Pendant plusieurs jours, nous dirigeâmes notre course par le bas-fond de

la _Roche-jaune_. Le buffle y était rare; car quelques jours auparavant,

des partis de guerre avaient parcouru les mêmes plaines. Toute la

contrée le long de cette rivière est très-graveleuse et remplie de

cailloux rouges et oblongs, formés par les eaux; çà et là on voyait de

petits bois dans le lointain sur les bords des rivières: Au-dessous de

l’embouchure de la _Rivière-à-Klark_, la _Roche-jaune_ rase de hauts

rochers. Nous les escaladâmes par un petit sentier étroit, pour gagner

les terres hautes ou plutôt une chaîne de coteaux raboteux qu’il fallait

traverser pendant six jours. Dans cette marche, nous eûmes beaucoup à

souffrir de la soif. Nous trouvâmes toutes les sources épuisées et les

lits des ruisseaux à sec. La plage entière était couverte de fragments

détachés de rochers volcaniques; à peine une trace de végétation s’y

faisait remarquer. Deux petites hauteurs et des bancs de sable s’y

montraient par intervalle, légèrement couverts de cèdres rouges d’une

petite croissance; mais en général nous n’y vîmes aucune autre

végétation qu’une mauvaise herbe d’une crue mince et rabougrie; des

pommes de roquette (espèce de _cactus_ épineux), et quelques variétés de

plantes, qui, pareilles aux _cactus_, croissent le mieux dans le sol le

plus aride et le plus ingrat. Les débris des hauts coteaux et des

rochers, les tables angulaires de pierre à sable se trouvaient partout

entassés au-dessus du sol, comme on trouve les glaçons entassés sur les

bancs et les bords des rivières; souvent ils s’élevaient en pyramides

solitaires et ressemblaient aux différentes formes d’obélisques.

Chemin faisant, nous aperçûmes souvent des traces de chevaux. Le 5

septembre, nous arrivâmes à un endroit où une heure auparavant une

troupe nombreuse de cavaliers avait passé. Etaient-ce des alliés ou des

ennemis? Je ferai observer ici que, dans ces solitudes, bien que les

hurlement des loups, les sifflements des serpents venimeux, le

rugissement du tigre et de l’ours gris soient capables de glacer

d’épouvante, cette terreur n’a rien de comparable à celle que jettent

dans l’âme du voyageur les traces fraîches d’hommes et de chevaux, ou

les colonnes de fumée qu’il voit s’élever dans le voisinage. A l’instant

même l’escorte se réunit pour délibérer; chacun examina son arme à feu,

aiguisa son couteau et la pointe de ses flèches, et fit tous les

préparatifs pour une résistance à mort; car se rendre en pareille

rencontre serait s’exposer à périr dans les plus affreux tourments. Nous

résolûmes de suivre le sentier, déterminés à connaître les individus qui

nous devançaient; il nous conduisit à un monceau de pierres entassées

sur une petite éminence. Là de nouveaux signes se manifestèrent: ces

pierres étaient teintes d’un sang fraîchement répandu; mes sauvages,

réunis à l’entour, les examinaient avec une morne attention. Le chef

principal, homme de beaucoup de sens, me dit aussitôt: «Mon Père, je

crois pouvoir vous donner l’explication de ce que nous avons sous les

yeux. Les _Corbeaux_ ne sont pas loin; dans deux heures nous les

verrons. Si je ne me trompe, nous sommes sur un de leurs champs de

bataille; ici leur nation doit avoir essuyé quelque grande perte. Ce

monceau de pierres a été érigé comme un monument à la mémoire des

guerriers qui ont succombé sous les coups de leurs ennemis. Ici les

mères, les épouses, les sœurs, les filles de ceux qui sont morts

(voyez-en les traces) sont venues pleurer sur leurs tombeaux. Il est

d’usage parmi elles de se déchirer le visage, de se faire des incisions

dans les bras et les jambes, et de répandre leur sang sur ces pierres,

en faisant retentir en même temps les airs de leurs cris et de leurs

lamentations.»

Il ne se trompait pas; bientôt nous aperçûmes une troupe considérable de

sauvages à la distance d’une lieue. C’étaient en effet des _Corbeaux_

qui retournaient à leur camp après avoir payé le tribut du sang à

quarante de leurs guerriers, massacrés deux ans auparavant par la tribu

des _Pieds-noirs_. Comme ils sont en ce moment alliés des

_Têtes-plates_, ils nous reçurent avec les plus grands transports de

joie. Bientôt nous rencontrâmes des groupes des femmes couvertes de sang

caillé, et tellement défigurées, qu’elles faisaient à la fois compassion

et horreur. Elles renouvellent pendant plusieurs années cette scène de

deuil, lorsqu’elles passent près des tombeaux de leurs parents; et tant

que la moindre tache de sang leur reste sur le corps, elles ne peuvent

se laver.

Les chefs des _Corbeaux_ nous reçurent avec cordialité et nous donnèrent

un grand festin. La conversation fut vraiment plaisante; comme la langue

des deux nations est différente, elle se fit par signes. Toutes les

tribus de cette partie de l’Amérique correspondent de même et

s’entendent parfaitement. Bientôt les _Corbeaux_ eurent envie d’acheter

les beaux chevaux des _Têtes-plates_. Voici comment un marché se conclut

sous mes yeux. Un jeune chef _Corbeau_, d’une taille gigantesque et

couvert de ses plus beaux vêtements, s’avança au milieu de l’assemblée

en conduisant son cheval par la bride, et le plaça devant le

_Tête-plate_, comme pour l’offrir en échange du sien. Celui-ci, ne

donnant aucun signe d’approbation, le _Corbeau_ mit alors à ses pieds

son fusil, ensuite son manteau d’écarlate, puis tous ses ornements les

uns après les autres, puis ses guêtres encore, et enfin ses souliers. Le

_Tête-plate_ prit alors le cheval par la bride, ramassa les effets, et

le marché fut conclu sans dire mot. Le chef _Corbeau_, tout dépouillé

qu’il était de son beau plumage et de ses beaux habits, s’élança avec

joie sur son nouveau coursier; il fit plusieurs fois à la course le tour

du camp, jetant des cris de triomphe et essayant le cheval dans toutes

ses allures.

La richesse principale des sauvages de l’Ouest consiste en chevaux;

chaque chef et chaque guerrier en possèdent en grand nombre, qu’on voit

paître par troupeaux autour de leur camp. Ils sont pour eux des objets

de trafic en temps de paix, et de butin à la guerre, en sorte qu’ils

passent souvent d’une tribu à l’autre à de très-grandes distances. Les

chevaux que les _Corbeaux_ possèdent sont tirés principalement des races

maronnes des prairies: ils en avaient cependant volé plusieurs aux

_Scioux,_ aux _Sheyennes_, et à quelques autres tribus du Sud-ouest, qui

elles-mêmes les avaient dérobés aux Espagnols dans leurs excursions sur

le territoire mexicain. On considère les _Corbeaux_ comme les plus

infatigables maraudeurs des plaines; ils passent et repassent les

montagnes en tous sens, emportant à un bord ce qu’ils ont volé sur

l’autre. C’est de là que leur vient le nom d’_Abshâroké_, qui signifie

_Corbeau_. Dès leur enfance, ils s’exercent à ce genre de larcin; ils y

acquièrent une habileté étonnante; leur gloire augmente avec le nombre

de leurs captures; aussi un voleur accompli est-il à leurs yeux un

héros. Leur pays paraît s’étendre depuis les _Côtes-noires_ jusqu’aux

Montagnes Rocheuses, embrassant les montagnes de la _Rivière-au-Vent_,

et toutes les plaines et vallées qu’arrosent ses eaux, ainsi que la

_Roche-jaune_, la _Rivière-à-la-Poudre_ et les eaux supérieures de

plusieurs branches de la _Plate_. Le sol et le climat de ce pays sont

très-variés; il y a de vastes plaines de sable et d’argile; on y trouve

des fontaines d’eau chaude, des mines de charbon; le gibier y est

partout très-abondant. Ce sont les plus beaux sauvages que j’aie

rencontrés dans mes courses.

Je fis route pendant deux jours avec cette tribu indienne; ils se

trouvaient dans l’abondance, et, selon leur coutume, ils passaient le

temps en réjouissances et festins. Comme je n’ai rien de caché pour

vous, j’espère que vous ne serez pas scandalisé en apprenant que, dans

une seule après-dînée, j’ai assisté à vingt différents banquets; à peine

m’étais-je assis dans une loge qu’on venait m’appeler à une autre. Mais

mon estomac n’étant pas si complaisant que celui des Indiens, je me

contentais de goûter de leurs ragoûts, et, pour un petit morceau de

tabac, des mangeurs dont j’avais pris la précaution de me faire

accompagner avaient soin de vider le plat pour moi.

De ce camp nous nous dirigeâmes sur la _Grosse-Corne_, le plus grand

tributaire de la _Roche-jaune;_ c’est une belle et large rivière dont

les eaux sont pures comme le cristal. Elle traverse des plaines

très-étendues, bien boisées sur ses deux rives, qui offrent de beaux

pâturages. Nous y trouvâmes un autre camp de _Corbeaux_, au nombre

d’environ mille âmes. Eux aussi nous reçurent avec les plus grandes

démonstrations d’amitié, et il fallut encore passer la journée en allant

de festin à festin. Je saisis une occasion favorable pour leur parler

sur différents points de la religion. Comme je leur dépeignais vivement

les tourments de l’enfer, et que je leur disais que le Grand-Esprit

l’avait préparé pour les prévaricateurs de ses lois, l’un des chefs fit

une exclamation que je ne saurais vous rendre, et me dit: «Je crois

qu’il n’y en a que deux dans toute la nation des _Corbeaux_ qui n’iront

pas à cet enfer dont vous nous parlez, c’est la _loutre_ et la

_belette_; ce sont les seuls que je connaisse qui n’aient jamais ni tué,

ni volé, ni commis les excès que votre loi défend. Je pourrais cependant

me tromper; dans ce cas, nous irons tous de compagnie en enfer.» Le

lendemain, je partis; l’un des principaux chefs me fit présent d’une

belle cloche et la pendit au cou de mon cheval. Il m’invita à faire avec

lui le tour du camp; je le suivis, et ma bête faisait sonner sa

clochette. Il m’accompagna ensuite par civilité à la distance de six

milles de son village.

Après avoir passé encore quelques jours à surmonter les difficultés du

passage, à travers des côtes stériles et entrecoupées, nous arrivâmes

enfin au premier fort de la Compagnie des pelleteries. On l’appelle le

fort des _Corbeaux_. Les Américains qui y résident nous reçurent avec

beaucoup de bienveillance et d’amitié, et je m’y rétablis bien vite de

mes fatigues. C’est ici seulement que la fièvre intermittente m’a

entièrement quitté. Les _Têtes-plates_ y édifièrent tout le monde par

leur piété. Dans le fort aussi bien que dans le camp, et lorsque nous

étions en route, nous ne manquions jamais de nous rassembler soir et

matin pour dire les prières en commun et pour chanter quelques cantiques

à la louange de Dieu.

J’avais fixé mon départ du fort au 13 septembre. Je résolus de me

séparer ici de mes fidèles _Têtes-plates_. Je leur déclarai que le pays

dans lequel j’allais entrer était encore plus dangereux que la région

que nous venions de parcourir ensemble, puisqu’il y passait sans cesse

des partis de guerre des _Pieds-noirs_, des _Assiniboins_, des

_Gros-Ventres_, des _Arikaras_ et des _Scioux_, nations qui leur avaient

toujours été hostiles; que je n’osais davantage exposer leur vie; que je

remettais entre les mains de la Providence le soin de ma conservation,

et qu’aidé de cette protection divine, je n’avais rien à craindre. Je

les exhortai en même temps à continuer à servir le Grand-Esprit avec

ferveur; et réitérant mes promesses d’un prompt retour en compagnie

d’autres missionnaires, je les embrassai tous et leur souhaitai un

heureux voyage.

Mon Flamand et moi, nous commençâmes avec courage le trajet solitaire et

dangereux de plusieurs centaines de milles que nous avions à parcourir

ensemble à travers un désert inconnu, où nul chemin n’était tracé, et

sans autre guide que la boussole. Longtemps nous suivîmes le cours de la

_Roche-jaune_, excepté dans quelques endroits où des chaînes de rochers

interceptaient notre marche en nous obligeant à faire de grands circuits

et à travers des coteaux raboteux de quatre à cinq cents pieds

d’élévation. A chaque pas, nous apercevions des forts que les partis de

guerre élèvent pour le temps de leurs courses, de meurtre et de pillage;

ils pouvaient contenir des ennemis aux aguets à l’heure même que nous y

passions. Une solitude pareille avec ses horreurs et ses dangers a

cependant un avantage bien réel; c’est un lieu où l’on voit constamment

la mort en face, et où elle se présente sans cesse à l’imagination sous

les formes les plus hideuses. On y sent d’une manière toute particulière

qu’on est tout entier sous la main de Dieu. Il est facile alors de lui

offrir le sacrifice d’une vie qui est bien moins à vous qu’au premier

sauvage qui voudra la prendre, et de former les résolutions les plus

généreuses dont un homme soit capable. C’est bien là, en effet, la

meilleure retraite que j’aie faite de ma vie. Ma seule consolation était

l’objet pour lequel j’avais entrepris le voyage; mon guide, mon soutien,

mon refuge, c’était la Providence paternelle de mon Dieu.

Le deuxième jour du voyage, j’aperçus de grand matin en m’éveillant, à

la distance d’un quart de mille, la fumée d’un grand feu; une pointe de

rocher nous séparait seule d’un parti de guerre sauvage. Sans perdre de

temps, nous sellâmes nos chevaux et partîmes au grand galop; enfin nous

gagnâmes la côte, et, traversant les ravins et le lit sec d’un torrent,

nous atteignîmes le sommet sans être aperçus. Nous fîmes ce jour de

quarante à cinquante milles sans nous arrêter, et nous ne campâmes que

deux heures après le coucher du soleil, de crainte que les sauvages,

rencontrant nos traces, ne nous poursuivissent. La même crainte nous

empêcha d’allumer du feu; il fallut donc se passer de souper. Je me

roulai dans ma couverture et je m’étendis sur le gazon en me

recommandant au bon Dieu. Mon grenadier, plus brave que moi, ronfla

bientôt comme une machine à vapeur en plein mouvement; passant par

toutes les notes d’une gamme chromatique, il terminait par un profond

soupir, en guise d’accord, chacun des tons sur lesquels il préludait.

Quant à moi, j’eus beau me tourner à droite, je passai ce qu’on appelle

une nuit blanche. Le lendemain au point du jour, nous étions déjà en

route; il fallut user des plus grandes précautions, parce que le pays

que nous avions à parcourir offrait les dangers les plus grands. Vers

midi, nouveau sujet d’alarme; un buffle venait d’être tué depuis environ

deux heures dans un endroit où nous devions passer; on lui avait ôté la

langue, les os à moelle et quelques autres morceaux friands. Nous

tressaillîmes à cette vue en pensant que l’ennemi n’était pas loin; et

cependant nous aurions dû plutôt remercier le Seigneur, qui nous avait

ainsi préparé des aliments pour notre repas du soir. Nous nous

dirigeâmes du côté opposé aux traces des sauvages, et la nuit suivante

nous campâmes parmi des rochers qui servent de repaire aux tigres et aux

ours. J’y fis un bon somme. Pour cette fois, la musique ronflante de mon

compagnon ne me troubla pas.

Nous nous mettions toujours en route de bon matin; mais c’était chaque

fois pour affronter de nouveaux dangers, pour rencontrer çà et là les

traces récentes de pieds d’hommes et de chevaux. Vers dix heures, nous

arrivâmes dans un camp abandonné de quarante loges; les feux n’étaient

pas encore éteints; heureusement nous n’y découvrîmes personne. Enfin

nous revîmes le Missouri, mais dans un endroit où une heure auparavant

cent loges d’_Assiniboins_ venaient de le traverser. Ce n’est là qu’une

faible esquisse du dangereux trajet que j’ai fait du fort des _Corbeaux_

au fort _Union_, situé à l’embouchure de la _Roche-jaune_.

Je racontai un jour ces particularités à un chef sauvage; il me répondit

aussitôt: «Le Grand-Esprit a ses manitous (esprits tutélaires): il les a

envoyés sur vos pas au-devant de vous, pour étourdir et mettre en fuite

les ennemis qui auraient pu vous nuire.» Un chrétien n’aurait pu mieux

me rappeler le beau texte des Psaumes: _Angelis suis mandavit de te, ut

custodiant te in omnibus viis tuis_. Jamais je ne me suis aperçu

davantage qu’une Providence toute spéciale protége le pauvre

missionnaire. Le pays de la _Roche-jaune_ abonde en gibier; je ne crois

pas qu’il y ait dans l’Amérique entière une contrée plus favorable à la

chasse. Je me trouvai pendant sept jours au milieu des troupeaux

innombrables de buffles. A tout moment j’apercevais des bandes d’élans

majestueux bondir dans cette solitude animée, tandis que des nuées de

gazelles s’enfuyaient devant nous avec la rapidité du trait. L’ashata ou

grosse-corne parut seule ne pas s’inquiéter de notre présence; ces

animaux se reposaient par bandes ou folâtraient sur des projections de

rochers escarpés au-dessus de la portée de fusil. Le chevreuil y est

abondant, particulièrement le chevreuil à queue noire, qu’on ne trouve

guère que dans des pays montagneux. C’est un noble et bel animal,

couvert d’une pélisse de brun foncé; on le voit bondir des quatre pieds

à la fois, et ses mouvements sont si vifs qu’il paraît à peine toucher

la terre. Toutes les rivières et ruisseaux, que nous traversâmes dans

notre course, donnaient des marques évidentes que l’industrieux castor,

la loutre et le rat musqué étaient encore les possesseurs paisibles de

leurs eaux solitaires. Les canards, les oies et les cygnes n’y

manquaient pas. Ce pays abonde en charbon et en mines de fer. La

_Roche-jaune_ m’a paru remplie de courants; elle n’est pas navigable, si

ce n’est au milieu de l’été, lorsque les eaux, à la fonte des neiges,

se précipitent en torrents des montagnes.

Le fort Union est le plus vaste et le plus beau des forts que la

Compagnie des pelleteries possède sur le Missouri; il est situé à deux

mille deux cents milles de Saint-Louis. Les messieurs qui y résident

nous comblèrent de politesses; ils ne pouvaient revenir de leur

étonnement au sujet du dangereux voyage que nous venions si heureusement

de terminer. Pendant notre séjour parmi eux, ils fournirent libéralement

à tous nos besoins; et à notre départ pour le village des _Mandans_, ils

nous chargèrent de toutes sortes de provisions. Je leur en conserverai

pendant toute ma vie la plus grande reconnaissance.

Après avoir régénéré quelques enfants métis dans les saintes eaux du

baptême, je partis du fort le 23 septembre. Le trajet jusqu’au village

des _Mandans_ nous prit dix jours. Le sol que le grand fleuve parcourt

est beaucoup plus fertile que celui de la _Roche-jaune_; c’est cependant

toujours la même vaste prairie, diversifiée par de hautes côtes et

plutôt par des montagnes sillonnées de ravins. Les lits des rivières

sont à sec pendant une partie de l’année; mais elles s’enflent à une

hauteur prodigieuse dans la saison des pluies. Sur le penchant des côtes

et dans les bas-fonds, sur les bords des rivières, on trouve çà et là de

beaux bocages; mais en général toute la région ne présente à l’œil

qu’une plaine ondulante, couverte de gazon et de différentes herbes. Le

sol y est fortement imprégné de soufre, de couperose, d’alun et de sel

de glauber; les _strates_ de terre colorent fortement les rivières qui

les traversent, et avec les éboulements des bancs du Missouri,

communiquent aux eaux de cet immense fleuve les matières qui les rendent

bourbeuses. Il y a dans cette région quelques endroits sablonneux

remplis de curiosités naturelles; j’y remarquai de gros troncs d’arbres

et des ossements de différentes espèces d’animaux pétrifiés; j’y trouvai

entre autres un gros crâne de buffle, changé en pierre rouge comme le

porphyre. Je l’ai porté à une grande distance; mais l’embarras que cette

charge me causait, et la fatigue des chevaux qui trouvaient à peine de

quoi se nourrir dans cette saison de l’année, me forcèrent bientôt à

l’abandonner avec regret dans la prairie, comme j’avais été obligé de

faire auparavant dans les Côtes-noires et dans les Montagnes Rocheuses

de toutes les autres curiosités que j’avais ramassées.

Nous rencontrâmes sur notre route un parti de guerre de quinze

_Assiniboins_, qui revenaient d’une expédition infructueuse contre les

_Gros-Ventres_ du Missouri. C’est dans ces sortes d’occasions que la

rencontre des sauvages est principalement dangereuse. Retourner dans

leur pays sans chevaux, sans prisonniers, sans chevelures, c’est pour

eux le comble du déshonneur et de la honte; aussi nous montrèrent-ils

beaucoup de mécontentement, et leur regard n’avait rien que de sinistre.

Cependant ces sauvages sont poltrons; ils étaient d’ailleurs mal armés.

J’étais accompagné de trois hommes du fort qui se rendaient chez les

_Arikaras_ avec une bande de chevaux, et quoique nous ne fussions que

cinq, chacun de nous mit la main sur son arme; et affectant un air de

détermination, nous eûmes un petit entretien avec eux et nous

continuâmes notre route sans être molestés. Le lendemain, nous

traversâmes, sur les bords du Missouri, une forêt qui avait été en 1835

le quartier d’hiver des _Gros-Ventres_, des _Arikaras_ et des _Mandans_;

c’était là que ces malheureuses nations avaient été attaquées par

l’épidémie qui, dans le courant de cette année, fit tant de ravages

parmi les tribus indiennes; plusieurs milliers de sauvages moururent de

la petite vérole. Nous remarquâmes, en passant, que les cadavres,

enveloppés dans des peaux de buffle, étaient restés attachés aux

branches des plus gros arbres. Ce cimetière sauvage offrait une vue bien

triste et bien lugubre; il donna occasion à mes compagnons de voyage de

raconter plusieurs anecdotes aussi déplorables que tragiques. A deux

journées de là nous rencontrâmes les misérables restes de ces trois

infortunées tribus. Les _Mandans_, qui ne forment guère aujourd’hui

qu’une dizaine de familles, se sont unis aux _Gros-Ventres_, qui

eux-mêmes s’étaient joints aux _Arikaras_; ils sont ensemble environ

trois mille. Quelques jeunes gens, nous ayant aperçus de loin, donnèrent

avis aux chefs de l’approche d’étrangers. Ils se précipitèrent aussitôt

par centaines au-devant de nous: mais les trois hommes du fort Union se

firent connaître, et me présentèrent à leurs chefs en qualité de

_Robe-noire_ des Français. Ils nous reçurent avec les plus grandes

démonstrations d’amitié et nous forcèrent de passer l’après-dînée et la

nuit dans leur camp. Les marmites furent bientôt remplies dans toutes

les loges, et les morceaux de rôti mis au feu pour fêter notre arrivée.

C’était encore ici, comme parmi les _Corbeaux_, une succession

d’invitations aux festins qu’il nous fallut parcourir jusqu’à minuit.

S’y refuser, eût été le comble de l’impolitesse, et ils nous croient

d’ailleurs aussi capables qu’eux-mêmes de manger à toute outrance et à

toute heure du jour et de la nuit. Un sauvage est un être singulier sur

ce rapport; il est insatiable et infatigable; on le trouve toujours prêt

lorsqu’il s’agit de manger; mais j’ajouterai en même temps que, dans la

disette, il est d’une patience admirable, et observe le jeûne le plus

rigoureux pendant des semaines entières.

Ces sauvages nous aidèrent le lendemain à traverser le Missouri dans

leurs canots de buffle. Ces canots ont la forme d’un panier rond fait de

saules entrelacés d’un pouce d’épaisseur, et qu’on couvre d’une peau de

buffle. Les femmes conduisent ce bateau de leur fabrique avec beaucoup

de dextérité. Le poids et le nombre de personnes que ces canots portent

est vraiment étonnant. Nos chevaux, qui nous avaient suivis à la nage,

s’embourbèrent jusqu’au cou sur la rive opposée; il fallut un demi-jour

de travail pour les retirer de la vase.

Le même soir, nous arrivâmes au premier village permanant des

_Arikaras_. Leurs maisons sont très-commodes et spacieuses; elles sont

formées de quatre gros troncs d’arbres dressés et fourchus qui

supportent les poutres et une charpente de grosses perches entrelacées

d’osiers; toute la construction est couverte de terre. Un trou creusé

dans la terre au milieu de la loge sert de foyer, et une ouverture au

sommet laisse échapper la fumée et admet le jour. Dans l’intérieur, la

loge est entourée d’alcoves, semblables aux hamacs d’un navire, et

cachées au moyen de peaux en guise de rideaux. A l’extrémité de chaque

loge, ou bien sur le sommet, on voit une espèce de trophée de chasse ou

de guerre, consistant en deux ou plusieurs têtes de buffle peintes d’une

manière bizarre, et surmontées de boucliers, d’arcs, de carquois et

d’autres armes.

Voyage aux montagnes Rocheuses Chez les tribus indiennes du vaste territoire de l'Orégon dépendant des Etats-Unis d'Amérique · 第 4 / 18 段