de _Pierre_; ce vallon est situé au pied des trois _Têtons_, montagnes
pointues d’une hauteur prodigieuse, puisqu’elles s’élèvent presque
perpendiculairement à plus de dix mille pieds, et sont couvertes de
neiges perpétuelles. Il y en a cinq, mais trois seulement peuvent être
vues à une grande distance. De là nous remontâmes l’une des fourches
principales de la _Rivière-à-Henri_, faisant tous les jours de petits
campements de neuf à dix milles de distance l’un de l’autre. Souvent,
dans ces petites courses, nous passâmes et repassâmes de hautes côtes,
des torrents larges et rapides, des défilés étroits et dangereux.
Souvent aussi nous rencontrâmes de beaux vallons, unis et ouverts,
riches en pâturages, qui offraient une belle verdure émaillée de fleurs,
et où le baume des montagnes (le thé des voyageurs) abonde. Ce thé, lors
même qu’il a été écrasé sous les pieds de plusieurs milliers de chevaux,
embaume encore l’air de son délicieux parfum. Dans les vallons et les
défilés que nous traversâmes, plusieurs montagnes attirèrent encore
notre attention: quelques-unes représentaient des cônes s’élevant à la
hauteur de plusieurs milliers de pieds à un angle de quarante-cinq à
cinquante degrés, très-unis et couverts d’une belle verdure; d’autres
représentaient des dômes; d’autres étaient rouges comme la brique bien
brûlée, et portaient encore les empreintes de quelque grande convulsion
de la nature; les scories et la lave étaient tellement poreuses qu’elles
flottaient sur l’eau; on les trouvait répandues dans toutes les
directions, et en plusieurs endroits en si grande abondance, qu’elles
paraissaient avoir rempli des vallées entières. Dans plusieurs endroits,
on distinguait encore l’ouverture d’anciens cratères. Les couches
argileuses et volcaniques des montagnes sont, en général horizontales;
mais en plusieurs endroits elles pendent perpendiculairement, ou bien
elles sont courbées ou ondulantes: souvent on les prendrait pour
l’ouvrage de l’art.
Le 22 juillet, le camp se rendit au lac _Henri_, l’une des sources
principales de la Colombie; il a environ dix milles de circonférence.
Nous gravissions à cheval la montagne qui sépare les eaux des deux
grands fleuves: du _Missouri_, qui est à proprement parler la branche
principale du Mississipi et se jette avec lui dans le golfe du Mexique,
et de la _Colombie_, qui porte le tribut de ses eaux à l’océan
Pacifique. De la place élevée où je me trouvais, je distinguais
facilement le lac des _Maringouins_, source d’une des principales
branches de la fourche du nord du Missouri, appelée la rivière de
_Jefferson_. Les deux lacs ne sont guère qu’à huit milles l’un de
l’autre. Je me dirigeai vers le sommet d’une haute montagne, pour
examiner mieux la distance des fontaines qui donnent naissance à ces
deux grandes rivières; je les vis descendre en cascades d’une hauteur
immense, se jetant avec fracas de roc en roc; même à leur source ils
formaient déjà deux gros torrents qui n’étaient guère qu’à une centaine
de pas l’un de l’autre. Je voulus absolument atteindre la cime. Au bout
de six heures de fatigue, je me trouvai épuisé: je crois avoir monté
plus de cinq mille pieds; j’avais passé dans des neiges amoncelées à
plus de vingt pieds de profondeur, et cependant la cime de la montagne
était encore à une grande élévation au-dessus de ma tête. Je me vis donc
contraint d’abandonner mon projet, et je m’assis. Les Pères de la
Compagnie qui desservent les missions sur les bords du Mississipi et de
ses tributaires, depuis _Cunccill-Bluffs_ jusqu’au golfe du Mexique, me
venaient à l’esprit. Je pleurai de joie aux heureux souvenirs qui
s’excitaient dans mon cœur. Je remerciai le Seigneur de ce qu’il avait
daigné favoriser les travaux de ses serviteurs, dispersés dans cette
vaste vigne, implorant en même temps sa grâce divine pour toutes les
nations de l’Orégon, et en particulier pour les _Têtes-plates_ et les
_Pondéras_, qui venaient si récemment et de si bon cœur de se ranger
sous l’étendard de Jésus-Christ. Je gravai en gros caractères sur une
pierre tendre cette inscription: SANCTUS IGNATIUS PATRONUS MONTIUM. DIE
JULII 23, 1840.
Je dis la messe en action de grâces au pied de cette montagne, entouré
de mes sauvages qui entonnaient des cantiques à la louange de Dieu, et
je m’installai dans le pays au nom de notre saint fondateur, implorant
son secours, afin que, par son intercession dans le ciel, cet immense
désert, qui donne de si grandes espérances, puisse bientôt se remplir de
dignes et infatigables ouvriers. C’est aujourd’hui le temps favorable
pour y prêcher l’Evangile aux différentes nations. Les apôtres du
protestantisme commencent à s’y rendre en foule et à choisir les
meilleurs endroits, et bientôt la cupidité et l’avarice de l’homme
civilisé feront les mêmes agressions ici que dans l’est, et l’abominable
influence des vices des frontières interposera la même barrière à
l’introduction de l’Evangile, que tous les sauvages paraissent avoir un
grand désir de connaître et qu’ils suivront, comme les bons
_Têtes-plates_ et les _Pondéras_, avec fidélité.
Pendant tout mon séjour aux montagnes, je disais régulièrement la sainte
messe les dimanches et les jours de fêtes, ainsi que les jours où les
sauvages ne levaient point le camp le matin. L’autel était construit de
saules; ma couverture formait le devant d’autel, et toute la loge était
ornée d’images et de fleurs du pays. Les sauvages s’agenouillaient en
dehors dans un cercle d’environ deux cents pieds, entouré de petits pins
et de cèdres, qu’on y plantait exprès; ils y assistaient assidûment avec
la plus grande modestie, attention et dévotion, et comme il y en avait
de différentes nations, ils chantaient les louanges de Dieu en
tête-plate, en nez-percé et en iroquois; les Canadiens, mon Flamand et
moi nous chantions des cantiques en français, en anglais et en latin.
Les _Têtes-plates_ avaient la coutume, depuis plusieurs années, de ne
jamais lever le camp le dimanche et de passer ce jour en pratiques de
dévotion.
Le 24 juillet, le camp traversa la montagne et se transporta du lac
Henri sur le lac des Maringouins. Jusqu’au 8 août, nous passâmes encore
par une grande variété de pays. Tantôt nous nous trouvions dans des
vallons ouverts et riants, tantôt dans des terres stériles à travers de
hautes montagnes et des défilés étroits, quelquefois dans des plaines
élevées et étendues, profusément couvertes de blocs et de fragments de
granit.
Le 10, nous campâmes sur la rivière de _Jefferson_. Le bas-fond est
riche en beaux pâturages et boisé d’arbres d’une chétive croissance.
Nous le descendîmes, faisant tous les jours de douze à quinze milles, et
le 21 du même mois nous arrivâmes à la jonction des trois fourches du
_Missouri_, là où ce fleuve commence à prendre son nom; nous campâmes
sur celle du milieu. Dans cette belle et grande plaine, les buffles se
montraient en bandes innombrables. Depuis la _Rivière-Verte_ jusqu’ici,
nos sauvages s’étaient nourris de racines et de la chair d’animaux, tels
que le cherveuil rouge et à queue noire, l’élan, la gazelle, la
grosse-corne ou mouton des montagnes, l’ours gris et noir, le brelan, le
lièvre et le chat-pard, tuant de temps à autre de la volaille, comme le
coq des montagnes, la poule des prairies (espèce de faisan), le cygne,
l’oie, la grue et le canard. Le poisson abondait aussi dans les
rivières, particulièrement la truite saumonée. Mais la viande de vache
est le met favori de tous les chasseurs, et aussi longtemps qu’ils la
trouvent, ils ne tuent jamais d’autres animaux. Se trouvant donc
maintenant au milieu de l’abondance, les _Têtes-plates_ se préparèrent à
faire leurs provisions d’hiver; ils érigèrent des échafaudages de saules
autour de leurs loges pour y sécher les viandes, et chacun prépara son
arme à feu, son arc et ses flèches. Quatre cents cavaliers, vieux et
jeunes, montés sur leurs meilleurs chevaux, partirent de bon matin pour
la grande chasse. Je voulus les accompagner pour contempler de près ce
spectacle frappant. A un signal donné, ils se rendirent au grand galop
parmi les bandes; tout parut bientôt confusion et déroute dans toute la
plaine; les chasseurs poursuivirent les vaches les plus grasses,
déchargèrent leurs fusils et lancèrent leurs flèches, et au bout de
trois heures, ils en tuèrent au delà de cinq cents. Alors les femmes,
les vieillards et les enfants s’approchèrent, et à l’aide des chevaux,
ils emportèrent les peaux et la viande, et bientôt tous les échafaudages
furent remplis et donnèrent au camp l’aspect d’une vaste boucherie. Les
buffles sont difficiles à tuer; on doit les blesser dans les parties
vitales. La balle qui frappe le front d’un bœuf ne produit point d’autre
effet qu’un mouvement de tête et une exaspération plus grande; au
contraire, celle qui frappe le front d’une vache, pénètre. Plusieurs
bœufs, blessés à mort dans cette chasse, se défendirent avec fureur.
Disons maintenant quelques mots sur les mœurs et coutumes des nations
indiennes de l’ouest en général. Dans toutes les tribus des montagnes,
le costume est à peu près le même. Les hommes portent une tunique
très-longue de peau de gazelle ou de grosse-corne, des guêtres de peau
de chevreuil ou de biche, des souliers de la même étoffe, et un manteau
de peau de buffle, ou une couverture de laine rouge, bleue, verte ou
blanche. Les coutures de leurs habillements sont ornées de longues
franges: ils en ôtent la crasse en les frottant avec de la terre blanche
(c’est le savon des sauvages). L’Indien aime à entasser parure sur
parure; il attache à sa longue chevelure des plumes de toute espèce. La
plume de l’aigle occupe toujours la place principale; c’est le grand
oiseau de médecine, le manitou ou l’esprit tutélaire du guerrier
sauvage. Ils y attachent en outre toutes sortes de colifichets, des
rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets et des écailles.
Ils portent au cou des colliers de perles entrelacées d’apocoins (une
écaille oblongue qu’ils ramassent sur les bords de la mer Pacifique). Le
matin, tous se lavent; mais, faute d’essuie-main, ils se servent du bout
de leur tunique. Chacun rentre dans sa loge pour faire sa toilette,
c’est-à-dire pour se frotter la figure, les cheveux, les bras et la
poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une forte couche
de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche et hideux; souvent je
m’imaginais, en les rencontrant, de voir devant moi ces visages
boursoufflés qu’on appelle en Belgique _vagevuers gezichten_ (faces du
purgatoire). Les petits garçons de sept à dix ans portent une espèce de
dalmatique en peau, brodée de porc-épic et ouverte aux deux bords, ce
qui donne un air tout à fait singulier à ces petits, sans culotte et
sans chemise. Jusqu’à l’âge de sept ans, ils n’ont rien pour se couvrir
pendant l’été; ils passent les journées entières à se jouer dans l’eau
ou dans les bourbiers; en hiver, on les enveloppe dans des morceaux de
cuir. Les femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents
d’élan et de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs. Cet
habillement, lorsque la peau est blanche et propre, fait un bel effet.
Le sauvage met autant de soin à orner son coursier qu’il en emploie pour
sa propre personne; la tête, la poitrine et les flancs de l’animal sont
couverts de pendants de drap d’écarlate, brodés de perles, et ornés de
longues franges auxquelles ils attachent de petites sonnettes.
On peut dire en général que la propreté ne compte pas au nombre des
vertus du sauvage; il m’a fallu quelque temps pour les supporter; il
m’en faudra peut-être bien plus pour les corriger. Pardonnez-moi si
j’entre ici dans quelques détails bien dégoûtants; celui qui se croit
appelé à ces missions doit connaître ce qu’on y rencontre. J’ai vu les
_Sheyennes_ les _Serpents_, les _Youts_, etc., manger la vermine les uns
des autres à pleins peignes. Souvent de grands chefs, pendant qu’ils
m’entretenaient, ôtaient sans cérémonie leur tunique en ma présence, et,
tout en causant, s’amusaient à faire cette espèce de chasse dans les
coutures; à mesure qu’ils délogeaient le gibier, ils le croquaient avec
autant d’appétit que des bouches plus civilisées croquent les amandes et
les noisettes, les pattes d’écrevisses et de crabes. Leurs chaudières,
leurs marmites et leurs plats, à moins de tomber par accident dans
l’eau, ne touchent jamais cet élément pour être lavés. Les femmes
portent des espèces de chapeaux sans bords, faits de paille, très-serrés
et gommés; dans leurs loges, ces chapeaux leur servent de vases à boire
et de plats pour manger la soupe, et ce qui vous paraîtra incroyable au
premier abord, elles s’en servent même pour bouillir la viande; c’est à
l’aide de cailloux chauffés que l’eau bout dans cette espèce de marmite.
La grande ambition d’un sauvage et toute sa richesse consistent à avoir
des chevaux, une belle loge, une bonne couverture ou casaque et un bon
fusil. Au delà, à peine y a-t-il quelque chose qui puisse le tenter. Le
seul avantage que lui donnent ses chevaux, c’est qu’au temps de la
chasse il peut tuer autant de buffles qu’il le désire et emporter
beaucoup de viande.
Les sauvages sont très-adroits à tanner la peau d’un animal. Ils ôtent
les chairs avec un fer dentelé, et le poil avec une petite pioche: alors
la peau, frottée avec le cerveau de l’animal, devient très-molle et
propre au travail. Ils ne sont pas moins habiles à faire leurs arcs d’un
bois très-élastique ou de la corne du cerf; leurs flèches sont faites
d’un bois pesant, et garnies de pointes de fer ou d’une pierre en forme
de lance; l’effet que font ces armes est étonnant. La corne des
grosses-cornes et des buffles leur sert à faire des coupes, des plats et
d’excellentes cuillers; ils amollissent la corne en la faisant cuire
dans des cendres chaudes, et lui donnent ainsi toutes sortes de formes:
en refroidissant, elle reprend sa dureté primitive. Ils font de bons
paniers de saules, d’écorces ou de paille.
En général, les sauvages des montagnes admettent l’existence d’un Etre
suprême, le Grand-Esprit, créateur de toutes choses; l’immortalité de
l’âme, et une vie future où l’homme est récompensé ou puni d’après ses
mérites. Ce sont les points principaux de leur croyance. Leurs idées
religieuses sont très-bornées. Ils croient que le Grand-Esprit dirige
tous les événements importants, qu’il est l’auteur de tout bien et par
conséquent seul digne d’adoration; que par leur mauvaise conduite ils
s’attirent son indignation et sa colère, et qu’il leur envoie des
calamités pour les punir. Ils disent encore que l’âme entre dans l’autre
monde avec la même forme qu’avait le corps sur la terre. Ils s’imaginent
que leur bonheur consistera dans la jouissance et l’abondance de ces
mêmes choses qu’ils ont le plus estimées pendant la vie, que les sources
de leur bonheur présent seront portées à la perfection, et que la
punition des méchants consistera dans une privation de tout bonheur,
tandis que le démon les accablera de misères d’une manière effrayante.
Cette croyance du bonheur et du malheur éternel varie d’après les
circonstances dans lesquelles ils ont vécu sur la terre.
Les sauvages, à l’ouest des montagnes, sont très-pacifiques et se font
rarement la guerre; ils ne se battent jamais que pour se défendre. C’est
avec les _Pieds-noirs_ seuls, qui habitent à l’est, qu’ils ont souvent
des rencontres sanglantes. Ces maraudeurs sont toujours en marche,
pillant et tuant tous ceux qu’ils rencontrent. Lorsque les sauvages de
l’ouest aperçoivent cet ennemi, ils l’évitent, s’il est possible; mais
s’ils sont obligés de se battre, ils montrent un courage ferme et
invincible, et chargent leurs adversaires avec la plus grande
impétuosité. Ils s’élancent pêle-mêle sur eux en jetant le cri de
guerre, déchargent leurs coups de fusil et leurs flèches, portent des
coups de lance, de sabre ou de casse-tête, reculent pour recharger,
retournent à la charge, et bravent la mort avec le plus grand
sang-froid. Ils répètent ces attaques jusqu’à ce que la victoire soit
décidée. On dit communément dans les montagnes qu’un _Tête-plate_ ou
_Pends-d’oreille_ vaut quatre _Pieds-noirs_. Lorsqu’un parti de ces
derniers rencontre un de _Têtes-plates_, égal ou supérieur en nombre, le
_Pied-noir_ aussitôt se montre disposé à la paix, déploie un étendard et
présente son calumet. Le chef _Tête-plate_ accepte toujours, mais il ne
manque pas de faire comprendre à son ennemi qu’il sait à quoi s’en tenir
sur ses intentions pacifiques: «_Pied-noir_, dit-il, j’accepte ton
calumet; mais sache que je n’ignore pas que ton cœur veut la guerre et
que ta main est souillée par le meurtre; mais moi, j’aime la paix.
Fumons, tandis que tu m’offres le calumet, quoique je sois assuré que le
sang sera bientôt répandu de nouveau.»
Les courses de chevaux et les jeux de hasard sont au nombre des passions
dominantes des sauvages; j’en ai fait déjà mention plus haut. Les
Indiens de la Colombie ont porté les jeux de hasard au dernier excès.
Après avoir perdu tout ce qu’ils ont, ils se mettent eux-mêmes sur le
tapis, d’abord une main, ensuite l’autre; s’ils les perdent, les bras,
et ainsi de suite tous les membres du corps; la tête suit, et s’ils la
perdent, ils deviennent esclaves pour la vie avec leurs femmes et leurs
enfants.
Le gouvernement parmi les nations sauvages est entre les mains des
chefs, qui deviennent tels par leurs mérites ou leurs exploits. Leur
pouvoir consiste seulement dans leur influence; elle est grande ou
petite, en proportion de la sagesse, de la bienveillance et du courage
qu’ils ont montrés. Le chef n’exerce pas l’autorité en commandant, mais
par la persuasion. Il ne lève jamais de taxe; au contraire, il a
tellement l’habitude de contribuer de ses propres biens, soit à soulager
un individu dans le besoin, soit à procurer le bien public, qu’il est
ordinairement un des plus pauvres du village. Son autorité est néanmoins
très-grande; son désir est accompli aussitôt que connu; son opinion est
généralement suivie. Si quelqu’un s’obstine déraisonnablement, la voix
de la nation y met fin aussitôt. Je ne connais pas de gouvernement qui
accorde plus de liberté personnelle, et où il y ait en même temps si peu
d’anarchie, tant de subordination et de dévouement.
Il me reste encore un mot à dire sur quelques tribus indiennes, voisines
des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_. Au nord de ces derniers, se
trouvent les _Kootenays_; ils habitent la rivière _Mac-Gillevray_, on
les représente comme un peuple très-intéressant. Leur langage est
différent de celui de leurs voisins, très-sonore et ouvert, libre des
mots gutturaux. Ils sont propres, honnêtes et affables, environ mille en
nombre.
Il y a sur la fourche nord-est de la Colombie plusieurs autres tribus
sauvages, qui se ressemblent en coutumes, mœurs, manières et langage; en
voici les principales: au nord des _Kootenays_ sont les _Porteurs_,
environ quatre mille âmes; au sud de ceux-ci, les sauvages _des Lacs_,
au nombre de cinq cents, résident sur le _Lac-aux-flèches_; plus au sud
encore, sont les _Chaudières_, environ six cents; à l’ouest de ceux-ci,
se trouvent les _Sinpavelist_, au nombre de mille; plus bas, les
_Schoopshaps_, six cents âmes; à l’ouest et au nord-est, les
_Okanagans_, onze cents; au nord et à l’ouest sont encore différentes
nations sur lesquelles je n’ai pu obtenir que de vagues informations.
Le 27 août était le jour que j’avais fixé pour mon départ. Dix-sept
guerriers, l’élite des braves des deux nations, se trouvaient de grand
matin à l’entrée de ma loge avec trois chefs. Le conseil des anciens les
avait désignés pour me servir d’escorte aussi longtemps que je me
trouverais dans le pays des _Pieds-noirs_ et des _Corbeaux_, deux
nations si hostiles aux blancs, que les premiers ne leur font jamais
quartier lorsqu’ils les rencontrent, mais les massacrent de la manière
la plus cruelle; les seconds leur ôtent tout ce qu’ils possèdent, les
dépouillent jusqu’à la chemise, et les abandonnent dans le désert pour y
périr de faim et de misère; quelquefois ils leur accordent la vie, mais
les font prisonniers. Longtemps avant le lever du soleil, toute la
nation s’était assemblée autour de ma loge; personne ne parlait, mais la
douleur était peinte sur tous les visages. La seule parole qui parut les
consoler, fut la promesse formelle d’un prompt retour au printemps
prochain et d’un renfort de plusieurs missionnaires. Je fis les prières
du matin au milieu des pleurs et des sanglots de ces bons sauvages. Ils
m’arrachaient malgré moi les larmes que j’aurais voulu étouffer pour le
moment. Je leur fis voir la nécessité de mon voyage; je les excitai à
continuer à servir le Grand-Esprit avec ferveur et à éloigner d’eux tout
sujet de scandale; je leur rappelai les principales vérités de notre
sainte religion. Je leur donnai ensuite pour chef spirituel un Indien
fort intelligent, que j’avais eu soin d’instruire moi-même d’une manière
plus particulière; il devait me représenter dans mon absence, les réunir
soir et matin, ainsi que les dimanches, leur dire les prières, les
exhorter à la vertu, ondoyer les moribonds et, en cas de besoin, les
petits enfants. Il n’y eut qu’une seule voix, un sentiment unanime
d’observer tout ce que je leur recommandais. Les larmes aux yeux, ils me
souhaitèrent tous un heureux voyage. Le vieux _Grand-Visage_ se leva et
dit: «_Robe-noire_, que le Grand-Esprit vous accompagne dans votre long
et dangereux voyage. Nous formerons des vœux soir et matin, afin que
vous arriviez sauf parmi vos frères à Saint-Louis. Nous continuerons à
former des vœux jusqu’à votre retour parmi vos enfants des montagnes.
Lorsque les neiges disparaîtront des vallées, après l’hiver, lorsque la
verdure commencera à renaître, nos cœurs, si tristes à présent,
commenceront à se réjouir. A mesure que le gazon s’élèvera, notre joie
deviendra plus grande; lorsque les plantes fleuriront, nous nous
remettrons en route pour venir à votre rencontre. Adieu!»
Plein de confiance dans le Seigneur qui m’avait préservé jusqu’alors, je
partis avec ma petite bande et mon fidèle Flamand, qui voulut continuer
à partager mes dangers et mes travaux. Nous remontâmes pendant deux
jours la _Gallatine_, fourche du sud du Missouri; nous passâmes de là
par un défilé étroit de trente milles pour nous rendre sur la rivière de
la _Roche-jaune_, le second des grands tributaires du Missouri. Là il
nous fallut prendre les plus grandes précautions; c’est pourquoi nous ne
formâmes qu’une petite bande. Il fallut traverser des plaines à perte de
vue, des terres stériles et arides, entrecoupées de profonds ravins, où
à chaque pas on pouvait rencontrer des ennemis aux aguets. Des vedettes
étaient envoyées dans toutes les directions pour reconnaître le terrain;
toutes les traces laissées soit par les hommes, soit par les animaux,
furent attentivement examinées. C’est ici qu’on ne peut s’empêcher
d’admirer la sagacité du sauvage; il vous dira le jour du passage de
l’Indien à l’endroit où il en voit les traces; il calculera le nombre
d’hommes et de chevaux; il distinguera si c’est un parti de guerre ou de
chasse; même à l’empreinte des souliers, il reconnaîtra la nation qui a
foulé le terrain. Tous les soirs, nous choisissions un lieu favorable
pour y asseoir notre camp, et nous construisions à la hâte un petit fort
avec des troncs d’arbres secs, pour nous mettre à l’abri contre une
attaque soudaine.
Cette région est le repaire des ours gris: c’est l’animal le plus
terrible de ce désert; à chaque pas, nous en rencontrions les traces
effrayantes. Un de nos chasseurs en tua un et l’apporta au camp: ses
pattes avaient treize pouces de long, et ses ongles en avaient sept. La
force de cet animal est surprenante. Un sauvage m’a assuré que d’un seul
coup de patte il avait vu un de ces ours arracher quatre côtes à un
buffle, qui tomba mort à ses pieds. Un autre de ma compagnie passant à
la course près du bois de saules très-épais (c’est la retraite de l’ours
lorsqu’il a ses petits), une ourse s’élança avec fureur vers son cheval,
mit sa patte formidable sur la croupe du coursier, et, déchirant les
chairs jusqu’aux os, le renversa avec son cavalier. Heureusement pour
mon homme, en un clin d’œil il fut debout, fusil en main, et il eut la
satisfaction de voir son terrible adversaire retourner dans les saules
avec la même précipitation qu’il en était sorti. Il est cependant rare
qu’un ours attaque l’homme, à moins que ce dernier n’arrive subitement
sur lui ou qu’il ne le blesse. Si on le laisse passer sans injure, il se
retire, montrant que la crainte de l’homme est sur lui comme sur tous
les autres animaux.