le bois du mâle est plus petit et n’a que deux branches. Son poil,
imitant celui du cerf, est nuancé de blanc sur la croupe et sur le
ventre; ses yeux sont grands et très-perçants. Quand il traverse le
désert, son allure ordinaire est un petit galop fort élégant; de temps
en temps il s’arrête tout court, se tourne et dresse la tête pour mieux
voir; c’est le bon moment pour le chasseur. S’il manque son coup, le
cabri part comme un trait; mais sa curiosité le porte à regarder encore;
le chasseur connaît son faible, paraît s’amuser en agitant quelque objet
de couleur tranchante; l’animal s’approche de plus près, mais son
imprudence cause sa perte. Le cabri est la gazelle ou l’élan des
naturalistes. La chair en est saine, mais de moindre qualité que celle
du cerf ou du chevreuil. On ne le tue que lorsque le chevreuil, la
grosse-corne, la biche, la vache du buffle manquent.
La grande chasse au cabri est très-remarquable; les sauvages en font un
jour de réjouissance. Ils choisissent d’abord un carré de cinquante à
quatre-vingts pieds qu’ils entourent de perches et de branches d’arbres,
n’y laissant qu’une petite entrée de deux à trois pieds. Des deux bouts
de cette entrée, comme du sommet d’un angle aigu, partent en ligne
droite deux haies très-serrées, qu’ils forment avec des branches, et
qu’ils continuent jusqu’à une distance de plusieurs milles. Alors de
nombreux coureurs donnent la chasse aux cabris, et les poussent devant
eux jusqu’à ce que, les ayant engagés entre les deux haies, ils les
serrent de si près qu’ils sont obligés de se jeter pêle-mêle par la
petite entrée de l’enclos préparé pour les recevoir. Là, les Indiens les
assomment à coups de massue. On m’a assuré que souvent en une seule
fois les sauvages tuent ainsi jusqu’à deux cents cabris et au delà.
La chair de la femelle du _buffle_ est la plus saine et la plus délicate
des viandes de l’Ouest, et en même temps si commune qu’on peut l’appeler
le pain quotidien des sauvages; ils ne s’en dégoûtent jamais et se la
procurent avec la plus grande facilité. Elle est bonne dans toute ses
parties, mais pas également pour tous: les uns préfèrent la langue,
d’autres la bosse ou les broches, d’autres les plats-côtés; chacun a son
morceau favori. Pour conserver les viandes, on en fait des tranches
assez minces qu’on sèche au soleil, ou bien une sorte de hachis qu’on
pétrit avec la moelle des plus gros ossements, la plus esquise de toutes
les graisses. Ce hachis, auquel on donne les singuliers noms de
_taureau_ et de _fromage_, se mange ordinairement cru; mais cuit, il est
moins indigeste et de meilleur goût pour les bouches civilisées.
Les formes et la grosseur du buffle sont connues. Cette majesté du
désert de l’Ouest aime la nombreuse compagnie; rarement on le rencontre
seul. Très-souvent on en voit plusieurs milliers réunis, les mâles d’un
côté, les femelles de l’autre, excepté pendant l’été, où le mélange a
lieu. Dans le courant de juin, nous en vîmes aux environs de la _Plate_
une si prodigieuse quantité, qu’elle devait surpasser, ce me semble
(pour me servir encore de l’expression de ma lettre de l’année passée),
le nombre des animaux réunis de toutes les foires de l’Europe. C’est en
pareille circonstance qu’a lieu la grande chasse. Au signal donné, les
chasseurs, tous montés sur des coursiers rapides, se précipitent vers le
troupeau qui se disperse à l’instant; chacun choisit des yeux sa
victime, c’est à qui l’abattra le premier; car, aux yeux du chasseur,
avoir abattu le premier buffle, ou plutôt la première vache, plus
estimée que le bœuf, c’est un coup de maître. Mais pour l’abattre plus
sûrement, il doit caracoler autour de l’animal jusqu’à ce qu’il soit à
portée de le blesser à mort. Malheur à lui si la blessure qu’il lui
fait n’est pas mortelle! la crainte alors se changeant en fureur, le
buffle se retourne brusquement et poursuit à outrance le chasseur. Un
jour, nous fumes témoins d’un de ces revers de fortune qui faillit
causer la mort à un jeune Américain. Il avait poussé l’imprudence
jusqu’à se dépouiller de ses habits et passer la rivière à la nage sans
armes, dans la pensée que son couteau lui suffirait pour achever une
vache blessée. Mais à peine eut-il atteint le rivage que la vache, en
l’apercevant, se retourne vers lui avec furie. Malgré sa prompte fuite,
il se vit poursuivi de si près qu’il allait être la victime de sa
témérité, lorsque le jeune Anglais qui nous accompagnait vint
heureusement à son secours. Il ajusta l’animal de la rive opposée, et
d’un coup de fusil l’étendit raide mort.
Quand un de ces fiers animaux est blessé, le comble de la gloire pour le
chasseur, c’est de le conduire par une fuite simulée dans un endroit où
il peut facilement s’en rendre maître. Le nôtre, nommé John Gray, était
réputé le meilleur chasseur des montagnes; il avait donné plus d’une
fois les preuves d’une adresse et d’un courage vraiment extraordinaires,
jusqu’à attaquer cinq ours à la fois. Un jour, voulant nous régaler d’un
plat de son métier, il se fit suivre, jusqu’au milieu de notre caravane,
d’un buffle énorme qu’il avait blessé mortellement; cet animal essuya le
feu de plus de cinquante fusils, plus de vingt balles l’atteignirent;
trois fois il succomba: mais la fureur lui rendant de nouvelles forces,
trois fois il se releva, menaçant des cornes le premier qui oserait s’en
approcher.
La petite chasse se fait à pied. Un chasseur adroit et expérimenté
affronte seul tout un troupeau. Pour s’en approcher suffisamment sans
être aperçu, il faut qu’il prenne le dessous du vent; car le buffle a
l’odorat si fin que, sans cette précaution, il est capable de sentir
l’ennemi à plusieurs milles de distance. Il doit ensuite marcher
lentement, courbé le plus possible, avec une casquette à poils sur la
tête, de manière à ressembler de loin aux animaux qu’il poursuit. Enfin,
lorsqu’il est arrivé à la portée du fusil, il doit s’embusquer dans
quelque bas-fond ou derrière un objet quelconque, afin de rester
inaperçu aussi longtemps que possible. C’est alors que le chasseur tire
à coup sûr. La chute d’un buffle tué et le bruit de l’arme à feu ne font
qu’étonner le reste du troupeau; le chasseur a le temps de recharger et
de tirer successivement plusieurs coups, aussi longtemps que les buffles
hésitent entre la surprise et la peur; de cette manière il en tue cinq,
six, et quelquefois davantage, sans changer de place. Un de nos
chasseurs en tua un jour jusqu’à treize. Les sauvages croient que chez
les buffles, comme chez les abeilles, chaque troupeau a sa reine, et que
lorsque la reine tombe tout le troupeau l’environne pour la secourir. Si
le fait est vrai, on conçoit que le chasseur, assez heureux pour abattre
la reine, a ensuite beau jeu avec la multitude de ses sujets. Quand
l’animal est tué, on l’accommode, c’est-à-dire on le dépouille de sa
peau, on le dépèce, on en prend les meilleurs morceaux, dont on charge
sa monture; quelquefois on ne prend que la langue, et on abandonne le
reste à la voracité des loups. Ceux-ci ne tardent pas à se rendre au
festin qui leur est préparé, à moins qu’ils n’en soient empêchés par la
proximité du camp; dans ce cas ils remettent la partie à la nuit close.
Alors le voyageur novice doit renoncer au sommeil; leurs hurlements se
font entendre sur tous les tons et presque sans interruption tant que
dure le festin. A la longue on s’y habitue, et au milieu de tous les
loups de la contrée on finit par dormir aussi tranquillement que si l’on
était seul.
Il y a différentes espèces de _loups_, gris, noirs, blancs et bleus. Les
loups gris sont les plus communs, du moins ceux qu’on voit le plus
souvent. Le noir est très-grand et féroce; quelquefois il s’insinue dans
un troupeau de buffles de l’air le plus paisible du monde; on ne
s’aperçoit pas de sa présence; mais malheur au jeune veau qu’il
rencontre éloigné de sa mère; il est aussitôt terrassé et mis en pièces.
S’ils rencontrent dans le voisinage d’un précipice quelque vieil ours
estropié, ils le fatiguent par leurs assauts réitérés, et le forcent à
chercher son salut dans le gouffre, où ils n’ont pas de peine à
l’achever. Les loups sont très-nombreux dans ces parages; la surface des
plaines est remplie de trous où ils se retirent lorsque la nécessité ne
les oblige pas à rôder. Ces trous, ordinairement profonds, sont pour eux
des abris sûrs contre les chasseurs.
Un petit loup, surnommé le _loup de médecine_, passe pour une espèce de
manitou parmi les sauvages; ils attachent une idée superstitieuse à son
aboiement, qui se fait surtout entendre le soir et pendant la nuit.
Leurs jongleurs prétendent comprendre les nouvelles qu’il vient leur
annoncer; le nombre et la lenteur ou la rapidité de ses hurlements
servent de règle à leurs interprétations. Ce sont, ou bien des amis qui
approchent dans leur camp, ou des blancs qui se trouvent dans le
voisinage, ou des ennemis aux aguets prêts à fondre sur eux. Et aussitôt
chacun se règle en conséquence. Pour une nouvelle vraie que le loup
annonce, les sauvages, comme toutes les dupes, en publieront cent autres
controuvées.
Les montagnes renferment quatre espèces d’_ours_, le gris, le blanc, le
noir et le brun. Les deux premiers sont ici les rois des animaux, comme
le lion l’est en Asie; ils ne lui cèdent guère en force et en courage.
Cette année, je me suis trouvé plusieurs fois en personne à la chasse
aux ours; j’y ai même pris part, dans la compagnie de quatre chasseurs
_Têtes-plates_ qui couraient autour de la bête en jetant de hauts cris.
Cette chasse est fort dangereuse, parce que l’ours blessé devient
furieux comme le buffle et poursuit à toute outrance son agresseur. En
moins d’un quart d’heure, j’en vis tomber deux sous les coups de mes
camarades, mais si bien atteints qu’ils avaient perdu tout pouvoir de
nuire.
Les capitaines Lewis et Clarke, dans la relation de leurs voyages aux
sources du Missouri, donnent un exemple frappant de la force physique de
cet animal. Un soir, les hommes du dernier canot découvrirent un ours
couché dans la prairie, à peu près à trois cents verges de la rivière;
six d’entre eux, tous chasseurs adroits, s’avancèrent pour lui livrer
bataille. Cachés derrière une petite éminence, ils s’approchèrent à la
distance de quarante pas sans être aperçus. Quatre lachèrent alors leur
coup de fusil, et les quatre balles furent logées dans le corps de
l’animal; deux passèrent à travers les poumons. L’ours, furieux, se leva
en sursaut, et, la gueule béante, se précipita vers ses ennemis. Comme
il approchait, les deux chasseurs, qui avaient réservé leur feu, lui
firent deux nouvelles blessures, dont l’une, lui cassant l’épaule,
retarda un instant ses mouvements; néanmoins, avant qu’ils eussent le
temps de recharger leurs armes, il était déjà si près d’eux qu’ils
furent obligés de courir à toutes jambes vers la rivière. Deux eurent le
temps de se réfugier dans le canot, les quatre autres se séparèrent, et
se cachant derrière les saules, tirèrent coup sur coup aussi vite qu’ils
purent recharger. Toutes ces blessures ne firent que l’exaspérer
davantage; à la fin, il en poursuivit deux de si près, qu’ils
cherchèrent leur salut dans la rivière en s’élançant d’une hauteur
d’environ vingt pieds. L’ours plongea après eux; il ne se trouvait plus
qu’à quelques pieds du dernier, lorsqu’un des chasseurs, sorti des
saules, lui tira dans la tête un coup qui l’acheva. Ils le traînèrent
ensuite sur le bord de la rivière; huit balles l’avaient percé de part
en part.
Tous les sauvages des montagnes confirment l’opinion qu’en hiver l’ours
suce sa patte et vit de sa propre graisse; les Indiens ajoutent qu’avant
d’entrer dans ses quartiers d’hiver, c’est-à-dire dans le creux d’un
rocher ou d’un arbre, ou dans quelque trou souterrain, il se purge, puis
se remplit de semences sèches qu’il ne digère point. Alors il reste
couché pendant plusieurs semaines sur le même côté, le talon d’une
patte toujours dans la gueule; puis il se retourne, ce qu’il ne fait que
quatre fois de tout l’hiver.
Les _tigres_ sont très-nombreux dans les parages d’où j’écris; mais il
paraît que la peur de l’homme ne les domine pas moins que les autres
animaux. Il n’y a que quelques jours un chasseur indien revenait au camp
avec trois belles peaux de tigres de huit à neuf pieds de long depuis
l’extrémité de la queue jusqu’au nez. Il avait aperçu leurs traces, et
quoiqu’il ne fût armé que d’arc et de flèches, et accompagné seulement
de deux petits chiens, il s’était mis hardiment à leur poursuite,
jusqu’à ce que, les ayant aperçus dans un arbre, il réussit à les tuer à
coups de flèches. Les tigres ont une force extraordinaire dans la queue,
et s’en servent adroitement pour étrangler les chevreuils, les
grosses-cornes, les cerfs et les autres animaux dont la chair leur sert
de nourriture.
Ci-joint, vous trouverez la liste des animaux, poissons, oiseaux,
arbres, arbustes, fleurs et fruits que nous avons vus pendant notre
voyage.
ARBRES.
Aune.
Bouleau.
Cèdres (rouge et blanc).
Chêne.
Cotonniers (trois espèces).
Cyprès.
Frêne. Erable blanc.
Hêtre.
Mûrier.
Noyers (de différentes espèces).
Rabajapières.
Sapin et pin (cinq espèces).
Saule.
Sureau.
Tremble.
ARBUSTES ET PLANTES.
Absynthe.
Raume.
Cerisier.
Cormier.
Epinette.
Framboisier.
Genévrier.
Groseillier.
Herbe à la puce.
Houblon.
Houx.
If.
Kinnekenic.
Menthe.
Salsepareille.
Tamarin.
Vigne (fruit rouge).
FRUITS.
Aiguille d’Adam.
Biscuit (racine).
Cactus americana.
Cerise.
Champignon.
Cotonnier.
Ecorce de sapin.
Framboise.
Fruit de kinnekenic.
Gadelles.
Plantain.
Pomme de sapin.
Pomme blanche.
Poire.
Pois.
Prune de prairie.
Gland d’églantier.
Graine de buffle.
Graine blanche.
Graine du bois gris.
Grappe.
Groseille.
Kamath.
Mûres.
Ognons doux.
Patate.
Racine amère.
Racine du charbon.
Tabac.
Tournesol.
Vigne.
FLEURS.
Aiguille d’Adam.
Cactus (trois espèces).
Campanule.
Chanvre.
Chardon (trois espèces).
Corinthienne.
Dominicale.
Eléphantine.
Epinette.
Fleur bleu d’azur.
Fleur bleue de kamath.
Gueule de lion.
Iris (trois espèces).
Joséphine.
Lin.
Lupins (œillet).
Lynchnis.
Lis rose.
Lis Saint-Jean.
Marguerites.
Marianne.
Ognon doux.
Racine amère.
Renoncule.
Sonnette.
Tournesol.
ANIMAUX.
Blaireau (deux espèces).
Buffle.
Cabri.
Carcajou.
Cerf de biche.
Chat sauvage.
Chat souris.
Cheval sauvage.
Chevreuil à mulet.
Chevreuil à queue noire.
Chevreuil commun.
Chien de prairie.
Chien sauvage.
Cochon de terre.
Ecureuil (dix espèces).
Grosse-corne.
Lapin.
Lièvre.
Loup (cinq espèces).
Marte.
Mephitis americana.
Mouton blanc.
Original.
Ours (quatre espèces).
Porc-épic.
Rat des bois.
Renard (quatre espèces).
Renne.
Taupe.
Tigre rouge.
OISEAUX.
Aigle noir.
Aigle nonne.
Alouette.
Avocette.
Bec à l’envers.
Bécassine.
Bois-pourri.
Butor.
Canard.
Caracro.
Cardinal.
Coq des plaines.
Corbeaux.
Cormoran.
Dindon.
Epervier.
Etourneau.
Faisan.
Geai.
Grue.
Hibou.
Hirondelle.
Mangeur des maringoins.
Martin-pêcheur.
Moqueur.
Noutka.
Oie.
Oiseau-bleu.
Oiseau-buffle.
Oiseau-jaune.
Oiseau-mouche.
Oiseau-noir.
Oiseau-rouge.
Outarde.
Pélican.
Perroquet.
Pie.
Pique-bois.
Pivert.
Pluvier.
Poule des prairies.
Robin.
Roitelet.
Rossignol.
Sarcelle.
Tourterelle.
AMPHIBIES.
Castor.
Crapaud.
Grenouille à queue.
Grenouille commune.
Loutre.
Rat musqué.
Salamandre.
Tortue.
POISSONS.
Anchois.
Carpe.
Esturgeon.
Mulet.
Saumon (six espèces).
Truites (trois espèces).
SIXIÈME LETTRE
A MADAME ROSALIE VAN MOSSEVELDE, A TERMONDE
Porte de l’Enfer, 21 septembre 1841.
«Il faut voyager dans le désert pour voir combien la Providence est
attentive aux besoins de l’homme.» Je répète avec plaisir cette pensée
du jeune Anglais dont j’ai parlé dans mes lettres à Charles et à
François, parce que cette vérité si consolante est mise dans tout son
jour dans le récit que j’ai commencé, et de plus encore dans ce qui me
reste à ajouter. Aujourd’hui je me bornerai à quelques détails sur les
dangers que j’ai courus depuis mon entrée sur le territoire des
sauvages.
Quand je ne dirais qu’un mot sur chaque passage des rivières,
l’énumération serait encore longue; puisque dans l’espace de cinq jours
seulement nous en avons traversé dix-huit, et jusqu’à cinq fois la même
en cinq quarts d’heure. Je ne parlerai donc que de ceux qui nous ont
présenté le plus de difficultés. Le premier passage vraiment difficile
fut celui de la fourche du sud de la _Plate_; mais comme nous étions
avertis depuis longtemps des difficultés qu’il offrait, nous avions pris
nos précautions d’avance, et nos jeunes Canadiens en explorèrent si bien
le fond, que nous le traversâmes, sinon sans tumulte et grande peine, du
moins sans grave accident. Les chiens de la caravane eurent à faire le
plus d’efforts; laissés sans bateau sur l’autre rive, il fallut à ces
pauvres bêtes une bien grande fidélité à leurs maîtres pour les
déterminer à passer à la nage une rivière de près d’un mille de large,
et dont le courant est si rapide qu’il eût emporté les charrettes, si on
ne les eût soutenues de tous les côtés pendant que les mulets tiraient
de toutes leurs forces pour les faire avancer. Aussi nos chiens ne la
traversèrent-ils que lorsqu’ils eurent vu qu’il n’y avait pour eux
d’autre alternative que de vaincre les flots ou de perdre leurs maîtres.
Comme nous ils furent heureux dans leur traversée. Ordinairement on
passe cette fourche en _bulbooat_ (c’est le nom qu’on donne à des
bateaux construits sur les lieux avec des peaux de buffle crues); quand
l’eau est grosse et qu’on ne trouve pas de gué, leur emploi est
absolument nécessaire; il ne le fut pour nous, ni dans cette occasion,
ni dans d’autres semblables.
Le second passage est celui de la fourche du nord de la _Plate_, moins
large, mais plus rapide et plus profonde que celle du sud. Nous avions
passé celle-ci dans nos charrettes; devenus un peu plus hardis, nous
résolûmes de passer l’autre à cheval. Ce qui nous détermina à cette
tentative, ce fut l’exemple de notre chasseur qui, portant sur son dos
une petite fille d’un an, chassait encore devant lui un autre cheval
sur lequel était sa femme, et se faisait suivre d’un petit poulain dont
on ne voyait que la tête lorsqu’il se dressait dans les flots. Reculer
en pareille conjoncture eût été honteux pour des missionnaires. Nous
nous avançâmes donc, les Frères dans leurs charrettes, les PP. Point,
Mangarini et moi sur nos coursiers. Après la traversée, des voyageurs
nous dirent qu’ils nous avaient vu pâlir au plus fort du courant, et je
le crois sans peine; toutefois nous en fûmes quittes pour la peur, et
après avoir nagé quelque temps sur nos montures, nous arrivâmes au
rivage, n’ayant de mouillé que les jambes, et pour être témoin de la
scène du monde la plus risible, si elle n’avait été plus sérieuse. Dans
un même instant, nous vîmes le plus grand wagon emporté par le courant
malgré les efforts, les cris, enfin tout ce que peut dire ou faire un
attelage, un char et un charretier qui pensent se noyer; une autre
charrette renversée de fond en comble; un mulet n’ayant hors de l’eau
que les quatre pieds; d’autres allant à la dérive embarrassés dans leurs
traits: ici un colonel américain, les bras étendus et criant au secours;
là un petit voyageur allemand et sa faible monture disparaissant
ensemble pour se montrer, un moment après, l’un à droite et l’autre à
gauche; ailleurs un cheval abordant seul au rivage; plus loin deux
cavaliers ensemble sur un autre cheval; enfin le bon frère Joseph et son
cheval faisant un plongeon; le P. Mangarini faisant chose une et
indivisible avec le cou du sien; et au milieu de la bagarre, un seul
mulet de noyé. Il appartenait à celui de nous tous qui avait montré le
plus de dévouement pour sauver et montures et cavaliers. En
reconnaissance, la caravane, s’étant cotisée, lui fit présent d’un autre
cheval.
Vous vous rappellerez que dans une de mes lettres précédentes, parlant
de notre arrivée sur les bords de la _Rivière-aux-Serpents_[5], je
disais que là nous attendaient un grand danger et une bonne leçon; je
pourrais ajouter, et de beaux exemples. Cette rivière, beaucoup moins
large et, au gué que nous traversions, moins profonde que la _Plate_, ne
pouvait être dangereuse que pour des gens inattentifs. Ses eaux étaient
si limpides, que partout on pouvait en voir le fond; il n’y avait donc
rien de plus facile que d’éviter les encombres; mais soit inadvertance
ou distraction, soit désobéissance de l’attelage, la charrette du frère
Charles se trouva sur la pente d’un roc et déjà trop avancée pour
pouvoir reculer: mulets, voiture et voiturier, tout fit la culbute, et
malheureusement dans un trou assez profond pour ne laisser aucune
espérance de salut, si d’un côté notre chasseur ne se fût jeté à la nage
au risque de sa vie, pour aller tirer au fond de sa voiture le pauvre
frère qui s’y tenait blotti dans un coin, tandis que de l’autre toutes
les _Têtes-plates_ présentes plongeaient pour sauver la voiture, le
bagage et les mulets. Le bagage, à peu de chose près, fut sauvé. A force
d’efforts, on était parvenu à relever la charrette, lorsqu’un pauvre
sauvage, qui seul la soutenait en ce moment, s’écria, n’en pouvant plus:
«Je me noie.» De son côté, le chasseur, chargé du poids du Frère, qui
faisait sans cesse des efforts pour se tenir sur l’eau, était sur le
point de périr victime de son dévouement. Enfin tous ceux qui savaient
nager, hommes, femmes, enfants, ayant fait des prodiges pour nous donner
des preuves de leur attachement, il se trouva que nous n’eûmes à
regretter personne; l’attelage seul périt, lui qui paraissait avoir dû
se sauver de lui-même, puisque l’on avait pris la précaution de couper
les traits; mais les mulets, dit-on, une fois les oreilles dans l’eau,
ne s’en tirent plus. La perte de ces trois mulets, les plus beaux de la
caravane, quoique considérables, fut bientôt réparée. Pendant qu’on
s’occupait à faire sécher le bagage, je retournai au Fort-Hall, où,
retrouvant dans M. Ermatinger la même sympathie et la même générosité
qu’il m’avait toujours témoignées, je fis l’acquisition de trois autres
mulets, pour une somme modique en comparaison de ce que j’eusse dû
payer si j’avais eu à faire à des gens capables de profiter de la
circonstance. Voilà le danger évité; voici la leçon. On fit la remarque
que ce jour avait été le seul dans tout le cours de notre voyage où, à
cause de l’embarras du départ et des adieux que nous faisions à nos
amis, nous nous étions mis en marche sans songer à réciter
l’_itinéraire_.
Dangers d’une autre nature, encore évités par la grâce de Dieu, je n’en
doute nullement. Nous cheminions tranquillement sur les bords de la
_Plate_. Malgré les avis du capitaine Fitz-Patrick qui dirigeait la
caravane, plusieurs jeunes gens s’étaient écartés de la bande, pendant
que le capitaine, le P. Point et moi nous avions pris les devants pour
chercher un endroit propre à asseoir le camp. Nous venions précisément
de le relever et de desseller nos chevaux, lorsque tout à coup nous
entendîmes le terrible cri d’alarme: _Les Indiens! les Indiens!_ Et, en
effet, nous vîmes dans le lointain un grand nombre de sauvages se
grouper d’abord, puis se diriger vers nous à toute bride. Sur ces
entrefaites arrive à la caravane un jeune Américain à pied et sans
armes; il s’était laissé surprendre par les sauvages, qui lui avait tout
enlevé. Pendant qu’il se lamente de la perte qu’il vient de faire, et
surtout qu’il s’indigne des coups qu’il a reçus, il saisit brusquement
la carabine chargée de l’un de ses amis et déclare qu’il retourne à
l’ennemi pour tirer de l’offense une vengeance éclatante. A cette vue,
tout le monde s’émeut; la jeunesse américaine veut se battre: le
colonel, en sa qualité d’homme de guerre, range les wagons sur deux
lignes et fait placer au milieu tout ce qui peut courir ailleurs quelque
risque; tout se prépare pour une action d’éclat. De son côté, l’escadron
sauvage, considérablement grossi, s’avance fièrement, présentant un
large front de bataille, comme s’ils avaient l’intention d’envelopper
notre phalange; mais à notre bonne contenance, et à la vue du capitaine
qui s’avance vers eux, bientôt ils ralentissent le pas et finissent par
s’arrêter. On parlemente, et le résultat de la négociation ayant été
qu’on rendrait au jeune Américain tout ce qu’on lui avait pris, à
condition que lui ne rendrait pas les coups qu’il avait reçus, tout
s’apaisa, et on convint de part et d’autre de fumer le calumet. Ces
sauvages étaient un parti d’environ quatre-vingts _Sheyennes_; leur
tribu passe pour la plus brave de la prairie. Ils suivirent notre camp
deux ou trois jours, leurs chefs furent admis à notre table, et tout se
passa à la satisfaction générale.