D’ordinaire, ces _Arikaras_ ne portent d’autre vêtement qu’une ceinture.

Les jours de fête, ils mettent une belle tunique, des guêtres et des

souliers de peau de gazelle brodés en porc-épic teint de vives couleurs;

puis ils s’enveloppent d’un manteau de buffle chargé d’ornements et de

couleurs, jettent sur l’épaule gauche leur carquois rempli de flèches,

et se couvrent la tête d’un bonnet de plumes d’aigle. Celui qui tue un

ennemi sur sa propre terre se distingue par des queues d’animaux qu’il

s’attache aux jambes. Celui qui tue un ours gris porte les griffes de

cet animal en forme de collier, c’est le plus glorieux trophée d’un

chasseur indien. Le guerrier qui revient de l’ennemi avec une ou

plusieurs chevelures, peint une main rouge à travers une bouche, pour

montrer qu’il a bu du sang de ses ennemis.

Les guerriers des _Arikaras_ et des _Gros-Ventres_, avant de partir pour

la guerre, observent un jeûne rigoureux, ou plutôt ils s’abstiennent

totalement de boire et de manger pendant quatre jours. Dans cet

intervalle, leur imagination s’exalte jusqu’au délire; soit

affaiblissement de leurs organes, soit effet naturel des projets

belliqueux qu’ils nourrissent, ils prétendent avoir d’étranges visions.

Les anciens et les sages de la tribu, appelés à donner l’interprétation

de ces rêves, en tirent des augures plus ou moins favorables au succès

de l’entreprise; leurs explications sont reçues comme des oracles sur

lesquels l’expédition sera fidèlement réglée. Tant que dure le jeûne

préparatoire, les guerriers se font des incisions sur le corps,

s’enfoncent dans la chair des morceaux de bois au-dessous de l’omoplate,

y attachent des liens de cuir, et se font suspendre à un poteau fixé

horizontalement sur le bord d’un abîme qui a cent cinquante pieds de

profondeur; souvent même ils se coupent un ou deux doigts, qu’ils

offrent en sacrifice au Grand-Esprit, afin qu’il leur accorde des

chevelures dans la guerre qu’ils vont entreprendre. Dans une de leurs

dernières escarmouches contre les _Scioux_, les _Arikaras_ tuèrent vingt

de leurs ennemis et en placèrent les cadavres en tas au milieu de leur

village. Alors commença leur grande danse de guerre; hommes, femmes et

enfants y assistaient. Après avoir longuement célébré les exploits de

leurs braves, ils se jetèrent comme des bêtes féroces sur ces corps

inanimés, les hachèrent en pièces et en attachèrent les lambeaux au bout

de longues perches, qu’ils portèrent en dansant jusqu’à ce qu’ils

eussent fait plusieurs fois le tour du village.

On ne saurait se faire une idée de la cruauté d’un grand nombre de ces

tribus sauvages, dans les guerres continuelles qu’ils font à leurs

voisins. Quand ils savent que les guerriers d’une tribu rivale sont

partis pour la chasse, ils entrent inopinément dans leur village,

massacrent les enfants, les femmes et les vieillards, et emmènent

prisonniers tous les hommes qu’ils peuvent conduire. Quelquefois ils se

placent en embuscade, ils laissent passer tranquillement une partie de

la bande, tout à coup ils jettent un cri affreux et font pleuvoir sur

l’ennemi une grêle de balles et de flèches. Un combat à mort commence

aussitôt; ils s’élancent les uns sur les autres le casse-tête et la

hache à la main, et font une horrible boucherie, se glorifiant de leur

valeur, et vomissant un torrent d’injures contre les malheureux vaincus.

La mort s’y montre sous mille formes hideuses, dont le spectacle, qui

glacerait d’épouvante tout homme civilisé, ne fait au contraire

qu’enflammer la rage de ces barbares. Ils insultent et foulent aux pieds

les cadavres mutilés; ils arrachent les chevelures, se roulent dans le

sang comme des bêtes féroces, souvent même ils dévorent les membres

palpitants de ceux qui respirent encore. Les vainqueurs retournent à

leur village, entraînant avec eux leurs prisonniers destinés au

supplice. Les femmes viennent à leur rencontre en jetant des hurlements

épouvantables dans la supposition qu’elles auront à pleurer la mort de

leurs maris ou de leurs frères. Un héraut proclame les détails

circonstanciés de l’expédition; on fait l’appel nominal des guerriers,

et leur absence indique qu’ils ont succombé. Alors les cris perçants des

femmes se renouvellent, et leur désespoir présente une scène de rage et

de douleur qui passe l’imagination. La dernière cérémonie est la

proclamation de la victoire: oubliant aussitôt leurs propres malheurs,

elles s’empressent de célébrer le triomphe de leur nation; par une

transition inexplicable, elles passent dans un instant d’un deuil

frénétique à la joie la plus extravagante.

Je ne saurais trouver des paroles pour vous décrire les tourments qu’ils

infligent au pauvre prisonnier dévoué à la mort; l’un lui arrache les

ongles jusqu’à la racine, un autre lui mord la chair des doigts, fait

entrer le doigt déchiré dans son calumet et en fume le sang; on leur

écrase les doigts des pieds entre deux pierres, on leur applique des

fers rouges sur toutes les parties du corps, on les écorche vifs, et on

se repaît de leurs chairs palpitantes. Ces cruautés continuent pendant

plusieurs heures, quelquefois pendant une journée entière, jusqu’à ce

que la victime succombe à tant d’affreux tourments. Les femmes, comme de

véritables furies, l’emportent souvent en cruauté sur les hommes dans

ces scènes d’horreur. Pendant tout cet horrible drame, les chefs de la

tribu sont tranquillement assis autour du poteau où se débat la victime;

ils fument et regardent ces scènes tragiques sans la moindre émotion.

Souvent le prisonnier ose braver ses bourreaux avec une froideur

vraiment stoïque: «Je ne crains point la mort, s’écrie-t-il; ceux qui

craignent vos tourments sont des poltrons, ils sont au-dessous des

femmes. Que mes ennemis soient confondus; ils ne m’arracheront aucune

plainte; qu’ils enragent, qu’ils se désespèrent. Oh! si je pouvais les

dévorer et boire leur sang dans leur crâne jusqu’à la dernière goutte!»

Nous arrivâmes enfin au grand village des _Arikaras_, qui n’est qu’à dix

milles de celui des _Mandans_. La Compagnie des pelleteries y a aussi un

fort. Je fus surpris de trouver autour des habitations de beaux champs

de maïs, cultivés avec le plus grand soin. Ces Indiens continuent à

fabriquer les mêmes pots de terre (et chaque loge en possède plusieurs)

qu’on trouve dans les anciens tombeaux sauvages répandus dans les

Etats-Unis, et que les antiquaires du pays présument avoir appartenu à

une race antérieure à celle des sauvages d’aujourd’hui. Les jongleurs ou

conjureurs des _Arikaras_ jouissent d’une grande réputation parmi les

Indiens, à cause des tours étonnants qu’ils exécutent pour se donner

plus d’importance; ils prétendent avoir des communications avec l’esprit

de ténèbres. Ils plongent leurs bras jusqu’au coude dans l’eau

bouillante (par le moyen du jus d’une certaine racine, dont ils se

frottent les bras). Ils mangent du feu et se tirent des flèches sans se

nuire. Un tour me surprit beaucoup, quoique le sauvage ne voulût pas

l’exécuter en ma présence, disant que ma médecine (religion) était plus

forte que la sienne. Il se fit garrotter les mains, les pieds, les

jambes et les bras par mille nœuds; on l’enferma ensuite dans un grand

filet, puis dans une peau de buffle. Celui qui le garrottait lui avait

promis son cheval s’il se débarrassait de ses liens; une minute après

il sortit libre de toute entrave, à la grande surprise de tous les

spectateurs. Le commandant du fort lui offrit un autre cheval s’il

voulait lui communiquer son secret; il fut pris au mot. «Faites-vous

lier, lui dit le sorcier; j’ai dix esprits invisibles qui sont à mes

ordres; j’en détacherai trois de ma bande pour vous les donner; ils vous

détacheront, mais n’en ayez pas peur, car ils vous accompagneront

partout.» Le commandant fut déconcerté par ce propos du sauvage et n’osa

accepter l’offre.

Le 6 octobre, je me remis en route pour le fort du petit Missouri au

fort Pierre. C’est le grand entrepôt des marchandises de la Compagnie

destinées aux besoins des sauvages qui habitent le fleuve. Comme sur la

_Roche-jaune_, je fus encore sans guide dans ce voyage de dix jours. Un

Canadien, qui devait faire la même route, nous accompagna. On

s’accoutume par degré à braver les dangers. Pleins de confiance dans la

protection de Dieu, nous cherchions notre route dans un pays où il n’y a

aucun chemin de frayé, et guidés par la boussole à travers ces plages

désertes, comme le nautonnier sur le vaste Océan. Les habitants du fort

nous avaient bien recommandé d’éviter la rencontre des _Jantonnais_, des

_Santées_, des _Ampapas_, des _Ogallalas_, des _Pieds-noirs_ et des

_Scioux_. Nous avions cependant à traverser les plaines qu’ils

parcourent. Le troisième jour, un parti de _Jantonnais_ et de _Santées_,

qui se tenaient cachés derrière une butte, nous surprit à l’improviste;

mais bien loin de nous en vouloir, ils nous comblèrent d’amitiés, et

après avoir fumé avec nous le calumet de paix, ils nous fournirent des

provisions pour la route. Le lendemain, nous rencontrâmes plusieurs

autres partis qui nous témoignèrent tous la même amitié et les mêmes

attentions; ils nous donnèrent la main, et nous fumâmes avec eux. Le

cinquième jour, nous nous trouvâmes dans le voisinage des

_Scioux-Pieds-noirs_, une tribu détachée des _Pieds-noirs_ des

montagnes. Le nom seul et la race dont ils descendent nous effrayaient;

nous marchions donc autant que possible dans les ravins pour nous cacher

à l’œil perçant des sauvages qui rôdaient dans les plaines. Vers midi,

nous nous arrêtâmes près d’une belle fontaine pour prendre un moment de

repos et pour dîner. Comme nous nous félicitions de n’avoir pas encore

rencontré ces redoutables _Pieds-noirs_, tout à coup un bruit affreux se

fit entendre sur la côte qui dominait l’endroit où nous nous étions

arrêtés; une bande de _Pieds-noirs_, qui depuis plusieurs heures

suivaient nos traces dans les ravins, fondit sur nous au grand galop.

Ils étaient armés de fusils, d’arcs et de flèches, presque nus, et

barbouillés de la manière la plus bizarre. Je me levai aussitôt et je

présentai la main à celui qui paraissait être le chef de la bande; il me

dit froidement: «Pourquoi te caches-tu dans ce ravin? as-tu peur de

nous?» Je lui répondis que nous avions faim et que la fontaine nous

avait invités à prendre un moment de repos. Il me regarda avec

étonnement, et s’adressant au Canadien qui parlait un peu la langue

sciouse, il lui dit: «Jamais de la vie je n’ai vu un homme pareil. Qui

est-il?» Ma longue robe noire et la croix de missionnaire que je portais

sur la poitrine excitaient particulièrement sa curiosité. Le Canadien

lui répondit (dans cette circonstance il était prodigue de grands

titres): «C’est l’homme qui parle au Grand-Esprit. C’est un chef ou

_Robe-noire_ des Français.» Son regard farouche changea aussitôt; il

ordonna à ses guerriers de mettre bas les armes, et chacun me donna la

main. Je leur fis présent d’une grosse torquette de tabac; on s’assit en

cercle, et on fuma le calumet de paix et d’amitié. Il me pria alors de

l’accompagner et de passer la nuit dans son village, qui n’était pas à

une grande distance. Je le suivis, et arrivé en vue du camp, qui

comprenait une centaine de loges ou environ mille âmes, je m’arrêtai à

un quart de mille de distance, dans un beau pâturage, sur le bord d’une

belle rivière, et j’y établis mon camp. Je fis inviter le grand chef à

souper avec moi. Comme je disais le _Benedicite_, il demanda au Canadien

ce que je faisais. Celui-ci répondit que je parlais au Grand-Esprit

pour le remercier de nous avoir procuré de quoi manger. Il fit une

exclamation d’approbation. Douze guerriers et leur chef proprement

habillés se présentèrent bientôt devant ma loge et y étendirent une

grande et belle peau de buffle. Le grand chef me prit par le bras, et

m’ayant conduit sur la peau, il me fit signe de m’asseoir. Je ne

comprenais rien à cette cérémonie; je m’assis pourtant, croyant que

c’était une invitation à fumer le calumet avec eux. Jugez de ma

surprise, lorsque je vis les douze guerriers saisir cette espèce de

tapis par les extrémités, me soulever de terre et, précédé de leur chef,

me porter en triomphe jusqu’au village, où tout le monde fut sur pied en

un instant pour voir la _Robe-noire_. On m’assigna la place la plus

honorable dans la loge du chef, et celui-ci, entouré de quarante de ses

principaux guerriers, me harangua en ces termes: «_Robe-noire_, voici le

jour le plus heureux de notre vie. C’est aujourd’hui pour la première

fois que nous contemplons au milieu de nous un homme qui approche de si

près le Grand-Esprit. Voici les principaux braves de ma tribu, je les ai

invités au festin que je vous ai fait préparer, afin qu’ils ne perdent

jamais la mémoire d’un jour si heureux.» Il me pria ensuite de vouloir

encore parler au Grand-Esprit avant de commencer le festin; je fis le

signe de la croix, et je dis la prière. Tant qu’elle dura, tous les

convives sauvages, à l’exemple de leur chef, tinrent les mains levées

vers le ciel; au moment où je terminai, ils abaissèrent la main droite

jusqu’à terre. Je fis demander au chef une explication de cette

cérémonie. «Nous levons les mains, me répondit-il, parce que nous sommes

entièrement dépendants du Grand-Esprit; c’est sa main libérale qui

fournit à tous nos besoins. Nous frappons ensuite la terre, parce que

nous sommes des êtres misérables, des vers qui rampent devant sa face.»

Il prit alors dans mon plat un morceau de pomme blanche (racine dont ils

se nourrissent), et me le mit dans la bouche avec un petit morceau de

buffle.

Je désirais parler à ces braves gens des principaux points du

christianisme: mais l’interprète n’était pas assez versé dans la langue

pour rendre mes paroles en scioux. Le lendemain, quoique nous fussions

encore à cinq journées du fort, le chef me fit accompagner par son fils

et par deux autres jeunes gens, me priant de les instruire. Il désirait

absolument de connaître, disait-il, les paroles que j’avais à leur

communiquer de la part du Grand-Esprit; et en même temps ces jeunes gens

seraient pour moi une sauvegarde contre les sauvages mal intentionnés.

Deux jours après, nous rencontrâmes un sauvage chargé de viande de

vache. Voyant que nous étions sans provisions, il jeta sa charge à terre

en nous priant de vouloir l’accepter, «Car, nous disait-il, vous

approchez du fort où le gibier est très-rare.» Nous arrivâmes au fort

Pierre le 17 octobre.

Voici les noms des principaux chefs que nous rencontrâmes sur notre

route: _le Corbeau de fer_, _le Bon Ours_, _la Main du chien_, _les Yeux

noirs_, _l’Homme qui ne mange point de vache_, _l’Homme qui marche

nu-pieds_. Ce dernier est le chef des _Pieds-noirs_. Les principales

rivières que nous avons traversées pendant ce trajet sont la rivière du

Cœur, la rivière au Boulet, la rivière Grande, le Moreau et la grande

Sheyenne.

Après avoir passé quelques jours au fort Pierre, je me remis en route

pour le fort Vermillon, dans la compagnie de deux Canadiens. Les plaines

que nous traversâmes étaient presque entièrement dénuées de bois;

souvent nous fûmes obligés d’apprêter nos aliments avec du foin qu’il

fallut faire flamber constamment. Nous ne rencontrâmes que très-peu de

sauvages dans ce voyage de dix-neuf jours; la plaine était brûlée. Nous

traversâmes la rivière de Médecine, la rivière de la Chapelle, la

rivière de Jacques et le Vermillon.

La nation sciouse est très-nombreuse et guerrière; elle se divise en

plusieurs tribus. Sur les meilleures informations que j’ai pu obtenir,

les _Santées_ et les _Jantons_ sont au nombre de trois mille; les

_Jantonnais_, quatre mille trois cents; les _Pieds-noirs_, quinze cents;

les _Ampapas_, deux mille; les _Brûlés_, deux mille cinq cents; les

_Sausares_, mille; les _Minnikanjoos_, deux mille; les _Ogallalas_,

quinze cents; les _Deux-Chaudières_, huit cents; les _Sayons_, deux

mille; les _Unkepatines_, deux mille. Ce sont là les _Scioux_ du

Missouri. On en trouve encore de huit à dix mille sur le Mississipi,

dispersés en différentes bandes, depuis la rivière des Moines jusqu’à la

rivière Rouge.

La forme des loges sauvages est digne d’attention; chaque tribu a une

forme différente qu’il est facile de reconnaître. L’extérieur des loges

sciouses est gai; elles sont peintes en lignes onduleuses rouges, jaunes

et blanches, ou décorées de figures de chevaux, de cerfs et de buffles,

de lunes, de soleils et d’étoiles.

Parmi les _Scioux_, comme parmi les _Arikaras_, les guerriers qui se

préparent à une expédition sont soumis à un jeûne très-rigoureux de

plusieurs jours. Ils ont à cet effet une loge religieuse où ils étendent

une peau de buffle et plantent un poteau peint en rouge; au sommet de la

loge est attachée une peau de veau contenant toutes sortes de devises.

Là, pour obtenir le secours du Grand-Esprit, ils se percent le sein, y

passent des cordes de cuir, s’attachent au poteau, et font ainsi

plusieurs fois le tour de la loge, en dansant au son du tambour,

chantant leurs exploits guerriers, et faisant tourner leurs massues

au-dessus de leurs têtes. D’autres se font de fortes incisions sur

l’omoplate, font passer des cordes à travers les plaies, et traînent

deux grosses têtes de buffle sur une éminence située à environ un mille

de distance du village; là ils dansent jusqu’à ce qu’ils tombent en

défaillance. Une dernière offrande avant le départ consiste à se couper,

en différentes parties du corps, de petits morceaux de chair qu’ils

offrent au soleil, à la terre, aux quatre points cardinaux, pour se

rendre favorables les manitous ou esprits tutélaires des différents

éléments.

Le _Scioux_ qui se querelle ou meurt dans un état d’ivresse, ou victime

de la vengeance d’un compatriote, ne reçoit pas les honneurs ordinaires

de la sépulture; on l’enterre sans cérémonie et sans provisions. Expirer

en combattant les ennemis de la nation est pour eux la mort la plus

glorieuse. Les cadavres sont alors enveloppés de peaux de buffles, et

placés sur des estrades près de leurs camps ou des grands chemins. J’ai

tout lieu de croire, d’après plusieurs entretiens que j’ai eus sur la

religion avec les chefs des différentes tribus, qu’une mission parmi eux

aurait les résultats les plus consolants.

A mon arrivée au fort Vermillon, un parti de guerre _Santées_ revenait

d’une excursion contre mes chers _Potowatomies_ de Council-Bluffs; ils

apportaient une chevelure. Les meurtriers étaient charbonnés des pieds

jusqu’à la tête, à l’exception des lèvres qui étaient frottées de

vermillon. Fiers de leur victoire, ils exécutèrent leur danse au milieu

du camp, portant la chevelure au bout d’une longue perche. Je parus tout

à coup en leur présence et les invitai à se réunir en conseil. Là je

leur reprochai vivement leur infidélité à la promesse solennelle qu’ils

m’avaient faite l’année précédente, de vivre en paix avec leurs voisins

les _Potowatomies_. Je leurs fis sentir l’injustice qu’ils commettaient

en attaquant une nation paisible, qui ne leur voulait que du bien, qui

même avait empêché leurs ennemis héréditaires, les _Ottoes_, les

_Pawnées_, les _Sancs_, les _Renards_, et les _Aouways_, de venir fondre

sur eux. Enfin je leur recommandai d’employer tous les moyens pour

opérer une prompte réconciliation et éviter de terribles représailles

dont ils ne manqueraient pas de devenir les victimes, assuré que j’étais

que bientôt les _Potowatomies_ et leurs alliés viendraient tirer

vengeance de leur parjure et peut-être anéantir toute leur tribu. Confus

de leur faute et en redoutant les conséquences, ils me conjurèrent de

leur servir encore une fois de médiateur, et d’assurer les

_Potowatomies_ de leur résolution sincère d’enterrer à jamais leurs

casse-têtes.

Le lendemain, 14 novembre, accompagné d’un métis iroquois, je

m’embarquai sur le Missouri dans un canot; car mon cheval, excédé de

fatigue, était incapable de me porter plus loin. Les neiges et le froid

qui survinrent remplirent le fleuve de glaçons, qui, s’entrechoquant

avec les chicots dont le fleuve est rempli, rendirent la navigation

doublement dangereuse. Nous étions encore à trois cents milles de

Council-Bluffs, le premier établissement qu’on rencontre après le

Vermillon, et dans une région où tous les foins des prairies et les

herbes des forêts avaient été brûlés par les Indiens jusqu’aux bords du

fleuve, et d’où par conséquent tous les animaux s’étaient retirés. Nous

tuâmes cependant un beau chevreuil, qui semblait embarrassé et se tenait

immobile sur le bord de la rivière comme pour recevoir le coup mortel.

Cinq fois nous fûmes sur le point de périr et d’être renversés entre les

nombreux chicots au milieu desquels les glaçons nous entraînaient malgré

tous nos efforts. Nous passâmes dix jours dans cette dangereuse et

inquiétante navigation, dormant la nuit sur des bancs de sable, et ne

faisant que deux repas, le soir et le matin; encore n’avions-nous, pour

toute nourriture, que des patates gelées et un peu de viande fraîche. La

nuit même de notre arrivée chez nos Pères à Council-Bluffs, le fleuve se

ferma. Ce serait en vain que j’essaierais de rendre ce que j’éprouvai en

me retrouvant au milieu de nos Frères, après avoir parcouru deux mille

lieues flamandes au milieu des plus grands dangers et à travers les pays

des nations les plus barbares. J’eus cependant la douleur de remarquer

les dégâts que les hommes sans principes, les vendeurs de boissons,

avaient causés dans cette mission naissante; l’ivresse, et d’un autre

côté les invasions des _Scioux_, avaient fini par disperser mes pauvres

sauvages. En attendant des circonstances plus heureuses, les bons PP.

Verreydt et Hoecken s’y occupent des soins de leur saint ministère au

milieu d’une cinquantaine de familles qui ont eu le courage de résister

à ces deux ennemis. Je me suis acquitté auprès d’eux de la commission

de la part des _Scioux_, et j’ose espérer qu’à l’avenir ils seront

tranquilles de ce côté-là.

Je quittai Council-Bluffs le 14 décembre, pour me rendre à West-Port,

ville frontière du Missouri. Je n’ai rencontré ni obstacle ni accident

sur les terres des _Ottoes_, des _Aouways_, des _Sancs_, des

_Kickapoux_, des _Delawares_ et _Shawanous_, que j’ai traversées. La

nuit du 22, je me trouvai chez le P. Point, à West-Port. Le lendemain,

je pris la diligence dans la ville d’Indépendance; et la veille du

nouvel an, j’arrivai au milieu de mes chers Frères, à l’université de

Saint-Louis.

Je me prépare maintenant à retourner à cette vigne inculte du Seigneur.

Je partirai de bonne heure dans le printemps, accompagné de deux Pères

et de trois Frères de notre communauté. Vous savez qu’une pareille

entreprise ne peut s’exécuter sans des moyens proportionnés, et c’est un

fait que je n’ai rien d’assuré; toute mon espérance est dans la

Providence et dans le zèle de mes amis.

P. J. DE SMET, S. J.

SECOND VOYAGE

du 21 avril au 31 octobre 1842.

PREMIÈRE LETTRE

A MM. CHARLES DE SMET, PRÉSIDENT DU TRIBUNAL DE TERMONDE, ET FRANÇOIS DE

SMET, JUGE DE PAIX, A GAND

Des bords de la Plate, 2 janvier 1841.

Enfin nous voici de nouveau en route pour nos chères Montagnes

Rocheuses, déjà presque faits à la fatigue du voyage et plein des plus

belles espérances. A l’heure qu’il est (midi passé), nous sommes assis

sur les bords d’une rivière qui, comme je vous l’ai dit dans ma lettre

de février dernier, n’a pas sa pareille au monde. Les sauvages

l’appellent la _Nébraska_ ou la rivière au Cerf; les voyageurs, la

_Plate_, Irving, dans son _Astoria_, l’appelle la plus merveilleuse et

la plus utile des rivières. La suite fera voir que toutes ces

dénominations lui conviennent. C’est pour jouir plus tôt de la beauté et

de la fraîcheur de son voisinage que nous avons fait ce matin plus de

vingt milles à cheval, à jeun et à travers une solitude où pas une

goutte d’eau ne coule; aussi dit-on que nos pauvres montures auront

besoin de repos jusqu’à demain. Je n’en suis pas fâché, puisque cela me

procure le plaisir de commencer une relation qui, j’en suis sûr, vous

intéressera, quoique je revienne une seconde fois sur différents sujets

traités dans celle de mon premier voyage.

Voyage aux montagnes Rocheuses Chez les tribus indiennes du vaste territoire de l'Orégon dépendant des Etats-Unis d'Amérique · 第 5 / 18 段