leurs preuves; peu s’en fallut même que dès son début elle ne fût
infiniment arrêtée, par l’ajournement imprévu de deux caravanes sur
lesquelles nous avions trop compté, l’une de chasseurs pour la Compagnie
des pelleteries américaines, l’autre d’explorateurs pour les Etats-Unis,
à la tête de laquelle devait se trouver le célèbre M. Nicolet.
Heureusement Dieu inspira à deux voyageurs estimables, dont j’aurais
occasion de parler dans la suite, et peu après à une soixantaine
d’autres, la bonne idée de faire la même route que nous, les uns pour
leur santé, les autres pour leur instruction et leur plaisir, la plupart
pour aller chercher fortune dans les terres beaucoup trop vantées de la
Californie. Cette caravane formait un mélange extraordinaire de
différentes nations; chaque pays de l’Europe y avait son représentant,
depuis le sud de l’Italie, jusqu’aux plus froides régions de la Russie;
ma petite compagnie seule, composée de onze personnes, en comptait huit.
La difficulté du départ une fois levée, bien d’autres lui succédèrent.
Il fallait des provisions, des armes, des instruments de toute espèce,
des moyens de transport, des conducteurs de charrettes, un bon chasseur,
un capitaine, enfin tout ce qui devient nécessaire quand on a à
parcourir un désert de huit cents lieues, où l’on ne rencontre guère que
des ennemis à combattre, qui pillent, qui volent, qui tuent quand ils en
trouvent l’occasion, et des obstacles à vaincre, tels qu’une foule de
ravins, de marais, de rivières et de montagnes, qui vous arrêtent
quelquefois tout court. Ce n’est souvent qu’à force de bras qu’on en
tire les bêtes de charge; toutes ces choses ne se font ni sans fatigue
ni surtout sans argent. Ce secours ne manqua pas à nos besoins:
d’abondantes aumônes nous furent envoyées de Philadelphie, de
Cincinnati, du Kentucki, de Saint-Louis, de la Nouvelle-Orléans, ville
que j’ai visitée en personne et qui est toujours à la tête des autres
quand il s’agit de se montrer compatissante et généreuse. Ces aumônes,
et une partie des fonds que l’Association de la Foi, cette belle perle
de l’Eglise militante, avait placés à la disposition de notre R. P.
provincial pour l’avancement des missions chez les sauvages, nous ont
mis à même d’entreprendre ce long voyage.
Le but de mon voyage de l’année passée, chez les _Têtes-plates_, était
de m’assurer de leurs dispositions à l’égard des _Robes-noires_ qu’ils
demandaient depuis longtemps. Parti de Saint-Louis au mois d’avril 1840,
j’étais arrivé sur les bords du Colorado, lieu désigné pour le
rendez-vous, précisément au moment où une bande de _Têtes-plates_ y
était venue à ma rencontre. Je visitai, dans ce premier voyage, outre
les Têtes-plates, plusieurs autres peuplades, telles que les
_Pends-d’oreilles_ ou _Kalispels_, les _Nez-percés_ ou _Sapetans_, les
_Sheyennes_, les _Serpents_ ou _Soshonies_, les _Corbeaux_ ou
_Absharokès_, les _Gros-Ventres_ ou _Minatarées_, les _Ricaras_, les
_Mandans_, les _Kants_, plusieurs tribus de la nombreuse nation des
_Scioux_ ou _Dacotas_, les _Omahas_, les _Ottas_, les _Aouways_, etc.
Partout je trouvai de si heureuses dispositions en notre faveur, que,
dans le désir de seconder plus activement les desseins invisibles de la
Providence sur tant de pauvres âmes, je résolus, malgré les approches de
l’hiver et de fréquents accès de fièvre, de me remettre en route à
travers une autre partie de l’immense solitude que je venais de
parcourir, n’ayant d’autre guide, au milieu de cet océan de prairies et
de montagnes, qu’une boussole, d’autre défenseur parmi vingt peuples
ennemis des blancs qu’un Gantois, ancien grenadier de Napoléon; enfin
d’autres provisions, au sein d’un désert aride, que ce que la poudre et
le plomb avec une grande confiance en Dieu pouvaient nous procurer.
Je ne répéterai pas ici mes petites aventures, d’autant plus que la
relation que j’en ai faite vous sera probablement parvenue. La merveille
est que j’arrivai à Saint-Louis, plein de santé, au plus fort de
l’hiver. La promptitude inespérée de mon retour, le rapport si consolant
que je pus faire sur le compte des _Têtes-plates_, tout avait contribué
à faire sur l’âme généreuse de mes confrères une si vive impression, que
presque tous, Pères et Frères, se crurent appelés à partager les travaux
d’une mission qui offrait tant d’attraits à leur zèle. Néanmoins cinq
seulement furent élus pour m’accompagner: c’étaient le P. Nicolas Point,
Vendéen, aussi zélé et courageux pour le salut des âmes que le fut
autrefois Larochejacquelin, son compatriote, dans la cause de son roi;
le P. Grégoire Mengarini, venu récemment de Rome, et que notre R. P.
général lui-même avait jugé on ne peut plus propre à cette mission, à
cause de son âge, de sa vertu, de sa facilité étonnante pour les
langues, de ses connaissances en musique et en médecine, et trois Frères
coadjuteurs, dont deux Belges, le frère Guillaume Claessens,
charpentier; le frère Charles Huet, ferblantier, espèce de factotum; et
un Allemand, le frère Joseph Specht, forgeron; tous trois industrieux,
pleins de dévouement à l’œuvre de la Mission et de la meilleure volonté
du monde. Depuis longtemps ils avaient demandé et ardemment désiré ces
missions comme étant les plus nécessiteuses et les plus faciles à amener
à la perfection des anciennes missions du Paraguay. Je rendis grâces à
Dieu de me voir associé à de si dignes compagnons; je n’aurais pu
désirer un meilleur choix. Lancé au milieu de l’immense désert du _Far
West_, combien de fois ne me suis-je pas rappelé ces beaux vers de
Racine:
O Dieu, par quelle route inconnue aux mortels
Ta sagesse conduit tes desseins éternels!
Le 30 avril, j’arrivai à West-Port, ville frontière de l’ouest des
Etats-Unis. De Saint-Louis, nous avions mis sept jours pour faire en
bateau à vapeur ce trajet de cinq cents milles; ce qui peut donner la
mesure des difficultés que présente la navigation sur le Missouri au
sortir de l’hiver. Alors, il est vrai, les glaces sont fondues; mais
l’eau est encore si basse, les bancs de sable si rapprochés, les chicots
si nombreux, que les bateaux ne peuvent avancer qu’avec les plus grandes
précautions. Ces mêmes difficultés se représentent à la fin de
l’automne. Je reviendrai plus tard sur la description géographique de
cette rivière.
Nous débarquâmes sur la rive droite. Il y avait là une petite cabane
abandonnée, tout à fait semblable aux demeures de nos pauvres
campagnards belges, et où quelques jours auparavant une pauvre
sauvagesse était morte. C’est dans ce réduit, si semblable à celui qui
mérita la préférence du Sauveur naissant, que nous nous casâmes avec
empressement; car nous n’allions plus avoir, pour des mois entiers,
d’autre abri qu’une tente au milieu d’un désert immense. Une voiture
brûlée sur le bateau, un cheval qui s’est échappé en débarquant pour ne
plus revenir, un autre cheval malade à devoir laisser en route, bien des
choses qui demandaient supplément et réparation, nous arrêtèrent en cet
endroit jusqu’au 10 mai.
Nous partîmes donc le 10 de West-Port, et après avoir passé par les
terres des Shwanées et des Delawares, où nous ne vîmes de remarquable
qu’un collége de méthodistes bâti au milieu des meilleures terres du
pays, nous arrivâmes après cinq jours de marche sur les bords de la
belle rivière des _Kants_, où nous trouvâmes ceux de nos gens qui nous
avaient précédés par eau avec une partie de notre bagage. Deux parents
du grand chef des Kants étaient venus à notre rencontre à plus de vingt
milles de là; pendant que l’un d’eux aidait nos bêtes de somme à passer
la rivière en nageant devant elles, l’autre annonçait notre arrivée aux
premiers de la peuplade qui nous attendait sur l’autre rive, et le
bagage, les voitures et les hommes traversaient l’eau dans une grande
pirogue ou tronc d’arbre creux, qui de loin avait l’apparence de ces
gondoles qu’on voit flotter dans les rues de Venise. Aussitôt que les
Kants, accourus à notre rencontre, eurent appris que nous allions camper
sur les bords de la _Rivière-aux-Soldats_, qui n’est qu’à six milles de
leurs village, ils se séparèrent de la caravane au grand galop et
disparurent bientôt au milieu d’un nuage de poussière. A peine notre
tente était-elle dressée, que le grand chef lui-même arriva avec six de
ses plus braves soldats pour nous offrir ses civilités sauvages. Après
m’avoir fait asseoir sur une natte qu’il fit étendre par terre, il tira
solennellement de sa poche un portefeuille et me présenta les titres
honorables qu’il tenait du Congrès américain. J’en pris lecture, et
après que je lui eus procuré de quoi fumer le calumet, à son tour, en
homme qui connaissait les convenances, il me fit accepter pour notre
garde les deux braves qui étaient venus à notre rencontre. Tous deux
étaient armés en guerre: l’un portait la lance et le bouclier; l’autre
avait un arc, des flèches, un sabre nu et un collier composé des griffes
de quatre ours qu’il avait tués de sa propre main. Ces deux braves
restèrent fidèles à leur poste, c’est-à-dire à l’entrée de notre tente,
pendant les trois jours et les trois nuits qu’il nous fallut attendre
après les retardataires de la caravane. En les quittant, nous leur fîmes
présent de quelques bagatelles, qui achevèrent de nous gagner leur
affection.
Le 19, nous continuâmes notre route, au nombre d’environ soixante-dix
personnes, dont plus de cinquante étaient en état de se servir de la
carabine, nombre plus que suffisant pour entreprendre avec prudence la
longue course qui nous restait à fournir. Pendant que le gros de la
troupe s’avançait vers l’ouest, le P. Point, un jeune Anglais et moi,
nous déclinâmes sur la gauche pour visiter le premier village de nos
hôtes. Arrivés à quelque distance de leurs loges, nous fûmes frappés de
la ressemblance qu’elles ont avec ces larges meules de froment qui
couvrent nos guérets après la moisson. Il n’y en avait guère qu’une
vingtaine groupées sans ordre à quelque distance les unes des autres;
mais chacune d’elles couvrait un espace circulaire d’environ cent vingt
pieds de circonférence, ce qui suffit pour abriter commodément de trente
à quarante personnes. Tout le village nous parut devoir renfermer sept à
huit cents âmes; approximation justifiée d’ailleurs par le chiffre total
de la peuplade des Kants, qui est d’environ quinze cents, répartis en
deux villages à une vingtaine de milles de distance l’un de l’autre. Ces
loges, quoique humides, paraissent cependant réunir à la solidité la
commodité et l’agrément. De la muraille circulaire, faite de terre, et
qui s’élève perpendiculairement à hauteur d’homme, partent des perches
courbées, aboutissant à une ouverture centrale, qui sert tout à la fois
de fenêtre et de cheminée. La porte de l’édifice est une peau brute;
elle s’ouvre du côté le plus abrité contre le vent; le foyer est placé
au milieu de quatre poteaux ou colonnes destinées à soutenir la rotonde;
les lits sont rangés en cercle autour de la muraille, et dans l’espace
compris entre les lits et le foyer, se trouvent les habitués de la loge,
les uns debout, les autres assis ou couchés sur des peaux ou sur des
nattes de jonc; il paraît que ces dernières ont plus de valeur à leurs
yeux, car entre les honneurs qu’on nous fit lorsque nous entrâmes dans
la loge, on nous en présenta une de cette espèce.
Il me serait impossible de peindre tout ce que nous vîmes de curieux
pendant la demi-heure que nous passâmes au milieu de ces figures
étranges; bien certainement un Teniers y eût vu des trésors; ce qui me
frappa davantage, c’était la physionomie vraiment à caractère de la
plupart de ces personnages, le naturel de l’attitude, la vivacité de
l’expression, la singularité des costumes, la variété des occupations.
Les femmes seules se livraient à un travail proprement dit: il semblait
que la tâche de gagner le pain à la sueur de son front ne regardât
qu’elles. Pour n’être point détournées de leurs travaux par le soin de
ceux de leurs enfants qui ne marchent pas encore, elles les avaient
attachés par les pieds et les mains à un morceau d’écorce ou à une
planche d’assez grande dimension pour les préserver des blessures que
pourraient leur causer les objets environnants, et avaient déposé ce
meuble, que je n’oserais appeler berceau ni fauteuil, quoiqu’il réunisse
les avantages de l’un et de l’autre, les unes sur un lit, d’autres à
leurs pieds ou dans quelque coin. En voyage, elles s’en servent
également, et le portent, tantôt sur le dos, à la façon des Egyptiennes
ou diseuses de bonne aventure, quelquefois à leur côté, le plus souvent
suspendu au pommeau de leur selle; tandis qu’en même temps elles
traînent derrière elles ou qu’elles poussent en avant les bêtes de somme
qui portent avec la tente le bagage et quelquefois les armes de leurs
maris, elles galopent en cet équipage aussi vite qu’eux; et ces
innocentes créatures paraissent comprendre que crier et pleurer ne les
soulage pas, car c’est rare qu’on entende leurs sons plaintifs.
Mais revenons à notre loge. Que faisaient les hommes? Lorsque nous
entrâmes, les uns causaient en attendant le repas (car manger est leur
principale occupation lorsqu’ils ne dorment pas); d’autres fumaient,
s’amusant à renvoyer la fumée par leurs narines; d’autres s’occupaient
de leur toilette; et comme ils s’arrachaient soigneusement les poils de
la barbe et des sourcils, j’eus l’occasion de remarquer que
l’embellissement de la tête était le principal objet de leurs soins.
Contre la coutume de la plupart des sauvages qui laissent croître leur
chevelure (parmi les Corbeaux il y a un chef dont la chevelure est de
onze pieds), les Kants se rasent entièrement, à la réserve d’un bouquet
fortement crêpé, qu’ils laissent au sommet de la tête, pour recevoir le
plus bel ornement, selon eux, dont une tête d’homme soit susceptible, je
veux dire la plume d’une queue d’aigle, qu’ils regardent comme le
symbole du guerrier. Cette plume, tantôt s’élève sur la tête et flotte
en forme de panache, tantôt descend sur la nuque, quelquefois voltige
autour des tempes. Pendant que nous fumions le calumet avec les
principaux de la loge, je ne pouvais me lasser de considérer une espèce
de dandy, qui se mirait sans cesse pour donner à son plumet la tournure
la plus gracieuse, sans pouvoir atteindre au degré de perfection qu’il
paraissait chercher. Le P. Point devint bientôt une objet d’attention et
presque d’hilarité pour les enfants, à cause du peu de soin qu’il avait
mis à se raser. Ainsi, à leurs yeux, menton sans barbe, yeux sans cils
et sans sourcils, tête sans cheveux, voilà autant de conditions de
beauté essentielles. Mais ce n’est là qu’une partie de leur parure, et
les peines qu’ils se donnent pour arriver à la perfection du genre sont
vraiment inconcevables. Imaginez-vous donc cette tête sans poil,
surmontée d’un plumet; autour des yeux un cercle de vermillon; sur tout
le visage des sillons blancs, noirs ou rouges qui serpentent dans tous
les sens; aux oreilles, trouées du haut en bas, des pendants formés de
morceaux de fer, d’étain, de faïence ou de porcelaine, qui se rabattent
en grosses touffes et tintent sur les épaules; au cou un collier de
fantaisie qui tombe en large demi-cercle sur la poitrine; au milieu de
ce collier, un grand médaillon d’argent ou de cuivre; aux bras et aux
poignets des bracelets de laiton, de fil de fer, de cuivre ou de
fer-blanc; autour des reins une ceinture de couleur tranchante; à
laquelle ils attachent d’un côté un sac garni de _kennekenic_ (herbe
qu’ils fument avec le tabac), et de l’autre une gaîne à coutelas; aux
jambes des mitaines, et aux pieds des souliers brodés en porc-épic; et,
par-dessus tout cela, en guise de manteau, une couverture, n’importe de
quelle couleur, drapée autour du corps selon le caprice ou le besoin du
porteur: imaginez-vous tout cela, et vous aurez l’idée d’un _Kant_
enchanté de lui-même et de sa parure.
Pour le vêtement, les formes extérieures, le langage, la manière de
prier et de faire la guerre, les Kants ressemblent beaucoup aux sauvages
leurs voisins, avec qui d’ailleurs ils sont en relation d’amitié de
temps immémorial. Leur taille est généralement haute et bien prise:
leur physionomie, comme je l’ai déjà dit, a quelque chose de mâle; leur
langage, saccadé et guttural, est encore remarquable par la longueur et
la forte accentuation de ses désinences, ce qui n’empêche pas leur chant
d’être on ne peut plus monotone; d’où l’on pourrait conclure que les
eaux de leur rivière, quoique fort belles, n’ont cependant pas la vertu
des eaux du Paraguay. Quant aux qualités qui distinguent l’homme de la
brute, ils sont loin d’en être dépourvus: à la force du corps et au
courage, ils ajoutent un bon sens et une adresse que n’ont pas tous les
sauvages. Dans leurs guerres ou à la chasse, ils se servent, comme les
blancs, de la carabine, ce qui leur donne sur leurs ennemis une grande
supériorité.
Parmi les chefs de cette peuplade, il s’est rencontré des hommes
vraiment distingués sous plus d’un rapport: le plus connu de tous, parce
que Bonneville en parle dans ses mémoires, s’appelait la
_Plume-blanche_. L’auteur de la conquête de Grenade nous le représente
d’une forme et d’un caractère tout à fait chevaleresque; le fait est
qu’il était doué d’une intelligence, d’une franchise, d’un courage et
d’une générosité peu communs. Il avait connu particulièrement le
révérend M. de la Croix, l’un des premiers missionnaires catholiques qui
visitèrent cette partie de l’Ouest, et il avait conçu pour lui, et par
suite de leurs entretiens, pour toutes les Robes-noires, une profonde
vénération. Il n’en était pas de même des ministres protestants, il
méprisait également leur personne et leur réforme. Un jour que l’un
d’eux lui parlait de conversion, «Se convertir, lui répondit ce
philosophe sauvage; oui, c’est bon, pourvu qu’on ne change sa religion
que contre une meilleure. Pour moi, je n’en connais de bonne que celle
qui est enseignée et pratiquée par les Robes-noires. Si donc tu veux me
convertir, il faut d’abord que tu laisses là ta femme, puis que tu
endosses l’habit que je vais te montrer; ensuite nous verrons.» Cet
habit était une soutane, autrefois à l’usage du missionnaire, et qu’il
y avait laissée avec le souvenir de ses vertus; elle fut bientôt
apportée. Mais que fit ou que répondit M. le ministre? je suis encore à
le savoir.
Bien que cette réponse fût un peu plaisante, il ne faudrait pas en
conclure que ce sauvage parlât de la religion à la légère: loin de là:
semblables en ce point à toutes les tribus indiennes, les Kants sont
toujours sérieux quand ils parlent ou entendent parler de la religion.
Pour peu qu’on les observe, on s’apercevra même que le sentiment le plus
enraciné dans leur cœur et qu’ils expriment le plus souvent dans le
détail de leurs actions, est l’esprit et le sentiment religieux. Jamais,
par exemple, ils ne prendront le calumet sans en offrir les prémices à
leur divinité tutélaire; jamais ils n’iront à l’ennemi sans avoir
consulté le Grand-Esprit: au milieu des passions les plus fougueuses,
ils lui adresseront leurs vœux; en assassinant une femme ou un enfant
sans défense, ils invoqueront le Maître de la vie. Enlever beaucoup de
chevelures à l’ennemi, lui voler beaucoup de chevaux, voilà l’objet de
leurs vœux; c’est aussi celui de leurs plus ardentes prières: souvent
ils y ajouteront les jeûnes, les macérations, le sacrifice. Dans le
cours de l’hiver dernier, que ne firent-ils pas pour se rendre le Ciel
propice? et pourquoi, pour obtenir la grâce de parvenir heureusement à
massacrer, dans l’absence de leurs maris et de leurs pères, toutes les
femmes et tous les enfants qu’ils trouveraient dans le premier village
des Pawnées, leurs voisins. Et, en effet, ils enlevèrent la chevelure à
quatre-vingt-dix victimes, et firent prisonniers ceux qu’ils jugèrent à
propos de ne pas massacrer. C’est qu’à leurs yeux tout est permis à la
vengeance; les massacres les plus horribles, loin d’être un crime, sont
pour eux des actes de vertu religieuse, de la vertu par excellence des
grandes âmes. Le Kant se venge, parce qu’à ses yeux il n’y a qu’une âme
basse qui puisse pardonner des affronts, et il nourrit sa rancune, parce
que sa vengeance seule peut lui faire oublier le poids d’infamie dont
il se croit accablé par l’injure. Essayer, sans l’Evangile, de leur
faire comprendre qu’il ne peut y avoir ni mérite ni gloire à massacrer
un ennemi sans défense, ce serait peine perdue. Il n’y a qu’une
exception à cette loi barbare, c’est quand l’ennemi vient de lui-même se
réfugier dans leur village. Tant qu’il y demeure, son asile est
inviolable, sa vie même y est plus en sûreté que dans sa propre loge:
mais malheur à lui s’il s’en écarte d’un seul pas: à peine en est-il
sorti, qu’il a rendu à ses hôtes tous les droits imaginaires que
l’esprit de vengeance leur avait donnés sur lui.
Bien qu’ils soient cruels à l’égard de leurs ennemis, les Kants ne sont
pas étrangers aux sentiments les plus tendres de la pitié, de l’amitié
ou de la compassion. A la mort de leurs proches parents, ils sont
quelquefois inconsolables, et laissent croître leur chevelure pour
exprimer leur douleur. Le grand chef s’excusa devant nous de ce qu’il
avait les cheveux longs, disant (ce qu’on aurait pu deviner à la
tristesse de son visage), qu’il avait perdu son fils. Je voudrais encore
pouvoir vous rendre le sentiment d’étonnement respectueux et de
compassion douce qu’on vit se peindre sur le visage de trois Kants venus
à notre petite chapelle de West-Port, lorsqu’on leur montra un _Ecce
Homo_ et une statue de Notre-Dame des Sept-Douleurs; surtout quand
l’interprète leur eut fait comprendre que cette tête couronnée d’épines
et qui versait de grosses larmes, était bien réellement l’image du
Sauveur du monde, et que ce cœur percé de sept glaives était celui de sa
Mère. Ces deux circonstances, jointes à ce que j’aurai occasion de
rapporter plus tard, ne pourraient-elles pas venir à l’appui de cette
belle pensée, que l’âme de l’homme est naturellement chrétienne, et que
si l’on commençait à y jeter des germes de foi pure et d’amour de Dieu
bien entendu, il serait facile, avec le secours d’en haut, qui ne
manquerait pas alors, d’amener les cœurs les plus féroces à la plus
tendre compassion pour leurs semblables. Qu’étaient les Iroquois avant
leur conversion, et que ne sont-ils pas devenus depuis? Pourquoi les
Kants, et tant d’autres sauvages réunis sur les confins de la
civilisation américaine, sont-ils si différents de plusieurs peuplades
du Far-West et conservent-ils cette férocité de mœurs? Pourquoi les
dépenses faites en leur faveur par la philanthropie protestante
n’amènent-elles aucun résultat satisfaisant? Pourquoi les germes de
civilisation, répandus dans le sein de ces peuplades par la main de
leurs sociétés savantes, sont-ils tous comme frappés de stérilité? Ah!
il ne faut pas en douter, c’est que, pour humaniser, civiliser,
convertir, surtout les sauvages, il faut autre chose que la politique
humaine et le zèle du protestantisme. Puisse le Dieu de bonté, en qui
seul nous mettons notre confiance, bénir notre entreprise, et prouver
ainsi que les gouttes de nos sueurs ont besoin de la rosée du ciel pour
féconder le sein de la terre et lui faire porter autre chose que des
ronces et des épines!
Lorsque nous quittâmes le village des Kants, deux de leurs guerriers,
l’un premier soldat de la nation, l’autre à qui l’on donnait le titre de
capitaine, vinrent nous donner le pas de conduite. En quittant le
premier village, nous traversâmes un grand champ dévasté, que les
Etats-Unis avaient fait défricher et ensemencer pour eux quelques années
auparavant; triste preuve de ce que je viens de dire des moyens de
civilisation employés par les protestants.
Nos deux compagnons sont restés avec nous jusqu’au lendemain, et ils
fussent demeurés beaucoup plus longtemps, s’ils n’avaient pas eu à
craindre les plus terribles représailles de la part des Pawnées, à cause
des massacres dont j’ai parlé plus haut. Ayant donc reçu de nous des
remercîments et de quoi fumer le calumet pour la peine qu’ils avaient
prise, ils s’en retournèrent à leur village par le plus court chemin; et
bien leur en prit, car nous n’avions pas encore marché deux jours, que
quelques-uns de nos gens rencontrèrent un parti de Pawnées, se
dirigeant de leur côté et ne respirant que vengeance.