la _Roche-jaune_. Le buffle y était rare; car quelques jours auparavant,
des partis de guerre avaient parcouru les mêmes plaines. Toute la
contrée le long de cette rivière est très-graveleuse et remplie de
cailloux rouges et oblongs, formés par les eaux; çà et là on voyait de
petits bois dans le lointain sur les bords des rivières: Au-dessous de
l’embouchure de la _Rivière-à-Klark_, la _Roche-jaune_ rase de hauts
rochers. Nous les escaladâmes par un petit sentier étroit, pour gagner
les terres hautes ou plutôt une chaîne de coteaux raboteux qu’il fallait
traverser pendant six jours. Dans cette marche, nous eûmes beaucoup à
souffrir de la soif. Nous trouvâmes toutes les sources épuisées et les
lits des ruisseaux à sec. La plage entière était couverte de fragments
détachés de rochers volcaniques; à peine une trace de végétation s’y
faisait remarquer. Deux petites hauteurs et des bancs de sable s’y
montraient par intervalle, légèrement couverts de cèdres rouges d’une
petite croissance; mais en général nous n’y vîmes aucune autre
végétation qu’une mauvaise herbe d’une crue mince et rabougrie; des
pommes de roquette (espèce de _cactus_ épineux), et quelques variétés de
plantes, qui, pareilles aux _cactus_, croissent le mieux dans le sol le
plus aride et le plus ingrat. Les débris des hauts coteaux et des
rochers, les tables angulaires de pierre à sable se trouvaient partout
entassés au-dessus du sol, comme on trouve les glaçons entassés sur les
bancs et les bords des rivières; souvent ils s’élevaient en pyramides
solitaires et ressemblaient aux différentes formes d’obélisques.
Chemin faisant, nous aperçûmes souvent des traces de chevaux. Le 5
septembre, nous arrivâmes à un endroit où une heure auparavant une
troupe nombreuse de cavaliers avait passé. Etaient-ce des alliés ou des
ennemis? Je ferai observer ici que, dans ces solitudes, bien que les
hurlement des loups, les sifflements des serpents venimeux, le
rugissement du tigre et de l’ours gris soient capables de glacer
d’épouvante, cette terreur n’a rien de comparable à celle que jettent
dans l’âme du voyageur les traces fraîches d’hommes et de chevaux, ou
les colonnes de fumée qu’il voit s’élever dans le voisinage. A l’instant
même l’escorte se réunit pour délibérer; chacun examina son arme à feu,
aiguisa son couteau et la pointe de ses flèches, et fit tous les
préparatifs pour une résistance à mort; car se rendre en pareille
rencontre serait s’exposer à périr dans les plus affreux tourments. Nous
résolûmes de suivre le sentier, déterminés à connaître les individus qui
nous devançaient; il nous conduisit à un monceau de pierres entassées
sur une petite éminence. Là de nouveaux signes se manifestèrent: ces
pierres étaient teintes d’un sang fraîchement répandu; mes sauvages,
réunis à l’entour, les examinaient avec une morne attention. Le chef
principal, homme de beaucoup de sens, me dit aussitôt: «Mon Père, je
crois pouvoir vous donner l’explication de ce que nous avons sous les
yeux. Les _Corbeaux_ ne sont pas loin; dans deux heures nous les
verrons. Si je ne me trompe, nous sommes sur un de leurs champs de
bataille; ici leur nation doit avoir essuyé quelque grande perte. Ce
monceau de pierres a été érigé comme un monument à la mémoire des
guerriers qui ont succombé sous les coups de leurs ennemis. Ici les
mères, les épouses, les sœurs, les filles de ceux qui sont morts
(voyez-en les traces) sont venues pleurer sur leurs tombeaux. Il est
d’usage parmi elles de se déchirer le visage, de se faire des incisions
dans les bras et les jambes, et de répandre leur sang sur ces pierres,
en faisant retentir en même temps les airs de leurs cris et de leurs
lamentations.»
Il ne se trompait pas; bientôt nous aperçûmes une troupe considérable de
sauvages à la distance d’une lieue. C’étaient en effet des _Corbeaux_
qui retournaient à leur camp après avoir payé le tribut du sang à
quarante de leurs guerriers, massacrés deux ans auparavant par la tribu
des _Pieds-noirs_. Comme ils sont en ce moment alliés des
_Têtes-plates_, ils nous reçurent avec les plus grands transports de
joie. Bientôt nous rencontrâmes des groupes des femmes couvertes de sang
caillé, et tellement défigurées, qu’elles faisaient à la fois compassion
et horreur. Elles renouvellent pendant plusieurs années cette scène de
deuil, lorsqu’elles passent près des tombeaux de leurs parents; et tant
que la moindre tache de sang leur reste sur le corps, elles ne peuvent
se laver.
Les chefs des _Corbeaux_ nous reçurent avec cordialité et nous donnèrent
un grand festin. La conversation fut vraiment plaisante; comme la langue
des deux nations est différente, elle se fit par signes. Toutes les
tribus de cette partie de l’Amérique correspondent de même et
s’entendent parfaitement. Bientôt les _Corbeaux_ eurent envie d’acheter
les beaux chevaux des _Têtes-plates_. Voici comment un marché se conclut
sous mes yeux. Un jeune chef _Corbeau_, d’une taille gigantesque et
couvert de ses plus beaux vêtements, s’avança au milieu de l’assemblée
en conduisant son cheval par la bride, et le plaça devant le
_Tête-plate_, comme pour l’offrir en échange du sien. Celui-ci, ne
donnant aucun signe d’approbation, le _Corbeau_ mit alors à ses pieds
son fusil, ensuite son manteau d’écarlate, puis tous ses ornements les
uns après les autres, puis ses guêtres encore, et enfin ses souliers. Le
_Tête-plate_ prit alors le cheval par la bride, ramassa les effets, et
le marché fut conclu sans dire mot. Le chef _Corbeau_, tout dépouillé
qu’il était de son beau plumage et de ses beaux habits, s’élança avec
joie sur son nouveau coursier; il fit plusieurs fois à la course le tour
du camp, jetant des cris de triomphe et essayant le cheval dans toutes
ses allures.
La richesse principale des sauvages de l’Ouest consiste en chevaux;
chaque chef et chaque guerrier en possèdent en grand nombre, qu’on voit
paître par troupeaux autour de leur camp. Ils sont pour eux des objets
de trafic en temps de paix, et de butin à la guerre, en sorte qu’ils
passent souvent d’une tribu à l’autre à de très-grandes distances. Les
chevaux que les _Corbeaux_ possèdent sont tirés principalement des races
maronnes des prairies: ils en avaient cependant volé plusieurs aux
_Scioux,_ aux _Sheyennes_, et à quelques autres tribus du Sud-ouest, qui
elles-mêmes les avaient dérobés aux Espagnols dans leurs excursions sur
le territoire mexicain. On considère les _Corbeaux_ comme les plus
infatigables maraudeurs des plaines; ils passent et repassent les
montagnes en tous sens, emportant à un bord ce qu’ils ont volé sur
l’autre. C’est de là que leur vient le nom d’_Abshâroké_, qui signifie
_Corbeau_. Dès leur enfance, ils s’exercent à ce genre de larcin; ils y
acquièrent une habileté étonnante; leur gloire augmente avec le nombre
de leurs captures; aussi un voleur accompli est-il à leurs yeux un
héros. Leur pays paraît s’étendre depuis les _Côtes-noires_ jusqu’aux
Montagnes Rocheuses, embrassant les montagnes de la _Rivière-au-Vent_,
et toutes les plaines et vallées qu’arrosent ses eaux, ainsi que la
_Roche-jaune_, la _Rivière-à-la-Poudre_ et les eaux supérieures de
plusieurs branches de la _Plate_. Le sol et le climat de ce pays sont
très-variés; il y a de vastes plaines de sable et d’argile; on y trouve
des fontaines d’eau chaude, des mines de charbon; le gibier y est
partout très-abondant. Ce sont les plus beaux sauvages que j’aie
rencontrés dans mes courses.
Je fis route pendant deux jours avec cette tribu indienne; ils se
trouvaient dans l’abondance, et, selon leur coutume, ils passaient le
temps en réjouissances et festins. Comme je n’ai rien de caché pour
vous, j’espère que vous ne serez pas scandalisé en apprenant que, dans
une seule après-dînée, j’ai assisté à vingt différents banquets; à peine
m’étais-je assis dans une loge qu’on venait m’appeler à une autre. Mais
mon estomac n’étant pas si complaisant que celui des Indiens, je me
contentais de goûter de leurs ragoûts, et, pour un petit morceau de
tabac, des mangeurs dont j’avais pris la précaution de me faire
accompagner avaient soin de vider le plat pour moi.
De ce camp nous nous dirigeâmes sur la _Grosse-Corne_, le plus grand
tributaire de la _Roche-jaune;_ c’est une belle et large rivière dont
les eaux sont pures comme le cristal. Elle traverse des plaines
très-étendues, bien boisées sur ses deux rives, qui offrent de beaux
pâturages. Nous y trouvâmes un autre camp de _Corbeaux_, au nombre
d’environ mille âmes. Eux aussi nous reçurent avec les plus grandes
démonstrations d’amitié, et il fallut encore passer la journée en allant
de festin à festin. Je saisis une occasion favorable pour leur parler
sur différents points de la religion. Comme je leur dépeignais vivement
les tourments de l’enfer, et que je leur disais que le Grand-Esprit
l’avait préparé pour les prévaricateurs de ses lois, l’un des chefs fit
une exclamation que je ne saurais vous rendre, et me dit: «Je crois
qu’il n’y en a que deux dans toute la nation des _Corbeaux_ qui n’iront
pas à cet enfer dont vous nous parlez, c’est la _loutre_ et la
_belette_; ce sont les seuls que je connaisse qui n’aient jamais ni tué,
ni volé, ni commis les excès que votre loi défend. Je pourrais cependant
me tromper; dans ce cas, nous irons tous de compagnie en enfer.» Le
lendemain, je partis; l’un des principaux chefs me fit présent d’une
belle cloche et la pendit au cou de mon cheval. Il m’invita à faire avec
lui le tour du camp; je le suivis, et ma bête faisait sonner sa
clochette. Il m’accompagna ensuite par civilité à la distance de six
milles de son village.
Après avoir passé encore quelques jours à surmonter les difficultés du
passage, à travers des côtes stériles et entrecoupées, nous arrivâmes
enfin au premier fort de la Compagnie des pelleteries. On l’appelle le
fort des _Corbeaux_. Les Américains qui y résident nous reçurent avec
beaucoup de bienveillance et d’amitié, et je m’y rétablis bien vite de
mes fatigues. C’est ici seulement que la fièvre intermittente m’a
entièrement quitté. Les _Têtes-plates_ y édifièrent tout le monde par
leur piété. Dans le fort aussi bien que dans le camp, et lorsque nous
étions en route, nous ne manquions jamais de nous rassembler soir et
matin pour dire les prières en commun et pour chanter quelques cantiques
à la louange de Dieu.
J’avais fixé mon départ du fort au 13 septembre. Je résolus de me
séparer ici de mes fidèles _Têtes-plates_. Je leur déclarai que le pays
dans lequel j’allais entrer était encore plus dangereux que la région
que nous venions de parcourir ensemble, puisqu’il y passait sans cesse
des partis de guerre des _Pieds-noirs_, des _Assiniboins_, des
_Gros-Ventres_, des _Arikaras_ et des _Scioux_, nations qui leur avaient
toujours été hostiles; que je n’osais davantage exposer leur vie; que je
remettais entre les mains de la Providence le soin de ma conservation,
et qu’aidé de cette protection divine, je n’avais rien à craindre. Je
les exhortai en même temps à continuer à servir le Grand-Esprit avec
ferveur; et réitérant mes promesses d’un prompt retour en compagnie
d’autres missionnaires, je les embrassai tous et leur souhaitai un
heureux voyage.
Mon Flamand et moi, nous commençâmes avec courage le trajet solitaire et
dangereux de plusieurs centaines de milles que nous avions à parcourir
ensemble à travers un désert inconnu, où nul chemin n’était tracé, et
sans autre guide que la boussole. Longtemps nous suivîmes le cours de la
_Roche-jaune_, excepté dans quelques endroits où des chaînes de rochers
interceptaient notre marche en nous obligeant à faire de grands circuits
et à travers des coteaux raboteux de quatre à cinq cents pieds
d’élévation. A chaque pas, nous apercevions des forts que les partis de
guerre élèvent pour le temps de leurs courses, de meurtre et de pillage;
ils pouvaient contenir des ennemis aux aguets à l’heure même que nous y
passions. Une solitude pareille avec ses horreurs et ses dangers a
cependant un avantage bien réel; c’est un lieu où l’on voit constamment
la mort en face, et où elle se présente sans cesse à l’imagination sous
les formes les plus hideuses. On y sent d’une manière toute particulière
qu’on est tout entier sous la main de Dieu. Il est facile alors de lui
offrir le sacrifice d’une vie qui est bien moins à vous qu’au premier
sauvage qui voudra la prendre, et de former les résolutions les plus
généreuses dont un homme soit capable. C’est bien là, en effet, la
meilleure retraite que j’aie faite de ma vie. Ma seule consolation était
l’objet pour lequel j’avais entrepris le voyage; mon guide, mon soutien,
mon refuge, c’était la Providence paternelle de mon Dieu.
Le deuxième jour du voyage, j’aperçus de grand matin en m’éveillant, à
la distance d’un quart de mille, la fumée d’un grand feu; une pointe de
rocher nous séparait seule d’un parti de guerre sauvage. Sans perdre de
temps, nous sellâmes nos chevaux et partîmes au grand galop; enfin nous
gagnâmes la côte, et, traversant les ravins et le lit sec d’un torrent,
nous atteignîmes le sommet sans être aperçus. Nous fîmes ce jour de
quarante à cinquante milles sans nous arrêter, et nous ne campâmes que
deux heures après le coucher du soleil, de crainte que les sauvages,
rencontrant nos traces, ne nous poursuivissent. La même crainte nous
empêcha d’allumer du feu; il fallut donc se passer de souper. Je me
roulai dans ma couverture et je m’étendis sur le gazon en me
recommandant au bon Dieu. Mon grenadier, plus brave que moi, ronfla
bientôt comme une machine à vapeur en plein mouvement; passant par
toutes les notes d’une gamme chromatique, il terminait par un profond
soupir, en guise d’accord, chacun des tons sur lesquels il préludait.
Quant à moi, j’eus beau me tourner à droite, je passai ce qu’on appelle
une nuit blanche. Le lendemain au point du jour, nous étions déjà en
route; il fallut user des plus grandes précautions, parce que le pays
que nous avions à parcourir offrait les dangers les plus grands. Vers
midi, nouveau sujet d’alarme; un buffle venait d’être tué depuis environ
deux heures dans un endroit où nous devions passer; on lui avait ôté la
langue, les os à moelle et quelques autres morceaux friands. Nous
tressaillîmes à cette vue en pensant que l’ennemi n’était pas loin; et
cependant nous aurions dû plutôt remercier le Seigneur, qui nous avait
ainsi préparé des aliments pour notre repas du soir. Nous nous
dirigeâmes du côté opposé aux traces des sauvages, et la nuit suivante
nous campâmes parmi des rochers qui servent de repaire aux tigres et aux
ours. J’y fis un bon somme. Pour cette fois, la musique ronflante de mon
compagnon ne me troubla pas.
Nous nous mettions toujours en route de bon matin; mais c’était chaque
fois pour affronter de nouveaux dangers, pour rencontrer çà et là les
traces récentes de pieds d’hommes et de chevaux. Vers dix heures, nous
arrivâmes dans un camp abandonné de quarante loges; les feux n’étaient
pas encore éteints; heureusement nous n’y découvrîmes personne. Enfin
nous revîmes le Missouri, mais dans un endroit où une heure auparavant
cent loges d’_Assiniboins_ venaient de le traverser. Ce n’est là qu’une
faible esquisse du dangereux trajet que j’ai fait du fort des _Corbeaux_
au fort _Union_, situé à l’embouchure de la _Roche-jaune_.
Je racontai un jour ces particularités à un chef sauvage; il me répondit
aussitôt: «Le Grand-Esprit a ses manitous (esprits tutélaires): il les a
envoyés sur vos pas au-devant de vous, pour étourdir et mettre en fuite
les ennemis qui auraient pu vous nuire.» Un chrétien n’aurait pu mieux
me rappeler le beau texte des Psaumes: _Angelis suis mandavit de te, ut
custodiant te in omnibus viis tuis_. Jamais je ne me suis aperçu
davantage qu’une Providence toute spéciale protége le pauvre
missionnaire. Le pays de la _Roche-jaune_ abonde en gibier; je ne crois
pas qu’il y ait dans l’Amérique entière une contrée plus favorable à la
chasse. Je me trouvai pendant sept jours au milieu des troupeaux
innombrables de buffles. A tout moment j’apercevais des bandes d’élans
majestueux bondir dans cette solitude animée, tandis que des nuées de
gazelles s’enfuyaient devant nous avec la rapidité du trait. L’ashata ou
grosse-corne parut seule ne pas s’inquiéter de notre présence; ces
animaux se reposaient par bandes ou folâtraient sur des projections de
rochers escarpés au-dessus de la portée de fusil. Le chevreuil y est
abondant, particulièrement le chevreuil à queue noire, qu’on ne trouve
guère que dans des pays montagneux. C’est un noble et bel animal,
couvert d’une pélisse de brun foncé; on le voit bondir des quatre pieds
à la fois, et ses mouvements sont si vifs qu’il paraît à peine toucher
la terre. Toutes les rivières et ruisseaux, que nous traversâmes dans
notre course, donnaient des marques évidentes que l’industrieux castor,
la loutre et le rat musqué étaient encore les possesseurs paisibles de
leurs eaux solitaires. Les canards, les oies et les cygnes n’y
manquaient pas. Ce pays abonde en charbon et en mines de fer. La
_Roche-jaune_ m’a paru remplie de courants; elle n’est pas navigable, si
ce n’est au milieu de l’été, lorsque les eaux, à la fonte des neiges,
se précipitent en torrents des montagnes.
Le fort Union est le plus vaste et le plus beau des forts que la
Compagnie des pelleteries possède sur le Missouri; il est situé à deux
mille deux cents milles de Saint-Louis. Les messieurs qui y résident
nous comblèrent de politesses; ils ne pouvaient revenir de leur
étonnement au sujet du dangereux voyage que nous venions si heureusement
de terminer. Pendant notre séjour parmi eux, ils fournirent libéralement
à tous nos besoins; et à notre départ pour le village des _Mandans_, ils
nous chargèrent de toutes sortes de provisions. Je leur en conserverai
pendant toute ma vie la plus grande reconnaissance.
Après avoir régénéré quelques enfants métis dans les saintes eaux du
baptême, je partis du fort le 23 septembre. Le trajet jusqu’au village
des _Mandans_ nous prit dix jours. Le sol que le grand fleuve parcourt
est beaucoup plus fertile que celui de la _Roche-jaune_; c’est cependant
toujours la même vaste prairie, diversifiée par de hautes côtes et
plutôt par des montagnes sillonnées de ravins. Les lits des rivières
sont à sec pendant une partie de l’année; mais elles s’enflent à une
hauteur prodigieuse dans la saison des pluies. Sur le penchant des côtes
et dans les bas-fonds, sur les bords des rivières, on trouve çà et là de
beaux bocages; mais en général toute la région ne présente à l’œil
qu’une plaine ondulante, couverte de gazon et de différentes herbes. Le
sol y est fortement imprégné de soufre, de couperose, d’alun et de sel
de glauber; les _strates_ de terre colorent fortement les rivières qui
les traversent, et avec les éboulements des bancs du Missouri,
communiquent aux eaux de cet immense fleuve les matières qui les rendent
bourbeuses. Il y a dans cette région quelques endroits sablonneux
remplis de curiosités naturelles; j’y remarquai de gros troncs d’arbres
et des ossements de différentes espèces d’animaux pétrifiés; j’y trouvai
entre autres un gros crâne de buffle, changé en pierre rouge comme le
porphyre. Je l’ai porté à une grande distance; mais l’embarras que cette
charge me causait, et la fatigue des chevaux qui trouvaient à peine de
quoi se nourrir dans cette saison de l’année, me forcèrent bientôt à
l’abandonner avec regret dans la prairie, comme j’avais été obligé de
faire auparavant dans les Côtes-noires et dans les Montagnes Rocheuses
de toutes les autres curiosités que j’avais ramassées.
Nous rencontrâmes sur notre route un parti de guerre de quinze
_Assiniboins_, qui revenaient d’une expédition infructueuse contre les
_Gros-Ventres_ du Missouri. C’est dans ces sortes d’occasions que la
rencontre des sauvages est principalement dangereuse. Retourner dans
leur pays sans chevaux, sans prisonniers, sans chevelures, c’est pour
eux le comble du déshonneur et de la honte; aussi nous montrèrent-ils
beaucoup de mécontentement, et leur regard n’avait rien que de sinistre.
Cependant ces sauvages sont poltrons; ils étaient d’ailleurs mal armés.
J’étais accompagné de trois hommes du fort qui se rendaient chez les
_Arikaras_ avec une bande de chevaux, et quoique nous ne fussions que
cinq, chacun de nous mit la main sur son arme; et affectant un air de
détermination, nous eûmes un petit entretien avec eux et nous
continuâmes notre route sans être molestés. Le lendemain, nous
traversâmes, sur les bords du Missouri, une forêt qui avait été en 1835
le quartier d’hiver des _Gros-Ventres_, des _Arikaras_ et des _Mandans_;
c’était là que ces malheureuses nations avaient été attaquées par
l’épidémie qui, dans le courant de cette année, fit tant de ravages
parmi les tribus indiennes; plusieurs milliers de sauvages moururent de
la petite vérole. Nous remarquâmes, en passant, que les cadavres,
enveloppés dans des peaux de buffle, étaient restés attachés aux
branches des plus gros arbres. Ce cimetière sauvage offrait une vue bien
triste et bien lugubre; il donna occasion à mes compagnons de voyage de
raconter plusieurs anecdotes aussi déplorables que tragiques. A deux
journées de là nous rencontrâmes les misérables restes de ces trois
infortunées tribus. Les _Mandans_, qui ne forment guère aujourd’hui
qu’une dizaine de familles, se sont unis aux _Gros-Ventres_, qui
eux-mêmes s’étaient joints aux _Arikaras_; ils sont ensemble environ
trois mille. Quelques jeunes gens, nous ayant aperçus de loin, donnèrent
avis aux chefs de l’approche d’étrangers. Ils se précipitèrent aussitôt
par centaines au-devant de nous: mais les trois hommes du fort Union se
firent connaître, et me présentèrent à leurs chefs en qualité de
_Robe-noire_ des Français. Ils nous reçurent avec les plus grandes
démonstrations d’amitié et nous forcèrent de passer l’après-dînée et la
nuit dans leur camp. Les marmites furent bientôt remplies dans toutes
les loges, et les morceaux de rôti mis au feu pour fêter notre arrivée.
C’était encore ici, comme parmi les _Corbeaux_, une succession
d’invitations aux festins qu’il nous fallut parcourir jusqu’à minuit.
S’y refuser, eût été le comble de l’impolitesse, et ils nous croient
d’ailleurs aussi capables qu’eux-mêmes de manger à toute outrance et à
toute heure du jour et de la nuit. Un sauvage est un être singulier sur
ce rapport; il est insatiable et infatigable; on le trouve toujours prêt
lorsqu’il s’agit de manger; mais j’ajouterai en même temps que, dans la
disette, il est d’une patience admirable, et observe le jeûne le plus
rigoureux pendant des semaines entières.
Ces sauvages nous aidèrent le lendemain à traverser le Missouri dans
leurs canots de buffle. Ces canots ont la forme d’un panier rond fait de
saules entrelacés d’un pouce d’épaisseur, et qu’on couvre d’une peau de
buffle. Les femmes conduisent ce bateau de leur fabrique avec beaucoup
de dextérité. Le poids et le nombre de personnes que ces canots portent
est vraiment étonnant. Nos chevaux, qui nous avaient suivis à la nage,
s’embourbèrent jusqu’au cou sur la rive opposée; il fallut un demi-jour
de travail pour les retirer de la vase.
Le même soir, nous arrivâmes au premier village permanant des
_Arikaras_. Leurs maisons sont très-commodes et spacieuses; elles sont
formées de quatre gros troncs d’arbres dressés et fourchus qui
supportent les poutres et une charpente de grosses perches entrelacées
d’osiers; toute la construction est couverte de terre. Un trou creusé
dans la terre au milieu de la loge sert de foyer, et une ouverture au
sommet laisse échapper la fumée et admet le jour. Dans l’intérieur, la
loge est entourée d’alcoves, semblables aux hamacs d’un navire, et
cachées au moyen de peaux en guise de rideaux. A l’extrémité de chaque
loge, ou bien sur le sommet, on voit une espèce de trophée de chasse ou
de guerre, consistant en deux ou plusieurs têtes de buffle peintes d’une
manière bizarre, et surmontées de boucliers, d’arcs, de carquois et
d’autres armes.