Les jours de fête, ils mettent une belle tunique, des guêtres et des
souliers de peau de gazelle brodés en porc-épic teint de vives couleurs;
puis ils s’enveloppent d’un manteau de buffle chargé d’ornements et de
couleurs, jettent sur l’épaule gauche leur carquois rempli de flèches,
et se couvrent la tête d’un bonnet de plumes d’aigle. Celui qui tue un
ennemi sur sa propre terre se distingue par des queues d’animaux qu’il
s’attache aux jambes. Celui qui tue un ours gris porte les griffes de
cet animal en forme de collier, c’est le plus glorieux trophée d’un
chasseur indien. Le guerrier qui revient de l’ennemi avec une ou
plusieurs chevelures, peint une main rouge à travers une bouche, pour
montrer qu’il a bu du sang de ses ennemis.
Les guerriers des _Arikaras_ et des _Gros-Ventres_, avant de partir pour
la guerre, observent un jeûne rigoureux, ou plutôt ils s’abstiennent
totalement de boire et de manger pendant quatre jours. Dans cet
intervalle, leur imagination s’exalte jusqu’au délire; soit
affaiblissement de leurs organes, soit effet naturel des projets
belliqueux qu’ils nourrissent, ils prétendent avoir d’étranges visions.
Les anciens et les sages de la tribu, appelés à donner l’interprétation
de ces rêves, en tirent des augures plus ou moins favorables au succès
de l’entreprise; leurs explications sont reçues comme des oracles sur
lesquels l’expédition sera fidèlement réglée. Tant que dure le jeûne
préparatoire, les guerriers se font des incisions sur le corps,
s’enfoncent dans la chair des morceaux de bois au-dessous de l’omoplate,
y attachent des liens de cuir, et se font suspendre à un poteau fixé
horizontalement sur le bord d’un abîme qui a cent cinquante pieds de
profondeur; souvent même ils se coupent un ou deux doigts, qu’ils
offrent en sacrifice au Grand-Esprit, afin qu’il leur accorde des
chevelures dans la guerre qu’ils vont entreprendre. Dans une de leurs
dernières escarmouches contre les _Scioux_, les _Arikaras_ tuèrent vingt
de leurs ennemis et en placèrent les cadavres en tas au milieu de leur
village. Alors commença leur grande danse de guerre; hommes, femmes et
enfants y assistaient. Après avoir longuement célébré les exploits de
leurs braves, ils se jetèrent comme des bêtes féroces sur ces corps
inanimés, les hachèrent en pièces et en attachèrent les lambeaux au bout
de longues perches, qu’ils portèrent en dansant jusqu’à ce qu’ils
eussent fait plusieurs fois le tour du village.
On ne saurait se faire une idée de la cruauté d’un grand nombre de ces
tribus sauvages, dans les guerres continuelles qu’ils font à leurs
voisins. Quand ils savent que les guerriers d’une tribu rivale sont
partis pour la chasse, ils entrent inopinément dans leur village,
massacrent les enfants, les femmes et les vieillards, et emmènent
prisonniers tous les hommes qu’ils peuvent conduire. Quelquefois ils se
placent en embuscade, ils laissent passer tranquillement une partie de
la bande, tout à coup ils jettent un cri affreux et font pleuvoir sur
l’ennemi une grêle de balles et de flèches. Un combat à mort commence
aussitôt; ils s’élancent les uns sur les autres le casse-tête et la
hache à la main, et font une horrible boucherie, se glorifiant de leur
valeur, et vomissant un torrent d’injures contre les malheureux vaincus.
La mort s’y montre sous mille formes hideuses, dont le spectacle, qui
glacerait d’épouvante tout homme civilisé, ne fait au contraire
qu’enflammer la rage de ces barbares. Ils insultent et foulent aux pieds
les cadavres mutilés; ils arrachent les chevelures, se roulent dans le
sang comme des bêtes féroces, souvent même ils dévorent les membres
palpitants de ceux qui respirent encore. Les vainqueurs retournent à
leur village, entraînant avec eux leurs prisonniers destinés au
supplice. Les femmes viennent à leur rencontre en jetant des hurlements
épouvantables dans la supposition qu’elles auront à pleurer la mort de
leurs maris ou de leurs frères. Un héraut proclame les détails
circonstanciés de l’expédition; on fait l’appel nominal des guerriers,
et leur absence indique qu’ils ont succombé. Alors les cris perçants des
femmes se renouvellent, et leur désespoir présente une scène de rage et
de douleur qui passe l’imagination. La dernière cérémonie est la
proclamation de la victoire: oubliant aussitôt leurs propres malheurs,
elles s’empressent de célébrer le triomphe de leur nation; par une
transition inexplicable, elles passent dans un instant d’un deuil
frénétique à la joie la plus extravagante.
Je ne saurais trouver des paroles pour vous décrire les tourments qu’ils
infligent au pauvre prisonnier dévoué à la mort; l’un lui arrache les
ongles jusqu’à la racine, un autre lui mord la chair des doigts, fait
entrer le doigt déchiré dans son calumet et en fume le sang; on leur
écrase les doigts des pieds entre deux pierres, on leur applique des
fers rouges sur toutes les parties du corps, on les écorche vifs, et on
se repaît de leurs chairs palpitantes. Ces cruautés continuent pendant
plusieurs heures, quelquefois pendant une journée entière, jusqu’à ce
que la victime succombe à tant d’affreux tourments. Les femmes, comme de
véritables furies, l’emportent souvent en cruauté sur les hommes dans
ces scènes d’horreur. Pendant tout cet horrible drame, les chefs de la
tribu sont tranquillement assis autour du poteau où se débat la victime;
ils fument et regardent ces scènes tragiques sans la moindre émotion.
Souvent le prisonnier ose braver ses bourreaux avec une froideur
vraiment stoïque: «Je ne crains point la mort, s’écrie-t-il; ceux qui
craignent vos tourments sont des poltrons, ils sont au-dessous des
femmes. Que mes ennemis soient confondus; ils ne m’arracheront aucune
plainte; qu’ils enragent, qu’ils se désespèrent. Oh! si je pouvais les
dévorer et boire leur sang dans leur crâne jusqu’à la dernière goutte!»
Nous arrivâmes enfin au grand village des _Arikaras_, qui n’est qu’à dix
milles de celui des _Mandans_. La Compagnie des pelleteries y a aussi un
fort. Je fus surpris de trouver autour des habitations de beaux champs
de maïs, cultivés avec le plus grand soin. Ces Indiens continuent à
fabriquer les mêmes pots de terre (et chaque loge en possède plusieurs)
qu’on trouve dans les anciens tombeaux sauvages répandus dans les
Etats-Unis, et que les antiquaires du pays présument avoir appartenu à
une race antérieure à celle des sauvages d’aujourd’hui. Les jongleurs ou
conjureurs des _Arikaras_ jouissent d’une grande réputation parmi les
Indiens, à cause des tours étonnants qu’ils exécutent pour se donner
plus d’importance; ils prétendent avoir des communications avec l’esprit
de ténèbres. Ils plongent leurs bras jusqu’au coude dans l’eau
bouillante (par le moyen du jus d’une certaine racine, dont ils se
frottent les bras). Ils mangent du feu et se tirent des flèches sans se
nuire. Un tour me surprit beaucoup, quoique le sauvage ne voulût pas
l’exécuter en ma présence, disant que ma médecine (religion) était plus
forte que la sienne. Il se fit garrotter les mains, les pieds, les
jambes et les bras par mille nœuds; on l’enferma ensuite dans un grand
filet, puis dans une peau de buffle. Celui qui le garrottait lui avait
promis son cheval s’il se débarrassait de ses liens; une minute après
il sortit libre de toute entrave, à la grande surprise de tous les
spectateurs. Le commandant du fort lui offrit un autre cheval s’il
voulait lui communiquer son secret; il fut pris au mot. «Faites-vous
lier, lui dit le sorcier; j’ai dix esprits invisibles qui sont à mes
ordres; j’en détacherai trois de ma bande pour vous les donner; ils vous
détacheront, mais n’en ayez pas peur, car ils vous accompagneront
partout.» Le commandant fut déconcerté par ce propos du sauvage et n’osa
accepter l’offre.
Le 6 octobre, je me remis en route pour le fort du petit Missouri au
fort Pierre. C’est le grand entrepôt des marchandises de la Compagnie
destinées aux besoins des sauvages qui habitent le fleuve. Comme sur la
_Roche-jaune_, je fus encore sans guide dans ce voyage de dix jours. Un
Canadien, qui devait faire la même route, nous accompagna. On
s’accoutume par degré à braver les dangers. Pleins de confiance dans la
protection de Dieu, nous cherchions notre route dans un pays où il n’y a
aucun chemin de frayé, et guidés par la boussole à travers ces plages
désertes, comme le nautonnier sur le vaste Océan. Les habitants du fort
nous avaient bien recommandé d’éviter la rencontre des _Jantonnais_, des
_Santées_, des _Ampapas_, des _Ogallalas_, des _Pieds-noirs_ et des
_Scioux_. Nous avions cependant à traverser les plaines qu’ils
parcourent. Le troisième jour, un parti de _Jantonnais_ et de _Santées_,
qui se tenaient cachés derrière une butte, nous surprit à l’improviste;
mais bien loin de nous en vouloir, ils nous comblèrent d’amitiés, et
après avoir fumé avec nous le calumet de paix, ils nous fournirent des
provisions pour la route. Le lendemain, nous rencontrâmes plusieurs
autres partis qui nous témoignèrent tous la même amitié et les mêmes
attentions; ils nous donnèrent la main, et nous fumâmes avec eux. Le
cinquième jour, nous nous trouvâmes dans le voisinage des
_Scioux-Pieds-noirs_, une tribu détachée des _Pieds-noirs_ des
montagnes. Le nom seul et la race dont ils descendent nous effrayaient;
nous marchions donc autant que possible dans les ravins pour nous cacher
à l’œil perçant des sauvages qui rôdaient dans les plaines. Vers midi,
nous nous arrêtâmes près d’une belle fontaine pour prendre un moment de
repos et pour dîner. Comme nous nous félicitions de n’avoir pas encore
rencontré ces redoutables _Pieds-noirs_, tout à coup un bruit affreux se
fit entendre sur la côte qui dominait l’endroit où nous nous étions
arrêtés; une bande de _Pieds-noirs_, qui depuis plusieurs heures
suivaient nos traces dans les ravins, fondit sur nous au grand galop.
Ils étaient armés de fusils, d’arcs et de flèches, presque nus, et
barbouillés de la manière la plus bizarre. Je me levai aussitôt et je
présentai la main à celui qui paraissait être le chef de la bande; il me
dit froidement: «Pourquoi te caches-tu dans ce ravin? as-tu peur de
nous?» Je lui répondis que nous avions faim et que la fontaine nous
avait invités à prendre un moment de repos. Il me regarda avec
étonnement, et s’adressant au Canadien qui parlait un peu la langue
sciouse, il lui dit: «Jamais de la vie je n’ai vu un homme pareil. Qui
est-il?» Ma longue robe noire et la croix de missionnaire que je portais
sur la poitrine excitaient particulièrement sa curiosité. Le Canadien
lui répondit (dans cette circonstance il était prodigue de grands
titres): «C’est l’homme qui parle au Grand-Esprit. C’est un chef ou
_Robe-noire_ des Français.» Son regard farouche changea aussitôt; il
ordonna à ses guerriers de mettre bas les armes, et chacun me donna la
main. Je leur fis présent d’une grosse torquette de tabac; on s’assit en
cercle, et on fuma le calumet de paix et d’amitié. Il me pria alors de
l’accompagner et de passer la nuit dans son village, qui n’était pas à
une grande distance. Je le suivis, et arrivé en vue du camp, qui
comprenait une centaine de loges ou environ mille âmes, je m’arrêtai à
un quart de mille de distance, dans un beau pâturage, sur le bord d’une
belle rivière, et j’y établis mon camp. Je fis inviter le grand chef à
souper avec moi. Comme je disais le _Benedicite_, il demanda au Canadien
ce que je faisais. Celui-ci répondit que je parlais au Grand-Esprit
pour le remercier de nous avoir procuré de quoi manger. Il fit une
exclamation d’approbation. Douze guerriers et leur chef proprement
habillés se présentèrent bientôt devant ma loge et y étendirent une
grande et belle peau de buffle. Le grand chef me prit par le bras, et
m’ayant conduit sur la peau, il me fit signe de m’asseoir. Je ne
comprenais rien à cette cérémonie; je m’assis pourtant, croyant que
c’était une invitation à fumer le calumet avec eux. Jugez de ma
surprise, lorsque je vis les douze guerriers saisir cette espèce de
tapis par les extrémités, me soulever de terre et, précédé de leur chef,
me porter en triomphe jusqu’au village, où tout le monde fut sur pied en
un instant pour voir la _Robe-noire_. On m’assigna la place la plus
honorable dans la loge du chef, et celui-ci, entouré de quarante de ses
principaux guerriers, me harangua en ces termes: «_Robe-noire_, voici le
jour le plus heureux de notre vie. C’est aujourd’hui pour la première
fois que nous contemplons au milieu de nous un homme qui approche de si
près le Grand-Esprit. Voici les principaux braves de ma tribu, je les ai
invités au festin que je vous ai fait préparer, afin qu’ils ne perdent
jamais la mémoire d’un jour si heureux.» Il me pria ensuite de vouloir
encore parler au Grand-Esprit avant de commencer le festin; je fis le
signe de la croix, et je dis la prière. Tant qu’elle dura, tous les
convives sauvages, à l’exemple de leur chef, tinrent les mains levées
vers le ciel; au moment où je terminai, ils abaissèrent la main droite
jusqu’à terre. Je fis demander au chef une explication de cette
cérémonie. «Nous levons les mains, me répondit-il, parce que nous sommes
entièrement dépendants du Grand-Esprit; c’est sa main libérale qui
fournit à tous nos besoins. Nous frappons ensuite la terre, parce que
nous sommes des êtres misérables, des vers qui rampent devant sa face.»
Il prit alors dans mon plat un morceau de pomme blanche (racine dont ils
se nourrissent), et me le mit dans la bouche avec un petit morceau de
buffle.
Je désirais parler à ces braves gens des principaux points du
christianisme: mais l’interprète n’était pas assez versé dans la langue
pour rendre mes paroles en scioux. Le lendemain, quoique nous fussions
encore à cinq journées du fort, le chef me fit accompagner par son fils
et par deux autres jeunes gens, me priant de les instruire. Il désirait
absolument de connaître, disait-il, les paroles que j’avais à leur
communiquer de la part du Grand-Esprit; et en même temps ces jeunes gens
seraient pour moi une sauvegarde contre les sauvages mal intentionnés.
Deux jours après, nous rencontrâmes un sauvage chargé de viande de
vache. Voyant que nous étions sans provisions, il jeta sa charge à terre
en nous priant de vouloir l’accepter, «Car, nous disait-il, vous
approchez du fort où le gibier est très-rare.» Nous arrivâmes au fort
Pierre le 17 octobre.
Voici les noms des principaux chefs que nous rencontrâmes sur notre
route: _le Corbeau de fer_, _le Bon Ours_, _la Main du chien_, _les Yeux
noirs_, _l’Homme qui ne mange point de vache_, _l’Homme qui marche
nu-pieds_. Ce dernier est le chef des _Pieds-noirs_. Les principales
rivières que nous avons traversées pendant ce trajet sont la rivière du
Cœur, la rivière au Boulet, la rivière Grande, le Moreau et la grande
Sheyenne.
Après avoir passé quelques jours au fort Pierre, je me remis en route
pour le fort Vermillon, dans la compagnie de deux Canadiens. Les plaines
que nous traversâmes étaient presque entièrement dénuées de bois;
souvent nous fûmes obligés d’apprêter nos aliments avec du foin qu’il
fallut faire flamber constamment. Nous ne rencontrâmes que très-peu de
sauvages dans ce voyage de dix-neuf jours; la plaine était brûlée. Nous
traversâmes la rivière de Médecine, la rivière de la Chapelle, la
rivière de Jacques et le Vermillon.
La nation sciouse est très-nombreuse et guerrière; elle se divise en
plusieurs tribus. Sur les meilleures informations que j’ai pu obtenir,
les _Santées_ et les _Jantons_ sont au nombre de trois mille; les
_Jantonnais_, quatre mille trois cents; les _Pieds-noirs_, quinze cents;
les _Ampapas_, deux mille; les _Brûlés_, deux mille cinq cents; les
_Sausares_, mille; les _Minnikanjoos_, deux mille; les _Ogallalas_,
quinze cents; les _Deux-Chaudières_, huit cents; les _Sayons_, deux
mille; les _Unkepatines_, deux mille. Ce sont là les _Scioux_ du
Missouri. On en trouve encore de huit à dix mille sur le Mississipi,
dispersés en différentes bandes, depuis la rivière des Moines jusqu’à la
rivière Rouge.
La forme des loges sauvages est digne d’attention; chaque tribu a une
forme différente qu’il est facile de reconnaître. L’extérieur des loges
sciouses est gai; elles sont peintes en lignes onduleuses rouges, jaunes
et blanches, ou décorées de figures de chevaux, de cerfs et de buffles,
de lunes, de soleils et d’étoiles.
Parmi les _Scioux_, comme parmi les _Arikaras_, les guerriers qui se
préparent à une expédition sont soumis à un jeûne très-rigoureux de
plusieurs jours. Ils ont à cet effet une loge religieuse où ils étendent
une peau de buffle et plantent un poteau peint en rouge; au sommet de la
loge est attachée une peau de veau contenant toutes sortes de devises.
Là, pour obtenir le secours du Grand-Esprit, ils se percent le sein, y
passent des cordes de cuir, s’attachent au poteau, et font ainsi
plusieurs fois le tour de la loge, en dansant au son du tambour,
chantant leurs exploits guerriers, et faisant tourner leurs massues
au-dessus de leurs têtes. D’autres se font de fortes incisions sur
l’omoplate, font passer des cordes à travers les plaies, et traînent
deux grosses têtes de buffle sur une éminence située à environ un mille
de distance du village; là ils dansent jusqu’à ce qu’ils tombent en
défaillance. Une dernière offrande avant le départ consiste à se couper,
en différentes parties du corps, de petits morceaux de chair qu’ils
offrent au soleil, à la terre, aux quatre points cardinaux, pour se
rendre favorables les manitous ou esprits tutélaires des différents
éléments.
Le _Scioux_ qui se querelle ou meurt dans un état d’ivresse, ou victime
de la vengeance d’un compatriote, ne reçoit pas les honneurs ordinaires
de la sépulture; on l’enterre sans cérémonie et sans provisions. Expirer
en combattant les ennemis de la nation est pour eux la mort la plus
glorieuse. Les cadavres sont alors enveloppés de peaux de buffles, et
placés sur des estrades près de leurs camps ou des grands chemins. J’ai
tout lieu de croire, d’après plusieurs entretiens que j’ai eus sur la
religion avec les chefs des différentes tribus, qu’une mission parmi eux
aurait les résultats les plus consolants.
A mon arrivée au fort Vermillon, un parti de guerre _Santées_ revenait
d’une excursion contre mes chers _Potowatomies_ de Council-Bluffs; ils
apportaient une chevelure. Les meurtriers étaient charbonnés des pieds
jusqu’à la tête, à l’exception des lèvres qui étaient frottées de
vermillon. Fiers de leur victoire, ils exécutèrent leur danse au milieu
du camp, portant la chevelure au bout d’une longue perche. Je parus tout
à coup en leur présence et les invitai à se réunir en conseil. Là je
leur reprochai vivement leur infidélité à la promesse solennelle qu’ils
m’avaient faite l’année précédente, de vivre en paix avec leurs voisins
les _Potowatomies_. Je leurs fis sentir l’injustice qu’ils commettaient
en attaquant une nation paisible, qui ne leur voulait que du bien, qui
même avait empêché leurs ennemis héréditaires, les _Ottoes_, les
_Pawnées_, les _Sancs_, les _Renards_, et les _Aouways_, de venir fondre
sur eux. Enfin je leur recommandai d’employer tous les moyens pour
opérer une prompte réconciliation et éviter de terribles représailles
dont ils ne manqueraient pas de devenir les victimes, assuré que j’étais
que bientôt les _Potowatomies_ et leurs alliés viendraient tirer
vengeance de leur parjure et peut-être anéantir toute leur tribu. Confus
de leur faute et en redoutant les conséquences, ils me conjurèrent de
leur servir encore une fois de médiateur, et d’assurer les
_Potowatomies_ de leur résolution sincère d’enterrer à jamais leurs
casse-têtes.
Le lendemain, 14 novembre, accompagné d’un métis iroquois, je
m’embarquai sur le Missouri dans un canot; car mon cheval, excédé de
fatigue, était incapable de me porter plus loin. Les neiges et le froid
qui survinrent remplirent le fleuve de glaçons, qui, s’entrechoquant
avec les chicots dont le fleuve est rempli, rendirent la navigation
doublement dangereuse. Nous étions encore à trois cents milles de
Council-Bluffs, le premier établissement qu’on rencontre après le
Vermillon, et dans une région où tous les foins des prairies et les
herbes des forêts avaient été brûlés par les Indiens jusqu’aux bords du
fleuve, et d’où par conséquent tous les animaux s’étaient retirés. Nous
tuâmes cependant un beau chevreuil, qui semblait embarrassé et se tenait
immobile sur le bord de la rivière comme pour recevoir le coup mortel.
Cinq fois nous fûmes sur le point de périr et d’être renversés entre les
nombreux chicots au milieu desquels les glaçons nous entraînaient malgré
tous nos efforts. Nous passâmes dix jours dans cette dangereuse et
inquiétante navigation, dormant la nuit sur des bancs de sable, et ne
faisant que deux repas, le soir et le matin; encore n’avions-nous, pour
toute nourriture, que des patates gelées et un peu de viande fraîche. La
nuit même de notre arrivée chez nos Pères à Council-Bluffs, le fleuve se
ferma. Ce serait en vain que j’essaierais de rendre ce que j’éprouvai en
me retrouvant au milieu de nos Frères, après avoir parcouru deux mille
lieues flamandes au milieu des plus grands dangers et à travers les pays
des nations les plus barbares. J’eus cependant la douleur de remarquer
les dégâts que les hommes sans principes, les vendeurs de boissons,
avaient causés dans cette mission naissante; l’ivresse, et d’un autre
côté les invasions des _Scioux_, avaient fini par disperser mes pauvres
sauvages. En attendant des circonstances plus heureuses, les bons PP.
Verreydt et Hoecken s’y occupent des soins de leur saint ministère au
milieu d’une cinquantaine de familles qui ont eu le courage de résister
à ces deux ennemis. Je me suis acquitté auprès d’eux de la commission
de la part des _Scioux_, et j’ose espérer qu’à l’avenir ils seront
tranquilles de ce côté-là.
Je quittai Council-Bluffs le 14 décembre, pour me rendre à West-Port,
ville frontière du Missouri. Je n’ai rencontré ni obstacle ni accident
sur les terres des _Ottoes_, des _Aouways_, des _Sancs_, des
_Kickapoux_, des _Delawares_ et _Shawanous_, que j’ai traversées. La
nuit du 22, je me trouvai chez le P. Point, à West-Port. Le lendemain,
je pris la diligence dans la ville d’Indépendance; et la veille du
nouvel an, j’arrivai au milieu de mes chers Frères, à l’université de
Saint-Louis.
Je me prépare maintenant à retourner à cette vigne inculte du Seigneur.
Je partirai de bonne heure dans le printemps, accompagné de deux Pères
et de trois Frères de notre communauté. Vous savez qu’une pareille
entreprise ne peut s’exécuter sans des moyens proportionnés, et c’est un
fait que je n’ai rien d’assuré; toute mon espérance est dans la
Providence et dans le zèle de mes amis.
P. J. DE SMET, S. J.
SECOND VOYAGE
du 21 avril au 31 octobre 1842.
PREMIÈRE LETTRE
A MM. CHARLES DE SMET, PRÉSIDENT DU TRIBUNAL DE TERMONDE, ET FRANÇOIS DE
SMET, JUGE DE PAIX, A GAND
Des bords de la Plate, 2 janvier 1841.
Enfin nous voici de nouveau en route pour nos chères Montagnes
Rocheuses, déjà presque faits à la fatigue du voyage et plein des plus
belles espérances. A l’heure qu’il est (midi passé), nous sommes assis
sur les bords d’une rivière qui, comme je vous l’ai dit dans ma lettre
de février dernier, n’a pas sa pareille au monde. Les sauvages
l’appellent la _Nébraska_ ou la rivière au Cerf; les voyageurs, la
_Plate_, Irving, dans son _Astoria_, l’appelle la plus merveilleuse et
la plus utile des rivières. La suite fera voir que toutes ces
dénominations lui conviennent. C’est pour jouir plus tôt de la beauté et
de la fraîcheur de son voisinage que nous avons fait ce matin plus de
vingt milles à cheval, à jeun et à travers une solitude où pas une
goutte d’eau ne coule; aussi dit-on que nos pauvres montures auront
besoin de repos jusqu’à demain. Je n’en suis pas fâché, puisque cela me
procure le plaisir de commencer une relation qui, j’en suis sûr, vous
intéressera, quoique je revienne une seconde fois sur différents sujets
traités dans celle de mon premier voyage.