arrive de loin en loin que les nuages, en pressant leur course, ouvrent
des courants d’une violence si grande, qu’ils glacent l’air subitement
et produisent des grêles capables de tout détruire. J’ai vu de ces
grêlons de la grosseur d’un œuf de dinde. Malheur alors à celui qui se
trouve en rase campagne! Un _Sheyenne_ renversé par ses grêlons demeura
une heure entière sans mouvement. Un jour que ce fléau exerçait sa
fureur à quelques pas de nous, un spectacle vraiment sublime s’offrit à
nos yeux: nous vîmes tout à coup dans les airs, à peu de distance de
nous, comme un vaste abîme se creuser en spirale, et dans son sein les
nuages se poursuivre avec tant de rapidité, qu’ils attiraient à eux tous
les objets d’alentour; d’autres nuages, trop éloignés ou trop grands
pour subir cette influence, tournoyaient en sens inverse; un bruit
épouvantable de tempête se faisait entendre; on eût dit que tous les
vents étaient déchaînés à la fois de tous les points de l’horizon; et,
ce qui est bien certain, s’ils se fussent rapprochés tant soit peu plus
près de nous, la caravane entière, hommes, chevaux, bœufs, mulets,
chariots et charrettes, eût fait une ascension dans les nuages; mais,
comme aux flots de la mer, le Tout-Puissant leur avait dit: _Vous n’irez
que jusque-là_. De dessus nos têtes, le tourbillon recula
majestueusement vers le nord et s’arrêta sur le lit de la _Plate_. Alors
nouveau spectacle: les eaux, attirées par son souffle puissant, se
mirent à tourner avec un bruit affreux; toute la rivière bouillonnait,
et en moins de temps qu’il n’en faut à une pluie d’orage pour tomber des
nues, elle s’éleva vers le tourbillon sous la forme d’une immense corne
d’abondance, dont les mouvements onduleux ressemblaient à l’action d’un
serpent qui essaierait de se dresser vers le ciel. Sa hauteur n’était
pas moindre d’un mille. La force des vents qui descendaient
perpendiculairement était telle, que dans un clin d’œil les arbres
étaient écrasés et tordus jusqu’à terre; les branches, arrachées des
troncs, couvraient au loin l’espace de leurs débris. Mais ce qui est
violent ne dure pas; au bout de quelques minutes, l’effrayante spirale
cessa; le tourbillon ne pouvant plus en soutenir le poids, on la vit se
fondre aussi rapidement qu’elle s’était formée. Bientôt le soleil
reparut, le calme se rétablit, et nous continuâmes en paix notre route.
A mesure que nous remontions vers les sources de cette merveilleuse
rivière, les teintes de la végétation devenaient plus sombres, la forme
des collines plus sévère, le front des montagnes plus sourcilleux; tout
paraissait offrir l’image, non de la caducité, mais de la vieillesse, ou
plutôt de l’antiquité la plus vénérable. Jugez de notre joie, quand il
nous fut permis de chanter notre cantique sur les Montagnes
Rocheuses[2]:
Non, ce n’est plus une ombre vaine,
Dans l’azur d’un brillant lointain
Mes yeux out vu, j’en suis certain,
Des Monts Rocheux la haute chaîne.
J’ai vu la neige éblouissante
Blanchir leur front majestueux,
Et d’un beau jour les premiers feux
En dorer la masse imposante.
Comment de leurs cimes glacées
Descendent les fécondes eaux?
Et d’un miel pur les doux ruisseaux
Serpentent-ils dans leurs vallées?
C’est que sur la plus haute cime
Flotte l’étendard des élus,
Et que là le Roi des vertus
Place son pavillon sublime.
Salut roche majestueuse,
Futur asile du bonheur;
De ses trésors le divin Cœur
T’ouvre aujourd’hui la source heureuse.
Non, non, désormais plus d’alarmes;
De la paix j’entends les concerts,
Et les sauvages des déserts
En l’écoutant versent des larmes.
Bientôt de leur vive allégresse
L’écho redira les accents;
Et la bouche de leurs enfants
du Ciel publiera la tendresse.
Grand Dieu, qu’ils sont donc admirables
Les chemins par où ton amour
Appelle au céleste séjour
Des cœurs naguère si coupables!
Ayant parlé de la _Plate_, il faut bien que je dise un mot de
l’_Eau-bourbeuse_ ou du _Missouri_ qui se grossit de ses eaux; toutefois
je ne toucherai que quelques points géographiques qui le regardent. Le
Missouri est le fleuve que je connais le mieux. Dans les quatre années
qui viennent de s’écouler, je l’ai monté et descendu de toutes les
manières, par eau, par terre, en berge, en canot de bois et de peau, en
bateau à vapeur. J’ai parcouru les plaines de ses deux plus grands
tributaires, à travers un espace de plus de huit cents milles. J’ai
traversé presque toutes les fourches qui lui paient le tribut de leurs
eaux, depuis la source de la _Roche jaune_, jusqu’à l’endroit où le
_Missouri_, s’associant au _Mississipi_, va communiquer sa fougue au
plus paisible des fleuves. J’ai bu des eaux limpides de ses sources; et
à une distance de trois milles, j’ai goûté les eaux bourbeuses de son
embouchure. Sa prodigieuse étendue, son volume d’eau, sa bourbe
remarquable, son caractère variable, impétueux, sauvage et destructeur,
arrachant souvent avec furie des arpents entiers de l’un de ses bords et
déposant sa vase sur l’autre, engloutissant les belles forêts qui
l’ombragent pour parsemer son sein d’écueils dangereux, changent à
chaque instant la physionomie et le site de ses charmantes îles. Ce
fleuve _Furieux_ (c’est le nom que les _Dacotahs_ lui donnent) semble,
surtout dans un espace de six à sept milles (la basse plaine), se jouer
de tous les obstacles qu’il rencontre; car là où il veut passer, il
passe, rien n’a jamais pu l’arrêter. Les régions singulières qu’il
traverse lui donnent un air de grandeur qui n’appartient qu’au sublime.
Chaque fois qu’on le traverse, une espèce d’enthousiasme s’empare de
l’imagination; on se transporte d’avance dans ces contrées lointaines,
dans cet océan de prairies qu’il arrose, jusqu’aux pieds des colosses
américains qui lui donnent naissance.
C’est donc du sein fécond des Montagnes Rocheuses que le _Missouri_
sort, avec tant d’autres grands fleuves, l’_Arkansas_, la
_Rivière-Rouge_, le _Mississipi_, qui tous s’entremêlent ensuite dans un
seul réservoir, après avoir orné leurs deux bords, dans leurs immenses
étendues, des riches débris arrachés aux montagnes.
Le _Missouri_ proprement dit est formé par trois fourches considérables,
qui s’unissent à l’entrée d’une gorge de l’une des principales chaînes
des Montagnes Rocheuses. La fourche du nord s’appelle _Gefferson_; celle
du milieu, le _Madison_, et celle du sud, le _Gallatin_. Chacune se
divise en petites branches qui descendent des montagnes dans tous les
sens, et entrelacent leurs eaux avec les fourches supérieures de la
_Columbie_ et du _Rio-Colorado_[3], qui coulent à l’ouest des montagnes.
J’ai bu des fontaines des unes et des autres, à la distance de moins de
cinquante verges, le même champ de neige fournissant des eaux au grand
Océan et à la mer Pacifique. Après la jonction des trois fourches, le
_Missouri_ ne présente à une distance considérable qu’un torrent
fougueux et écumant. Il s’étend ensuite dans un lit plus spacieux et par
conséquent plus tranquille; on y rencontre de petites îles et des
rochers noirâtres et escarpés qui s’élèvent jusqu’à la hauteur de mille
pieds au-dessus de son courant. Les montagnes dont il lave les bases
sont couvertes de térébenthines, telles que le pin, le sapin et le
cèdre, et de toutes sortes de tamarins; on y voit beaucoup de
grosses-cornes à une hauteur en apparence inaccessible. Bientôt ces
montagnes prennent un aspect solitaire et offrent aux regards les masses
les plus imposantes. Dans un parcours de dix-sept milles, la rivière est
dans une rage éternelle, roulant et lançant ses ondes écumantes de
cataracte avec des mugissements épouvantables dont tous les échos
d’alentour retentissent. La première chute est de quatre-vingt-dix-huit
pieds, la seconde de dix-neuf, la troisième de quarante-sept, et la
quatrième de vingt-six. Le _Missouri_ conserve la fougue et la rapidité
de son cours assez loin au delà. Immédiatement après sa dernière chute,
il reçoit la belle _Rivière-à-Marie_, qui vient paisiblement du nord.
Plus bas, du côté opposé, entre le _Déarn-Born_ et la _Fantaisie_,
chacune par une embouchure de cent cinquante verges, les _Manolles_, la
_Grosse-Corne_, la _Coquille_, toutes de cent verges; la _Grande-Sèche_
de quatre cents verges, la _Sèche_ de cent, et le _Porc-épic_ de cent
douze. Après ces rivières, on voit paraître la _Roche-jaune_, le second
en grandeur de tous les tributaires du _Missouri_. Elle lui ressemble
sous bien des rapports et prend sa source dans les mêmes montagnes; son
lit est large, son courant rapide; aux deux cents derniers milles de son
cours, ses deux bords sont bien boisés, et ses bas-fonds larges et
fertiles. L’ours gris et l’ours noir, la biche, la grosse-corne, le
chevreuil commun et le chevreuil à queue noire, la gazelle et le buffle,
sont les animaux les plus communs de ces parages. Les mines de charbon
et de fer y paraissent très-abondantes; lorsqu’on les exploitera, elles
fourniront de l’emploi à une infinité de machines à vapeur. La
_Roche-jaune_ se décharge dans le _Missouri_ par le sud, après un cours
de seize cents milles; à son embouchure, qui est de huit cent cinquante
verges, elle paraît plus large que le fleuve qui la reçoit.
Le _Missouri_, après sa jonction avec la _Roche-jaune_, commence à
s’étendre dans des plaines et des bas-fonds, malheureusement dénués de
bois, ce qui retardera encore longtemps la culture de ces riches terres.
Il reçoit successivement par le nord la _Rivière-de-la-terre-blanche_,
et par le sud la _Rivière-à-l’oie_, le _Petit-Missouri_, peu profond et
très-rapide; la _Rivière-aux-couteaux_, près des villages des Mandans;
la _Rivière-aux-boulets_, le _Winnipentin_, la _Sewarzerna_, la
_Sheyenne_, navigable jusqu’à environ trois cents milles de son
embouchure, qui est de quatre cents verges; son courant est
très-rapide, et son eau très-bourbeuse; ensuite la _Rivière-à-Tyber_ et
la _Rivière-blanche_. Cette dernière tire son nom de la blancheur de ses
eaux qui sont très-malsaines et resserrent le corps lorsqu’on en boit;
les terres hautes qui l’avoisinent sont stériles et abondent en
pétrification du règne animal et végétal; ses coteaux sont d’un aspect
fantastique et singulier; son flux est rapide; depuis son embouchure,
qui est de trois cents verges, on peut la remonter en bateau à la
distance de trois cents milles. Le _Poncas_ et l’_Eau-qui-court_
entrent du même côté; du côté opposé on rencontre la petite
_Rivière-à-médecine_, la _Rivière-à-Jacques_, qui est de temps
immémorial un rendez-vous de chasseurs à castors; la _Pierre-blanche_,
le _Vermillon_, la _Sciouse_ qui possède une belle carrière rouge à
calumets, la _Petite-Sciouse_, la _Rivière-à-Floy_, le _Royer_, le
_Maringouin_, le _Nishuebatlana_, la _Rivière-aux-tonneaux_, le
_Torquios_, le _Nodowa_.
Alors vient la _Plate_, la principale fourche du _Missouri_; elle prend
sa source dans les mêmes chaînes des Montagnes Rocheuses, parcourt une
étendue d’environ deux mille milles, et présente à son embouchure
environ un mille de largeur, mais si peu de profondeur, qu’elle n’est
pas navigable. Les deux _Newahas_ entrent par le sud, la _Petite-Plate_
par le nord; le _Kanzas_, par le sud, a un cours d’environ mille milles,
navigable à une grande distance; l’_Eau-bleue_ et trois autres petites
rivières viennent du même côté. Du côté opposé viennent la
_Rivière-grande_, large, profonde et navigable; les deux _Charetons_, la
_Bonne-femme_ et le _Manitou_. Au sud sont la _Mine_, la _Salée_ et
l’_Osage_, belle rivière et de grande importance, navigable jusqu’à six
cents milles; vers sa source, ses eaux s’entrelacent avec celles de
l’_Arkansas_. Trois autres, peu considérables, entrent du côté opposé,
la _Bourbeuse_, la _Houtre_ et le _Cèdre_. La _Gasconnade_ est navigable
à soixante-six milles; elle est importante, à cause de ses belles
forêts de pins, qui pourvoient aux besoins de Saint-Louis et du pays
adjacent. Avant d’arriver à cette ville, où le _Missouri_ se décharge
dans le _Mississipi_, on rencontre encore plusieurs autres rivières,
telles que le _Buffalo_, le _Saint-Jean_, la _Rivière-au-bois_, le
_Bon-Homme_, au sud, et la _Charrette_, la _Femme_, etc., au nord.
Je passe sous silence une infinité de petites rivières qui se déchargent
immédiatement dans le _Missouri_: celles que je nomme suffiront pour
donner une idée de l’immense volume d’eau que cette rivière charrie.
Depuis ses sources jusqu’à l’embouchure de la _Roche-jaune_, elle a une
étendue de huit cent quatre-vingts milles; depuis l’embouchure de la
_Roche-jaune_ jusqu’à sa jonction au _Mississipi_, deux mille deux cents
milles.
Concluons de là quelle masse imposante d’eau doit offrir le _Mississipi_
après sa jonction au _Missouri_. La plus grande fourche du haut
_Mississipi_ est la _Rivière-Saint-Pierre_, qui prend sa source dans les
plaines du nord-ouest, et entre dans le grand fleuve en bas des chutes
Saint-Antoine. Le _Kaskaskias_ et la _Rivière-des-Illinois_ le joignent
ensuite après un cours de plusieurs centaines de milles. Vient alors le
_Missouri_; puis l’_Ohio_, grand fleuve formé par la jonction de
l’_Alleghany_ et du _Monongahela_; la _Rivière-blanche_, qui parcourt
une distance d’au delà de mille milles; plus bas l’_Arkansas_, qui
descend des confins du Mexique. Le dernier grand tributaire du
_Mississipi_ est la _Rivière-rouge_, qui prend sa source dans le Mexique
et parcourt une distance d’au delà de deux mille milles.
Le _Père-des-eaux_, après avoir ainsi rassemblé toutes les eaux d’une
région d’un million trois cent mille milles carrés, a un lit de
plusieurs milles de largeur et de plusieurs brasses de profondeur. Dans
ses marées annuelles, en bas de l’_Ohio_, il se déborde et s’étend
quelquefois de trente à quarante milles dans l’intérieur, couvrant, pour
une partie de l’année, les prairies, les bas-fonds et les marais. Après
la jonction de la _Rivière-rouge_, ce grand fleuve ne peut plus se
contenir dans un seul lit; il se divise, et, comme le Nil, va se jeter
dans l’Océan par différentes embouchures à une grande distance les unes
des autres.
Un auteur récent, parlant des avantages que le _Mississipi_ présente au
commerce, fait la remarque suivante. Quatre berges peuvent partir des
points les plus opposés de l’Amérique septentrionale: une du lac
_Chataque_, dans l’Etat de New-York; une autre de l’intérieur de la
Virginie; une troisième des lacs au Riz, où le _Mississipi_ prend sa
source principale, au 47ᵉ degré nord, et une quatrième des sources du
_Missouri_ aux Montagnes Rocheuses; et toutes se réuniront à
l’embouchure de l’_Ohio_ et descendront en compagnie jusqu’à l’Océan.
J’avais laissé la narration de mon voyage à l’endroit où, quittant la
fourche nord de la _Plate_, nous traversâmes pendant deux jours des
côtes arides pour arriver aux bords de l’_Eau-sucrée_. Mais il est temps
de prendre un peu de repos. Aussi bien faut-il que je sois tout oreille
pour entendre les bonnes nouvelles qu’on nous rapporte.
Fourches principales des grands tributaires du Missouri que j’ai vues et
traversées dans mes différents voyages.
{ Tête au castor.
Fourches du Jefferson. { Fourche du grand trou.
{ L’eau qui pue.
{ Rivière à la foudre
{ -- à la langue.
{ -- bouton de rose.
Fourches de la Roche-jaune. { -- grosse-corne.
{ -- à Clark.
{ La Rocheuse.
{ Rivière à travers.
{ -- à la loutre.
{ -- des 25 verges.
{ -- gallatine.
{ -- au vent.
{ Grand os.
{ Jungar.
Fourches de l’Osage. { Palate.
{ Grande fourche.
{ Rivière aux soldats.
{ Waggère-roussé.
{ Vermillon.
Fourches du Kansas. { Vermillon noir.
{ Rivière malade.
{ -- aux couteaux.
{ -- de l’eau bleue.
{ La Corne.
{ Rivière au loup.
{ Gros-bois.
{ Fourche du sud.
Fourches de la Plate. { Fourche du nord.
{ Perche de loge.
{ Rivière aux chevaux.
{ Fourche la ramée.
{ Eau-sucrée.
{Grande sableuse.
{ Fer à cheval.
{ Saint-Pierre.
Branche de la fourche du nord qui se {Rivière-rouge.
jette dans la Plate. { Cotonnier.
{ Kennion.
{ Rivière aux chevreuils.
{ Le Torrent.
TROISIÈME LETTRE
Fort-Hall, 16 août 1841.
C’est hier soir, fête de l’Assomption, que nous avons rencontré l’avant
garde des _Têtes-plates_; sous quels meilleurs auspices pouvait se faire
cette rencontre? Aussi, que de joie de part et d’autre! La joie du
sauvage n’est pas démonstrative; celle de nos chers néophytes était
tranquille; mais à la sérénité de leurs regards, à la manière
affectueuse dont ils nous serraient la main, il était facile de sentir
qu’elle était profonde et réfléchie, comme celle qui a sa source dans la
vertu. Que n’avaient-ils pas fait pour obtenir des _Robes-noires_?
Depuis vingt ans, ils n’avaient cessé de faire des instances auprès du
Père des miséricordes; pendant tout ce temps, d’après le conseil de
quelques pauvres Iroquois qui s’étaient fixés parmi eux, ils s’étaient
rapprochés, autant que possible, de nos croyances, de nos mœurs et même
de nos pratiques religieuses. Le dimanche, par exemple, dans quelle
paroisse catholique fut-il jamais plus religieusement observé? Mais je
reviendrai plus tard sur ces points. Dans l’espace des dix dernières
années, quatre députations, parties des bords de la _Racine-amère_, où
ils se réunissent le plus ordinairement, avaient eu le courage d’aller
jusqu’à Saint-Louis, c’est-à-dire de traverser plus de trois mille
milles de vallées et de montagnes, presque toutes infestées de
_Pieds-noirs_ et d’autres ennemis. Les cinq Indiens qui composaient la
troisième députation, partie en 1837, avaient été impitoyablement
massacrés par les _Scioux_. En 1839, ils envoyèrent de nouveaux députés
iroquois, nommés Pierre et le petit Ignace (pour le distinguer d’un
autre appelé le grand Ignace), et les chargèrent de faire encore les
plus vives instances pour obtenir enfin ce dont ils avaient un si grand
besoin, _une Robe-noire pour les conduire au ciel_. Cette fois, leurs
vœux furent exaucés et au delà de leurs espérances: un missionnaire fut
chargé de les visiter, et on leur en promit plusieurs s’ils étaient
nécessaires pour leur plus grand bien. Pendant que Pierre se hâtait de
retourner vers la peuplade pour lui faire part du plein succès de sa
mission, Ignace restait à West-Port pour servir de guide au
missionnaire. J’eus le bonheur d’être choisi pour cette œuvre sainte; je
les visitai, je pris connaissance de leurs besoins, de leurs
dispositions, du besoin des peuplades voisines. Maintenant, après une
absence qui avait duré près d’un an, je revenais au milieu d’eux, non
plus seul comme l’année précédente, mais avec deux Pères, trois Frères,
trois ouvriers et tout ce qu’il fallait pour faire plus que réaliser
leurs espérances. De leur côté, ils avaient fait plus de trois cents
milles pour venir au devant de nous. Nous étions enfin pleins de santé
et d’espérance les uns en présence des autres. Quelle joie ne devaient
pas éprouver ces bons sauvages! Ne sachant comment exprimer leur
bonheur, ils restaient muets devant nous, et assurément leur silence ne
venait ni d’un défaut d’intelligence ni d’un manque de sentiments. Les
_Têtes-plates_ sont très-sensibles, la plupart ont de l’esprit, et la
députation était composée d’hommes d’élite; on en jugera par ce rapide
dénombrement.
Le chef de la petite ambassade s’appelait _Wittispô_; il se peignit
lui-même dans l’allocution suivante, qu’il adressa à ses compagnons
quelques jours après, à la vue du plan de la première réduction: «Mes
enfants, leur dit-il, je ne suis qu’un ignorant et un méchant; cependant
je remercie le Grand-Esprit de ce qu’il a fait pour nous.» Et, entrant
ici dans un détail admirable, il termina par ces paroles: «Oui, mes
chers amis, mon cœur est content, et malgré ma méchanceté, je ne
désespère pas de la bonté de Dieu. Je ne veux plus vivre que pour prier;
jamais je n’abandonnerai la prière, je prierai jusqu’à la mort, et quand
viendra ma dernière heure, je me remettrai entre les bras du Maître de
la vie. S’il veut me perdre, je me soumettrai à ses ordres, car je l’ai
mérité; s’il veut me sauver, je le bénirai toujours. Encore une fois,
mon cœur est content. Que ferons-nous donc pour prouver à nos Pères que
nous les aimons?...» Ici venaient les résolutions pratiques; mais je
dois me borner.
_Simon_, le plus âgé de la nation tête-plate, Simon, si accablé sous le
poids de la vieillesse, que même assis il avait besoin de son bâton pour
se soutenir, était un des adultes que j’avais baptisés l’année dernière.
A peine eut-il appris que nous étions en route, que, montant à cheval et
se confondant avec les jeunes guerriers qui se disposaient à venir à
notre rencontre, «Mes enfants, leur dit-il, je suis des vôtres; si je
meurs en route, nos Pères du moins sauront pourquoi je suis mort.» Dans
le cours du voyage, il répétait souvent: «Courage, mes enfants,
souvenez-vous que nous allons au-devant de nos Pères.» Et, le fouet
animant les coursiers, on faisait à sa suite jusqu’à cinquante milles
par jour.
_Francis_, enfant de six à sept ans, petit-fils de Simon, orphelin dès
le berceau, avait servi l’année dernière à l’autel; il voulut absolument
accompagner son grand-père; son cœur lui disait qu’il allait retrouver
auprès des _Robes-noires_ le bonheur qu’il avait à peine eu le temps de
goûter dans les bras de ses parents.
_Ignace_, qui avait conseillé la quatrième députation, qui en avait fait
partie, qui avait réussi dans sa mission, qui avait introduit le premier
la _Robe-noire_ dans la peuplade, qui venait tout récemment encore de
s’exposer à de nouveaux dangers pour faciliter notre retour, Ignace
avait couru sans boire ni manger pendant quatre jours, afin de nous
revoir plutôt.
_Pilchimoë_, compagnon d’Ignace et frère de l’un des martyrs de la
troisième députation, était un jeune guerrier déjà réputé brave parmi
les braves; l’année dernière, par sa présence d’esprit et son courage,
il avait sauvé soixante-dix de ses frères d’armes de la fureur de près
de quinze cents Pieds-noirs qui les enveloppaient.
_François-Xavier_ était fils du grand Ignace, qui fut le chef de la
seconde et de la troisième députation, et qui périt, avec cette
dernière, victime de son dévouement pour la religion et pour ses frères.
A l’âge de dix ans, ce jeune homme était venu à Saint-Louis, dans la
compagnie de son courageux père, uniquement pour avoir le bonheur d’y
recevoir le baptême. S’étant ensuite attaché sans réserve au service de
la mission, il apportait chaque jour à notre table tous les fruits de sa
pêche.
_Gabriël_, métis de naissance, mais enfant adoptif de la nation et
interprète des missionnaires, fut le premier qui nous rejoignit sur les
bords de la _Rivière-verte_; il mérita ainsi le titre de précurseur des
Têtes-plates. Gabriël fut assez brave et assez zélé pour entreprendre
trois fois à cause de nous de franchir un espace de quatre cents milles
qui nous séparaient du grand camp.
Tels étaient les néophytes venus à noire rencontre, et qu’avaient-ils à
nous apprendre? Laissons-les parler eux-mêmes. Ils nous dirent qu’ils
n’avaient cessé de prier tous les jours pour m’obtenir du Ciel un
heureux voyage et un prompt retour; que leurs frères étaient toujours
dans les mêmes dispositions; que la plupart, même les vieillards et les
petits enfants, savaient par cœur les prières que je leur avais
enseignées l’année précédente; que deux fois les jours ordinaires et
trois fois le dimanche, la peuplade réunie faisait les prières en
commun; que la caisse d’ornements d’église laissée à leur garde était
portée comme une arche de salut partout où l’on transportait le camp;
que cinq ou six enfants, du nombre de ceux que j’avais baptisés, étaient
allés au ciel pendant mon absence; que le lendemain de mon départ, un
jeune guerrier que j’avais baptisé la veille, était mort des suites
d’une blessure mortelle reçue des Pieds-noirs plus de trois mois
auparavant; qu’un autre, qui m’avait accompagné jusqu’au fort des
Corbeaux et qui n’était encore que catéchumène, était mort de maladie en
revenant à la peuplade, mais dans de si bonnes dispositions, que sa mère
était toute consolée de sa perte, dans la pensée qu’il était au ciel;
qu’une petite fille de douze ans, se voyant sur le point de mourir,
avait demandé le baptême avec instance, et que l’ayant reçu de Pierre
l’Iroquois avec le nom de Marie, elle avait dit par trois fois aux
témoins de son bonheur: _Priez pour moi, priez pour moi, priez pour
moi_; qu’alors elle se mit à prier elle-même, et qu’après avoir chanté
un cantique d’une voix plus forte que celle des assistants, elle s’écria
sur le point d’expirer: «Oh! que c’est beau! je vois Marie, ma Mère! mon
bonheur n’est pas sur cette terre, ce n’est qu’au ciel qu’il faut le
chercher! Ecoutez les Robes-noires, parce que ceux-là disent la vérité.»
Immédiatement après, elle rendit le dernier soupir.