Une autre fois, comme nous étions avec l’avant-garde des _Têtes-plates_,

mais acculés dans une gorge de montagnes, après avoir marché inutilement

une journée entière, nous fûmes obligés de retourner sur nos pas. Le

soir, on s’aperçut qu’il y avait dans les environs un parti de _Ranax_,

sauvages qui encore cette année ont tué plusieurs blancs; trois ou

quatre de leurs loges étaient dressées dans le voisinage. Mais il paraît

qu’ils avaient plus peur que nous; avant le jour, ils avaient disparu.

Quelques jours seulement après la réception de cette nouvelle, nous

pensâmes un instant que nous allions avoir à nous défendre nous-mêmes

contre un grand parti de _Pieds-noirs_. Nous étions sur les terres que

leurs guerriers infestent le plus souvent; déjà on croyait les avoir vus

en grand nombre derrière la montagne en face de nous. Mais, incapables

de s’effrayer à la vue des _Pieds-noirs_, eussent-ils été cent fois plus

nombreux, nos braves _Têtes-plates_, dont le courage était centuplé par

le désir de nous introduire chez eux, se montrèrent tout disposés à se

défendre. _Pilchimoe_, élevant en l’air sa carabine, part comme un

éclair, se dirige droit vers le lieu où il suppose l’ennemi, escalade la

montagne et disparaît à nos yeux, suivi de loin de trois ou quatre de

ses camarades. Cependant le camp se préparait à soutenir l’assaut; les

chevaux étaient attachés, les armes prêtes, lorsque nous vîmes descendre

de la montagne, non des _Pieds-noirs_, mais nos braves Indiens suivis

d’une douzaine de _Ranax_. Un parti de ces sauvages se trouvait dans les

environs. En nous apercevant dans le lointain, ils s’étaient rassemblés,

beaucoup plus pour fuir que pour nous attaquer. Il y avait parmi eux un

chef qui nous parut avoir les meilleures dispositions en faveur de la

religion. J’eus avec lui une longue conférence, dans laquelle je reçus

de lui la promesse que tous ses efforts tendraient à inspirer à ses gens

les sentiments que je lui inculquais. Il nous quitta avec sa suite, le

lendemain du jour où les quatre chefs des _Têtes-plates_ arrivèrent pour

nous féliciter de l’heureuse issue de notre voyage.

Nous vîmes en cette occasion combien la raison sait rendre un sauvage

maître de lui-même. Ce chef _ranax_ était le frère d’un _Ranax_ tué par

l’un des chefs _têtes-plates_ qui venaient d’arriver. Ils se saluèrent

devant nous en se voyant, et se séparèrent au départ, comme l’eussent

fait deux nobles chevaliers chrétiens qui n’ont d’animosité contre

l’ennemi que sur le champ de bataille. Cependant les _Têtes-plates_ ne

fumèrent pas avec les _Ranax_, qui les avaient indignement trahis en

plusieurs circonstances. Je pense qu’il ne nous sera pas difficile de

les réconcilier enfin une bonne fois. Les _Têtes-plates_ feront

assurément ce qui leur sera conseillé, et je suis sûr que les autres

n’en exigeront pas davantage.

Je me recommande à votre bon souvenir, particulièrement dans vos

prières.

SEPTIÈME LETTRE

AUX RELIGIEUSES THÉRÉSIENNES DE TERMONDE

Racine-amère, de l’emplacement choisi pour la 1ᵉʳ réduction, 26 octobre

1841.

Vous qui priez tant pour nous et pour nos pauvres sauvages, vous méritez

sans doute une longue lettre de notre part. Je prends d’autant plus

volontiers la plume, que je sais que les nouvelles que j’ai à vous

communiquer ne contribueront pas peu à vous entretenir dans vos bons

propos, et à augmenter, s’il se peut, la ferveur et l’assiduité de vos

prières.

Après un voyage à cheval de quatre mois et demi dans le désert, et

malgré la privation continuelle de pain, de vin, de fruits, de café, de

tout ce que le monde appelle les douceurs de la vie, nous nous sentons

plus forts, plus dispos et plus encouragés que jamais à travailler à la

conversion de ces pauvres âmes que la divine miséricorde nous adresse de

toutes parts. Après celui qui est l’Auteur de tout bien, grâces en

soient rendues à Celle que l’Eglise nous permet d’appeler _notre vie,

notre douceur et notre espoir_, puisqu’il a plu à la divine bonté que

les grandes consolations nous vinssent les jours de ses fêtes. C’est le

jour de sa glorieuse assomption dans le ciel que nous avons rencontré

l’avant-garde de nos chers néophytes, et que pour la première fois nous

avons assisté à leur pieuse réunion. C’est le dimanche de l’octave que

nous avons célébré tous les trois au milieu d’eux les saints mystères.

C’est huit jours après que ces bons sauvages se consacrèrent, eux et

leurs enfants, au Cœur immaculé de Marie. C’est le jour où l’Eglise

célèbre la fête de son saint Nom que le camp du grand chef renouvela

cette consécration au nom de toute la peuplade. C’est le 24 septembre,

fête de Notre-Dame de la Merci, que nous arrivâmes sur le bord de la

rivière qui est encore appelée la _Racine-amère_, mais où doit bientôt

couler le lait et le miel. C’est le premier dimanche d’octobre, fête du

saint Rosaire, que nous nous sommes fixés dans la terre promise, en

plantant une grande croix sur le sol destiné à la première réduction,

circonstance qu’on m’assure avoir été prédite par une petite fille de

douze ans, baptisée et morte pendant mon absence, comme je l’ai rapporté

dans une autre lettre (_p._ 114). Que de motifs d’encouragement vint

encore nous donner le deuxième dimanche du même mois! Ce jour,

l’Evangile offre à nos espérances la belle parole du festin; ce jour, 10

octobre, un grand protecteur (saint François de Borgia) nous bénit du

haut du ciel; ce jour enfin, fête de la Maternité divine, que ne nous

promet pas la Vierge qui a donné son Fils pour le salut du monde! Quinze

jours après, le quatrième dimanche d’octobre, fête du Patronage de la

sainte Vierge, nous lui offrions, comme prémices de la première

réduction maternelle, la première chambre de notre résidence; vingt-cinq

petits sauvages recevaient le baptême; des représentants de vingt-cinq

nations différentes assistaient aux instructions; et pour tant de

faveurs reçues par l’entremise de Marie, tous, d’une voix unanime, nous

la proclamions Reine de la réduction naissante, en donnant à cette

dernière le nom de _Sainte-Marie_.

Peut-être certains esprits-forts souriraient-ils en lisant ces

remarques; mais il me semble que les âmes pieusement éclairées

conviendront volontiers que la réunion de ces circonstances, jointe à la

manière dont nous avons été appelés, envoyés et amenés dans ces parages,

jointe surtout aux dispositions de nos bons Indiens en faveur de notre

religion, que tout cela, dis-je, est bien propre à nous fortifier dans

l’espérance que nous avions conçue depuis si longtemps, de revoir

bientôt ici ce qui s’est vu de si admirable dans les réductions du

Paraguay! Aussi est-ce là maintenant l’unique pensée qui nous occupe le

jour, le rêve de nos nuits; et ce qui me prouve que ce beau idéal n’est

pas seulement un rêve, c’est qu’au moment où j’écris ces lignes, les

voix bruyantes de nos charpentiers, le forgeron qui fait résonner le

marteau sur l’enclume, m’annoncent qu’il est question, non plus de poser

les fondements, mais bien d’élever le comble de la _maison de prières_

(église); c’est qu’aujourd’hui même trois sauvages députés de la tribu

des _Cœurs-d’alènes_, qu’attire ici la nouvelle du bonheur futur des

_Têtes-plates_, sont venus nous conjurer d’avoir aussi pitié de leurs

compatriotes. «Père, me disait l’un d’eux, nous sommes vraiment dignes

de pitié, nous désirons servir le Grand-Esprit, mais nous ne savons que

faire pour cela; nous avons besoin de quelqu’un pour nous l’apprendre,

voilà pourquoi nous nous adressons à vous.»

Et le jour de la plantation de la Croix au milieu du camp, que j’eusse

voulu que nos Pères et Frères d’Europe, et vous aussi, mes Sœurs, vous

eussiez été présents à la cérémonie qui eut lieu vers le soir. Combien

tous les cœurs n’eussent-ils pas été émus en voyant s’élever dans les

airs le signe auguste de notre salut, au milieu d’un peuple, petit il

est vrai, si l’on n’envisage que le nombre, mais bien grand pour le zèle

d’un missionnaire qui peut trouver parmi eux des apôtres et des martyrs

de la cause sacrée! Vous eussiez vu avec quels sentiments de foi et

d’amour tous ceux qui étaient présents, depuis le grand chef jusqu’aux

plus petits enfants, venaient se prosterner aux pieds de l’arbre des

élus et coller leurs lèvres sur le bois qui a sauvé le monde; avec quel

dévouement ils prenaient à haute voix le saint engagement de souffrir

plutôt mille morts que de jamais abandonner la prière!

Si nous étions en nombre encore quelques années, que de nouvelles

provinces ne viendraient pas s’adjoindre au royaume de notre Seigneur!

Je n’en doute pas, deux cent mille âmes seraient sauvées. Les

_Têtes-plates_ et les _Cœurs-d’alènes_ ne sont pas nombreux, il est

vrai; mais les _Pends-d’oreilles_ forment une tribu trois fois plus

nombreuse et non moins bien disposée. L’année dernière, j’ai baptisé

plus de deux cent cinquante de leurs enfants. Le grand chef, déjà

baptisé et nommé Pierre, est un véritable apôtre, et ils ne sont

éloignés de nous que de quatre à six journées de chemin. Viendront

ensuite six cents _Shlishatkumche_, huit cents _Stiet-Shoi_, trois cents

_Zingomènes_, deux cents _Shaistche_, trois cents _Shuyelpi_, cinq cents

_Tchilsolomi_, quatre cents _Sim-poils_, deux cents cinquante

_Zinabsoti_, trois cents _Yinkaeêous_, mille _Yejakomi_, tous de la même

souche, et parlant à peu près la même langue. Les _Spokanes_, leurs

voisins, ne tarderaient pas à suivre leur exemple; les _Nez-percés_,

déjà envahis par les ministres protestants, se dégoûtent de leurs

prêches et nous tendent les bras. Les _Ranax_, dont le chef s’est montré

si bien disposé, les _Serpents_ et les _Corbeaux_ que j’ai visités

l’année dernière, les _Sheyennes_ que j’ai rencontrés deux fois sur les

bords de la _Plate_, la nombreuse nation des _Scioux_, les _Mandans_

avec les _Arikaras_ et les _Gros-Ventres_ ou _Minatares_ (trois tribus

réunies, ensemble trois mille âmes) qui m’ont reçu avec tant de marques

d’estime et d’amitié, les _Omathas_, d’autres nations encore qu’il

serait trop long d’énumérer, ne sont pas éloignés du royaume des cieux.

Il n’y a que les _Pieds-noirs_ dont on aurait lieu de désespérer, si les

pensées de Dieu ressemblaient toujours aux pensées des hommes. Ce sont

des assassins, des voleurs, des traîtres, pis que cela encore. Mais

qu’étaient primitivement, dans l’Amérique du Nord, les _Chiquites_, les

_Chiriganes_, les _Hurons_ et les _Iroquois_? et avec le temps et le

secours d’en haut que ne sont-ils pas devenus? N’est-ce pas à ces

derniers que les _Têtes-plates_ sont redevables des germes de bien qui

produisent aujourd’hui sous nos yeux de si beaux fruits? D’ailleurs les

_Pieds-noirs_ n’en veulent pas aux _Robes-noires_; loin de là, les

autres Indiens nous assurent que, si nous nous présentions en cette

qualité, nous n’aurions rien à craindre d’eux. C’est même en cette

qualité que, l’année dernière, étant tombé entre les mains d’un de leurs

partis, je fus conduit comme en triomphe à leur village, porté par douze

guerriers sur un manteau de peaux de buffle, et invité à un festin

auquel assistaient tous les braves du camp, et au commencement duquel je

fus émerveillé de les voir, tandis que je récitais le _Benedicite_,

frapper d’une main la terre et lever l’autre vers le ciel, pour

signifier que tout bien vient d’en haut tandis que la terre n’enfante

que le mal.

Vous prierez beaucoup, mes Sœurs, pour que le bon Dieu inspire à nos

supérieurs de nous envoyer des ouvriers; j’en ai demandé de tous les

points du globe. Mais pour la plus grande gloire de Dieu, pour le salut

d’un si grand nombre d’âmes, qu’on pèse en Europe ce que j’ai encore à

dire; je ne dirai rien que d’exact.

Au jugement des PP. Mengarini et Point qui m’accompagnent, au témoignage

de tous les voyageurs de l’Ouest que j’ai vu (et j’en ai vu beaucoup qui

ont parcouru toutes ces contrées et logé longtemps sous les loges des

_Têtes-plates_ en particulier), enfin d’après toutes les observations

que j’ai pu faire moi-même dans mes deux voyages, les _Têtes-plates_

sont d’une simplicité, d’une droiture, d’une docilité d’enfant, à tel

point que de mauvais plaisants, abusant de ces aimables qualités, les

portèrent plus d’une fois à faire des choses que nous-mêmes aurions

peine à croire, si elles ne nous étaient attestées par des témoins

dignes de foi, comme de les faire danser jusqu’à l’entier épuisement de

leurs forces, sous prétexte de détourner de prétendus fléaux dont ces

imposteurs assuraient qu’ils étaient menacés à cause de leurs péchés.

Mais s’ils sont des enfants pour leur simplicité, on peut dire aussi

qu’ils sont des héros pour le courage. Jamais ils n’attaquent personne,

mais malheur à qui les provoque injustement! On a vu des poignées de

leurs braves attendre de pied ferme des forces vingt fois plus

nombreuses que les leurs, en soutenir le choc sans plier, et, en les

mettant bientôt en pleine déroute, les faire repentir de leur injuste

agression. Quelques semaines seulement avant ma première arrivée aux

montagnes, soixante-dix _Têtes-plates_ se voyant forcés d’en venir aux

mains avec les _Pieds-noirs_ d’environ cinq cents loges (ce qui suppose

à peu près quinze cents guerriers,) résolurent d’en soutenir l’attaque

en hommes déterminés à mourir plutôt qu’à lâcher pied. Déjà l’ennemi

fondait sur eux, qu’ils étaient encore à genoux, adressant au

Grand-Esprit toutes les prières qu’ils savaient; car le chef avait dit:

«Qu’on ne se relève pas qu’on n’ait bien prié.» Leur invocation finie,

ils se relèvent pleins de confiance, supportent sans reculer le choc de

l’ennemi, et bientôt l’obligent à douter de la victoire. Le combat

commencé, laissé et repris plusieurs fois, dura cinq jours de suite,

c’est-à-dire jusqu’à ce que les _Pieds-noirs_, effrayés d’une audace qui

tenait du prodige, se virent contraints de battre en retraite,

abandonnant sur le champ de bataille un grand nombre de morts et de

blessés; et, chose vraiment étonnante! du côté des _Têtes-plates_, dont

chacun avait vingt adversaires à combattre, pas un mort, pas un

prisonnier; un seul mourut des suites d’une blessure, mais seulement

plusieurs mois après l’action, et le lendemain du jour où je l’eus

baptisé, quoique la pointe d’une flèche lui fût restée tout entière dans

la cervelle.

C’est dans cette affaire que le brave _Pilchimoe_, dont j’ai parlé

plusieurs fois dans mes lettres, sauva ses frères par son dévouement.

Les chevaux de toute la troupe passaient isolés dans la prairie; tout à

coup arrive de loin au grand galop une bande de Pieds-noirs dans le

dessein de s’en emparer. _Pilchimoe_ voit le danger; il était à pied,

mais près de lui se trouvait une femme à cheval, courir aux autres

chevaux, les rassembler et les ramener au camp; tout cela fut pour lui

l’affaire de quelques minutes.

Un autre guerrier, nommé _Sechelmela_, voyant un Pied-noir isolé des

autres, s’apprêtait à l’attaquer, lorsque celui-ci, le prenant pour un

des siens, le pria en grâce de le laisser monter en croupe sur son

cheval. Le Pied-noir avait une carabine, la Tête-plate n’avait que son

arc. Aussitôt il conçoit le dessein de s’emparer de cette arme; avant de

se découvrir, il laisse monter son ennemi derrière lui, chevauche

quelque temps dans la prairie, et tout à coup, lorsque l’autre s’y

attendait le moins, il saisit avec force la carabine et s’écrie:

«Pied-noir, je suis Tête-plate, lâche ton arme.» A ces mots, plus mort

que vif, le Pied-noir lâche prise, et Sechelmela, désormais bien armé,

se met à la poursuite d’autres ennemis.

Mais voici un trait beaucoup plus beau, ce me semble; il est de Pierre,

le grand chef que j’ai déjà nommé; il y a aujourd’hui quinze jours, un

Pied-noir, grand voleur de chevaux, venait d’être surpris par nos gens

en flagrant délit; c’était pendant la nuit, il faisait fort obscur.

Quoique blessé, ou plutôt parce qu’il était blessé, il n’en était que

plus redoutable, ayant encore à la main son fusil, dont il menaçait de

faire usage contre le premier qui se mettrait à sa portée. Personne

n’osait avancer; Pierre, petit de taille et âgé d’environ quatre-vingts

ans, sentit se ranimer son courage. «Quoi donc, s’écrie-t-il, vous avez

peur? laissez-moi faire.» Et courant droit à l’ennemi, il l’achève d’un

coup de lance. Aussitôt il se jette à genoux, tourne les yeux vers le

ciel, et fait à haute voix sa prière à peu près en ces termes:

«Grand-Esprit, vous savez pourquoi j’ai tué ce Pied-noir, ce n’était pas

par vengeance, il le fallait bien pour faire un exemple qui rendît les

autres plus sages. Ah! je vous en supplie, faites-lui miséricorde dans

l’autre vie, nous lui pardonnons de bien bon cœur le mal qu’il a voulu

nous faire, et pour vous prouver que je dis la vérité, je vais le

couvrir de mon habit.» En disant ces paroles, il se dépouilla de son

manteau, et ne se retira qu’après en avoir revêtu le cadavre.

Ne le perdons pas de vue, Pierre était l’année passée à la tête de la

peuplade nombreuse des Pends-d’oreilles qui demande des Robes-noires;

Pierre baptisé est maintenant un véritable apôtre. Avant son baptême, il

pouvait déjà se rendre cet heureux témoignage: «Si jamais j’ai fait le

mal, ce n’a été que par ignorance; tout ce que j’ai cru bon, j’ai

toujours tâché de le faire.» Rapporter toutes ses bonnes œuvres serait

une chose impossible. Tous les jours, de grand matin, il parcourt le

village, adressant à chaque loge soit des encouragements, soit de

simples avis, soit des réprimandes, selon qu’il le juge à propos pour le

bien de ceux à qui il s’adresse. Son cheval, qui se distingue par deux

cornes de bœuf attachées entre les deux oreilles, est si habitué à ce

manége, que sans être stimulé ni retenu, il s’arrête lorsque

l’exhortation du cavalier commence, et se remet en marche dès qu’elle

est finie.

J’ai parlé de la simplicité et du courage des Têtes-plates; que vous

dirai-je encore? Qu’ils ne ressemblent nullement à la plupart des autres

sauvages; qu’ils ne sont ni grossiers, ni importuns, ni imprévoyants, ni

inconstants, encore moins cruels; qu’ils sont d’un désintéressement,

d’une générosité, d’un dévouement rares envers leurs frères et leurs

amis; que du côté de la probité et des mœurs publiques, ils sont

irréprochables et même exemplaires; que les querelles, les injures, les

divisions, les inimitiés, les rixes leur sont inconnues. L’année

dernière, pendant un séjour de plusieurs mois au milieu d’une grande

partie de la peuplade, jamais je n’ai pu observer le moindre

dérèglement; que si quelques enfants vont nus, usage qu’il serait facile

d’abolir, personne ne paraissait avoir l’air de s’en apercevoir.

J’ajouterai que toutes leurs bonnes qualités sont déjà surnaturalisées

par des vues de foi, et par leur grand zèle pour pratiquer ce que

commande et éviter ce que défend notre sainte religion; qu’on ne

rencontre plus chez eux aucun vestige de superstition; que leur

confiance en nous est telle, qu’il ne leur vient pas même à la pensée

que nous puissions être ni trompés ni trompeurs; qu’ils croient sans la

moindre difficulté les mystères les plus profonds, aussitôt qu’ils leur

sont proposés. J’ai dit ailleurs ce qu’ils avaient fait pour obtenir des

Robes-noires, les dangers courus, les voyages entrepris, les maladies,

les morts, les massacres qui en ont été la suite. Ce qu’ils ont fait

pendant mon absence, et jusqu’à notre retour parmi eux, rend également

témoignage de la droiture de leurs intentions. Maintenant quelle

exactitude à se rendre aux offices! quel recueillement à la chapelle!

quelle attention au catéchisme! quelle modestie! quelle piété! quelle

ferveur dans leurs prières! quelle humilité! quelle simplicité dans ce

qu’ils racontent de leur ancien aveuglement ou des actions qui peuvent

leur faire honneur! En les entendant sur ce dernier article, on dirait

qu’ils parlent de tout autre que d’eux-mêmes ou de choses qui leur sont

absolument étrangères. Je ne connais pas de simplicité religieuse qui

surpasse la leur. «Père, disent-ils ordinairement en baissant

modestement les yeux et le ton de la voix, ce que je vous dis, je ne

l’ai jamais dit, et je ne le dirai à nul autre qu’à vous; mais je vous

le dis, parce que vous me le demandez et que vous avez droit de le

savoir.»

Les chefs, qui seraient mieux appelés les pères de la peuplade, dont les

ordres, se bornant presque à l’expression d’un désir, sont cependant

toujours écoutés, ne se distinguent pas moins par leur docilité à notre

égard que par leur ascendant sur la tribu.

Le plus influent d’entre eux, surnommé _le Petit-Chef_, à cause de

l’exiguïté de sa taille, considéré comme guerrier et comme chrétien,

serait comparable aux plus beaux caractères de l’antique chevalerie. Un

jour, lui septième, il soutint l’assaut de tout un village de _Ranax_

qui attaquait injustement ses compagnons. Une autre fois, il ne se

signale pas moins contre les mêmes Ranax qui venaient de se rendre

coupables envers lui de la plus noire trahison; il marche contre eux

avec dix fois moins de guerriers qu’ils n’en avaient. Ces braves, se

croyant invincibles sous sa conduite et sous la protection du Ciel

qu’ils invoquaient, se précipitent sur les traîtres, les mettent en

déroute, en tuent neuf, et en eussent tué un nombre plus considérable,

si, au plus fort de la poursuite, le petit-chef ne se fût souvenu que ce

jour-là était un dimanche, et n’eût arrêté ses compagnons en leur

criant: «Mes amis, c’est l’heure de la prière, hâtez-vous de retourner

au camp!» A sa voix, ils abandonnent les fuyards, retournent sur leurs

pas, et à peine sont-ils arrivés au camp, que sans même songer à panser

leurs blessures, ils tombent à genoux dans la poussière, pour rendre au

Dieu des armées tout l’honneur de la victoire. Le petit-chef atteint

d’une balle au travers de la main droite, en avait perdu entièrement

l’usage; mais voyant deux de ses compagnons blessés plus grièvement que

lui, il banda leurs plaies avec la main qui lui restait libre, et prit

soin d’eux pendant toute la nuit de cette glorieuse journée.

Dans mainte autre occasion, il ne s’est montré ni moins courageux ni

moins prudent; aussi plusieurs fois les _Nez-percés_, nation beaucoup

plus nombreuse que les Têtes-plates, lui ont-ils offert la dignité de

grand-chef, s’il voulait passer dans leurs rangs. Il aurait pu le faire

sans blesser les droits de personne, tout sauvage étant libre de quitter

un chef pour passer sous un autre quand bon lui semble, à plus forte

raison quand il s’agit de devenir soi-même grand-chef. Mais le

petit-chef, content du poste que lui avait assigné la Providence,

repoussa toujours des offres si honorables, sans jamais donner d’autre

raison de son refus que celle-ci: «Le Maître de la vie m’a fait naître

chez les Têtes-plates, c’est au milieu des Têtes-plates que je dois

mourir.» Amour de la patrie bien recommandable sans doute, mais ce qui

l’est peut-être encore plus dans un guerrier, c’est la vraie humilité

dont toutes ses paroles sont empreintes: «Avant de connaître le vrai

Dieu, me disait-il un jour, hélas! que nous étions aveugles! on priait,

mais à qui adressait-on ses prières?.... Vraiment, je ne sais comment ni

pourquoi le Grand-Esprit nous a soufferts si longtemps...» Aujourd’hui,

non content d’être le premier à tous les offices qui se font à la

chapelle, il est toujours le dernier qui cesse de prier ou de chanter

dans sa loge, et le matin, avant le point du jour, ses chants et ses

prières ont déjà recommencé.

Le fond de son caractère est la douceur, ce qui ne l’empêche pas de

s’armer d’une sainte sévérité lorsqu’il voit quelque chose

d’inconvenant. En voici une preuve. Quelques jours avant notre arrivée,

une jeune personne s’étant absentée de la prière pour une raison qui ne

lui semblait pas légitime, il prit un fouet, et reprochant à cette fille

légère de se trouver où elle ne devait pas être et de n’être pas où elle

devait se trouver, il la flagella en public de manière à donner un

exemple dont on se souvînt dans la suite. La pauvre sauvagesse reçut

cette correction en toute humilité et promit de se corriger.

Voyage aux montagnes Rocheuses Chez les tribus indiennes du vaste territoire de l'Orégon dépendant des Etats-Unis d'Amérique · 第 12 / 18 段