trois milles du camp, lorsque nous aperçûmes dans le lointain un nouveau
cavalier de haute stature; bientôt plusieurs voix se font entendre:
_Paul! Paul!_ Et en effet c’était Paul, le grand chef que l’on croyait
absent, mais qui venait d’arriver, comme par une permission de Dieu,
pour avoir la satisfaction de nous présenter lui-même à son petit
peuple. Après les témoignages d’amitié bien cordiale donnés de part et
d’autre, le bon vieillard voulut retourner vers les siens pour nous
annoncer. Un quart d’heure après, tous les cœurs étaient réunis dans un
seul sentiment; c’était comme un troupeau de brebis se pressant autour
de leur pasteur. Combien les mères, en nous présentant leurs petits
enfants, étaient émues? Nous l’étions aussi nous-mêmes à un tel point
que nous avions peine à retenir nos larmes. Cette soirée fut assurément
pour nous une des plus belles de notre vie. Il semblait que nous
pouvions dire: _Enfin nous voici arrivés au lieu de notre repos_. Toutes
les fatigues, tous les dangers, toutes les épreuves semblaient avoir
disparu; une seule pensée, celle que nous allions revoir les beaux jours
de la primitive Eglise, préoccupait tous les esprits. Nous ne songeâmes
plus qu’à une seule chose, le fond de toutes nos conversations était:
«Comment allons-nous faire pour ne pas manquer à notre grande vocation?»
Je recommandai au P. Point, bon dessinateur et architecte, de tracer le
plan des réductions futures. Dans mon esprit et surtout dans mon cœur,
au plan matériel se rattachaient essentiellement le plan moral et le
plan religieux. Rien ne paraissait plus beau que la relation de
Muratori; nous en avons fait notre _vade-mecum_. Ce seront ces sortes de
sujet qui nous occuperont à l’avenir, et nous laisserons de côté les
belles perspectives, les arbres, les animaux, les fleurs, ou du moins
nous n’y jetterons plus qu’un coup d’œil en passant.
Du Fort-Hall nous remontâmes la _Rivière-aux-Serpents_ jusqu’à
l’embouchure de la _Fourche-à-Henry_. Ce désert est sans contredit le
plus aride des montagnes, couvert d’absinthes, de cactus et de toutes
les herbes qui se plaisent le plus dans les mauvaises terres. Nous eûmes
recours à la pêche pour notre subsistance; mais nos bêtes de somme
eurent leurs nuits de misère et de jeûne, car à peine y trouva-t-on une
bouchée de gazon pendant les huit jours que nous mîmes à le traverser.
Dans le lointain nous apercevions les Montagnes Rocheuses. Les
_Trois-Tétons_ étaient à notre droite, à la distance d’environ cinquante
milles, et les _Trois-Buttes_ à notre gauche, à une trentaine de milles.
De l’embouchure de la Fourche-à-Henry, nous nous dirigeâmes vers la
montagne, par une plaine sablonneuse, entrecoupée de ravins et parsemée
de blocs de granit; nous y passâmes un jour et une nuit sans eau. Le
lendemain, vers le soir, nous gagnâmes un petit ruisseau; mais telle est
l’aridité de ce sol poreux, que nous le vîmes bientôt se perdre dans les
sables, sans laisser le moindre vestige. Le troisième jour de cette
traversée vraiment fatigante, nous arrivâmes dans un défilé arrosé par
un large ruisseau, et où la verdure était encore belle et abondante.
Nous appelâmes cet endroit _le défilé des Pères_, et le ruisseau qui
n’avait point de nom, _la rivière de Saint-François Xavier_.
Du défilé des Pères jusqu’à notre destination, le pays est bien arrosé.
Aux pieds des montagnes, nous trouvâmes partout des fontaines, de petits
lacs et des fourches. Aucun pays au monde ne fournit une eau plus
limpide et plus pure; n’importe la profondeur d’une rivière, on en voit
toujours le fond comme si rien ne l’interceptait.
La fontaine la plus remarquable que nous ayons vue dans les montagnes
est la _Loge-aux-chevreuils_. Elle se trouve sur les bords de la fourche
principale de la _Racine-amère_, que j’ai appelée _rivière
Saint-Ignace_. Cette fontaine est entourée d’un marais; elle jaillit
d’un monticule très-régulier d’environ trente pieds d’élévation,
accessible seulement d’un côté, et formé d’une croûte pierreuse à mesure
que la fontaine s’est élevée. L’eau bouillonne sur le sommet, et
s’échappe par un grand nombre d’issues à l’entour de la base, qui a
cinquante à soixante pieds de circonférence. On y trouve des eaux
froides, tièdes et chaudes, à quelques pieds de distance les unes des
autres. Quelques-unes sont si chaudes qu’on peut y faire cuire la
viande; nous en avons fait l’essai. Adieu.
CINQUIÈME LETTRE
A M. ROLLIER, AVOCAT À OPDORP, PRÈS DE TERMONDE
Rivière Saint-Ignace, 10 septembre 1841.
Sans autre préambule qu’une simple excuse de mon long silence, je viens
vous offrir mes observations en fait d’histoire naturelle, sachant que
les fleurs, les arbres, les animaux ne sont pas sans charmes pour vous.
FLEURS. Nous nous trouvions dans les environs de la Cheminée, lorsque le
P. Point fit son beau bouquet en l’honneur du Sacré-Cœur. De là, en
s’avançant vers les _Côtes-noires_, les fleurs deviennent plus rares;
cependant, de loin en loin, nous en rencontrâmes que nous n’avions vu
nulle part ailleurs. Parmi les doubles, les plus communes et les plus
caractéristiques du sol où elles prennent naissance sont: en deçà de la
Plate, les _lupins roses_; dans les plaines de la _Plate_ jusqu’à la
_Cheminée_, l’_épinette des prairies_, fleur jaune à cinq feuilles
(plante médicinale); et au delà, dans le sol le plus stérile, trois
espèces de _cactus_; elles sont connues, parmi les botanistes, sous le
nom de _cactus americana_, et déjà naturalisées dans les parterres
d’Europe. Je n’ai rien vu, même dans les plus belles roses, ni d’aussi
pur ni d’aussi vif que l’incarnat de cette charmante fleur; toutes les
nuances du rose et du vert décorent l’extérieur de son calice qui va
s’évasant comme celui du lis; beaucoup mieux que la rose, elle paraît
être l’emblème des plaisirs de ce bas monde; elle est environnée de
beaucoup plus d’épines et ne s’élève pas à deux pouces de terre.
Parmi les fleurs simples, la plus élégante ressemble à la _cloche bleue_
de nos parterres; mais elle la surpasse de beaucoup par l’agrément de
ses formes et par la délicatesse de ses teintes, qui varient depuis le
blanc pur jusqu’à l’azur sombre. L’_aiguille d’Adam_, qui ne croît que
sur les côtes stériles, est la plus noble parmi les pyramidales; sa tige
s’élève à plus de trois pieds; à mi-hauteur commence une pyramide de
fleurs fort serrées les unes contre les autres, sous la forme d’un
diadème renversé, nuancées légèrement de rouge, et diminuant de grosseur
à mesure qu’elles approchent de leur commun sommet qui se termine en
pointe. Sa base est défendue par une espèce de feuilles dures, fibrées,
oblongues et aiguës; c’est ce qui lui a fait donner le nom d’_aiguille_.
Sa racine, blanche et semblable dans sa forme à une carotte, a
ordinairement six pouces de diamètre; les sauvages s’en nourrissent au
besoin, et les Mexicains en fabriquent une espèce de savon.
Il est encore trois autres espèces de fleurs très-remarquables; elles
sont rares, même en Amérique, et leurs noms sont inconnus du commun des
voyageurs. La première, dont les feuilles bronzées sont disposées de
manière à imiter le chapiteau corinthien, a reçu de nous le nom de
_corinthienne_. La deuxième, couleur de paille, rappelle, par sa tige
environnée de onze branches, comme d’autant de satellites, le fameux
songe de Joseph; elle a été nommée la _Joséphine_. La troisième, la plus
belle des reines-marguerites que j’aie vues, ayant autour d’un disque
jaune, nuancé de noir et de rouge, sept à huit rayons dont chacun serait
à lui seul une belle fleur, a été appelée la _dominicale_, non-seulement
parce qu’elle nous a paru la maîtresse-fleur de ces parages, mais encore
parce que nous l’avons rencontrée un dimanche.
ARBUSTES. Les arbustes qui portent des fruits sont en petit nombre. Les
plus communs sont le groseillier, le cerisier, le cormier, le houx et le
framboisier. Les groseilles, grosses et petites, sont, comme en Europe,
de différentes couleurs, blanches, rouges, oranges, jaunes, noires; on
les rencontre en grande quantité dans presque toutes les parties des
montagnes, ainsi que dans les plaines, où elles sont meilleures, comme
étant plus exposées au soleil. J’ai rangé les cerisiers et les cormiers
parmi les arbustes, parce qu’en effet la tige qui les porte n’atteint
jamais la hauteur commune d’un arbre. Le cormier, qui se présente sous
la forme d’un buisson, porte un fruit excellent que les voyageurs
appellent la _poire_ des montagnes; mais il n’a rien de commun avec ce
fruit et n’excède pas la grosseur d’une cerise commune. La cerise
d’Amérique diffère de celle d’Europe en ce qu’elle forme des grappes sur
la tige, à peu près comme nos groseilles noires, et qu’elle n’a que la
grosseur de nos cerises des bois. La corme et la cerise forment en
partie la nourriture des sauvages dans la saison, et ils les sèchent
pour leurs provisions d’hiver. Les cénelles, fruit du houx, sont de deux
sortes, blanches et rouges. Voyez à la fin de ma lettre la liste des
fruits, plantes et racines qui croissent spontanément dans les
différentes parties de l’Ouest, et qui, à défaut d’autre chose, tiennent
lieu de nourriture.
Le lin est fort commun dans nos vallées; la même racine (ce qui est fort
remarquable) est assez féconde pour pousser de nouveaux jets pendant un
certain nombre d’années. Nous en avons eu la preuve sous les yeux, dans
une racine à laquelle sont encore attachées une trentaine de tiges de
différentes crues. Le chanvre est plus rare que le lin.
ARBRES. Comme nous avons presque toujours côtoyé les rivières, nous
n’avons pu rencontrer une grande variété d’arbres. On n’y voit guère que
des buissons, des saules, des bouleaux, ainsi que l’aune, le sureau, le
cotonnier ou peuplier blanc dont l’écorce sert en hiver de nourriture
aux chevaux, le tremble dont la feuille est toujours en mouvement; les
Canadiens y attachent une idée superstitieuse: ils disent que c’est sur
ce bois qu’on a crucifié Notre-Seigneur, et que depuis la feuille ne
cesse de trembler. Sur les montagnes on ne trouve de haute futaie que le
pin et le cèdre blanc et rouge; ce dernier est le plus en usage pour les
meubles; c’est, après le cyprès, le bois le plus durable de l’Ouest. Il
y a cinq espèces de pins: le pin de Norwége, le résineux, le blanc, le
pin à goudron, et le pin élastique, dont les sauvages se servent pour
faire des arcs. L’if, quoique rare, se trouve aux montagnes, ainsi que
l’érable blanc; les tamarins y croissent en abondance. Vers les
_Côtes-noires_, la violence des vents est telle que les cotonniers, qui
y croissent à l’exclusion de presque tout autre arbre, revêtent les
formes les plus étranges. J’en ai vu dont les branches, violemment
tordues, rentraient dans le tronc principal, et finissaient par prendre
de si singulières positions, qu’il eût été impossible à une certaine
distance de dire quelle partie visible de l’arbre touchait immédiatement
la racine.
OISEAUX. Les oiseaux ne sont pas moins variés que les fleurs: on en voit
de toute forme, de toute grandeur et de tout plumage, depuis le pélican
blanc et le cygne, jusqu’au roitelet et l’oiseau-mouche. Muratori, dans
sa relation du Paraguay, fait chanter ce dernier comme un rossignol, et
s’étonne à juste titre que d’un corps aussi petit il puisse sortir des
sons aussi forts. A moins que l’oiseau-mouche de l’Amérique du Sud ne
soit pas celui des Montagnes Rocheuses, ni même celui des Etats-Unis, on
doit dire que c’est par erreur que le célèbre auteur a ajouté la beauté
du chant à celle du plumage. Le seul son que l’on entende, lorsque cet
oiseau voltige d’une fleur à une autre, est une espèce de bourdonnement
semblable à celui de l’abeille, encore n’est-il produit que par la
rapidité avec laquelle l’air est frappé de ses petites ailes. Le
_noutka_ est une nouvelle espèce d’oiseau-mouche propre à l’Orégon.
Toute la partie supérieure de l’oiseau est rougeâtre; la tête tire sur
le vert; le cou, cuivré et cramoisi, varie selon l’incidence de la
lumière. Par la gorge, il ressemble à l’oiseau-mouche commun, connu à
l’est des montagnes; mais il est plus riche dans ses couleurs, et ses
plumes métalliques sont disposées en un large collier dans la partie
inférieure du cou, au lieu de former une partie principale de tout le
plumage.
INSECTES, REPTILES. Je ne ferai mention des reptiles que pour remercier
Dieu de nous avoir servi contre eux, et contre le plus terrible de tous,
le fameux serpent à sonnettes, le bouclier impénétrable à leurs dards.
En effet, comment s’est-il fait que pas un homme de la caravane, ni même
un cheval ou un mulet, n’ait été piqué une seule fois, lorsque, dans un
seul jour, sans quitter la ligne droite de leurs charrettes, nos
charretiers en tuaient jusqu’à douze à coups de fouet?
Il est un point controversé entre les naturalistes au sujet des fourmis:
c’est de savoir si le grain qu’elles ramassent doit servir à leur
nourriture d’hiver ou seulement à la construction de leurs cellules.
Peut-être nos remarques pourront-elles servir à résoudre la difficulté.
Il n’y a ici dans les fourmilières ni froment ni grain qui en tiennent
lieu, par conséquent point de provision de bouche de cette nature; à
leur place, ce sont de petits cailloux, que ces insectes laborieux
élèvent en monceaux de trois ou quatre pieds de diamètre sur un pied de
haut; d’où il est, ce semble, permis de conclure que le grain employé
ailleurs au même usage que ces petits cailloux n’est point destiné à
nourrir la fourmi, mais bien plutôt à lui bâtir une demeure.
Chose étonnante! la puce n’a pas encore fait son apparition dans les
montagnes; la vermine, au contraire, ronge les pauvres sauvages; et ce
qu’il y a de plus triste, c’est que, loin de songer à s’en débarrasser,
ils l’entretiennent par leur malpropreté.
On a souvent parlé des _maringoins_; ils m’ont tant tourmenté dans ce
voyage que je peux bien contribuer pour ma part à publier leur
méchanceté. Quand il s’agit de nuire à l’homme, il n’y a point d’animal
qui l’emporte sur ces insectes. Au milieu de la journée, ils ne vous
inquiéteront pas, mais à condition que vous quittiez l’ombre, et que
vous alliez vous exposer aux ardeurs du soleil. Le soir, le matin, la
nuit, leur bourdonnement aux oreilles ne cessent pas un instant; ils
s’attachent avec avidité à la peau comme des sangsues, et enfoncent dans
la chair leur dard empoisonné, contre lequel il n’y a point d’autre
défense que de se cacher entièrement sous sa couverture, ou de
s’envelopper la tête de quelque tissu impénétrable, au risque
d’étouffer. C’est surtout pendant le repas qu’ils sont incommodes.
Alors, pour s’en débarrasser, il faut produire, à l’aide de bois pourri
ou d’herbes vertes, une épaisse fumée sans flamme. Ce remède est
efficace: mais on ne l’emploie qu’en désespoir de cause; car on est
presque suffoqué par les nuages épais qui vous environnent. On pourrait
donner à ces sortes de repas le titre de festins à tristes figures:
chacun y fait la grimace, et les plus insensibles même ont les larmes
aux yeux. Tant que la fumée dure, ces petits trouble-tout voltigent à
l’entour; mais aussitôt que l’atmosphère s’éclaircit, ils reviennent à
la charge dans toutes les directions, et s’attachent aux parties du
corps qui sont à découvert, jusqu’à ce qu’un autre tas de bois pourri,
jeté sur les charbons, les mette de nouveau en fuite.
Les _frappe-d’abord_ ou _brûlots_ se trouvent par myriades au désert, et
ne sont pas moins nuisibles que les maringoins. Comme ils sont si petits
que l’œil peut à peine les apercevoir, ils attaquent aisément la peau,
et se glissent jusque dans les yeux, les narines et les oreilles. Pour
s’en débarrasser, on met des gants, et sur la tête un mouchoir qui
couvre le front, le cou et les oreilles; on garantie le visage par la
fumée d’une courte pipe.
Les _mouches-à-feu_ ou vers luisants des montagnes ne sont pas
nuisibles; leur grosseur est à peu près celle de l’abeille. Lorsqu’on
les aperçoit en grand nombre le soir, c’est un signe certain de pluie;
alors, n’importe l’obscurité de la nuit, sillonnant l’air comme autant
d’étoiles errantes ou de feux follets, leurs belles formes phosphoriques
vous rendent la route distincte et visible. Les sauvages s’en frottent
parfois le visage, et par plaisanterie, pour faire peur aux enfants, ils
se promènent le soir comme des météores dans les environs du village.
Comme le gibier a manqué rarement à nos chasseurs, nous n’avons guère eu
recours à la pêche que pour les jours maigres. Il est cependant arrivé
que, nos vivres, commençant à manquer, nous vîmes nos lignes plus
heureuses que nos fusils. Les poissons que nous prîmes le plus souvent
sont les mulets, deux espèces de truites; les carpes, et deux ou trois
différentes espèces inconnues. Un jour, campé sur les bords de la
Rivière-aux-Serpents, je pris à la ligne plus de cent poissons en moins
d’une heure. L’anchois, l’esturgeon abondent dans un grand nombre de
rivières de l’Orégon, ainsi que six différentes espèces de saumons. Ces
derniers remontent les rivières vers la fin d’avril, pour ne plus les
redescendre. Les jeunes descendent au mois de septembre vers l’Océan, et
les sauvages croient qu’ils ne remontent que quatre ans après.
Nous avons vu les ouvrages des _castors_; le pays où nous sommes est
leur pays par excellence. Tout le monde sait l’emploi qu’ils font de
leurs dents et de leur queue; mais ce qu’on ignore peut-être, et ce qui
nous a été assuré par les trappiers, c’est que pour faire tomber l’arbre
qu’ils abattent du côté où ils veulent construire leur digue, ils
choisissent parmi les arbres du rivage celui qui penche le plus sur
l’eau; et s’il ne s’en trouve pas qui aient une inclinaison suffisante,
ils attendent qu’un bon vent vienne à leur secours. Qu’on ne s’étonne
donc pas qu’une tribu indienne considère les castors comme une race
dégradée d’êtres humains, dont les crimes et les vices, ayant irrité le
Grand-Esprit, celui-ci, pour les punir, les réduisit pour un temps à la
condition de brutes; mais tôt ou tard ils seront rendus à leur force
primitive; et même, dans leur état actuel, ils ont une espèce de
langage; car on les a vus, disent-ils, s’entretenir, se consulter,
délibérer sur le sort d’un criminel de la communauté. Tous les trappiers
nous assurent que les castors qui refusent de travailler sont chassés de
la république à l’unanimité des voix et à coups de dents; que ces
proscrits sont obligés de passer un hiver misérable, à moitié affamés,
dans un trou abandonné d’une rivière, où on les prend facilement. Les
trappiers les appellent _castors paresseux_, et disent que leur peau ne
vaut pas la moitié de la peau de ceux que l’industrie persévérante et la
prévoyance ont munis d’abondantes provisions et mis à l’abri des
rigueurs de l’hiver. La chair du castor est grasse et délicate; on en
sert la queue comme en Europe le beurre. Leur peau, si recherchée, se
paie sur les lieux de neuf à dix piastres, mais en marchandises, ce qui
ne revient pas à une piastre en argent; car une seule pinte de genièvre,
par exemple, qui ne coûte pas dix sous aux vendeurs, se vend ici jusqu’à
vingt francs. Est-il étonnant que ces gens fassent si facilement des
fortunes colossales; tandis que des employés, à qui l’on donne jusqu’à
neuf cents piastres par an, n’ont pas même une chemise à la fin de
l’année? Dans cette catégorie de vendeurs n’est pas comprise l’honorable
Compagnie de la baie d’Hudson dans l’Orégon; la vente de toute liqueur y
est strictement défendue.
La _loutre_, brune et noire, abonde dans les rivières de nos montagnes;
mais comme le castor, elle est poursuivie avec avidité par les
chasseurs.
A propos des amphibies, un mot de la _grenouille_. La plus ordinaire
est celle que l’on voit en Europe; mais il y en a une autre qui en
diffère du tout au tout, en ce qu’elle porte une queue et des cornes, et
qu’elle ne se trouve que dans les sables arides. Des voyageurs donnent à
cette espèce le nom de _salamandre_.
Le _rat des bois_, espèce de blaireau, est très-commun; on le trouve
ordinairement dans les endroits marécageux, où il se nourrit de petites
écrevisses. Voici le stratagème dont il se sert pour obtenir son met
favori: placé sur le bord d’un étang, il laisse tomber dans l’eau sa
longue queue dépourvue de poil; les écrevisses, avides d’un si bon
morceau, s’en saisissent. Aussitôt que le rat sent leurs pinces acérées,
il donne une forte secousse de sa queue; les écrevisses lâchent prise en
quittant leur élément, et le rat s’en empare, les met en sûreté à une
petite distance de l’eau, puis les dévore avec avidité. Il a toujours
soin de les prendre par derrière, les tenant de travers pour garantir sa
bouche de leurs pinces.
Le _blaireau_ proprement dit habite dans toute l’étendue du désert, mais
il ne se montre guère; il se tient toujours près de son gîte, et à
l’approche du moindre danger, il y rentre au plus vite. Il est à peu
près de la grosseur de la marmotte; sa couleur est un gris argenté; ses
pattes sont courtes; sa force est prodigieuse. Un jour, nous en
surprîmes un assez éloigné de son trou pour qu’on pût l’empêcher d’y
rentrer; il se réfugia dans le creux d’un rocher; un Canadien le saisit
aussitôt par la patte de derrière, mais il eut besoin de l’assistance
d’un camarade pour l’en retirer.
D’où vient le nom qu’on a donné au _chien-de-prairie_? Personne n’a pu
nous le dire. Pour la forme, la grosseur, la couleur, l’agilité, il
ressemble à l’écureuil, et habite en communauté dans des villages qui
ont parfois plusieurs milliers de loges; la terre répandue autour de
chaque trou fait un tallus qui facilite l’écoulement de la pluie. A
l’approche de l’homme, ce petit animal se hâte de rentrer dans son trou
en jetant un cri perçant qui, répété de loge en loge, avertit la
peuplade de se tenir sur ses gardes. Au bout de quelques minutes, on
voit les plus hardis ou les plus curieux mettre le nez à la fenêtre; le
chasseur, qui le guette, choisit ce moment pour tirer son coup, ce qui
demande beaucoup d’adresse, vu qu’ils n’exposent à l’air que le sommet
d’une tête fort petite et fort agitée. Quelquefois ils sortent tous
ensemble; c’est, au dire des sauvages, pour s’assembler en conseil. Quel
est alors l’objet de leurs délibérations? Il n’est pas facile de le
deviner. Nos pareils sont des profanes dont ils évitent la présence;
seulement, à en juger par les hôtes qu’ils reçoivent, on peut croire que
la sagesse y préside. Les habitués du logis sont le pigeon, l’écureuil
barré, le serpent à sonnettes; sympathie singulière qu’on ne peut guère
expliquer que par la différence des appétits. Cet animal ne se nourrit,
dit-on, que de rosée et de racine de gazon. Ce qui confirmerait cette
opinion, c’est la position de leur village, toujours éloignée des eaux,
et l’herbe menue qui en tapisse le sol.
Le _mephitis-americana_, ou la bête puante, est un gentil quadrupède de
la grosseur d’un chat ordinaire, bigarré de différentes couleurs.
Lorsqu’il est poursuivi, il dresse sa belle queue touffue, et lance à
diverses reprises, à mesure qu’il s’éloigne, une décharge de fluide que
la nature lui a donné pour sa défense; cette liqueur est si infecte,
qu’il n’y a ni homme ni animal capable d’y résister.
Le bon P. Van Quickenborne en fit un jour l’expérience, lorsque nous
étions ensemble à Saint-Louis. En revenant avec moi d’une excursion, il
vit deux _mephitis_ sur sa route; et comme c’était la première fois
qu’il faisait une pareille rencontre, il crut avoir trouvé deux petits
ours. L’envie lui prit de s’en rendre maître et de les emporter dans son
grand chapeau; il descendit de cheval, s’approcha lentement et avec
prudence pour s’assurer de la proie qu’il guettait; il n’avait plus
qu’un pas à faire, il étendait déjà le bras et le chapeau; tout à coup
la décharge du fluide eut lieu, il en fut inondé. Bien qu’il fût encore
à cent verges de nous, déjà nous sentions cette insupportable odeur;
pendant plusieurs jours il n’y eut presque pas moyen de l’approcher;
toute la maison était infectée; à la fin on se vit obligé de détruire
tous ses vêtements.