mais acculés dans une gorge de montagnes, après avoir marché inutilement
une journée entière, nous fûmes obligés de retourner sur nos pas. Le
soir, on s’aperçut qu’il y avait dans les environs un parti de _Ranax_,
sauvages qui encore cette année ont tué plusieurs blancs; trois ou
quatre de leurs loges étaient dressées dans le voisinage. Mais il paraît
qu’ils avaient plus peur que nous; avant le jour, ils avaient disparu.
Quelques jours seulement après la réception de cette nouvelle, nous
pensâmes un instant que nous allions avoir à nous défendre nous-mêmes
contre un grand parti de _Pieds-noirs_. Nous étions sur les terres que
leurs guerriers infestent le plus souvent; déjà on croyait les avoir vus
en grand nombre derrière la montagne en face de nous. Mais, incapables
de s’effrayer à la vue des _Pieds-noirs_, eussent-ils été cent fois plus
nombreux, nos braves _Têtes-plates_, dont le courage était centuplé par
le désir de nous introduire chez eux, se montrèrent tout disposés à se
défendre. _Pilchimoe_, élevant en l’air sa carabine, part comme un
éclair, se dirige droit vers le lieu où il suppose l’ennemi, escalade la
montagne et disparaît à nos yeux, suivi de loin de trois ou quatre de
ses camarades. Cependant le camp se préparait à soutenir l’assaut; les
chevaux étaient attachés, les armes prêtes, lorsque nous vîmes descendre
de la montagne, non des _Pieds-noirs_, mais nos braves Indiens suivis
d’une douzaine de _Ranax_. Un parti de ces sauvages se trouvait dans les
environs. En nous apercevant dans le lointain, ils s’étaient rassemblés,
beaucoup plus pour fuir que pour nous attaquer. Il y avait parmi eux un
chef qui nous parut avoir les meilleures dispositions en faveur de la
religion. J’eus avec lui une longue conférence, dans laquelle je reçus
de lui la promesse que tous ses efforts tendraient à inspirer à ses gens
les sentiments que je lui inculquais. Il nous quitta avec sa suite, le
lendemain du jour où les quatre chefs des _Têtes-plates_ arrivèrent pour
nous féliciter de l’heureuse issue de notre voyage.
Nous vîmes en cette occasion combien la raison sait rendre un sauvage
maître de lui-même. Ce chef _ranax_ était le frère d’un _Ranax_ tué par
l’un des chefs _têtes-plates_ qui venaient d’arriver. Ils se saluèrent
devant nous en se voyant, et se séparèrent au départ, comme l’eussent
fait deux nobles chevaliers chrétiens qui n’ont d’animosité contre
l’ennemi que sur le champ de bataille. Cependant les _Têtes-plates_ ne
fumèrent pas avec les _Ranax_, qui les avaient indignement trahis en
plusieurs circonstances. Je pense qu’il ne nous sera pas difficile de
les réconcilier enfin une bonne fois. Les _Têtes-plates_ feront
assurément ce qui leur sera conseillé, et je suis sûr que les autres
n’en exigeront pas davantage.
Je me recommande à votre bon souvenir, particulièrement dans vos
prières.
SEPTIÈME LETTRE
AUX RELIGIEUSES THÉRÉSIENNES DE TERMONDE
Racine-amère, de l’emplacement choisi pour la 1ᵉʳ réduction, 26 octobre
1841.
Vous qui priez tant pour nous et pour nos pauvres sauvages, vous méritez
sans doute une longue lettre de notre part. Je prends d’autant plus
volontiers la plume, que je sais que les nouvelles que j’ai à vous
communiquer ne contribueront pas peu à vous entretenir dans vos bons
propos, et à augmenter, s’il se peut, la ferveur et l’assiduité de vos
prières.
Après un voyage à cheval de quatre mois et demi dans le désert, et
malgré la privation continuelle de pain, de vin, de fruits, de café, de
tout ce que le monde appelle les douceurs de la vie, nous nous sentons
plus forts, plus dispos et plus encouragés que jamais à travailler à la
conversion de ces pauvres âmes que la divine miséricorde nous adresse de
toutes parts. Après celui qui est l’Auteur de tout bien, grâces en
soient rendues à Celle que l’Eglise nous permet d’appeler _notre vie,
notre douceur et notre espoir_, puisqu’il a plu à la divine bonté que
les grandes consolations nous vinssent les jours de ses fêtes. C’est le
jour de sa glorieuse assomption dans le ciel que nous avons rencontré
l’avant-garde de nos chers néophytes, et que pour la première fois nous
avons assisté à leur pieuse réunion. C’est le dimanche de l’octave que
nous avons célébré tous les trois au milieu d’eux les saints mystères.
C’est huit jours après que ces bons sauvages se consacrèrent, eux et
leurs enfants, au Cœur immaculé de Marie. C’est le jour où l’Eglise
célèbre la fête de son saint Nom que le camp du grand chef renouvela
cette consécration au nom de toute la peuplade. C’est le 24 septembre,
fête de Notre-Dame de la Merci, que nous arrivâmes sur le bord de la
rivière qui est encore appelée la _Racine-amère_, mais où doit bientôt
couler le lait et le miel. C’est le premier dimanche d’octobre, fête du
saint Rosaire, que nous nous sommes fixés dans la terre promise, en
plantant une grande croix sur le sol destiné à la première réduction,
circonstance qu’on m’assure avoir été prédite par une petite fille de
douze ans, baptisée et morte pendant mon absence, comme je l’ai rapporté
dans une autre lettre (_p._ 114). Que de motifs d’encouragement vint
encore nous donner le deuxième dimanche du même mois! Ce jour,
l’Evangile offre à nos espérances la belle parole du festin; ce jour, 10
octobre, un grand protecteur (saint François de Borgia) nous bénit du
haut du ciel; ce jour enfin, fête de la Maternité divine, que ne nous
promet pas la Vierge qui a donné son Fils pour le salut du monde! Quinze
jours après, le quatrième dimanche d’octobre, fête du Patronage de la
sainte Vierge, nous lui offrions, comme prémices de la première
réduction maternelle, la première chambre de notre résidence; vingt-cinq
petits sauvages recevaient le baptême; des représentants de vingt-cinq
nations différentes assistaient aux instructions; et pour tant de
faveurs reçues par l’entremise de Marie, tous, d’une voix unanime, nous
la proclamions Reine de la réduction naissante, en donnant à cette
dernière le nom de _Sainte-Marie_.
Peut-être certains esprits-forts souriraient-ils en lisant ces
remarques; mais il me semble que les âmes pieusement éclairées
conviendront volontiers que la réunion de ces circonstances, jointe à la
manière dont nous avons été appelés, envoyés et amenés dans ces parages,
jointe surtout aux dispositions de nos bons Indiens en faveur de notre
religion, que tout cela, dis-je, est bien propre à nous fortifier dans
l’espérance que nous avions conçue depuis si longtemps, de revoir
bientôt ici ce qui s’est vu de si admirable dans les réductions du
Paraguay! Aussi est-ce là maintenant l’unique pensée qui nous occupe le
jour, le rêve de nos nuits; et ce qui me prouve que ce beau idéal n’est
pas seulement un rêve, c’est qu’au moment où j’écris ces lignes, les
voix bruyantes de nos charpentiers, le forgeron qui fait résonner le
marteau sur l’enclume, m’annoncent qu’il est question, non plus de poser
les fondements, mais bien d’élever le comble de la _maison de prières_
(église); c’est qu’aujourd’hui même trois sauvages députés de la tribu
des _Cœurs-d’alènes_, qu’attire ici la nouvelle du bonheur futur des
_Têtes-plates_, sont venus nous conjurer d’avoir aussi pitié de leurs
compatriotes. «Père, me disait l’un d’eux, nous sommes vraiment dignes
de pitié, nous désirons servir le Grand-Esprit, mais nous ne savons que
faire pour cela; nous avons besoin de quelqu’un pour nous l’apprendre,
voilà pourquoi nous nous adressons à vous.»
Et le jour de la plantation de la Croix au milieu du camp, que j’eusse
voulu que nos Pères et Frères d’Europe, et vous aussi, mes Sœurs, vous
eussiez été présents à la cérémonie qui eut lieu vers le soir. Combien
tous les cœurs n’eussent-ils pas été émus en voyant s’élever dans les
airs le signe auguste de notre salut, au milieu d’un peuple, petit il
est vrai, si l’on n’envisage que le nombre, mais bien grand pour le zèle
d’un missionnaire qui peut trouver parmi eux des apôtres et des martyrs
de la cause sacrée! Vous eussiez vu avec quels sentiments de foi et
d’amour tous ceux qui étaient présents, depuis le grand chef jusqu’aux
plus petits enfants, venaient se prosterner aux pieds de l’arbre des
élus et coller leurs lèvres sur le bois qui a sauvé le monde; avec quel
dévouement ils prenaient à haute voix le saint engagement de souffrir
plutôt mille morts que de jamais abandonner la prière!
Si nous étions en nombre encore quelques années, que de nouvelles
provinces ne viendraient pas s’adjoindre au royaume de notre Seigneur!
Je n’en doute pas, deux cent mille âmes seraient sauvées. Les
_Têtes-plates_ et les _Cœurs-d’alènes_ ne sont pas nombreux, il est
vrai; mais les _Pends-d’oreilles_ forment une tribu trois fois plus
nombreuse et non moins bien disposée. L’année dernière, j’ai baptisé
plus de deux cent cinquante de leurs enfants. Le grand chef, déjà
baptisé et nommé Pierre, est un véritable apôtre, et ils ne sont
éloignés de nous que de quatre à six journées de chemin. Viendront
ensuite six cents _Shlishatkumche_, huit cents _Stiet-Shoi_, trois cents
_Zingomènes_, deux cents _Shaistche_, trois cents _Shuyelpi_, cinq cents
_Tchilsolomi_, quatre cents _Sim-poils_, deux cents cinquante
_Zinabsoti_, trois cents _Yinkaeêous_, mille _Yejakomi_, tous de la même
souche, et parlant à peu près la même langue. Les _Spokanes_, leurs
voisins, ne tarderaient pas à suivre leur exemple; les _Nez-percés_,
déjà envahis par les ministres protestants, se dégoûtent de leurs
prêches et nous tendent les bras. Les _Ranax_, dont le chef s’est montré
si bien disposé, les _Serpents_ et les _Corbeaux_ que j’ai visités
l’année dernière, les _Sheyennes_ que j’ai rencontrés deux fois sur les
bords de la _Plate_, la nombreuse nation des _Scioux_, les _Mandans_
avec les _Arikaras_ et les _Gros-Ventres_ ou _Minatares_ (trois tribus
réunies, ensemble trois mille âmes) qui m’ont reçu avec tant de marques
d’estime et d’amitié, les _Omathas_, d’autres nations encore qu’il
serait trop long d’énumérer, ne sont pas éloignés du royaume des cieux.
Il n’y a que les _Pieds-noirs_ dont on aurait lieu de désespérer, si les
pensées de Dieu ressemblaient toujours aux pensées des hommes. Ce sont
des assassins, des voleurs, des traîtres, pis que cela encore. Mais
qu’étaient primitivement, dans l’Amérique du Nord, les _Chiquites_, les
_Chiriganes_, les _Hurons_ et les _Iroquois_? et avec le temps et le
secours d’en haut que ne sont-ils pas devenus? N’est-ce pas à ces
derniers que les _Têtes-plates_ sont redevables des germes de bien qui
produisent aujourd’hui sous nos yeux de si beaux fruits? D’ailleurs les
_Pieds-noirs_ n’en veulent pas aux _Robes-noires_; loin de là, les
autres Indiens nous assurent que, si nous nous présentions en cette
qualité, nous n’aurions rien à craindre d’eux. C’est même en cette
qualité que, l’année dernière, étant tombé entre les mains d’un de leurs
partis, je fus conduit comme en triomphe à leur village, porté par douze
guerriers sur un manteau de peaux de buffle, et invité à un festin
auquel assistaient tous les braves du camp, et au commencement duquel je
fus émerveillé de les voir, tandis que je récitais le _Benedicite_,
frapper d’une main la terre et lever l’autre vers le ciel, pour
signifier que tout bien vient d’en haut tandis que la terre n’enfante
que le mal.
Vous prierez beaucoup, mes Sœurs, pour que le bon Dieu inspire à nos
supérieurs de nous envoyer des ouvriers; j’en ai demandé de tous les
points du globe. Mais pour la plus grande gloire de Dieu, pour le salut
d’un si grand nombre d’âmes, qu’on pèse en Europe ce que j’ai encore à
dire; je ne dirai rien que d’exact.
Au jugement des PP. Mengarini et Point qui m’accompagnent, au témoignage
de tous les voyageurs de l’Ouest que j’ai vu (et j’en ai vu beaucoup qui
ont parcouru toutes ces contrées et logé longtemps sous les loges des
_Têtes-plates_ en particulier), enfin d’après toutes les observations
que j’ai pu faire moi-même dans mes deux voyages, les _Têtes-plates_
sont d’une simplicité, d’une droiture, d’une docilité d’enfant, à tel
point que de mauvais plaisants, abusant de ces aimables qualités, les
portèrent plus d’une fois à faire des choses que nous-mêmes aurions
peine à croire, si elles ne nous étaient attestées par des témoins
dignes de foi, comme de les faire danser jusqu’à l’entier épuisement de
leurs forces, sous prétexte de détourner de prétendus fléaux dont ces
imposteurs assuraient qu’ils étaient menacés à cause de leurs péchés.
Mais s’ils sont des enfants pour leur simplicité, on peut dire aussi
qu’ils sont des héros pour le courage. Jamais ils n’attaquent personne,
mais malheur à qui les provoque injustement! On a vu des poignées de
leurs braves attendre de pied ferme des forces vingt fois plus
nombreuses que les leurs, en soutenir le choc sans plier, et, en les
mettant bientôt en pleine déroute, les faire repentir de leur injuste
agression. Quelques semaines seulement avant ma première arrivée aux
montagnes, soixante-dix _Têtes-plates_ se voyant forcés d’en venir aux
mains avec les _Pieds-noirs_ d’environ cinq cents loges (ce qui suppose
à peu près quinze cents guerriers,) résolurent d’en soutenir l’attaque
en hommes déterminés à mourir plutôt qu’à lâcher pied. Déjà l’ennemi
fondait sur eux, qu’ils étaient encore à genoux, adressant au
Grand-Esprit toutes les prières qu’ils savaient; car le chef avait dit:
«Qu’on ne se relève pas qu’on n’ait bien prié.» Leur invocation finie,
ils se relèvent pleins de confiance, supportent sans reculer le choc de
l’ennemi, et bientôt l’obligent à douter de la victoire. Le combat
commencé, laissé et repris plusieurs fois, dura cinq jours de suite,
c’est-à-dire jusqu’à ce que les _Pieds-noirs_, effrayés d’une audace qui
tenait du prodige, se virent contraints de battre en retraite,
abandonnant sur le champ de bataille un grand nombre de morts et de
blessés; et, chose vraiment étonnante! du côté des _Têtes-plates_, dont
chacun avait vingt adversaires à combattre, pas un mort, pas un
prisonnier; un seul mourut des suites d’une blessure, mais seulement
plusieurs mois après l’action, et le lendemain du jour où je l’eus
baptisé, quoique la pointe d’une flèche lui fût restée tout entière dans
la cervelle.
C’est dans cette affaire que le brave _Pilchimoe_, dont j’ai parlé
plusieurs fois dans mes lettres, sauva ses frères par son dévouement.
Les chevaux de toute la troupe passaient isolés dans la prairie; tout à
coup arrive de loin au grand galop une bande de Pieds-noirs dans le
dessein de s’en emparer. _Pilchimoe_ voit le danger; il était à pied,
mais près de lui se trouvait une femme à cheval, courir aux autres
chevaux, les rassembler et les ramener au camp; tout cela fut pour lui
l’affaire de quelques minutes.
Un autre guerrier, nommé _Sechelmela_, voyant un Pied-noir isolé des
autres, s’apprêtait à l’attaquer, lorsque celui-ci, le prenant pour un
des siens, le pria en grâce de le laisser monter en croupe sur son
cheval. Le Pied-noir avait une carabine, la Tête-plate n’avait que son
arc. Aussitôt il conçoit le dessein de s’emparer de cette arme; avant de
se découvrir, il laisse monter son ennemi derrière lui, chevauche
quelque temps dans la prairie, et tout à coup, lorsque l’autre s’y
attendait le moins, il saisit avec force la carabine et s’écrie:
«Pied-noir, je suis Tête-plate, lâche ton arme.» A ces mots, plus mort
que vif, le Pied-noir lâche prise, et Sechelmela, désormais bien armé,
se met à la poursuite d’autres ennemis.
Mais voici un trait beaucoup plus beau, ce me semble; il est de Pierre,
le grand chef que j’ai déjà nommé; il y a aujourd’hui quinze jours, un
Pied-noir, grand voleur de chevaux, venait d’être surpris par nos gens
en flagrant délit; c’était pendant la nuit, il faisait fort obscur.
Quoique blessé, ou plutôt parce qu’il était blessé, il n’en était que
plus redoutable, ayant encore à la main son fusil, dont il menaçait de
faire usage contre le premier qui se mettrait à sa portée. Personne
n’osait avancer; Pierre, petit de taille et âgé d’environ quatre-vingts
ans, sentit se ranimer son courage. «Quoi donc, s’écrie-t-il, vous avez
peur? laissez-moi faire.» Et courant droit à l’ennemi, il l’achève d’un
coup de lance. Aussitôt il se jette à genoux, tourne les yeux vers le
ciel, et fait à haute voix sa prière à peu près en ces termes:
«Grand-Esprit, vous savez pourquoi j’ai tué ce Pied-noir, ce n’était pas
par vengeance, il le fallait bien pour faire un exemple qui rendît les
autres plus sages. Ah! je vous en supplie, faites-lui miséricorde dans
l’autre vie, nous lui pardonnons de bien bon cœur le mal qu’il a voulu
nous faire, et pour vous prouver que je dis la vérité, je vais le
couvrir de mon habit.» En disant ces paroles, il se dépouilla de son
manteau, et ne se retira qu’après en avoir revêtu le cadavre.
Ne le perdons pas de vue, Pierre était l’année passée à la tête de la
peuplade nombreuse des Pends-d’oreilles qui demande des Robes-noires;
Pierre baptisé est maintenant un véritable apôtre. Avant son baptême, il
pouvait déjà se rendre cet heureux témoignage: «Si jamais j’ai fait le
mal, ce n’a été que par ignorance; tout ce que j’ai cru bon, j’ai
toujours tâché de le faire.» Rapporter toutes ses bonnes œuvres serait
une chose impossible. Tous les jours, de grand matin, il parcourt le
village, adressant à chaque loge soit des encouragements, soit de
simples avis, soit des réprimandes, selon qu’il le juge à propos pour le
bien de ceux à qui il s’adresse. Son cheval, qui se distingue par deux
cornes de bœuf attachées entre les deux oreilles, est si habitué à ce
manége, que sans être stimulé ni retenu, il s’arrête lorsque
l’exhortation du cavalier commence, et se remet en marche dès qu’elle
est finie.
J’ai parlé de la simplicité et du courage des Têtes-plates; que vous
dirai-je encore? Qu’ils ne ressemblent nullement à la plupart des autres
sauvages; qu’ils ne sont ni grossiers, ni importuns, ni imprévoyants, ni
inconstants, encore moins cruels; qu’ils sont d’un désintéressement,
d’une générosité, d’un dévouement rares envers leurs frères et leurs
amis; que du côté de la probité et des mœurs publiques, ils sont
irréprochables et même exemplaires; que les querelles, les injures, les
divisions, les inimitiés, les rixes leur sont inconnues. L’année
dernière, pendant un séjour de plusieurs mois au milieu d’une grande
partie de la peuplade, jamais je n’ai pu observer le moindre
dérèglement; que si quelques enfants vont nus, usage qu’il serait facile
d’abolir, personne ne paraissait avoir l’air de s’en apercevoir.
J’ajouterai que toutes leurs bonnes qualités sont déjà surnaturalisées
par des vues de foi, et par leur grand zèle pour pratiquer ce que
commande et éviter ce que défend notre sainte religion; qu’on ne
rencontre plus chez eux aucun vestige de superstition; que leur
confiance en nous est telle, qu’il ne leur vient pas même à la pensée
que nous puissions être ni trompés ni trompeurs; qu’ils croient sans la
moindre difficulté les mystères les plus profonds, aussitôt qu’ils leur
sont proposés. J’ai dit ailleurs ce qu’ils avaient fait pour obtenir des
Robes-noires, les dangers courus, les voyages entrepris, les maladies,
les morts, les massacres qui en ont été la suite. Ce qu’ils ont fait
pendant mon absence, et jusqu’à notre retour parmi eux, rend également
témoignage de la droiture de leurs intentions. Maintenant quelle
exactitude à se rendre aux offices! quel recueillement à la chapelle!
quelle attention au catéchisme! quelle modestie! quelle piété! quelle
ferveur dans leurs prières! quelle humilité! quelle simplicité dans ce
qu’ils racontent de leur ancien aveuglement ou des actions qui peuvent
leur faire honneur! En les entendant sur ce dernier article, on dirait
qu’ils parlent de tout autre que d’eux-mêmes ou de choses qui leur sont
absolument étrangères. Je ne connais pas de simplicité religieuse qui
surpasse la leur. «Père, disent-ils ordinairement en baissant
modestement les yeux et le ton de la voix, ce que je vous dis, je ne
l’ai jamais dit, et je ne le dirai à nul autre qu’à vous; mais je vous
le dis, parce que vous me le demandez et que vous avez droit de le
savoir.»
Les chefs, qui seraient mieux appelés les pères de la peuplade, dont les
ordres, se bornant presque à l’expression d’un désir, sont cependant
toujours écoutés, ne se distinguent pas moins par leur docilité à notre
égard que par leur ascendant sur la tribu.
Le plus influent d’entre eux, surnommé _le Petit-Chef_, à cause de
l’exiguïté de sa taille, considéré comme guerrier et comme chrétien,
serait comparable aux plus beaux caractères de l’antique chevalerie. Un
jour, lui septième, il soutint l’assaut de tout un village de _Ranax_
qui attaquait injustement ses compagnons. Une autre fois, il ne se
signale pas moins contre les mêmes Ranax qui venaient de se rendre
coupables envers lui de la plus noire trahison; il marche contre eux
avec dix fois moins de guerriers qu’ils n’en avaient. Ces braves, se
croyant invincibles sous sa conduite et sous la protection du Ciel
qu’ils invoquaient, se précipitent sur les traîtres, les mettent en
déroute, en tuent neuf, et en eussent tué un nombre plus considérable,
si, au plus fort de la poursuite, le petit-chef ne se fût souvenu que ce
jour-là était un dimanche, et n’eût arrêté ses compagnons en leur
criant: «Mes amis, c’est l’heure de la prière, hâtez-vous de retourner
au camp!» A sa voix, ils abandonnent les fuyards, retournent sur leurs
pas, et à peine sont-ils arrivés au camp, que sans même songer à panser
leurs blessures, ils tombent à genoux dans la poussière, pour rendre au
Dieu des armées tout l’honneur de la victoire. Le petit-chef atteint
d’une balle au travers de la main droite, en avait perdu entièrement
l’usage; mais voyant deux de ses compagnons blessés plus grièvement que
lui, il banda leurs plaies avec la main qui lui restait libre, et prit
soin d’eux pendant toute la nuit de cette glorieuse journée.
Dans mainte autre occasion, il ne s’est montré ni moins courageux ni
moins prudent; aussi plusieurs fois les _Nez-percés_, nation beaucoup
plus nombreuse que les Têtes-plates, lui ont-ils offert la dignité de
grand-chef, s’il voulait passer dans leurs rangs. Il aurait pu le faire
sans blesser les droits de personne, tout sauvage étant libre de quitter
un chef pour passer sous un autre quand bon lui semble, à plus forte
raison quand il s’agit de devenir soi-même grand-chef. Mais le
petit-chef, content du poste que lui avait assigné la Providence,
repoussa toujours des offres si honorables, sans jamais donner d’autre
raison de son refus que celle-ci: «Le Maître de la vie m’a fait naître
chez les Têtes-plates, c’est au milieu des Têtes-plates que je dois
mourir.» Amour de la patrie bien recommandable sans doute, mais ce qui
l’est peut-être encore plus dans un guerrier, c’est la vraie humilité
dont toutes ses paroles sont empreintes: «Avant de connaître le vrai
Dieu, me disait-il un jour, hélas! que nous étions aveugles! on priait,
mais à qui adressait-on ses prières?.... Vraiment, je ne sais comment ni
pourquoi le Grand-Esprit nous a soufferts si longtemps...» Aujourd’hui,
non content d’être le premier à tous les offices qui se font à la
chapelle, il est toujours le dernier qui cesse de prier ou de chanter
dans sa loge, et le matin, avant le point du jour, ses chants et ses
prières ont déjà recommencé.
Le fond de son caractère est la douceur, ce qui ne l’empêche pas de
s’armer d’une sainte sévérité lorsqu’il voit quelque chose
d’inconvenant. En voici une preuve. Quelques jours avant notre arrivée,
une jeune personne s’étant absentée de la prière pour une raison qui ne
lui semblait pas légitime, il prit un fouet, et reprochant à cette fille
légère de se trouver où elle ne devait pas être et de n’être pas où elle
devait se trouver, il la flagella en public de manière à donner un
exemple dont on se souvînt dans la suite. La pauvre sauvagesse reçut
cette correction en toute humilité et promit de se corriger.