une écorce de bouleau et les porter au cou pendant
plusieurs années. Dans cet état, on la considère comme esclave; les
travaux les plus pénibles deviennent son partage; elle est la servante
de toutes les femmes, même des enfants, et la moindre désobéissance de
sa part lui attire un châtiment sévère. Les cendres de son mari étant
mises en terre, elle est obligée de surveiller l’endroit et d’en ôter
les herbes. Souvent les malheureuses veuves se suicident pour éviter
tant de cruautés. Au bout de trois ou quatre ans, les parents se
concertent pour la relever de son deuil. Ils préparent un grand festin
et y invitent tout le voisinage. On introduit la veuve, portant encore
les ossements de son mari; on les lui ôte pour les renfermer dans un
cercueil qu’on attache à l’extrémité d’un poteau d’environ douze pieds.
Les convives célèbrent son veuvage par les plus grands éloges; l’un
d’eux lui verse sur la tête un vase plein d’huile, un autre la couvre de
duvet. Cette dernière cérémonie lui donne le droit de se remarier; mais
comme on peut facilement se l’imaginer, le nombre de celles qui se
hasardent une seconde fois est très-petit.
Lorsque je parle en général du caractère et des coutumes des sauvages,
j’excepte toujours l’Indien qui habite la frontière de l’homme civilisé,
et qui, par le commerce avec ce dernier, est généralement un être
abruti. C’est une triste vérité reconnue en Amérique, que là où les
blancs sans principes pénètrent avec les boissons enivrantes, bientôt
les vices les plus dégradants y règnent.
Le sauvage est circonspect et discret dans ses paroles et dans ses
actions: rarement il s’emporte. S’il s’agit des ennemis héréditaires de
sa nation, alors il ne respire que haine et vengeance; mais on peut lui
appliquer ce qu’un auteur espagnol a dit des Maures: «Que l’Indien ne se
venge pas parce que sa colère dure encore, mais parce que sa vengeance
seule peut distraire sa pensée du poids d’infamie dont il est accablé;
il se venge, parce que, à ses yeux, il n’y a qu’une âme basse qui puisse
pardonner les affronts; il nourrit sa rancune, parce que, s’il la
sentait s’éteindre, il croirait avoir dégénéré.» Dans toute autre
occasion, il est froid et délibéré, étouffant avec soin la moindre
agitation. Découvre-t-il, par exemple, que son ami est en danger d’être
tué par quelque ennemi aux aguets, on ne le verra pas accourir
précipitamment pour le lui annoncer, comme s’il était dominé par le
sentiment de la crainte; il lui dira paisiblement: «Mon frère, où vas-tu
aujourd’hui?» Sur sa réponse, il ajoutera avec le même air
d’indifférence: «Une bête féroce se trouve cachée sur ta route.» Cette
allusion suffit, et son ami évite le danger avec autant de soin que s’il
avait connu tous les détails relatifs au piége qu’on lui tendait. Si la
chasse d’un sauvage a été infructueuse pendant plusieurs jours, et que
la faim le dévore, il ne le fera pas connaître aux autres par son
impatience ou son mécontentement; mais il fumera son calumet comme si
tout lui eût réussi à son gré; agir autrement serait manquer de courage
et s’exposer à être flétri par le sobriquet le plus injurieux que puisse
recevoir le sauvage, celui de _vieille femme_.
Dites à un sauvage que ses enfants se sont signalés dans les combats,
qu’ils ont enlevé des chevelures, qu’ils emmènent des prisonniers et des
chevaux, le père ne montre aucune émotion de joie, et se borne à
répondre: «Ils ont bien fait.» Si, au contraire, on lui apprend que ses
enfants sont morts ou prisonniers, il se contente de dire: «C’est
malheureux.» Pour les circonstances de l’événement, il ne s’en informera
que quelques jours après.
L’Indien montre une sagacité étonnante, et apprend avec la plus grande
facilité tout ce qui exige l’application de l’esprit. L’expérience et
l’observation lui donnent des connaissances que n’a pas l’homme
civilisé. C’est ainsi qu’il traversera une forêt ou une plaine de deux
cents milles, avec autant de précision qu’un nautonier guidé par sa
boussole sillonne l’Océan, sans jamais dévier en rien de la ligne
droite. Avec la même justesse, et à quelque heure que ce soit, il vous
indiquera le soleil, n’importe l’épaisseur des brouillards ou des nuages
qui l’offusquent. A la piste, il découvrira un homme ou un animal,
eût-il marché sur des feuilles ou sur l’herbe. Cette merveilleuse
perspicacité ne lui vient pas de la nature seule; elle est plutôt le
fruit de son application constante à réfléchir sur les connaissances
déjà acquises par l’expérience des aïeux; elle tient aussi à une mémoire
excellente qui doit suppléer dans les Indiens l’avantage qui leur
manque, de fixer comme nous leurs souvenirs sur le papier. Ainsi ils se
rappellent, avec une minutieuse exactitude, tous les points des traités
conclus entre leurs chefs, et l’époque exacte où les conseils ont été
tenus.
Quelques écrivains supposent que les Indiens sont guidés par l’instinct,
et que chez eux les enfants trouveraient aussi aisément leur chemin à
travers une forêt que les personnes d’un âge plus avancé. C’est une
erreur. J’ai interrogé sur ce point des sauvages intelligents, et ils
m’ont laissé la conviction que c’est à leur grande attention à la
croissance des arbres et à la position du soleil qu’ils doivent cette
grande facilité de se guider dans leurs courses. Ils retiennent
non-seulement la position de tel ou tel arbre, mais encore sa taille, sa
forme, son espèce et sa dimension. Ils savent que, dans tout arbre, le
côté tourné au nord a plus de mousse que ceux qui regardent les autres
points cardinaux, et que le côté exposé au sud-est est celui qui a les
branches les plus fortes et les plus nombreuses. C’est d’après ces
observations et d’autres semblables, qu’ils se dirigent dans leur
marche; ils ont grand besoin de les inculquer de bonne heure à leurs
enfants. Moi-même je me suis souvent servi avec succès de leurs
remarques dans mes petites courses à travers la forêt.
Ils mesurent la distance des lieux par journées de marche. D’après
toutes les observations que j’ai faites, leur journée équivaut à peu
près à cinquante ou soixante milles anglais lorsqu’ils voyagent seuls,
et à quinze ou vingt milles seulement lorsqu’ils lèvent leurs camps.
Bien qu’ils n’aient aucune connaissance de la géographie et des sciences
qui en sont la base, ils font néanmoins avec précision, sur des écorces
d’arbres ou sur des peaux, le plan des pays qu’ils ont parcourus,
marquant les distances par journées, demi-journées ou quarts de
journées. Ces plans leur servent à régler en conseil leurs excursions
lointaines pour la guerre ou pour la chasse. Leur seule astronomie
consiste à pouvoir montrer l’étoile polaire, qui est leur guide dans les
voyages de nuit.
Les songes, chez les Indiens, sont l’objet d’une grande vénération.
Selon eux, le songe est la voie ordinaire dont se servent le
Grand-Esprit et les manitous pour faire connaître à l’homme leur
volonté, pour le guider par des conseils salutaires et pour lui donner
l’intuition de l’avenir. Partant de cette idée, et regardant le songe,
ou comme un désir de l’âme inspiré par le génie, ou comme un ordre
émanant directement de lui, ils établissent en principe que c’est un
devoir religieux d’obéir ponctuellement. Un sauvage, dit Charlevoix dans
son journal (et j’ai connu des cas semblables), ayant rêvé qu’il se
faisait couper un doigt, le fit couper en effet le lendemain, après s’y
être préparé par le jeûne. Un autre, s’étant vu prisonnier dans un rêve,
ne sut à quoi s’en tenir; il consulta les jongleurs, et, sur leur avis,
se fit attacher à un poteau pour être brûlé en différentes parties du
corps. Parmi les _Corbeaux_, j’ai vu un guerrier qui, à cause d’un
songe, a pris des vêtements de femme, et s’est assujetti à tous les
devoirs et travaux qu’exige un état si humiliant pour un Indien. Au
contraire, chez les _Serpents_, une femme rêva un jour qu’elle était
homme et qu’elle tuait les animaux à la chasse. A son réveil, elle se
revêtit des habits de son mari, prit son fusil, et alla essayer
l’efficacité de son songe; elle tua un chevreuil. Depuis ce temps, elle
n’a plus quitté l’habillement d’homme; elle va à la chasse et à la
guerre; par quelques coups intrépides, elle a obtenu le titre de _brave_
et le privilége d’être admise à tous les conseils des chefs. Il ne
faudrait rien moins qu’un autre rêve pour lui faire reprendre sa jupe.
Les _Potowatomies_ et les sauvages du nord ont la coutume, lorsqu’ils
font ou renouvellent des traités de paix, de se présenter un collier
fait de coquilles de buccins et qu’ils appellent le _wampum_. Lorsqu’ils
sollicitent l’alliance définitive ou offensive d’une autre nation, ils
joignent à l’envoi du wampum un casse-tête teint de sang, invitant leurs
voisins à venir boire avec eux le sang de leurs ennemis; expression
figurative, mais qui souvent devient une triste réalité.
Chez les nations de l’ouest, c’est le _calumet_ qui sert de wampum,
lorsqu’il s’agit de la paix ou de la guerre. Fumer le calumet ensemble,
c’est prendre l’engagement solennel de se traiter en amis; celui qui y
est infidèle perd toute estime et confiance, est considéré comme infâme
et s’expose à la vengeance divine. Lorsqu’on déclare la guerre, le
calumet et tous ses ornements sont rouges. Quelquefois il n’est rouge
que d’un côté. Cette marque, et les différentes manières d’orner le
calumet, font connaître au premier coup d’œil, à quiconque est versé
dans leurs usages, les désirs de la nation qui le présente, ou ce
qu’elle a résolu de faire.
Le calumet entre dans toutes les cérémonies religieuses; c’est
l’instrument par lequel ils préludent à toutes leurs invocations. Fumer
est leur préparation prochaine, lorsqu’ils s’adressent au Grand-Esprit,
au soleil, à la lune, à la terre et à l’eau, et qu’ils les prennent pour
témoins de leur sincérité et pour garants de leurs engagements. Cette
coutume des sauvages, quoique ridicule en apparence, a cependant son bon
côté. L’expérience leur a appris que fumer tend à dissiper les vapeurs
du cerveau, à relever leur courage, à les habituer à penser et à juger
avec justesse; c’est pourquoi le calumet est encore introduit dans les
conseils comme prologue, et devient le sceau de leurs décrets lorsque
les résolutions sont prises. Ils l’envoient comme gage de fidélité et de
respect à ceux qu’ils veulent consulter, ou avec qui ils sont en
alliance ou en traité.
L’opinion des sauvages sur les bons effets du tabac ne sera peut-être
pas admise de tout le monde, car l’expérience semble démontrer que la
fumée du tabac agit puissamment sur le système nerveux. Je répondrai
pour les sauvages: Si la fumée du tabac est tirée et rejetée par la
bouche, elle produit sans doute l’effet d’un narcotique stupéfiant; mais
lorsqu’elle est aspirée dans les poumons (et c’est la pratique
universelle des sauvages), alors c’est toute autre chose. Qu’on essaie.
ONZIÈME LETTRE
A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses, 31 décembre 1841.
Après vous avoir donné la relation de ma course du mois dernier et les
observations que j’y ai recueillies, il me reste encore à vous faire
l’exposé de ce qui s’est passé chez les _Têtes-plates_ pendant mon
absence, et depuis mon retour jusqu’aujourd’hui, dernier jour de l’an.
Les détails dans lesquels je vais entrer sur la situation de notre
réduction naissante, sous le rapport tant matériel que spirituel, vous
feront voir que les PP. Point et Mengarini ne sont pas restés oisifs,
et que tous les résultats obtenus viennent à l’appui de ce que j’ai
avancé dans mes lettres précédentes.
Comme le plan de notre réduction était définitivement arrêté, il
s’agissait d’en venir, avant l’hiver, à un commencement d’exécution. Ce
qui pressait le plus, c’était une clôture qui renfermât le terrain
destiné au presbytère et à la ferme, et un bâtiment pouvant servir
provisoirement d’église. On se mit à l’œuvre de si bon cœur, que dans
l’espace d’un mois tout fut achevé. Les _Têtes-plates_ eurent bientôt
coupé dans les forêts deux ou trois mille pieux dont ils firent la
clôture; et pendant ce temps, nos bons Frères et les trois charpentiers
que nous avions emmenés avec nous construisirent, à l’aide de la hache,
de la scie et de la tarière, une chapelle avec fronton, colonnade et
galerie, balustrades, stalles, chœur, etc., dans laquelle on put réunir,
le jour de saint Martin, 11 novembre, tous les catéchumènes, et
continuer à les instruire jusqu’au 3 décembre, jour fixé pour le
baptême.
Dans l’intervalle, entre ces deux époques, il y eut tous les jours une
instruction de plus, à huit heures du soir, pour les personnes mariées
ou en âge de l’être; elle durait ordinairement environ cinq quarts
d’heure. Le recueillement de ces bons sauvages, toujours avides de la
parole de Dieu, se faisait surtout remarquer le soir, dans le silence de
la nuit, et dans l’absence des petits enfants, gardés à la loge par
leurs frères et sœurs d’un âge plus avancé. Le bon Dieu exauça si bien
leurs désirs, que le jour de saint François Xavier les Pères eurent la
consolation de baptiser deux cent deux adultes.
Tant d’âmes ne purent être arrachées au démon sans exciter sa rage;
aussi en ressentit-on les effets à Sainte-Marie. Symptômes de défiance
et d’autres tentations dans les mieux intentionnés; maladie de
l’interprète, du sacristain, du préfet de l’église, lorsque leur
concours semblait le plus urgent; les orgues brisées involontairement
par les sauvages, au moment même où l’on devait en faire un si bon
usage; un ouragan la veille du baptême, le même qui avait renversé ma
loge dans la prairie aux chevaux; les arbres déracinés dans la forêt,
trois loges emportées par le vent; l’église ébranlée jusque dans ses
fondements, et ses fenêtres enfoncées: tout semblait conjurer contre la
belle cérémonie du baptême; mais, le jour arrivé, tous les nuages
disparurent.
Les Pères s’étaient proposé de faire les mariages le jour même du
baptême; mais l’administration de ce premier sacrement s’étant prolongé
beaucoup plus longtemps qu’ils ne l’avaient cru, à cause de tout ce
qu’il fallait dire ou entendre par interprète, ils furent obligés de
remettre les mariages au lendemain, abandonnant à Dieu et aux nouveaux
chrétiens la garde de leur innocence baptismale.
Comme aucun des anciens missionnaires n’a rien laissé par écrit sur la
conduite à tenir dans les mariages, il sera peut-être utile de rapporter
ici celle que nous avons tenue ou établie, afin qu’elle soit redressée,
si elle n’avait pas été ce qu’elle aurait dû être.
1º Nous sommes partis du principe que, généralement parlant, il n’y a
point de mariages valides chez les sauvages de ces contrées. La raison
en est qu’on n’en trouve pas un, même parmi les meilleurs, qui, après le
mariage contracté à la façon du pays, ne se croie le droit de renvoyer
sa première femme quand il le juge à propos et d’en prendre une autre;
plusieurs même se croient le droit d’en avoir plusieurs à la fois. Il
est vrai qu’en se mariant ils se promettent parfois qu’ils ne se
sépareront qu’à la mort, ou qu’ils ne se marieront jamais à d’autres;
mais quel homme ou quelle femme passionnés n’en ont pas dit autant?
Peut-on inférer de là que le contrat soit valide quand il est
universellement reçu qu’après de telles promesses on ne reste pas moins
libre de faire ce qu’on veut si l’on se dégoûte l’un de l’autre? Nous
sommes donc convenus sur le principe que, parmi eux, jusqu’à présent, il
n’y a pas eu de mariage, parce qu’ils n’en ont jamais bien connu
l’essence et l’obligation. Ne pas supposer cela, serait s’engager dans
un labyrinthe dont il serait bien difficile de sortir. C’était, si je ne
me trompe, la conduite de saint François Xavier dans les Indes,
puisqu’il est dit dans sa vie qu’il louait devant les maris celle de
leurs femmes qu’il croyait devoir leur être plus chère, afin qu’ils s’en
tinssent plus facilement à une seule.
2º Supposant ensuite que dans l’usage du mariage il n’y avait eu que des
fautes matérielles, on n’a parlé de la nécessité de la réhabilitation
que pour le temps qui suivrait le baptême.
Après qu’on eut donc pris les informations nécessaires pour reconnaître
les degrés de parenté et en donner la dispense, on célébra la cérémonie
des mariages le lendemain du baptême; elle contribua beaucoup à donner à
la peuplade une haute idée de notre sainte religion. Les vingt-quatre
mariages contractés en ce jour offraient ce mélange de simplicité, de
respectueuse affection et de joie profonde, qui sont les sûrs indices
d’une bonne conscience. Il y avait, parmi les couples, des vieillards
des deux sexes; leur présence à l’église pour un tel acte, qui prêterait
peut-être à rire en Europe, ne rendait la cérémonie que plus respectable
aux yeux de l’assemblée. C’est que chez les _Têtes-plates_ tout ce qui
touche à la religion est sacré; malheur à celui qui insinuerait la
moindre plaisanterie sur ce sujet. Chacun sortit de la chapelle le cœur
gros de ces doux souvenirs, qui, épurés par la grâce, font le charme de
la vie et surtout de la société conjugale.