Dans la matinée, nous traversâmes une montagne et entrâmes dans la

grande plaine de _Kamath_. Les loups y sont très-nombreux et féroces; au

printemps dernier ils ont enlevé aux Kalispels et dévoré plus de

quarante chevaux. Une fontaine d’eau bouillante se trouve à peu de

distance du nord-est. Un défilé montagneux d’environ dix milles nous

conduisit de cette plaine dans la belle prairie aux chevaux. Là, quinze

loges de Kalispels nous reçurent avec les mêmes démonstrations d’amitié

que leurs compatriotes de la veille. Le chef, qui avait fait plusieurs

milles pour venir à ma rencontre, m’avoua franchement que des ministres

américains, qu’il avait rencontrés pendant l’été, lui avaient rendu ma

prière (religion) fort suspecte: «Mon cœur se trouve divisé,

ajouta-t-il, et j’ignore à quoi m’en tenir.» Je n’eus point de peine à

lui faire comprendre la différence entre ces messieurs et les prêtres,

et les motifs de leurs calomnies contre la véritable Eglise de

Jésus-Christ.

A l’entrée de la prairie aux chevaux se trouve un beau petit lac

d’environ six milles de circonférence, entouré de hautes montagnes. A

cause de la fête que célébrait l’Eglise en ce jour, je l’appelai _le lac

des Ames_.

Le 3 novembre, après avoir dit les prières de grand matin et donné une

instruction à tous les sauvages réunis, nous continuâmes notre marche

sur les bords de la _Rivière-à-Clark_, que nous devions côtoyer pendant

huit jours, nous fûmes une grande partie de la journée sur le penchant

d’une haute montagne, gravissant un rocher raboteux et brisé de quatre à

cinq cents pieds d’élévation. J’avais vu de bien mauvais passages, mais

aucun ne m’avait encore paru si dangereux; le monter à cheval était

impossible; à pied j’allais m’épuiser de fatigue avant d’être au bout.

Je me rappelai que nous avions à notre suite une vieille mule assez

prudente et pas trop vicieuse; je m’attachai à sa queue et tins ferme;

au moyen de quelques cris et coups de fouet, la bonne bête me traîna

fort patiemment jusqu’au sommet. Là nous jouîmes un instant du plus beau

coup d’œil qu’on puisse s’imaginer: au bas, la rivière et ses environs;

au-dessus de nos têtes des rochers s’élevant graduellement en

amphithéâtre; en face, dans le lointain, des montagnes à perte de vue

couvertes de pins jusqu’aux sommets. En descendant je changeai de

position, je m’accrochai à la bride de ma mule, qui, continuant sa route

pas à pas, me déposa sain et sauf au pied du _mauvais rocher_ (c’est le

nom que lui donnent les sauvages).

La Rivière-à-Clarck passe ici entre deux hautes montagnes escarpées.

Cette belle rivière présente successivement toutes les phases capables

d’enchanter le voyageur; tantôt ses eaux coulent majestueusement avec un

doux murmure entre deux rives ombragées d’arbres de toute espèce; tantôt

elle s’élargit dans un lit plus spacieux, et se transforme en une

surface large, calme, unie et resplendissante comme un cristal. Bientôt

des rochers la rétrécissent ou l’interceptent; alors elle s’élance en

courants impétueux où l’eau s’échappe, comme un éclair, en chutes et en

cascades et le mugissement des ondes imite le fracas des tourbillons que

la tempête excite dans la forêt. En un mot, rien de plus varié que son

cours, rien de plus pittoresque que ses rives. J’y ai surtout remarqué

les différentes espèces de tamarins et de lichnis, plante médicinale

dont parle Charlevoix dans son _Histoire du Canada_.

Nous ne rencontrâmes ce jour qu’une seule famille de Kalispels. Tandis

que les vieilles femmes montaient la rivière dans leur léger canot

d’écorces d’épinettes, qui portaient en même temps leurs petits enfants

et tout leur ménage, les hommes marchaient à pied, le long de la rive,

armés d’arcs et de fusils pour la chasse du gibier. Dans tous les petits

prés ou marécages que nous traversâmes, nous vîmes un grand nombre de

chevaux que les sauvages y laissent sans gardiens souvent pendant

plusieurs mois; c’est ce qu’ils appellent _mettre les chevaux en cage_;

en effet, il est rare qu’ils s’en éloignent à une grande distance.

Nous entrâmes, le 4, dans une forêt de cèdres et de pins, si épaisse,

que dans presque toute son étendue nous pouvions à peine voir à la

distance de vingt verges. Nos bêtes de somme souffrirent beaucoup du

manque d’herbe pendant les trois jours que nous mîmes à la traverser.

C’était un véritable labyrinthe; du matin au soir on n’y faisait que

tourner dans tous les sens pour éviter les milliers d’arbres que les

feux, les tempêtes ou l’âge avaient abattus. Enfin nous en sortîmes, et

nos yeux purent s’étendre sur toute la surface du grand lac des

_Kalispels_ ou _Pends-d’oreilles_, sur ses îlots boisés de pins, sur ses

haies, sur les collines qui, partant de ses bords s’élèvent par

terrasses ou couches graduelles jusqu’à ce qu’elles se perdent dans les

hautes montagnes couvertes de neige. Le lac a environ trente milles en

longueur, et quatre à sept en largeur.

Un autre spectacle plus magnifique encore, nous avait frappés avant

d’arriver au lac. La partie de la forêt qui l’avoisine est dans son

genre une véritable merveille; les sauvages disent que c’est la plus

belle de l’Orégon. Il serait, en effet, difficile de trouver ailleurs

des arbres aux proportions plus gigantesques. Du milieu des bouleaux,

des aulnes et des hêtres, qui n’y ont pas moins de deux brasses de

circonférence, le cèdre dresse sa tête altière et les surpasse tous en

grandeur. J’en ai mesuré un qui avait quarante-deux pieds de périmètre;

un autre, qui se trouvait à terre, offrait deux cents pieds de long, sur

quatre brasses de grosseur. Les branches de ces colosses s’entrelacent

au-dessus des hêtres et des bouleaux, et leur beau feuillage forment une

voûte si touffue que les rayons du soleil ne pénètrent jamais à leur

base tapissée de lychnis et d’autres plantes vertes; à voir sous ce dôme

toujours vert les troncs s’élancer par milliers comme autant de colonnes

majestueuses, on dirait un temple immense élevé par la nature à la

gloire de son Auteur.

Nous entrâmes sous ce dôme magnifique, épuisés de fatigue; pendant une

demi-journée nous avions escaladé dans la forêt les flancs d’une haute

montagne par un sentier si affreux, que plusieurs fois je crus toucher à

ma dernière heure. Une fois surtout, je m’étais écarté de mon escorte,

et me trouvais seul sur une de ces projections de rochers, si fréquentes

sur les Montagnes Rocheuses que je n’y faisais pas attention. Quels

furent ma surprise et mon effroi, lorsque je me vis sur une pointe de

deux pieds de large seulement, ayant en face un abîme, à ma gauche un

rocher perpendiculaire, à ma droite un précipice d’environ mille pieds!

mon unique ressource était un parapet un peu plus large, à trois pieds

verticalement au-dessous de moi; mais il fallait y descendre d’un saut;

ma mule s’arrêtait devant la descente, et le plus léger caprice de la

bête pouvait nous précipiter dans l’abîme. N’ayant pas de temps à

perdre, je me recommandai à Dieu et donnai de l’éperon; le saut de ma

bête fut heureux, et je me trouvai hors de danger. Ces récits trouveront

peut-être des incrédules? Eh bien! dites-leur que je les invite à venir

partager mes travaux; je leur promets d’avance qu’il admireront avec moi

les merveilles de la nature et qu’ils auront comme moi leurs moments

d’admiration et de crainte.

Je ne puis passer sous silence la bonne rencontre que je fis dans la

forêt. Me trouvant sur le penchant d’une haute colline, je découvris une

petite loge de joncs placée sur le bord de la rivière. J’appelai quelque

temps, mais point de réponse. Je me sentis comme entraîné à la visiter

et me fis accompagner par mon interprète. Nous y trouvâmes une vieille

femme, seule, aveugle et bien malade. Je lui parlai du Grand-Esprit et

des vérités les plus essentielles au salut. L’exemple de l’apôtre saint

Philippe nous apprend qu’il est des circonstances où toutes les

dispositions requises peuvent se trouver implicitement dans un acte de

foi et dans un désir sincère de ne vouloir entrer au ciel que par la

bonne porte. Toutes les réponses de la pauvre vieille exprimaient le

désir de connaître et d’aimer Dieu. «Oui, me disait-elle, j’aime Dieu de

tout mon cœur; il m’a fait tant de grâces pendant ma vie! Oui, je veux

être son enfant et me réunir à lui pour toujours.» Aussitôt elle se mit

à genoux et me demanda le baptême. Je la nommai Marie, et lui mis au cou

une médaille miraculeuse de la sainte Vierge. En la quittant, je

l’entendis encore remercier Dieu de cette heureuse rencontre.

A peine avais-je regagné mon petit sentier, que je rencontrai le mari

de la vieille, courbé sous le poids de l’âge et des infirmités, il

pouvait à peine se traîner. Il venait de tendre un piége aux chevreuils

dans la forêt, lorsqu’informé de mon approche par mes gens, il hâta le

pas, et d’aussi loin qu’il m’aperçut, il se mit à crier d’une voix

tremblante: «O que j’ai le cœur content!» et le bon vieillard me serra

affectueusement la main, répétant toujours les mêmes paroles. Les larmes

m’échappaient en voyant l’affection de ce brave homme, et je fus

quelques minutes sans pouvoir lui parler. Enfin je lui annonçai que je

sortais à l’instant même de sa loge, et que j’avais baptisé sa femme.

«J’ai appris, me répondit-il, votre arrivée aux Montagnes l’année

dernière; j’ai su que vous y avez baptisé beaucoup de nos gens. Je suis

pauvre et vieux, je n’espérais pas avoir le bonheur de vous voir,

Robe-noire, rendez-moi aussi heureux que ma femme; moi aussi je veux

appartenir à Dieu, et nous l’aimerons toujours.» Je le conduisis au bord

d’un torrent tout proche et lui donnai le baptême avec le nom de Simon.

En me voyant partir, le bon vieillard ne cessait de crier et de répéter:

«Oh! que Dieu est bon! je vous remercie, Robe-noire, du bonheur que vous

m’avez procuré! J’ai le cœur si content! Oui, j’aimerai toujours Dieu!

Oh! que Dieu est bon! que Dieu est bon!»

Ces petites rencontres sont nos consolations. Je n’aurais voulu changer

en ce moment ma situation pour aucune autre sur la terre. J’ai la ferme

conviction qu’une telle rencontre vaut seule un voyage aux Montagnes.

Ah! bons et chers Pères d’Europe, je vous en conjure au nom de

Jésus-Christ le Sauveur du monde, ne balancez pas de venir dans cette

vigne; la moisson y est mûre et abondante. Le Seigneur ne nous dit-il

pas: _Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur?_

C’est parmi les pauvres sauvages de ces montagnes isolées que le feu de

la grâce divine s’allume partout. Parlez-leur des choses du ciel,

aussitôt leurs cœurs s’embrasent de l’amour divin, et ils mettent la

main à l’œuvre. Nuit et jour ils sont à nos côtés, insatiables du pain

de la parole de vie. Combien de fois les ai-je entendus s’écrier: «Ce

sont nos péchés sans doute qui nous ont rendus si longtemps indignes de

connaître ces paroles consolantes.» J’ajouterai qu’il n’y a pas de

sauvages au monde plus avides de connaître la voie du salut et chez qui

il y ait si peu d’empêchements à l’introduction de l’Evangile. Ils n’ont

ni idoles ni sacrifices; il ne reste plus parmi eux aucun vestige de

superstition; ils n’ont aucune distinction de caste, et le voisinage des

blancs avec le cortége de vices qui l’accompagnent, ne s’y fait pas

encore sentir.

Sans doute qu’on rencontre des désagréments et des peines; mais

doivent-elles arrêter le zèle d’un missionnaire? Le désert à traverser

est immense et monotone, mais on en voit la fin et on s’y prépare à

l’apostolat; les bêtes féroces le remplissent, mais elles fuient à

l’approche de l’homme. Si quelquefois on y est condamné à un jeûne d’un

ou deux jours, ce qui arrive, on en gagne meilleur appétit pour les

jours suivants; si une nuit orageuse ou les hurlements d’un loup vous

empêchent de serrer l’œil, on en dort mieux la nuit suivante; si la

route qu’on se fraie, les sauvages ennemis qu’on rencontre, mettent la

vie en danger, ces contre-temps nous apprennent à ne mettre notre

confiance qu’en Dieu, à bien prier, à tenir nos comptes toujours en

règle, et à la crainte d’un instant succèdent une joie et une

reconnaissance durables.

Je dois avouer que je ne sais pas encore ce que c’est que de souffrir

des privations pour le doux nom de Jésus. Au contraire, je rencontre ici

partout l’heureuse application du texte si consolant de l’Evangile:

_Jugum meum suave est, et onus meum leve._ On trouvera au dernier jour

que le nom du Sauveur a fait des merveilles parmi ces pauvres peuples,

car l’empressement pour venir entendre sa sainte parole y tient du

prodige. De tous côtés ils accourent d’une grande distance sur mon

passage, m’offrant avec empressement tous leurs petits enfants à

baptiser. Plusieurs m’ont suivi des journées entières uniquement pour

assister aux instructions. Partout les personnes âgées demandent la

régénération avec instance. Ah! vraiment les entrailles se dessèchent à

la vue de tant d’âmes exposées à périr faute de secours. C’est ici qu’on

doit s’écrier avec l’Evangéliste: _Messis quidem multa, operarii verò

pauci._ Où est le Père de la Compagnie dont le cœur ne s’enflamme en

entendant ces nouvelles? où est le chrétien qui refuserait son obole

pour coopérer à une œuvre comme celle de la _Propagation de la Foi_;

l’œuvre la plus catholique et la plus glorieuse de notre siècle,

puisqu’elle procure le salut de tant de milliers d’âmes qui, sans son

secours, resteraient ensevelies dans les ombres de la mort?

Pour ne pas revenir trop souvent sur les mêmes points, je dirai ici que

pendant ce voyage de quarante-deux jours, j’ai baptisé cent

quatre-vingt-dix personnes, dont vingt-six adultes vieux ou malades, et

j’ai prêché à plus de deux mille Indiens, venus exprès des différentes

parties de ces montagnes pour entendre la parole de Dieu. J’ose espérer

que, conduits par une grâce et une providence si visibles, ils ne

tarderont pas à se ranger tous sous l’étendard de leur divin Chef

Notre-Seigneur Jésus-Christ.

J’ai trouvé parmi ces Indiens plusieurs petits enfants baptisés par le

révérend et zélé M. de Mers, prêtre canadien, qui demeure à Wallamette,

non loin de l’océan Pacifique, et qui a fait plusieurs excursions

jusqu’au fort Colville.

Nous passâmes le dimanche 7 novembre en pratiques de dévotion auprès de

trois familles de Kalispels, sur le bord du lac de ce nom, où nous

étions arrivés la veille, comme je l’ai dit plus haut. Deux chaloupes

chargées de marchandises et conduites par huit métis engagés à la

Compagnie de la baie d’Hudson, y arrivèrent à temps pour assister aux

offices divins. Parmi eux se trouvait Charles, interprète tête-plate qui

m’avait rendu, l’année dernière, de si grands services. Je rendis grâces

à Dieu de cette heureuse rencontre; il était en route pour venir me

rejoindre encore cette année. Je dois cet excellent interprète au digne

et respectable gouverneur de l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson,

M. Mac Lauchlin, au service duquel Charles était engagé.

Il nous fallut trois jours pour nous rendre à la _traverse des

Kalispels_. Le long de la rivière, nous rencontrâmes, de distance en

distance, un grand nombre de petits camps sauvages de quatre à six

loges. Ces pauvres gens sont obligés de s’éparpiller en hiver pour

trouver de quoi vivre par la pêche et par la chasse. Dans une pauvre

petite hutte de jonc, je trouvai cinq vieillards presque octogénaires,

dont trois aveugles et deux borgnes. C’était une image frappante de la

misère humaine. Je leur parlai longtemps des moyens de salut et du

bonheur de la vie future; leurs réponses édifiantes m’attendrirent

jusqu’aux larmes: «O Dieu, disaient-ils, quel bonheur nous vient dans

nos vieux jours! Nous vous aimerons, ô notre Dieu! oui, nous vous

aimerons jusqu’à la mort.» Dès qu’ils eurent compris la nécessité du

baptême, ils se jetèrent à genoux pour le recevoir. Je n’ai encore

jamais rencontré parmi ces gens, je ne dirai pas de l’opposition, mais

pas même la moindre marque de froideur ou d’indifférence.

La _traverse des Pends-d’oreilles_ offre un bel emplacement pour une

réduction. La prairie est grande et fertile, le bois ne manquera jamais,

la rivière est très-poissonneuse. Au fond de la prairie est un petit lac

ou marais d’environ six milles de circonférence, véritable rendez-vous

de toute espèce d’oiseaux aquatiques. On y serait à proximité d’un grand

nombre de tribus sauvages; les _Cœurs-d’alène_, les _Spoknanes_, les

_Chaudières_, les _Simpoils_, les _Kooteneys_, les _Gens-du-Lac_, les

_Nez-percés_, et plusieurs autres, ne sont guère qu’à deux ou trois

journées de marche de là. Enfin le Fort Colville n’en étant qu’à une

forte journée, on aurait la plus grande facilité de s’y pourvoir de

vivres, d’outils et d’objets d’habillement.

Le 13, nous mîmes huit heures à traverser une haute montagne couverte

de neige. Le soir, à peine étions-nous campés sur un petit ruisseau qui

se jette dans le fleuve Columbie, que nous reçûmes la visite de

plusieurs Kalispels. Je fus agréablement surpris de la permission que

l’un d’eux me demanda: «J’arrive de la chasse, me dit-il, où j’ai tué un

chevreuil; il est maintenant trop tard pour aller le chercher, et demain

c’est le jour du Grand-Esprit (dimanche); me permettriez-vous,

Robe-noire, de l’emporter chez moi demain, car mes petits enfants sont à

jeun?» Leçon admirable pour les chrétiens d’Europe! Ce sauvage n’avait

vu un prêtre qu’une seule fois en sa vie! Un autre me fit présent d’une

oie qu’il avait tuée; un troisième me présenta un petit panier rempli de

Kamath. Je passai le dimanche avec eux à leur grande satisfaction.

Le lendemain, dans l’après-dînée, nous nous rendîmes au fort. Nous y

passâmes trois jours pour arranger nos selles et emballer nos vivres et

nos semences. Partout où l’on rencontre les Messieurs de la Compagnie de

la baie d’Hudson, on est sûr d’un bon accueil; ils ne s’arrêtent pas

seulement aux démonstrations de la politesse et de l’affabilité, ils

préviennent vos désirs pour vous rendre service. Dans cette

circonstance, le commandant du fort, M. Macdonald, Ecossais de nation,

alla si loin, qu’il fit préparer par sa dame et mettre à mon insu parmi

nos provisions toutes sortes de petites douceurs, telles que sucre,

café, thé, chocolat, beurre, biscuits, farines, volailles, jambons et

chandelles. Outre les instructions que j’adressai pendant la messe aux

Canadiens engagés au service du fort, j’eus plusieurs conférences avec

le chef des _Shuyelpi_ ou _Chaudières_, homme intelligent, qui m’invita

à venir évangéliser sa nation.

Nous quittâmes le fort le 18. Il ne se passa rien de bien remarquable

pendant notre retour, si ce n’est un fait que je veux raconter pour

l’instruction de ceux qui pourraient faire la même route que nous; il ne

prouve que trop combien il est utile d’être quelquefois méfiant, et que

partout on retrouve des enfants d’Eve. Nous avions laissé à la traverse

des _Pends-d’oreilles_ cinq ballots de viandes sèches; à notre retour,

n’en trouvant plus que deux, je demandai au chef ce que les autres

étaient devenus: «J’ai honte, _Robe-noire_, me répondit-il, j’ai peur de

vous parler. Vous savez que j’étais absent lorsque vous avez mis vos

ballots dans ma loge. Ma femme les a ouverts pour voir si la viande

n’était pas moisie; les dépouilles (c’est-à-dire la graisse) lui

parurent si belles et si bonnes qu’elle en goûta! Quand je rentrai, elle

m’en offrit ainsi qu’à mes enfants; le bruit s’en répandit dans le

village, les voisins sont venus, et nous en avons mangé tous ensemble.»

Deux ou trois jours plus tard, nous n’aurions plus rien retrouvé du

tout. Si ce brave homme avait voulu imiter l’histoire de nos premiers

parents, il n’aurait pu mieux jouer son rôle. Cette aventure me fournit

l’occasion de les instruire de cette première prévarication et de ses

tristes suites. Le chef prit ensuite la parole, et après avoir bien

grondé sa femme, il protesta au nom de tous que cela n’arriverait plus à

l’avenir. Ces pauvres gens tâchèrent de nous dédommager de leur mieux,

et nous offrirent deux sacs de racines sauvages et un panier remplis de

pâtés de mousse de pin aussi durs que la colle forte. La nécessité nous

força d’accepter ces pâtés de nouvelle espèce; on les prépare en les

mettant dans de l’eau bouillante; ils forment alors une soupe épaisse et

élastique qui a l’apparence et le goût du savon, et qui, assaisonnée

d’une bonne faim et d’une grande disette d’autre nourriture, se laisse

manger.

Le 1ᵉʳ décembre, je me retrouvai dans la prairie aux Chevaux, au milieu

des _Kalispels_, qui s’y étaient rendus des différentes parties des

montagnes pour me voir à mon retour. Je restai trois jours avec eux, les

instruisant et les exhortant du matin au soir. Mes dix jeunes

_Têtes-plates_ se chargèrent tous des fonctions de catéchistes, et ils

mirent un zèle qui ne pu être égalé que par l’assiduité, l’attention et

le désir d’apprendre des sauvages qui les écoutaient. Le 3, fête de

saint François Xavier, j’y baptisai soixante personnes, dont treize

adultes. La nuit précédente avait été très-orageuse, l’enfer s’était

comme déchaîné contre nous. Un terrible coup de vent emporta ma loge et

la jeta entre les branches d’un gros pin. Ne pouvant la replacer, je me

trouvai exposé pour le reste de la nuit aux grêles, à la neige et à la

pluie; mais comme tout mal a son remède, j’en trouvai un sous un épais

manteau de peau de buffle, où je passai assez agréablement le temps qui

me restait à dormir.

Le 8, nous étions de retour dans notre petit établissement de

Sainte-Marie, au milieu des salves et des acclamations de nos bons

sauvages accourus à notre rencontre.

DIXIÈME LETTRE

À UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses, 30 décembre 1841.

Dans ma lettre d’avant-hier, je vous ai raconté les détails de mon

voyage au fort Colville; aujourd’hui je vous donnerai les remarques que

j’ai faites, et les observations que j’ai pu recueillir dans ce voyage

sur les coutumes et les pratiques des Indiens.

Un jour, causant avec sept des _Têtes-plates_ de mon escorte, je leur

demandai combien de buffles ils avaient tués entre eux dans leur

dernière chasse. La réponse fut cent quatre-vingt-neuf; un seul en avait

tué cinquante-neuf pour sa part. Les jeunes gens cherchent à se faire

une réputation d’habiles chasseurs par des traits d’agilité, de

dextérité et de force. L’un des sept s’était distingué parmi tous ses

camarades par trois coups bien remarquables; armé seulement d’une

pierre, il avait tué une vache à la course en la frappant entre les deux

cornes; il continua sa promenade à pied et en tua une seconde à coups de

couteau; enfin il s’empara d’un gros bœuf, l’étreignit et l’étrangla;

aussi avait-il tout l’extérieur d’un véritable hercule. Ils eurent

ensuite la complaisance de me montrer, à ma demande (car ils ne sont pas

vanteurs), les cicatrices des blessures que leur avaient faites les

balles et les flèches des _Pieds-noirs_. L’un avait eu la cuisse percée

de part en part de quatre balles; il ne lui en restait qu’un peu de

raideur dans la jambe, mais si peu qu’à peine pouvait-on s’en

apercevoir. Un autre me montra le bras et la poitrine percés d’une

balle. Un troisième, outre quelques coups de couteaux et de lances,

avait reçu dans le ventre, à cinq pouces de profondeur, une flèche armée

d’une pointe de fer. Un quatrième avait encore deux balles dans le

corps. Un cinquième était boiteux; la balle d’un _Pied-noir_ caché dans

un trou lui avait cassé la jambe: croiriez-vous que le blessé, sautant

sur l’autre jambe, fondit sur son ennemi, et que le trou devint la tombe

de l’agresseur? J’exprimai le désir de connaître les remèdes dont ils se

servent en pareilles circonstances. Surpris de ma demande, ils me

répondirent en riant: «Nous n’y mettons rien, les plaies guérissent

d’elles-mêmes.» Ceci me rappelle la réponse que me fit l’année dernière

le capitaine Bridger. Il avait eu, pendant quatre ans, deux armures de

flèches dans le corps. Interrogé si les blessures avaient longtemps

suppuré, il me répondit comiquement: «Dans les montagnes, la viande ne

se gâte pas.»

Voyage aux montagnes Rocheuses Chez les tribus indiennes du vaste territoire de l'Orégon dépendant des Etats-Unis d'Amérique · 第 14 / 18 段