Les Têtes-plates aiment à prier. Après la prière du soir, faite en

commun, ils prient encore en famille, ou bien ils chantent des

cantiques. Ces pieux exercices se prolongent quelquefois bien avant dans

la nuit, et pendant le sommeil, quand quelqu’un s’éveille, il se met

encore à prier. Le bon vieux _Simon_ a pris l’habitude avant de se

coucher, de rassembler les braises de son foyer; puis il fait dévotement

sa prière, fume son calumet et se couche. Toutes les fois qu’il se

réveille, il recommence les mêmes opérations, pour l’ordinaire, trois ou

quatre fois chaque nuit. Il y eut même un temps où celui qui s’éveillait

le premier dans chaque loge se chargeait d’éveiller les autres pour leur

faire recommencer la prière en commun. Ce pieux excès provenait d’un

petit avis que je leur avais donné dans ma première visite: _que quand

on s’éveillait la nuit, il était bon d’élever son cœur à Dieu_. On leur

a expliqué depuis comment il fallait entendre la chose.

La nuit du 24 au 25, les chants et les prières n’ont pas cessé. Hier

mourut une jeune femme, baptisée quatre jours auparavant. A cette

occasion nous leur expliquâmes la doctrine de l’Eglise sur le

purgatoire, en leur recommandant de prier pour le repos de son âme. En

ce moment on dépose les restes de la défunte au pied du calvaire planté

au milieu des loges; on peut écrire en toute confiance sur la croix de

sa tombe: _In spem resurrectionis._ Bientôt nous célébrerons la

commémoration des fidèles trépassés; elle nous fournira l’occasion

d’établir la coutume si chrétienne et si touchante d’aller prier sur les

tombeaux.

Les dimanches, les pieuses pratiques, quelques longues et multipliées

qu’elles soient, ne sont jamais trouvées fatigantes. On sent ici que le

bonheur des petits et des humbles est de parler au Père céleste, et que

nulle maison ne leur offre tant d’attraits que la maison du Seigneur.

Ici encore, le repos du dimanche est si religieusement observé, que

même, avant notre arrivée, le cerf le plus timide eût pu se promener en

toute sécurité au milieu de la peuplade, lors même que, faute de

nourriture, elle eût été réduite au jeûne le plus rigoureux; car à leurs

yeux l’action de prendre son arc et de tirer une flèche en ce saint jour

n’eût pas été moins répréhensible que ne l’était chez le peuple de Dieu

l’action de ramasser du bois. Depuis qu’ils ont une idée plus juste de

la loi de grâce, ils sont moins esclaves de la lettre qui tue, mais non

moins attachés au fond des choses. Ils font mieux: avant de rien faire

qui puisse avoir l’apparence d’une œuvre servile, ils viennent éclaircir

leurs doutes, ou solliciter en esprit de foi et d’humilité la permission

dont ils croient avoir besoin.

Le grand chef se nomme _le Grand-visage_, à cause de la forme un peu

allongée de sa figure; on pourrait plus noblement l’appeler _l’Ancien

du désert_; car chez lui l’âge, la taille, la sagesse, tout est grand et

patriarcal. Dès sa plus tendre enfance, avant même qu’il eût pu

connaître ses parents, il avait eu le malheur de les perdre. Lorsque son

père mourut, par compassion du pauvre orphelin déjà privé de sa mère,

quelqu’un proposa de l’enterrer dans la même tombe; ce qui donne une

idée des épaisses ténèbres où était alors assise cette pauvre peuplade.

Mais Dieu, qui avait d’autres desseins, toucha si bien en sa faveur le

cœur d’une pauvre femme, qu’elle s’offrit à lui servir de mère. Le Ciel

bénit la généreuse tendresse de son cœur; bientôt elle eut la

consolation de voir son fils adoptif se distinguer entre tous les autres

enfants par son intelligence précoce et ses bonnes qualités. Il était

reconnaissant, docile, charitable, et si naturellement pieux, que faute

de connaître le vrai Dieu, il mit plus d’une fois sa confiance dans ce

qui n’en était que l’ouvrage. Un jour, perdu dans une forêt et réduit à

la dernière nécessité, il se mit à embrasser un gros arbre, le conjurant

d’avoir pitié de lui. Il n’y a pas deux mois encore, ayant perdu d’un

seul coup quatre grands calumets, perte considérable pour un Indien, il

retourna bien loin sur ses pas, et pour intéresser le Ciel en sa faveur,

il fit à Dieu cette prière: «Grand-Esprit, vous qui voyez et pouvez

tout, je vous en prie, faites que je trouve ce que je cherche;

cependant, que votre volonté soit faite.» Cette prière devait être

agréable à Dieu. Il ne retrouva pas ses calumets, mais il avait reçu

mieux, les dons du Saint-Esprit par lesquels il se distingue,

simplicité, piété, sagesse, patience, courage et sang-froid. Telles sont

les qualités qui l’ont fait élever, par les suffrages de toute sa tribu,

à la première dignité où puisse parvenir un sauvage, et qui, désormais

sanctifiée par la foi et la charité, l’élèvera un jour, je l’espère, à

une éminente dignité dans le ciel. Plus heureux que Moïse, ce nouveau

conducteur d’un autre peuple de Dieu, après avoir erré dans le désert

plus longtemps que le premier, a fini enfin par introduire ses enfants

dans la terre promise. Il a été baptisé le premier de sa grande famille,

se nomme Paul, et comme saint Paul, il n’ouvre la bouche que pour amener

ses nombreux enfants à la connaissance et à l’amour de Notre-Seigneur.

Vous vous êtes offertes, dans une de vos lettres, à servir, en quelque

sorte, de marraines à nos nouveaux convertis; je vous exhorte donc

beaucoup à prier sans cesse pour eux, car chacune de vous aura bientôt à

répondre pour une centaine de filleuls; aux cinq cents que j’ai eu le

bonheur de baptiser l’année passée, nous en ajouterons, avec la grâce de

Dieu, encore six ou sept cents avant la fin de l’an 1841.

Me recommandant à Dieu dans vos bonnes prières, j’ai l’honneur d’être,

avec le plus profond respect, etc.

HUITIÈME LETTRE

A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses, 26 octobre 1841.

Cette lettre est la conséquence pratique de ce qui est contenu dans mes

lettres antérieures; conséquence qui sera, j’en suis sûr, bien

consolante pour toutes les personnes bien pensantes, et surtout pour

celles qui, tout en s’intéressant beaucoup au progrès de notre sainte

religion, veulent des faits bien prouvés avant d’asseoir leur jugement.

De tout ce que j’ai écrit sur ma mission, il me semble que nous pouvons

conclure que la petite peuplade des Têtes-plates est un peuple d’élus;

qu’il est facile d’en faire un peuple modèle, la semence d’une

chrétienté qui ne le cède pas en ferveur à celle du Paraguay, et que

nous avons, pour parvenir à un but si désirable, plus de facilité que

n’en avaient nos Pères, et un concours de circonstances aussi heureux

que nous puissions le souhaiter. Permettez-moi de les énumérer.

Eloignement des nations corrompues, aversion pour les sectes, horreur de

l’idolâtrie, sympathie pour les blancs, pour les catholiques,

particulièrement pour les Robes-noires, dont le nom seul, dans leur

esprit, par suite de l’idée favorable que leur ont donné les Iroquois,

est synonyme de bon, de savant, de catholique. De plus, position

centrale, emplacement assez vaste pour plusieurs réductions, terrain

fertile et environné de hautes montagnes et d’une large barrière de

stérilité; indépendante de toute autre autorité que de celle de Dieu et

de ceux qui le représentent le plus immédiatement; point de tribut à

payer que celui de leurs prières; expérience déjà sentie des avantages

de la vie civilisée sur la vie sauvage; enfin conviction profonde et

tout à la fois persuasion bien douce que, sans la religion qui leur est

prêchée, on ne peut être heureux ni en cette vie ni en l’autre.

Tout cela supposé vrai (et personne de nous n’en doute), nous devons

conclure ensuite: que la meilleure fin que nous puissions nous proposer

est celle que nos Pères ont eue en vue au Paraguay, et que les meilleurs

moyens pour parvenir à cette fin sont ceux qu’ils ont employés; ces

moyens et cette fin ayant été approuvés par les autorités les plus

respectables, couronnés d’un succès éclatant, admirés même de nos

ennemis.

Etant tous d’accord sur ce principe, il ne doit plus être question que

de nous faire une idée nette de la fin que nos Pères du Paraguay se sont

proposée, c’est-à-dire de l’espèce de culture qu’ils ont cru devoir

donner à l’esprit et au cœur de leurs néophytes, et du degré de

perfection où ils ont cru possible de les amener avec le temps. Après

avoir fait une étude sérieuse de ce qui est rapporté dans la relation de

Muratorie, il nous a semblé que l’on pouvait se tenir aux points

suivants:

_A l’égard de Dieu_, foi simple, vive, ferme, éclairée pour tout ce qui

est de nécessité de moyen et de précepte.

* Profond respect pour la seule vraie religion et pour tout ce qui s’y

rapporte.

* Piété tendre et respectueuse envers la sainte Vierge et les autres

saints.

* Esprit de prosélytisme et * courage des martyrs.

_A l’égard du prochain_, * respect pour l’autorité, pour la vieillesse,

pour les parents.

* Justice, charité, générosité à l’égard de tous.

_A l’égard de soi-même_, humilité, modestie, discrétion, douceur, pureté

de mœurs, * amour du travail.

En insistant particulièrement sur les points marqués d’un astérisque.

1º Sur le profond respect pour la seule vraie religion, à cause des

sectes, qui maintenant, pour faire tomber le reproche que leur ont fait

autrefois Muratori, et de nos jours le célèbre Wiseman, font tous leurs

efforts pour avoir l’air d’être désintéressées et vraiment zélées dans

leurs prédications.

2º Sur l’esprit de prosélytisme, à cause des desseins que semble avoir

la Providence sur notre petit peuple. A sa grande cérémonie

d’avant-hier, nous avons vu réunis dans notre petite chapelle, faite de

branches et de paille, des représentants de vingt-cinq nations

différentes.

3º Sur le courage des martyrs, parce que sans ce courage, vu le

voisinage des Pieds-noirs, il leur est moralement impossible de ne pas

perdre soit la vie du corps, soit celle de l’âme.

4º Sur le respect de toute autorité légitime, afin de préserver leur

esprit de la contagion des malheureux principes qui désolent à présent

tant de nations prétendûment civilisées.

Enfin, sur l’amour du travail, parce que la paresse est le défaut

dominant de tous les sauvages et même celui des Têtes-plates; ou si ce

n’est pas la paresse proprement dite chez ces derniers, c’est du moins

une grande inaptitude au travail des mains, qu’il faut tâcher de faire

disparaître à force d’exercice et de patience.

Quant aux moyens, voici ceux auxquels nous croyons pouvoir nous arrêter:

MOYENS NÉGATIFS:

1º L’éloignement de toute funeste influence. Nous sommes ici éloignés,

non-seulement de la corruption du siècle, mais de tout ce que l’Evangile

appelle le monde; il s’agit de conserver ce précieux avantage, en

prenant les plus grandes précautions dans les rapports immédiats des

sauvages avec les blancs, même avec les ouvriers que nous n’avons que

pour la nécessité; parce que, bien qu’ils ne soient pas mauvais, ils

sont loin d’être aussi bons qu’il le faudrait pour servir de modèles à

des hommes qui ont assez d’humilité pour ne se croire bons qu’autant

qu’ils se rapprochent des blancs.

2º L’intelligence de la langue maternelle _seule_, en se bornant dans

des écoles (je parle pour l’avenir) à leur apprendre à lire et à écrire

dans leur langue, puis le calcul et le chant musical. Des exceptions à

cette règle ne pourraient avoir lieu qu’en faveur de ceux en qui l’on

verrait des dispositions extraordinaires, et qui feraient concevoir

l’espérance fondée de les voir devenir un jour des auxiliaires pour le

bien de la religion. Un enseignement qui irait plus loin me semblerait

fort préjudiciable à la simplicité de ces bons Indiens; simplicité, je

l’avoue, sur laquelle on pourrait greffer bien des erreurs, qu’il

faudrait même éclairer du flambeau des sciences humaines, si elle se

trouvait dans le voisinage des prétendues lumières, mais qui est la

source de toutes les vérités et de toutes les vertus, quand elle peut

n’être éclairée que du flambeau de la foi. C’est en quoi Laharpe

lui-même fait consister la perfection de notre ministère auprès des

sauvages, en parlant des apôtres de notre Compagnie:

Eclairant par la foi l’ignorance sauvage.

MOYENS POSITIFS:

1º Emplacement de la première réduction, plan du village, nature des

constructions, division de terre. Tous ces points ont été longtemps

pesés et discutés. Maintenant l’emplacement est définitivement arrêté;

je vous envoie ci-joint le plan du village. Les bâtisses que nous avons

jugées nécessaires ou utiles sont, comme dans les réductions du

Paraguay: une église de cent pieds de long sur cinquante de large, des

écoles, des ateliers, des magasins, des champs publics, etc.

2º Règlement concernant le culte, les exercices religieux, le chant, la

musique, les instructions et catéchismes, l’administration des

sacrements, les congrégations. Dans toutes ces dispositions, nous

tâcherons de nous conformer, autant que possible, à ce qui se faisait au

Paraguay.

Telles sont les résolutions que nous avons prises, en attendant qu’elles

soient approuvées, amendées ou modifiées par les bons conseils que nous

désirons tous recevoir de tous ceux qui ont à cœur l’avancement de

l’œuvre de Dieu, et qui par leur position ont grâce d’état pour nous

communiquer le véritable esprit de la Compagnie.

Me recommandant à vos saints sacrifices et prières, j’ai l’honneur

d’être, etc., etc.

P.J. DE SMET, S. J.

_P. S._ Noms de dix-huit nations sauvages et de sept nations civilisées,

dont les représentants assistaient avant hier à nos instructions:

Arikaras.

Chawanous.

Chippeways.

Cœurs-d’alène.

Corbeaux.

Grees.

Iroquois.

Kootenays.

Nez-percés.

Payots.

Pends-d’oreilles.

Pieds-noirs.

Ranax.

Sauks.

Serpents.

Spokanes.

Têtes-plates.

Yoots.

Allemands.

Américains des Etats-Unis.

Belges.

Canadiens.

Français.

Irlandais.

Italiens.

NEUVIÈME LETTRE

A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

Sainte-Marie des Montagnes-Rocheuses, 28 décembre 1841.

Je viens de terminer un petit voyage jusqu’au fort Corville, sur le fort

Columble, à environ trois cent vingt milles de notre établissement.

Quoique la saison fût très-avancée, deux raisons me déterminèrent à

partir: d’abord la nécessité; il nous fallait des provisions pour

l’hiver, des semences pour le printemps, des outils pour les sauvages si

bien disposés au travail, des bœufs, des vaches, enfin tout ce qu’exige

le premier établissement d’une réduction. Le second motif était de

visiter les Pends-d’oreilles ou Calispels, qui, pour la plupart, se

tiennent pendant l’automne sur la _Rivière-à-Clarck_.

La veille de mon départ, je fis connaître mon projet aux Têtes-plates,

et leur demandai quelques chevaux de charge et une escorte en cas de

rencontre des Pieds-noirs. Ils m’amenèrent dix-sept chevaux et dix

jeunes guerriers. Ces dix braves, dont plusieurs avaient été criblés de

balles et de flèches dans différentes escarmouches, m’ont montré,

pendant tout le voyage, un dévouement, une docilité et une complaisance

au-dessus de tout éloge, s’efforçant de deviner et de prévenir jusqu’à

mes moindres besoins.

Nous nous mîmes en route dans l’après-dinée du 28 octobre, et fîmes

environ quatre milles en descendant la vallée de la _Racine-amère_. Le

premier jour nous ne rencontrâmes qu’un chasseur solitaire, chargé d’un

gros chevreuil dont il nous offrit généreusement la moitié. Le

lendemain, nous eûmes à supporter la neige qui tombait à gros flocons;

chemin faisant nous prîmes un écureuil d’une nouvelle espèce; il avait

la grandeur d’un rat ordinaire, les sourcils blancs, les oreilles

rondes, le dos et la queue d’un gris obscur mêlé de rouge. Nous

traversâmes un beau ruisseau, sans nom, le même que deux célèbres

navigateurs, Lewis et Clarck, avaient remonté en 1805 pour se rendre

dans le pays des Nez-percés ou Sapetans; je l’appelai le ruisseau de

_Saint-François de Borgia_. Six milles plus bas nous arrivâmes à

l’embouchure de la belle rivière de _Saint-Ignace_ que nous traversâmes

aussi. Elle entre dans la vallée de _Sainte-Marie_ ou de la

_Racine-amère_ par un beau défilé appelé communément par les montagnards

ou chasseurs canadiens, je ne sais trop pourquoi, _la porte de l’enfer_.

Ces messieurs ont habituellement les mots de diable et d’enfer à la

bouche, et je suis porté à croire qu’il ne faut pas chercher ailleurs la

raison de ces sortes d’appellations qu’on rencontre si souvent dans le

pays. Aussi j’ai examiné le _Passage-du-diable_, j’ai vogué sur la

_Course-de-Satan_, je me suis trouvé entre les dents du _Rateau de

l’abîme infernal_. Le _Rateau_ et la _Course_, sur le Missouri, méritent

réellement un nom qui exprime l’horreur, car l’un et l’autre sont des

écueils très-dangereux. Le lit du premier est une forêt entière d’arbres

et de chicots engloutis, qui ont leurs racines dans la vase, et contre

lesquels les flots poussés par un courant impétueux, font un fracas

épouvantable; le second, outre les mêmes difficultés, a de plus une

pente si rapide que le plus habile pilote ne l’aborde qu’en tremblant.

Deux fois le brave Iroquois qui conduisait mon canot, lors de mon

passage en cet endroit dangereux, s’écria: «Père, nous sommes perdus.»

Et moi: «Courage, Jean, confiance en Dieu; et nous sortîmes, sinon sans

peur, du moins sans accident.

Le soir du second jour, nous dressâmes notre loge sur le bord d’un petit

ruisseau, au pied de la montagne que nous avions à traverser le

lendemain. Trois familles de la tribu de _Stiet-Shoi_ ou _Cœur-d’alène_

s’y joignirent à nous, pour faire ensemble une partie du voyage. J’eus

le loisir de les entretenir longtemps sur des matières religieuses, et

leur trouvai un caractère doux, poli, affable, et les meilleures

dispositions pour la doctrine évangélique; avant de me quitter, ils me

prièrent avec instance de venir instruire leur peuplade. Pendant la

prière du soir, trois _Kalispels_ arrivèrent au même endroit, et

s’arrêtèrent tout court à la distance d’une centaine de pas, pour ne pas

nous troubler dans nos exercices de piété. Un de nos chasseurs nous

apporta un beau chevreuil, un autre deux faisans; ces derniers sont

très-nombreux ici, et se laissent souvent tuer à coups de pierres; leur

chair est blanche et très-délicate.

La vallée de _Sainte-Marie_ a une étendue de cent cinquante à deux cents

milles en longueur, sur quatre à sept milles de large; elle est bornée

des deux côtés par des amas de rochers entassés les uns sur les autres à

une hauteur considérable, presque inaccessible à cause des débris qui en

encombrent le pied, et couverts en plusieurs endroits d’une légère

couche de terre d’où s’élèvent jusqu’aux nues d’épaisses forêts de pins.

Ces forêts sont peuplées de toutes sortes d’animaux, particulièrement de

chevreuils, de biches, de grosses-cornes, de moutons d’une laine blanche

comme la neige et fine comme la soie, d’ours et de loups de toute

espèce, de panthères, de tigres, de chats-tigres et de chats sauvages,

de carcajoux, animal à pattes courtes, long d’environ quatre pieds et

d’une force extraordinaire; lorsqu’il a tué sa proie, chevreuil, cabri

on grosse-corne, il enlève une partie de la peau assez spacieuse pour y

passer la tête en forme de capuchon, et l’entraîne ainsi tout entière à

son antre. On y trouve aussi le siffleur, espèce de marmotte, et

l’original, qu’on ne parvient guère à tuer; il est si vigilant, qu’au

moindre bruit, par exemple, d’une branche qui se rompt, il cesse de

manger, regarde de tous côtés avec inquiétude, et ne recommence à paître

que long-*temps après.

Dans la vallée, la terre végétale est en général légère; elle offre

cependant de beaux pâturages. La rivière, dans presque toute son

étendue, est bien boisée, particulièrement de pins, de sapins, de

cotonniers, de bouleaux, d’aulnes et de saules. Parmi les oiseaux les

plus remarquables, on y distingue l’aigle-nonne, ainsi appelé par les

voyageurs à cause de sa couleur noire, excepté la tête qui est blanche;

l’aigle noir, l’oiseau puant, l’épervier, la poule et la caille.

Le 30, trois chevaux s’étant éloignés de la bande pendant qu’ils

paissaient librement la nuit (liberté dont il est rare qu’ils abusent),

nous ne pûmes continuer notre route qu’à onze heures du matin. Nous

escaladâmes bientôt une crevasse de rocher garnie de pins dont toutes

les branches étaient couvertes d’une mousse noire et fine, en forme de

festons ou de guirlandes de deuil; et nous grimpâmes ainsi l’espace

d’environ six milles, guidés par un petit sentier où à chaque instant

nous étions arrêtés par de gros blocs de pierre et des troncs d’arbres

placés comme à dessein pour en rendre le passage impraticable. Arrivés

enfin au sommet de la montagne, nous traversâmes une jolie petite plaine

appelée la prairie de _Kamath_; c’est là que les Têtes-plates viennent

chaque année au printemps déterrer la racine du même nom qui, avec la

viande sèche du buffle, fait leur principale nourriture à Sainte-Marie.

Nous descendîmes ensuite dans une belle prairie, d’environ dix milles

d’étendue, arrosée par deux ruisseaux, qui s’y unissent pour se jeter

plus loin dans la _Rivière-à-Clark_. Pendant qu’on dressait la loge pour

y passer la nuit, je vis un Pied-noir qui se cachait dans les environs;

je n’eus garde d’en parler à mes jeunes braves, qui n’auraient pas

manqué de l’attaquer; mais le soir je pris la précaution de faire faire

bonne garde autour des chevaux.

Le lendemain était un dimanche; je célébrai le saint sacrifice de la

Messe, et je baptisai trois petits enfants des Cœurs-d’alène qui

m’accompagnaient; le reste de la journée se passa en prières et en

instructions; Técousten, le chef de mon escorte, en fit deux à ses

camarades et parla avec beaucoup de force et de précision sur différents

points de la religion qu’il avait déjà entendu expliquer.

Le lundi, fête de la Toussaint, après avoir célébré le saint sacrifice,

je fis lever le camp, et nous nous rendîmes, par un défilé d’environ six

milles, au pied de la _Rivière-à-Clark_.

Nous y étions attendus par deux camps de _Kalispels_; avertis de notre

arrivée, hommes, femmes et enfants accoururent pour me donner la main,

avec toutes les démonstrations de la joie la plus sincère. Le chef du

premier camp s’appelait _Chalax_; je baptisai dans sa petite peuplade

vingt-quatre enfants et une jeune Kootenaise moribonde. Comme le pays

que nous avions à parcourir n’offrait que peu de ressources, il nous

procura six ballots de viande de buffle.

Le chef du second camp, nommé _Koytilpo_, avait trente loges sous ses

ordres; je résolus de passer la nuit avec eux. Je fus agréablement

surpris en les entendant réciter fort bien les prières que j’avais

enseignées aux Têtes-plates lors de ma première visite. Voici le mot de

l’énigme: ayant appris que je reviendrais aux montagnes l’année

suivante, ils envoyèrent chez les Têtes-plates un jeune homme

intelligent et doué d’une bonne mémoire, qui, en peu de temps, apprit

et retint les prières, les cantiques et les points essentiels au salut.

Rentré dans son village, il employa tout l’hiver à les enseigner à ses

compatriotes, et y réussit si bien, que je les trouvai parfaitement

instruits. La même ardeur s’était communiquée aux autres petits camps

avec le même succès. Ce fut une grande consolation pour moi de voir

faire le signe de la croix et d’entendre prier et chanter les louanges

de Dieu dans un désert de près de trois cent milles d’étendue, où jamais

prêtre catholique n’avait encore mis le pied. Ces bons Indiens étaient

au comble de la joie en apprenant que j’espérais bientôt pouvoir laisser

un Père au milieu d’eux. Ils avaient déjà fait un premier essai de la

vie civilisée en cultivant les patates; ils m’en offrirent plusieurs

plats; ce fut les premières que je vis depuis mon départ des Etats-Unis.

Leurs loges sont faites en nattes de jonc, comme celles des

Potowatomies, à l’est des Montagnes. Avant de se coucher, ils

assistèrent encore à des instructions que leur firent Técousten et un

autre chef. Quelle admirable leçon pour les Européens! Tous les soirs,

l’un des chefs fait une instruction ou donne quelques avis salutaires à

sa peuplade, et tous y assistent avec tant de respect, de modestie et de

recueillement, qu’à les voir on les prendrait plutôt pour des religieux

que pour des sauvages. Lorsque le chef finit, tous répondent _Koey!_ mot

qui correspond à notre _Amen_. Le lendemain, avant mon départ, je

baptisai vingt-sept de leurs petits enfants.

Voyage aux montagnes Rocheuses Chez les tribus indiennes du vaste territoire de l'Orégon dépendant des Etats-Unis d'Amérique · 第 13 / 18 段