plus d’une fois l’homme ennemi essaya-t-il de semer la zizanie parmi le
bon grain, en insinuant aux principaux de la peuplade qu’il en serait de
moi comme de tant d’autres, qu’une fois parti je ne reparaîtrais plus.
Mais le grand chef osait toujours répondre: «Vous vous trompez, je
connais notre Père, sa langue n’est pas fourchue, il nous a dit _Je
reviendrai_; il reviendra, j’en suis sûr.» L’interprête ajouta que, dans
cette conviction, le vénérable vieillard, malgré son grand âge, avait
voulu se mettre à la tête du détachement de quarante hommes venu sur la
_Rivière-verte_; qu’ils étaient arrivés au rendez-vous le jour fixé,
c’est-à-dire le 1ᵉʳ juillet; qu’ils y étaient restés jusqu’au 16, et
qu’ils y seraient encore si la disette de vivre ne les avait obligés de
s’en éloigner; que d’ailleurs la peuplade entière était décidée à se
réunir dans un lieu stable pour y bâtir une réduction; que dans cette
vue on avait déjà fait choix de deux emplacements que l’on croyait
convenables; que l’on n’attendait plus que notre présence pour prendre
une dernière détermination, et que l’on comptait tellement sur notre
arrivée prochaine, qu’en partant de la _Rivière-verte_ le chef y avait
laissé trois de ses gens pour nous attendre, en leur recommandant de
tenir bon autant qu’ils pourraient.
Ici, que de choses à ajouter non moins édifiantes que curieuses! Mais
avant de m’engager dans ce sujet intéressant, je dois prendre congé de
mes compagnons de voyage qui nous quittèrent au _Fort-Hall_, et payer à
M. Ermatinger, commandant du fort, le tribu de reconnaissance que nous
lui devons. Quoique protestant de naissance, ce brave Anglais nous fit
l’accueil le plus amical. Plusieurs fois il voulut nous avoir à sa
table; non-seulement il nous remit au prix-coûtant, c’est-à-dire pour le
tiers de leur valeur dans le pays, toutes les choses dont nous avions
besoin, mais encore il y ajouta en pur don plusieurs objets qu’il
croyait pouvoir nous faire plaisir. Il fit plus, il promit de nous
recommander à la bienveillance du gouverneur de l’honorable Compagnie
anglaise de la baie d’Hudson, déjà prévenue en notre faveur, et ce qui
est encore plus digne d’éloges, de seconder notre ministère auprès de la
nombreuse nation des Serpents, avec laquelle il était en relation. Tant
de zèle et de générosité lui donnent droit à notre estime et à notre
reconnaissance. Puisse le Ciel lui rendre au centuple le bien qu’il nous
a fait!
C’est au Fort-Hall que nous nous séparâmes tout à fait de la colonie
américaine, qui jusqu’alors avait fait la même route que nous depuis la
rivière des _Kants_. Déjà, sur la _Rivière-Verte_, ceux qui n’étaient
venus dans ces parages que pour leur instruction ou pour leur agrément,
s’en étaient retournés avec quelques illusions de moins, au nombre de
six, parmi lesquels se trouvait le jeune Anglais qui, depuis
Saint-Louis, avait été notre commensal. En se séparant de nous, cet
estimable jeune homme nous assura que si jamais la Providence nous
réunissait encore, il nous reverrait avec le plus grand plaisir, et que
partout où il nous rencontrerait, il se ferait un bonheur de nous être
utile. Il était d’une bonne famille d’Angleterre, et comme la plupart
des Anglais, grand amateur des voyages; il avait déjà vu les quatre
parties du monde; mais il avait de si forts préjugés contre l’Eglise
romaine, que malgré ses bons désirs, il nous fut impossible de lui être
d’aucune utilité sous le rapport le plus essentiel. Nous le
recommandâmes à nos amis. J’ai retenu de lui cette belle réflexion: «Il
faut voyager dans le désert pour savoir combien la Providence est
attentive aux besoins de l’homme.» Quant à ceux qui étaient partis
uniquement dans le dessein d’aller chercher fortune en Californie,
poursuivant leur entreprise avec la constance qui est le propre des
Américains, il nous avaient quittés seulement quelques jours avant notre
arrivée au Fort-Hall, dans les environs des sources d’eau chaude qui se
jettent dans la _Rivière-à-l’Ours_.
Il ne restait plus avec nous que quelques-uns de leurs gens, venus au
fort pour se ravitailler. Parmi ceux-ci était le colonel B...,
conducteur de la colonie, et M. W..., soi-disant diacre
méthodiste-épiscopalain; tous deux étaient d’un caractère fort paisible.
Ils n’eurent pour nous que des égards; mais le premier, comme tant
d’autres, fort indifférent en matière de religion, avait pour maxime:
«que le meilleur était de n’en avoir aucune, ou bien de suivre celle du
pays où l’on se trouvait;» et pour preuve de son paradoxe, il me citait,
comme un texte de saint Paul, l’ancien proverbe: _Si fueris Romæ, Romano
vivito more_. Le diacre était de son avis sur ce dernier point; mais il
voulait une religion, et, bien entendu, la sienne était la meilleure; je
dis la sienne, car il en avait une à lui, n’étant ni méthodiste, ni
protestant, ni catholique, pas même chrétien, prétendant que les Juifs,
les Turcs, les idolâtres pouvaient être aussi agréables aux yeux de Dieu
que tout autre. Pour prouver sa thèse (qui le croirait?) il s’appuyait
sur l’autorité de saint Paul, et en particulier sur ce texte: _Unus
Dominus, una fides, unum baptisma_. C’est même avec ces paroles qu’il
nous salua la première fois qu’il nous vit; il les avait aussi prises
pour texte du long discours d’adieu qu’il fit dans l’une des succursales
de West-Port, avant son départ pour sa mission de l’Ouest. Par qui
était-il envoyé? Nous ne l’avons jamais su. Son zèle le portait souvent
à s’aboucher avec nous; mais il n’était pas difficile de lui démontrer,
qu’à l’exception d’une, ses idées n’étaient pas bien fixes; il en
convenait lui-même; mais après avoir volé de branche en branche, il en
revenait toujours à ce qui, dans son opinion, était la racine de toute
vraie science: _l’amour de Dieu est le premier des devoirs; et pour
faire aimer Dieu, il faut être tolérant_. C’était là son point d’appui
le plus ferme, le fond de tous ses discours et l’aiguillon de son zèle.
Le mot catholique, selon lui, signifiait _amour_ et _philanthropie_. Les
absurdités et les contradictions qui lui échappaient, excitaient souvent
l’hilarité dans tout le camp. Sa naïveté était encore plus grande que sa
tolérance; en voici une preuve: «Hier, me disait-il un jour, comme un
des gens de ma religion me rendait un livre que je lui avais prêté, en
lui faisant croire qu’il contenait l’exposition de la religion romaine:
Qu’en pensez-vous? lui demandai-je, et il me répondit que le livre était
rempli d’erreurs. Or, ajouta le ministre, c’étaient les principes
méthodistes que contenait le livre. Voyez donc, reprenait-il avec
emphase, ce que c’est pourtant que la prévention!»
Tous les jours, j’avais eu des conférences avec l’un ou l’autre de la
caravane, souvent avec plusieurs à la fois; et quoique l’Américain soit
lent à changer de religion, nous eûmes la consolation de voir s’éloigner
nos compagnons de voyage, déchargés d’un fardeau pesant de préjugés
contre la sainte Eglise. Ils partirent au contraire en donnant les plus
grandes marques de respect et de vénération pour le catholicisme, dont
plusieurs n’étaient pas éloignés; il ne manquait guère à ces derniers
qu’un peu plus de courage pour vaincre le respect humain et en faire une
profession publique. Ces controverses me préoccupaient tellement
l’esprit, que j’arrivai presque sans le savoir sur les bords de la
_Rivière-aux-Serpents_: Là nous attendaient un grand danger et une bonne
leçon; mais, avant de parler des aventures du voyage, hâtons-nous de
finir ce qui nous reste à raconter sur le pays parcouru.
Nous en étions restés sur les bords de l’_Eau-sucrée_. Cette rivière
n’est qu’une des fourches de la Plate, mais c’en est une des plus
belles; elle doit son nom à la pureté de ses flots comparée aux eaux
bourbeuses et malsaines des environs. Ce qui la distingue aussi des
autres rivières, ce sont les nombreuses sinuosités de son cours, preuve
du peu d’inclination de son lit. Mais bientôt, changeant d’allure, on la
voit ou plutôt on l’entend descendre avec rapidité à travers la longue
crevasse d’une chaîne de rochers. Ces rochers, en harmonie avec le
torrent, offrent les scènes les plus pittoresques. Les voyageurs ont
nommé cette gorge _Entrée-du-diable_; ils eussent mieux fait, selon moi,
de l’appeler _Chemin-du-ciel_; car si elle ressemble à l’enfer à cause
du désordre et de l’horreur qui y règnent, ce n’est toutefois qu’un
passage, et d’ailleurs elle représente bien mieux le chemin du ciel, par
le terme délicieux où elle aboutit. Qu’on s’imagine, en effet, deux pans
de rochers s’élevant à pic à une hauteur étonnante; au pied de ces
murailles informes, un lit tortueux, encombré de troncs, de débris et de
blocs de toute dimension; et au milieu de ce chaos d’obstacles, les
ondes mugissantes s’ouvrant une issue, tantôt en se précipitant avec
furie, tantôt en s’épanchant avec majesté, selon que dans leur cours
elles trouvent un passage ou plus resserré ou plus large. Au-dessus de
ces scènes tumultueuses et bruyantes, des masses sombres, ici éclairées
par un jet de lumière, là rembrunies par le feuillage de quelques cèdres
ou pins; enfin, dans l’enfoncement de cette suite de hautes galeries,
une perspective de lointain, si douce à l’œil, qu’il serait impossible
d’y reposer la vue sans avoir l’idée du bon: voilà ce que nous admirions
dans la matinée du 6 juillet, à neuf ou dix milles du roc
_Indépendance_. Je doute que la solitude de la Grande-Chartreuse, dont
on dit tant de merveilles, puisse, du moins au premier abord, offrir
plus d’attraits à celui que la grâce appelle à la vie contemplative.
Pour moi, qui n’y suis point appelé exclusivement, après une demi-heure
de ravissement bien naturel, je finis par comprendre le mot du
chartreux, _pulchrum transeuntibus_, et je me hâtai de passer outre.
De là nous nous dirigeâmes de plus en plus vers les hauteurs du
Far-West, jusqu’à ce qu’enfin nous atteignîmes les sommets, d’où l’on
découvre un autre monde. Le 7 juillet, nous étions en vue de l’immense
Orégon. On a fait de trop pompeuses descriptions du spectacle que nous
avions sous les yeux, pour que j’ose entreprendre d’y rien ajouter. Je
ne parlerai donc ni de la hauteur, ni du nombre, ni de la variété de ces
pics éternellement couverts de neiges, ni des belles sources qui en
descendent avec fracas, ni du changement subit de leur cours, ni de la
plus grande raréfaction de l’air, ni des effets qui en résultent pour
les objets susceptibles de contraction. Ce que je dirai à la gloire de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, c’est le besoin que j’éprouvai de graver
son saint nom sur un rocher qui dominait toutes ces grandeurs. Puisse ce
nom à jamais adorable être pour tous les voyageurs qui nous suivront un
monument de notre reconnaissance et un gage de salut!
Dès lors nous descendîmes vers la mer Pacifique, suivant d’abord, puis
traversant la _Petite_ et la _Grande-Sableuse_. Dans les environs de ce
dernier torrent, notre guide ayant pris une direction pour une autre, la
caravane erra trois jours à peu près à l’aventure; moi-même, un beau
soir, je m’égarai plus que personne. Isolé du reste de la troupe, je me
trouvai tout à fait perdu. Que faire? Je fis ce qu’eût fait à ma place
tout bon croyant: je priai, et puis je fouettai mon cheval. De cette
manière, j’avais parcouru plusieurs milles, quand l’idée me vint de
rebrousser chemin, et bien m’en prit, car la caravane était loin
derrière moi, déjà campée, mais toujours sans savoir où, et sur un sol
si aride, que nos pauvres bêtes dûrent terminer par le jeûne les
fatigues de la journée. Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas;
deux jours après nous étions dans l’abondance, dans une grande joie, en
grande compagnie, et sur les bords d’une rivière non moins connue des
chasseurs de l’Ouest que les rives de la Plate. Cette rivière, que vous
reconnaîtrez avant que je la nomme, se perd non loin de là dans des
fentes de rochers qui, dit-on, n’ont pas moins de deux cents milles
d’étendue, et où fourmillent des républiques entières de castors; mais
jamais trappier (c’est le nom propre qu’on donne aux chasseurs de
castors) n’y a mis le pied, tant l’entreprise paraît effrayante! Tous
les ans, à une certaine époque, affluent de toute part sur ses bords,
pour faire échange de leurs marchandises, les trappiers, les chasseurs
et les sauvages de toutes nations; il n’y a guère que huit ans, les
chars qui entreprirent les premiers de se frayer un chemin à travers les
Montagnes Rocheuses, y rencontrèrent les colonnes d’Hercule. Cette
rivière enfin, où nous trouvâmes le précurseur des Têtes-plates, dont
j’ai déjà parlé, c’est le _Rio-Colorado_ de l’Ouest, connu dans les
montagnes sous le nom de _Rivière-Verte_. Nous nous y reposâmes deux
jours, dans la compagnie du capitaine Frab et de plusieurs autres qui
revenaient de la Californie. Ce qu’ils dirent de ce lointain pays fit
tomber bien des illusions, et ceux de notre caravane qui voyageaient
pour leur agrément, prirent aussitôt le parti de retourner chacun chez
soi.
Le 26 juillet, nous songeâmes sérieusement à continuer notre route. Avec
un train comme le nôtre, ce n’était pas une petite affaire. Le souvenir
de l’expédition de Bonneville était encore récent; mais notre but nous
encourageait. Quoique nous n’eussions avec nous que les objets de
première nécessité, les charrettes seules pouvaient les transporter
convenablement. Nous mîmes notre confiance en Dieu; les charretiers
fouettèrent leurs mulets, les mulets firent leur devoir, et bientôt, la
rivière passée, la file de nos charrettes se déroula de son mieux,
serpentant, errant dans presque toutes les directions, au milieu d’un
labyrinthe de vallées et de montagnes, obligée de s’ouvrir un passage
tantôt au fond d’un ravin, tantôt sur le penchant d’une roche escarpée,
souvent à travers les buissons; et pour cela il fallut ici dételer les
mulets, là doubler les attelages; plus loin faire un appel à toutes les
épaules, pour soutenir le convoi sur le bord incliné d’un abîme ou
l’arrêter dans une descente trop rapide, pour éviter enfin ce qu’on
n’évita pas toujours; car de combien de culbutes n’avons-nous pas été
témoins! combien de fois surtout nos bons frères, devenus charretiers
par nécessité beaucoup plus que par vocation, ne s’étonnèrent-ils pas de
se voir, celui-ci sur la croupe, celui-là sur le cou, un autre entre les
quatre fers de ses mulets, sans trop savoir comment ils y étaient venus,
et toujours remerciant le Dieu des voyageurs d’en être quittes à si bon
marché! Pour les cavaliers, même protection. Dans le cours du voyage, le
P. Mengarini fit six chutes; le P. Point ne culbuta pas moins souvent;
une fois, au grand galop, je passai par-dessus la tête de mon cheval qui
était tombé; et, à nous tous, en ces diverses occurrences, pas la
moindre égratignure. Mais revenons aux charrettes.
C’est ainsi qu’elles furent conduites pendant dix jours jusqu’à la
_Rivière-à-l’Ours_, qui coule au milieu d’une large et belle vallée,
environnée de montagnes en apparence inaccessibles, et interceptée de
distance en distance par d’affreux rochers qui occasionnèrent de longs
détours à nos charrettes. Cette rivière décrit dans sa course la figure
d’un fer à cheval, et se jette dans le grand lac _Salé_, qui a environ
trois cents milles de circonférence et n’offre aucun débouché vers la
mer. Chemin faisant, nous rencontrâmes sur cette rivière plusieurs
familles de _Soshonies_ ou _Serpents_ et de _Soshocos_ ou _Déterreurs de
racines_. Ils sont issus de la même souche, parlent la même langue, et
se montrent amis des blancs. La seule différence que l’on puisse
remarquer entre eux, c’est que les derniers sont les plus pauvres. Nous
remarquâmes de temps en temps parmi eux ce véritable grotesque indien
qu’on chercherait en vain ailleurs. Imaginez-vous une bande de chevaux,
ou plutôt de misérables rosses, hors de proportions dans tous leurs
contours; tâchez de vous les peindre empaquetés et comme enchâssés dans
toutes sortes d’objets, de manière à leur donner une hauteur double, et
alors surmontés par des êtres à forme humaine, vieux et jeunes, hommes
et femmes, dans une variété de figures et de costumes telles que les
pinceaux d’un Cruykland ou d’un Breugel auraient peine à les rendre avec
fidélité. La charge de l’un de ces animaux, haut à peine de quatre
pieds, était quatre gros ballots de viandes sèches, deux de chaque côté
pour s’entre-balancer; au-dessus étaient attachés horizontalement
d’autres paquets formant une plate-forme sur le dos de la bête; et sur
le sommet de tout cet échafaudage, à une élévation quelque peu
périlleuse, un personnage très-vieux, assis sur une peau d’ours et à la
turque, fumant son calumet. A ses côtés, sur une pareille rossinante, on
voyait une vieille borgnesse, apparemment sa femme, accroupie dans la
même attitude au-dessus de ballots sur ballots contenant des racines
amères, du messawia (racine noire), du kamath, des racines à biscuits,
des cerises, des graines, des baies, le ménage enfin et toutes les
productions qu’accordent à ces sauvages pour leur provision d’hiver
leurs arides montagnes et leurs riantes vallées. Nous vîmes en
différentes circonstances des familles entières sur un même cheval,
nichées du cou jusqu’à la croupe, chacun selon son âge, les petits
enfants et les femmes par-devant, et les hommes à l’arrière. En deux
occasions diverses, je comptai cinq personnes ainsi montées dont deux,
certes, paraissaient aussi capables, chacune à elle seule, de porter la
pauvre bête, que le cheval était à même de supporter leur poids.
Plusieurs endroits sur la _Rivière-à-l’Ours_ renferment de grandes
curiosités en fait d’histoire naturelle. Une petite plaine de quelques
arpents carrés présente une surface unie de terre blanche (terre à
foulon) sans la moindre tache; elle ressemble à une pièce de marbre
blanc ou à un champ couvert d’une neige éblouissante. Dans les environs
se trouve un grand nombre de fontaines de grandeur et de température
différentes; il y en a qui ont un petit goût de soude; ces dernières
sont froides: les autres sont d’une chaleur douce, semblable à celle du
lait qu’on vient de traire.
Une de ces fontaines est surtout remarquable; elle forme un petit
monticule d’une substance mêlée de pierre et de souffre, et de la forme
d’un chaudron renversé, ne laissant au sommet qu’une petite ouverture où
l’on peut à peine passer la main; de ce trou s’échappe alternativement
tantôt un jet d’eau, tantôt une vapeur. Ces eaux doivent être fort
saines; peut-être ne seraient-elles pas inférieures aux célèbres eaux de
Spa et de Chaudfontaines en Belgique. Tout ce que je sais, c’est
qu’elles se trouvent entre les montagnes d’où nos charrettes ont eu tant
de peine à se tirer; aussi n’inviterai-je à en venir faire l’essai ni
les santés délabrées, ni même celles qui ne le sont pas. Le terrain,
durant un certain espace, y résonne sous les pieds et effraie le
voyageur solitaire qui le traverse.
C’est à cet endroit remarquable que nous quittâmes la
_Rivière-à-l’Ours_. Le 14 août, nos charrettes, après avoir roulé dix
heures sans s’arrêter, arrivèrent au bout d’un défilé qui parut le bout
du monde; à droite et à gauche, des montagnes effrayantes; derrière
nous, un chemin par où l’on n’était pas tenté de retourner; en face, un
passage où se précipitait un torrent, mais si étroit qu’à peine le
torrent seul paraissait y pouvoir passer. Les bêtes de somme étaient
rendues. Pour la première fois il y eut des murmures contre le capitaine
de la caravane; mais lui, imperturbable, et, selon sa coutume, ne
reculant jamais devant une difficulté, s’avance pour reconnaître le
terrain: bientôt il fait signe d’approcher. Une heure après, on était
hors d’embarras, puisqu’on avait traversé la plus haute chaîne des
Montagnes Rocheuses et qu’on se trouvait presque en vue du Fort-Hall.
La veille du départ des charrettes des fontaines à soude, je m’étais
acheminé vers le fort, pour y prendre quelques arrangements nécessaires,
accompagné seulement du jeune François Xavier. Nous fûmes bientôt
engagés dans un labyrinthe de montagnes. Vers minuit, nous atteignîmes
le sommet de la plus haute chaîne: mon pauvre guide, ne voyant à un
faible clair de lune que des précipices affreux devant nous, se trouvait
tellement embarrassé qu’il tournait sur lui-même comme une girouette et
s’avouait perdu. Ce n’était ni l’endroit ni le moment d’errer à
l’aventure; je pris donc le seul parti qui nous restait, celui de
desseller mon cheval et d’attendre le soleil pour nous tirer d’embarras.
M’étant d’abord recommandé à Dieu, puis enveloppé dans ma couverture, la
selle me servait d’oreiller, je m’étendis sur le roc, et ne tardai pas à
y faire un bon somme. Le lendemain, de grand matin, nous descendîmes
entre deux rochers énormes par une petite crevasse que l’obscurité de la
nuit avait dérobée à notre vue, et nous arrivâmes bientôt dans la plaine
qu’arrose le _Pont-Neuf_, tributaire de la _Rivière-aux-Serpents_. La
région que nous parcourûmes ce jour-là, au grand trot et au galop,
présenta partout, dans un espace de cinquante milles de chemin, des
restes évidents de convulsions volcaniques; nous y remarquâmes, dans
toutes les directions, des monceaux de débris de lave. Dans toute sa
longueur, la rivière offre une succession d’étangs à castors, l’un se
vidant dans l’autre par une étroite ouverture creusée dans chaque digue
et formant une cascade de trois à six pieds d’élévation. Toutes ces
digues, ouvrage des eaux (selon les trappiers, l’ouvrage des castors),
sont formées de la même matière, et offrent les mêmes accidents que les
stalactites qu’on trouve dans quelques cavernes.
Nous arrivâmes le soir à un demi-mille du fort; mais n’y voyant plus et
ne sachant où nous étions, nous campâmes cette nuit dans les
broussailles, sur les bords d’un petit ruisseau et au milieu d’une nuée
de maringoins[4].
QUATRIÈME LETTRE
Camp du Grand-Visage, 1ᵉʳ septembre 1841.
Ce n’est donc qu’environ quatre mois après notre départ de West-Port,
que nous atteignîmes le gros de la peuplade vers laquelle nous étions
spécialement envoyés. Là se trouvaient les principaux chefs. Quatre
d’entre eux étaient venus au-devant de nous à une journée de chemin;
ils nous rencontrèrent sur l’une des sources du Missouri, dite _la
Tête-au-Castor_, où nous étions campés avec quelques Ranax, dont je
parlerai plus tard. Le 30 août, sous la conduite de ces nouveaux guides,
après avoir passé la petite rivière, nous nous avançâmes dans une grande
plaine, à l’horizon de laquelle, vers l’ouest, se trouvait le camp des
_Têtes-plates_. Nous ne l’aperçûmes distinctement que sur le soir; mais
longtemps avant de le découvrir, nous avions rencontré de distance en
distance de nombreux courriers qui nous annonçaient que nous n’en étions
plus éloignés. A leur empressement, il était facile de discerner le
contentement et la joie qui les animaient. Déjà le guerrier tête-plate,
surnommé _le Brave des braves_, m’avait envoyé jusqu’au Fort-Hall son
plus beau cheval, avec recommandation qu’il ne fût monté par personne
avant de m’être présenté. Bientôt cet Indien apparut lui-même, accourant
à toute bride; il se distinguait des autres par l’habileté avec laquelle
il faisait caracoler son coursier lorsqu’il approcha de nous, et par le
grand cordon rouge qu’il portait comme insigne de sa bravoure. C’est,
comme guerrier, le plus sauvage que je connaisse.