Les Pawnées sont divisés en quatre tribus, répandues dans les fertiles

environs de la Plate et sur les fourches supérieures de la rivière des

Kants. Quoique six fois plus nombreux que les Kants, ils ont presque

toujours été battus par ceux-ci, parce qu’ils n’ont ni les armes, ni

l’adresse, ni la force, ni le courage de leurs rivaux. Cependant, comme

le parti en question paraissait avoir bien pris ses mesures, et que chez

eux la passion de la vengeance était exaspérée au dernier point, par le

souvenir encore récent du massacre de leurs mères, de leurs femmes et de

leurs enfants, nous ne pouvions nous empêcher de craindre beaucoup pour

les Kants; déjà même nous nous peignions les Pawnées se baignant dans le

sang de leurs ennemis, lorsque deux jours après leur passage nous les

vîmes revenir sur leurs pas. Les deux premiers qui s’approchèrent de

nous se faisaient remarquer, l’un par une chevelure humaine pendu au

mors de son cheval, l’autre par un drapeau américain drapé autour de son

corps en guise de manteau: symbole de victoire qui nous firent mal

augurer du sort de nos hôtes. Mais le chef de notre caravane les ayant

interrogés par signes sur le résultat de leur expédition, nous apprîmes

d’eux-mêmes qu’ils n’avaient pas même vu l’ennemi, et qu’ils avaient

grande faim. On leur donna, ainsi qu’à une quinzaine d’autres qui les

suivaient de près, non-seulement de quoi manger, mais encore de quoi

fumer. Ils mangèrent beaucoup, mais ne fumèrent pas, et contre la

coutume des sauvages, qui, après un repas en attendent presque toujours

un autre, ils partirent d’un air qui annonçait qu’ils n’étaient pas

contents. La brusquerie de ce départ, le calumet mis de côté, ce retour

précipité de leur expédition, le voisinage rapproché de leurs peuplades,

leur amour bien connu pour un pillage facile, tout contribuait à nous

faire craindre de leur part quelques tentatives, sinon contre nos

personnes, du moins contre nos chevaux et bagages; mais, grâce à Dieu,

nos appréhensions furent vaines, ils partirent, et pas un ne reparut.

Quoique menteurs et voleurs, chose assez étonnante, les _Pawnées_ sont

presque vrais croyants au sujet de la vie à venir, et plus que

pharisiens dans l’observance de leurs pratiques superstitieuses. La

danse, la musique, aussi bien que le jeûne, la prière et le sacrifice,

font partie essentielle de leur culte. Le plus ordinaire est celui

qu’ils rendent à un oiseau empaillé, rempli d’herbes et de racines

auxquelles ils attribuent une vertu surnaturelle. Ils disent que ce

manitou a été envoyé à leurs ancêtres par l’étoile du matin, pour leur

servir de médiateur quand ils auraient quelque grâce à demander au Ciel.

Aussi, toutes les fois qu’il s’agit d’entreprendre quelque affaire

importante, ou d’éloigner quelque fléau de la peuplade, l’oiseau

médiateur est exposé à la vénération publique, et pour le rendre

propice, ainsi que le grand manitou dont il n’est que l’envoyé, on fume

le calumet, et la première fumée qui en sort est dirigée vers la partie

du ciel où brille leur astre protecteur.

A l’oblation du calumet, les _Pawnées_, dans les occasions solennelles,

joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu’ils disent avoir appris

de l’_oiseau_ et de l’_étoile_, l’holocauste le plus agréable au

Grand-Esprit est celui d’un ennemi immolé de la manière la plus cruelle

possible. On ne peut entendre sans horreur les circonstances qui

accompagnèrent l’immolation d’une jeune _Sciouse_, dans le cours de

l’année 1837. C’était au moment des semailles, et dans le but d’obtenir

une bonne récolte. Voici en abrégé ce que j’en ai appris.

Cette enfant, car elle n’avait que quinze ans, après avoir été nourrie

six mois dans l’idée qu’on lui préparait une fête pour le retour de la

belle saison, se réjouissait en voyant s’enfuir les derniers jours de

l’hiver. La veille du jour marqué pour la prétendue fête, on fit une

coupe de bois dans la forêt, et l’on fit comprendre à la jeune fille

qu’elle devait aider à abattre les arbres et à aiguiser les poteaux. Le

lendemain, elle fut revêtue de ses plus beaux ornements, et placée au

milieu des guerriers qui semblaient ne l’escorter que par honneur.

Lorsque le cortège se mit en marche, chacun de ces guerriers, outre ses

armes, qu’il tenait soigneusement cachées, portait deux pièces de bois

qu’il avait reçues des mains de la victime. Celle-ci était elle-même

chargée de trois poteaux; mais croyant marcher à un triomphe, et n’ayant

dans l’imagination que des idées riantes, elle s’avançait vers le lieu

de son sacrifice, dans la plus entière sécurité, pleine de ce mélange de

timidité et de joie si naturelle à une enfant prévenue de tant

d’hommages.

Pendant la marche, qui fut longue, le silence ne fut interrompu que par

des chants religieux et des invocations réitérées au Maître de la vie;

en sorte qu’à l’extérieur tout contribuait à entretenir l’illusion si

flatteuse dont on l’avait bercée jusqu’alors. Mais lorsqu’on fut parvenu

au terme, et qu’elle ne vit plus que des feux, des torches et des

instruments de supplice, alors ses yeux commençant à s’ouvrir sur le

véritable sort qui l’attendait, quelle ne fut pas sa surprise! et

lorsqu’il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur son sort,

qui pourrait dire les déchirements de son âme? Des torrents de larmes

coulèrent de ses yeux; son cœur se répandait en cris lamentables; ses

mains suppliantes s’élevaient vers le ciel; puis elle priait, conjurait

ses bourreaux d’avoir pitié de son innocence, de sa jeunesse, de ses

parents; mais en vain: ni ses larmes, ni ses cris, ni ses prières, ni

les promesses libérales d’un marchand qui se trouvait là, rien ne fut

capable d’adoucir ces barbares. Malgré la résistance de la jeune fille,

ils l’attachent impitoyablement aux branches de deux arbres et aux trois

poteaux dont ses épaules avaient été chargées comme d’un trophée; ils

lui brûlent ensuite les parties du corps les plus sensibles, avec des

torches ardentes faites de ce même bois que ses propres mains avaient

distribué aux guerriers de l’escorte. Après que son supplice eut duré

aussi longtemps que la soif de la vengeance et la rage du fanatisme

peuvent permettre à des cœurs féroces de jouir d’un si horrible

spectacle, le grand chef lui décocha au cœur une flèche qui fut à

l’instant suivie d’une grêle de traits, lesquels, après avoir été

violemment tournés et retournés dans ses blessures, en furent arrachés

de manière à ne faire de son corps qu’un amas de chairs meurtries d’où

le sang ruisselait de toutes parts. Quand il eut cessé de couler, le

grand sacrificateur, pour couronner dignement tant d’atrocités,

s’approcha de la victime expirante, en arracha le cœur encore palpitant,

et vomissant mille imprécations contre la nation sciouse, le porta à sa

bouche et le dévora aux acclamations des guerriers, des femmes et des

enfants de la tribu. Après avoir laissé le corps en proie aux bêtes

féroces, et répandu le sang sur les semences pour les féconder, chacun

se retira dans sa loge, content de soi-même et plein de l’espérance

d’une bonne récolte.

De telles atrocités n’étaient propres qu’à attirer sur ces sauvages les

plus cruelles représailles. Aussi à peine la nouvelle s’en fut-elle

répandue, que les Scioux, brûlant de venger leur nation, jurèrent tous

qu’ils ne seraient satisfaits que lorsqu’ils auraient massacré autant de

Pawnées que leur victime avait de phalanges aux doigts et

d’articulations dans chacun de ses membres. L’effet ne tarda pas à

suivre la menace. Déjà plus de cent Pawnées sont tombés sous les coups

de leurs ennemis; et le massacre de leurs femmes et de leurs enfants,

commis l’hiver dernier par les Kants, a mis le comble à leur désolation.

A la vue de tant d’horreurs, qui pourrait ne pas reconnaître l’influence

invisible de l’ennemi du genre humain, et être prêt à tout faire, pour

donner à ces pauvres peuples la connaissance du vrai Médiateur et du

véritable sacrifice, sans lesquels il est impossible d’apaiser la

justice divine?

DEUXIÈME LETTRE

Rivière d’Eau-Sucrée, le 14 juillet 1841.

Voilà deux longs mois que nous sommes en route; mais enfin nous

commençons à apercevoir ces chères montagnes, où nos vœux nous

transportent depuis si longtemps. On les appelle _Rocheuses_, à cause de

leur composition qui n’admet guère que le granit et le silex. La

longueur, le cours et l’élévation de cette chaîne imposante lui ont fait

donner le surnom d’_Epine dorsale_ du Nouveau-Monde. Parcourant du nord

au sud presque toute l’Amérique septentrionale, renfermant les sources

des plus grands et des plus beaux fleuves de l’univers, elle a pour

branche du côté de l’ouest, l’éperon des _Cordilières_, qui s’étendent

dans le Mexique, et du côté du levant, les montagnes moins connues

peut-être, mais non moins admirables, de la _Rivière-aux-Vents_. Ces

dernières renferment les sources de plusieurs grandes rivières, dont les

unes se déchargent dans la mer Pacifique, et les autres dans le grand

fleuve qui porte le tribut de ses eaux à l’Atlantique. Les

_Côtes-Noires_, les plaines élevées qui séparent les sources du haut

Missouri de celles du Mississipi et qu’on appelle le _Coteau des

prairies_, les montagnes _Azark_ et les _Massernes_ peuvent être

considérées comme les ramifications des Montagnes Rocheuses.

D’après les observations faites au moyen du baromètre, d’accord avec les

calculs de la trigonométrie, les mémoires de Bonneville portent la

hauteur de quelques-uns de leurs pics à vingt-cinq mille pieds au-dessus

du niveau de la mer, élévation qui paraîtrait plus qu’exagérée si l’on

s’en rapportait au seul témoignage des yeux; mais tout le monde sait que

les montagnes placées au milieu d’une plaine immense ressemblent aux

vaisseaux qui flottent sur la mer; elles paraissent toujours moins

élevées qu’elles ne le sont en effet. Quoi qu’il en soit de leur plus ou

moins d’élévation, c’est au pied de ces colosses de la création que nous

avions l’espérance de trouver nos chers néophytes; mais un exprès envoyé

pour leur annoncer notre arrivée prochaine vient de revenir avec la

nouvelle que des sauvages qui y ont campé, il y a environ quinze jours,

sont descendus vers le sud pour la chasse du buffle. Ces sauvages

appartiennent-ils à la tribu des _Têtes-plates_ ou à d’autres, nous n’en

savons rien; un second messager va partir pour s’en informer; en

attendant son retour, je continue ma relation.

L’extrême lenteur de notre marche, qui nous a permis de prendre de

nombreuses notes sur les lieux, peut aussi en garantir l’exactitude,

qualité d’autant plus désirable qu’elle ne se trouve pas toujours dans

les récits publiés sur ces régions lointaines. Cependant, pour ne pas

outrepasser les bornes d’une très-longue lettre, je ne dirai que

quelques mots sur les perspectives, les fleurs, les oiseaux, les

animaux, les sauvages et les aventures de notre route.

A l’exception des buttes qui courent parallèlement des deux côtés de la

_Plate_ jusqu’aux _Côtes-Noires_, et des Côtes-Noires elles-mêmes qui

viennent se joindre aux Montagnes Rocheuses, on pourrait appeler un

océan de prairies, les quinze cents milles que nous avons parcourues de

_West-Port_ aux sources de l’_Eau sucrée_; le terrain offre partout ce

genre d’accidents qui ressemblent aux ondulations de la mer quand elle

est agitée par quelque tourmente. Nous avons rencontré sur le sommet de

quelques tertres, des pétrifications et des coquillages tels qu’il s’en

trouve dans certaines montagnes de l’Europe. Je ne doute nullement que

des géologues de bonne foi ne reconnaissent ici, comme ailleurs, des

vestiges incontestables du déluge. Un fragment de pierre que je conserve

me semble en renfermer plusieurs.

A mesure que, s’éloignant du Missouri, on s’enfonce dans les contrées de

l’ouest, les forêts diminuent d’épaisseur, d’élévation et de profondeur,

à peu près en raison directe de la moindre quantité d’eau qui les

arrose. Bientôt sur les bords des torrents on ne voit plus qu’une

lisière de bois assez étroite, où se trouvent rarement des arbres de

haute futaie. Dans le voisinage des ruisseaux il ne croît guère que des

buissons de saules, et là où l’eau manque, on chercherait en vain autre

chose que de l’herbe; encore ne se montre-t-elle que dans les plaines

fertiles qui s’étendent de _West-Port_ jusqu’à la _Plate_. Cette liaison

intime entre les eaux et les bois est si sensible à tous les yeux, que

nos bêtes de somme n’avaient pas cheminé huit jours dans ce désert, que

déjà on les voyait, surtout quand la marche avait été longue,

tressaillir et doubler le pas, à la vue des arbres qui s’élevaient dans

le lointain. Cette rareté de bois dans les contrées de l’ouest, si

contraire à ce qui se faisait remarquer dans les autres parties de

l’Amérique septentrionale, provient de deux causes principales: dans les

plaines situées en deçà de la Plate, elle est le résultat de la coutume

qu’ont les Indiens dans ces parages de brûler leurs prairies vers la fin

de l’automne pour avoir de meilleurs pâturages au retour du printemps;

et dans le Far-West, où les sauvages se gardent bien d’agir ainsi, soit

pour ne pas éloigner les animaux nécessaires à leur subsistance, soit

pour ne pas se laisser découvrir par les partis ennemis, cette rareté de

bois provient de la nature du sol. En effet, le sol n’y est que de sable

et de terre si légère et partout si aride, qu’à l’exception des

éternelles absinthes qui couvrent les plaines et de la sombre verdure

des arbres résineux qui ombragent les montagnes, toute la végétation est

obligée, sous peine de mort, de chercher un refuge dans les sinuosités

des rivières, ce qui rend les voyages du _Far-West_ extraordinairement

longs et ennuyeux.

De loin en loin, surtout dans la rivière des _Kants_ et la _Plate_, on

trouve des blocs de granit de différentes grandeurs et couleurs; le

rosâtre ou le granit porphyre est le plus commun. On voit aussi dans

quelques sites pierreux des _Côtes-Noires_ une infinité de petits

cailloux de mille nuances diverses; j’en ai vu de tellement coagulés

ensemble qu’ils ne formaient plus qu’une seule masse; bien polis, ces

blocs feraient de superbes mosaïques. La fameuse colonnade de la chambre

du Congrès américain, qui passe pour une des plus riches qui existent,

est de cette composition.

Le 29 juin, fête de saint Pierre, nous trouvâmes une carrière non moins

curieuse, que nous prîmes d’abord pour du marbre blanc; mais bientôt

nous nous aperçûmes que c’était quelque chose de mieux. Etonnés de la

facilité avec laquelle se façonnait cette pierre, la plupart des

voyageurs s’en firent des calumets; moi-même, j’en fis tailler plusieurs

dans le dessein d’en faire présent aux chefs sauvages; en sorte que

pendant deux jours on ne vit parmi nous que des lapidaires. Mais, hélas!

incapable de résister à l’action du feu, tous nos calumets se brisèrent

à la première épreuve; c’était une belle carrière d’albâtre.

Le premier rocher vraiment digne de ce nom que nous rencontrâmes, et

comme le premier degré de cette fameuse chaîne que nous allions gravir,

est le roc _Indépendance_. Il est de la même nature que les Montagnes

Rocheuses. D’abord je crus que ce titre fastueux lui venait de son

isolement des autres et de la force extraordinaire de son assiette; mais

ensuite j’appris qu’il était ainsi appelé uniquement parce que les

voyageurs qui eurent les premiers l’idée de lui donner un nom étaient

arrivés dans son voisinage le jour même où les Etats-Unis célèbrent

l’anniversaire de leur séparation d’avec l’Angleterre. Nous y arrivâmes

le lendemain du même jour. Nous avions avec nous un jeune Anglais non

moins jaloux que les Américains de la gloire de sa nation, raison de

plus pour ne pas crier _Vive l’Indépendance_. Cependant, le jour

suivant, pour qu’il ne fût pas dit que nous passions avec indifférence

devant ce grand monument du désert, nous inscrivîmes nos noms sur le

flanc du roc qui regarde le sud, à la suite du saint nom de Jésus (IHS),

que nous voudrions avoir gravé partout, et à côté d’un grand nombre

d’autres dont plusieurs peut-être ne devraient se trouver nulle part. A

cause de ces noms et de toutes les dates qui les accompagnent, ainsi que

des hiéroglyphes des guerriers sauvages, j’avais appelé ce roc, à mon

premier voyage, _le grand Registre du désert_.

Un mot des buttes qui se trouvent dans le voisinage de la _Plate_. La

plus curieuse de toutes, du moins la plus connue des voyageurs

ordinaires, est celle qu’ils nomment _la Cheminée_. Elle est ainsi

appelée à cause de sa forme extérieure; mais à ne consulter que la

ressemblance, peut-être eût-il mieux valu l’appeler l’_Entonnoir_. En y

comprenant le soubassement, la base et la colonne, sa hauteur ne serait

guère que de quatre à cinq cents pieds; la Cheminée proprement dite n’en

aurait même que cent trente à cent cinquante. Ce n’est donc pas dans la

grandeur de ces dimensions que consiste le merveilleux; mais comment ce

reste d’une montagne de sable et d’argile a-t-il pu, malgré les vents

dont la violence est extrême dans ces contrées, subsister aussi

longtemps sous cette forme? comment même la Cheminée a-t-elle pu se

former ainsi? voilà ce qui est vraiment étonnant. Il est vrai que, comme

toutes les buttes qui l’environnent, elle présente successivement dans

sa composition des couches horizontales et perpendiculaires, et que

toutes ces buttes ont à mi-côté une espèce de ceinture d’argile à l’état

de pétrification ou qui tient de milieu entre la terre et la pierre. Si

l’on pouvait conclure de ces deux faits qu’à une certaine hauteur, selon

la portion horizontale et perpendiculaire de ses couches, cette espèce

de terrain est susceptible de se durcir de manière à se rapprocher de

la pierre, peut-être cela servirait-il un peu à expliquer l’étonnante

formation de ce singulier monument; mais son existence n’en resterait

pas moins un problème. Si quelque savant désire en donner la solution,

qu’il se hâte de visiter la Cheminée; car une crevasse qui la sillonne

dans le haut, et qui bientôt, je le pense, s’étendra jusqu’au pied, nous

prédit que dans peu il n’en restera plus que le souvenir.

La Cheminée n’est pas la seule merveille qui se fasse remarquer dans

cette vaste solitude. Parmi les plus curieuses, l’une est appelée _la

Maison_, une autre _le Château_, une troisième _le Fort_, etc.; et

vraiment, si l’on ne savait qu’on voyage dans un désert où il n’existe

réellement d’autre édifice que la tente que l’on dresse le soir et qu’on

enlève le matin, on dirait que toutes les buttes comprises dans un

espace d’environ cinquante milles sont autant de vieilles forteresses et

de châteaux gothiques; et avec un peu d’imagination et une teinture

d’histoire, on se croirait transporté au milieu des antiques castels de

la chevalerie errante. Ici, ce sont de larges fossés; là, de hautes

murailles; ailleurs, des avenues, des jardins, des vergers; plus loin,

le parc, les étangs, la haute futaie: vous croyez voir un de ces vieux

manoirs du moyen âge. Aidez encore un peu à l’illusion, et le château va

vous apparaître sur ses lointains créneaux; c’est bien lui, c’est sa

voix que vous venez d’entendre dans le murmure confus des brises du

désert... Mais approchez, et, au lieu de ces antiquités imaginaires,

vous ne trouvez qu’une terre aride et crevassée en tous sens par la

chute des eaux, un repaire où s’agite une infinité de serpents à

sonnettes et d’autres reptiles venimeux.

Après le _Missouri_, qui est dans l’ouest ce que le _Mississipi_ est du

nord au sud, les plus belles rivières sont le _Kanzas_, la _Plate_, la

_Roche-jaune_ et l’_Eau-sucrée_. La première se décharge immédiatement

dans le Missouri et se fait remarquer par un grand nombre de ses

tributaires. Dans le seul espace qui la sépare de la _Plate_, nous en

avons compté jusqu’à dix-huit, ce qui suppose un grand nombre de

sources, conséquemment un sol compact; aussi l’herbe y croît partout.

C’est le contraire dans le voisinage de la _Plate_: même sur les buttes

qui courent parallèlement à quelque distance de chacune de ses rives, on

ne rencontre ni sources ni ombrages, parce que le sol, qui n’est guère

composé que de sable, est partout si poreux, que les eaux à peine

tombées des nues coulent déjà dans le fond des vallées; aussi, en

revanche, les prairies voisines sont d’une grande fertilité, parce que

les eaux de la rivière, coulant toujours à pleins bords, y répandent

constamment la fraîcheur. Dans le printemps surtout, elles sont fort

belles, à cause de la grande variété de fleurs qu’elles produisent. La

veille du Sacré-Cœur, nous n’en cueillîmes qu’une de chaque espèce, et

il y en eut assez pour former une corbeille magnifique.

Je ne puis m’empêcher de revenir encore sur la description de la

_Plate_, quoique j’en aie déjà parlé dans le récit de mon premier

voyage. Si, malgré ses beautés, elle porte un nom si commun, qu’on se

souvienne que la plus belle de ses buttes ne se nomme que la _Cheminée_;

et qu’on le pardonne à de pauvres voyageurs qui, ne pouvant prendre pour

terme de comparaison ce qu’ils ne connaissent pas, appellent les choses

du premier nom qui leur paraît caractériser l’objet qu’ils ont devant

les yeux. C’est ainsi qu’ils ont donné à cette rivière le nom de

_Plate_, à cause de sa largeur, qui est souvent de six mille pieds,

tandis qu’elle n’en a tout au plus qu’un à cinq ou six de profondeur. Ce

peu de proportion lui fait perdre aux yeux du commerce plus des trois

quarts de sa valeur; car il est inouï qu’on ait vu le moindre canot la

remonter; et si des berges, partant du fort _la Ramée_, la descendent

jusqu’à son embouchure, c’est que, de berges qu’elles sont, elles

peuvent devenir et deviennent en effet souvent des traîneaux qu’on fait

avancer à force de bras. Irwing, dans la définition qu’il en donne,

corrige ce qu’il y aurait eu de peu noble ou d’exagéré dans une seule

expression, en la nommant en même temps la plus _magnifique_ et la plus

_inutile_ des rivières.

Ce côté défectueux une fois reconnu, qu’il soit permis de le dire, rien

de plus magnifique ni de plus varié que la perspective offerte par la

_Plate_, surtout vers le milieu de son cours. Vous ne voyez partout sur

ses rives délicieuses, outre les fleurs de la plaine, que la rose des

forêts avec toutes ses teintes imaginables, la vigne des prairies et la

renoncule de nos jardins; la haute végétation a été obligée de chercher

un refuge contre les feux de l’automne jusque dans le sein des îles qui

couvrent la surface des fleuves. Ces îles sont si nombreuses et si

capricieusement groupées, qu’elles forment, au milieu des flots, comme

un labyrinthe de bosquets embellis de toutes les nuances qui flattent la

vue. Tout respire un air de jeunesse. La souplesse des rameaux, qui

obéissent au moindre souffle des brises, ajoute de la vie à la fraîcheur

de l’ensemble. Aux ondulations si suaves de la rivière et de la verdure,

joignez une distribution parfaite de jours et d’ombres qui varient à

chaque instant, une harmonieuse profusion d’îles échelonnées les unes

derrière les autres de manière à graduer la perspective, les coteaux de

la rive opposée rendus si fuyants par la pureté de l’atmosphère, enfin

le déplacement du spectateur qui dans sa marche saisit à chaque pas un

point de vue nouveau, et vous aurez l’idée des sensations qu’éprouve le

voyageur en parcourant ces bords enchantés. A leur aspect, on se

croirait transporté au moment où la création venait de sortir des mains

de son Dieu.

Voyage aux montagnes Rocheuses Chez les tribus indiennes du vaste territoire de l'Orégon dépendant des Etats-Unis d'Amérique · 第 7 / 18 段