J’ai trouvé le camp des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_ dans le vallon

de _Pierre_; ce vallon est situé au pied des trois _Têtons_, montagnes

pointues d’une hauteur prodigieuse, puisqu’elles s’élèvent presque

perpendiculairement à plus de dix mille pieds, et sont couvertes de

neiges perpétuelles. Il y en a cinq, mais trois seulement peuvent être

vues à une grande distance. De là nous remontâmes l’une des fourches

principales de la _Rivière-à-Henri_, faisant tous les jours de petits

campements de neuf à dix milles de distance l’un de l’autre. Souvent,

dans ces petites courses, nous passâmes et repassâmes de hautes côtes,

des torrents larges et rapides, des défilés étroits et dangereux.

Souvent aussi nous rencontrâmes de beaux vallons, unis et ouverts,

riches en pâturages, qui offraient une belle verdure émaillée de fleurs,

et où le baume des montagnes (le thé des voyageurs) abonde. Ce thé, lors

même qu’il a été écrasé sous les pieds de plusieurs milliers de chevaux,

embaume encore l’air de son délicieux parfum. Dans les vallons et les

défilés que nous traversâmes, plusieurs montagnes attirèrent encore

notre attention: quelques-unes représentaient des cônes s’élevant à la

hauteur de plusieurs milliers de pieds à un angle de quarante-cinq à

cinquante degrés, très-unis et couverts d’une belle verdure; d’autres

représentaient des dômes; d’autres étaient rouges comme la brique bien

brûlée, et portaient encore les empreintes de quelque grande convulsion

de la nature; les scories et la lave étaient tellement poreuses qu’elles

flottaient sur l’eau; on les trouvait répandues dans toutes les

directions, et en plusieurs endroits en si grande abondance, qu’elles

paraissaient avoir rempli des vallées entières. Dans plusieurs endroits,

on distinguait encore l’ouverture d’anciens cratères. Les couches

argileuses et volcaniques des montagnes sont, en général horizontales;

mais en plusieurs endroits elles pendent perpendiculairement, ou bien

elles sont courbées ou ondulantes: souvent on les prendrait pour

l’ouvrage de l’art.

Le 22 juillet, le camp se rendit au lac _Henri_, l’une des sources

principales de la Colombie; il a environ dix milles de circonférence.

Nous gravissions à cheval la montagne qui sépare les eaux des deux

grands fleuves: du _Missouri_, qui est à proprement parler la branche

principale du Mississipi et se jette avec lui dans le golfe du Mexique,

et de la _Colombie_, qui porte le tribut de ses eaux à l’océan

Pacifique. De la place élevée où je me trouvais, je distinguais

facilement le lac des _Maringouins_, source d’une des principales

branches de la fourche du nord du Missouri, appelée la rivière de

_Jefferson_. Les deux lacs ne sont guère qu’à huit milles l’un de

l’autre. Je me dirigeai vers le sommet d’une haute montagne, pour

examiner mieux la distance des fontaines qui donnent naissance à ces

deux grandes rivières; je les vis descendre en cascades d’une hauteur

immense, se jetant avec fracas de roc en roc; même à leur source ils

formaient déjà deux gros torrents qui n’étaient guère qu’à une centaine

de pas l’un de l’autre. Je voulus absolument atteindre la cime. Au bout

de six heures de fatigue, je me trouvai épuisé: je crois avoir monté

plus de cinq mille pieds; j’avais passé dans des neiges amoncelées à

plus de vingt pieds de profondeur, et cependant la cime de la montagne

était encore à une grande élévation au-dessus de ma tête. Je me vis donc

contraint d’abandonner mon projet, et je m’assis. Les Pères de la

Compagnie qui desservent les missions sur les bords du Mississipi et de

ses tributaires, depuis _Cunccill-Bluffs_ jusqu’au golfe du Mexique, me

venaient à l’esprit. Je pleurai de joie aux heureux souvenirs qui

s’excitaient dans mon cœur. Je remerciai le Seigneur de ce qu’il avait

daigné favoriser les travaux de ses serviteurs, dispersés dans cette

vaste vigne, implorant en même temps sa grâce divine pour toutes les

nations de l’Orégon, et en particulier pour les _Têtes-plates_ et les

_Pondéras_, qui venaient si récemment et de si bon cœur de se ranger

sous l’étendard de Jésus-Christ. Je gravai en gros caractères sur une

pierre tendre cette inscription: SANCTUS IGNATIUS PATRONUS MONTIUM. DIE

JULII 23, 1840.

Je dis la messe en action de grâces au pied de cette montagne, entouré

de mes sauvages qui entonnaient des cantiques à la louange de Dieu, et

je m’installai dans le pays au nom de notre saint fondateur, implorant

son secours, afin que, par son intercession dans le ciel, cet immense

désert, qui donne de si grandes espérances, puisse bientôt se remplir de

dignes et infatigables ouvriers. C’est aujourd’hui le temps favorable

pour y prêcher l’Evangile aux différentes nations. Les apôtres du

protestantisme commencent à s’y rendre en foule et à choisir les

meilleurs endroits, et bientôt la cupidité et l’avarice de l’homme

civilisé feront les mêmes agressions ici que dans l’est, et l’abominable

influence des vices des frontières interposera la même barrière à

l’introduction de l’Evangile, que tous les sauvages paraissent avoir un

grand désir de connaître et qu’ils suivront, comme les bons

_Têtes-plates_ et les _Pondéras_, avec fidélité.

Pendant tout mon séjour aux montagnes, je disais régulièrement la sainte

messe les dimanches et les jours de fêtes, ainsi que les jours où les

sauvages ne levaient point le camp le matin. L’autel était construit de

saules; ma couverture formait le devant d’autel, et toute la loge était

ornée d’images et de fleurs du pays. Les sauvages s’agenouillaient en

dehors dans un cercle d’environ deux cents pieds, entouré de petits pins

et de cèdres, qu’on y plantait exprès; ils y assistaient assidûment avec

la plus grande modestie, attention et dévotion, et comme il y en avait

de différentes nations, ils chantaient les louanges de Dieu en

tête-plate, en nez-percé et en iroquois; les Canadiens, mon Flamand et

moi nous chantions des cantiques en français, en anglais et en latin.

Les _Têtes-plates_ avaient la coutume, depuis plusieurs années, de ne

jamais lever le camp le dimanche et de passer ce jour en pratiques de

dévotion.

Le 24 juillet, le camp traversa la montagne et se transporta du lac

Henri sur le lac des Maringouins. Jusqu’au 8 août, nous passâmes encore

par une grande variété de pays. Tantôt nous nous trouvions dans des

vallons ouverts et riants, tantôt dans des terres stériles à travers de

hautes montagnes et des défilés étroits, quelquefois dans des plaines

élevées et étendues, profusément couvertes de blocs et de fragments de

granit.

Le 10, nous campâmes sur la rivière de _Jefferson_. Le bas-fond est

riche en beaux pâturages et boisé d’arbres d’une chétive croissance.

Nous le descendîmes, faisant tous les jours de douze à quinze milles, et

le 21 du même mois nous arrivâmes à la jonction des trois fourches du

_Missouri_, là où ce fleuve commence à prendre son nom; nous campâmes

sur celle du milieu. Dans cette belle et grande plaine, les buffles se

montraient en bandes innombrables. Depuis la _Rivière-Verte_ jusqu’ici,

nos sauvages s’étaient nourris de racines et de la chair d’animaux, tels

que le cherveuil rouge et à queue noire, l’élan, la gazelle, la

grosse-corne ou mouton des montagnes, l’ours gris et noir, le brelan, le

lièvre et le chat-pard, tuant de temps à autre de la volaille, comme le

coq des montagnes, la poule des prairies (espèce de faisan), le cygne,

l’oie, la grue et le canard. Le poisson abondait aussi dans les

rivières, particulièrement la truite saumonée. Mais la viande de vache

est le met favori de tous les chasseurs, et aussi longtemps qu’ils la

trouvent, ils ne tuent jamais d’autres animaux. Se trouvant donc

maintenant au milieu de l’abondance, les _Têtes-plates_ se préparèrent à

faire leurs provisions d’hiver; ils érigèrent des échafaudages de saules

autour de leurs loges pour y sécher les viandes, et chacun prépara son

arme à feu, son arc et ses flèches. Quatre cents cavaliers, vieux et

jeunes, montés sur leurs meilleurs chevaux, partirent de bon matin pour

la grande chasse. Je voulus les accompagner pour contempler de près ce

spectacle frappant. A un signal donné, ils se rendirent au grand galop

parmi les bandes; tout parut bientôt confusion et déroute dans toute la

plaine; les chasseurs poursuivirent les vaches les plus grasses,

déchargèrent leurs fusils et lancèrent leurs flèches, et au bout de

trois heures, ils en tuèrent au delà de cinq cents. Alors les femmes,

les vieillards et les enfants s’approchèrent, et à l’aide des chevaux,

ils emportèrent les peaux et la viande, et bientôt tous les échafaudages

furent remplis et donnèrent au camp l’aspect d’une vaste boucherie. Les

buffles sont difficiles à tuer; on doit les blesser dans les parties

vitales. La balle qui frappe le front d’un bœuf ne produit point d’autre

effet qu’un mouvement de tête et une exaspération plus grande; au

contraire, celle qui frappe le front d’une vache, pénètre. Plusieurs

bœufs, blessés à mort dans cette chasse, se défendirent avec fureur.

Disons maintenant quelques mots sur les mœurs et coutumes des nations

indiennes de l’ouest en général. Dans toutes les tribus des montagnes,

le costume est à peu près le même. Les hommes portent une tunique

très-longue de peau de gazelle ou de grosse-corne, des guêtres de peau

de chevreuil ou de biche, des souliers de la même étoffe, et un manteau

de peau de buffle, ou une couverture de laine rouge, bleue, verte ou

blanche. Les coutures de leurs habillements sont ornées de longues

franges: ils en ôtent la crasse en les frottant avec de la terre blanche

(c’est le savon des sauvages). L’Indien aime à entasser parure sur

parure; il attache à sa longue chevelure des plumes de toute espèce. La

plume de l’aigle occupe toujours la place principale; c’est le grand

oiseau de médecine, le manitou ou l’esprit tutélaire du guerrier

sauvage. Ils y attachent en outre toutes sortes de colifichets, des

rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets et des écailles.

Ils portent au cou des colliers de perles entrelacées d’apocoins (une

écaille oblongue qu’ils ramassent sur les bords de la mer Pacifique). Le

matin, tous se lavent; mais, faute d’essuie-main, ils se servent du bout

de leur tunique. Chacun rentre dans sa loge pour faire sa toilette,

c’est-à-dire pour se frotter la figure, les cheveux, les bras et la

poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une forte couche

de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche et hideux; souvent je

m’imaginais, en les rencontrant, de voir devant moi ces visages

boursoufflés qu’on appelle en Belgique _vagevuers gezichten_ (faces du

purgatoire). Les petits garçons de sept à dix ans portent une espèce de

dalmatique en peau, brodée de porc-épic et ouverte aux deux bords, ce

qui donne un air tout à fait singulier à ces petits, sans culotte et

sans chemise. Jusqu’à l’âge de sept ans, ils n’ont rien pour se couvrir

pendant l’été; ils passent les journées entières à se jouer dans l’eau

ou dans les bourbiers; en hiver, on les enveloppe dans des morceaux de

cuir. Les femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents

d’élan et de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs. Cet

habillement, lorsque la peau est blanche et propre, fait un bel effet.

Le sauvage met autant de soin à orner son coursier qu’il en emploie pour

sa propre personne; la tête, la poitrine et les flancs de l’animal sont

couverts de pendants de drap d’écarlate, brodés de perles, et ornés de

longues franges auxquelles ils attachent de petites sonnettes.

On peut dire en général que la propreté ne compte pas au nombre des

vertus du sauvage; il m’a fallu quelque temps pour les supporter; il

m’en faudra peut-être bien plus pour les corriger. Pardonnez-moi si

j’entre ici dans quelques détails bien dégoûtants; celui qui se croit

appelé à ces missions doit connaître ce qu’on y rencontre. J’ai vu les

_Sheyennes_ les _Serpents_, les _Youts_, etc., manger la vermine les uns

des autres à pleins peignes. Souvent de grands chefs, pendant qu’ils

m’entretenaient, ôtaient sans cérémonie leur tunique en ma présence, et,

tout en causant, s’amusaient à faire cette espèce de chasse dans les

coutures; à mesure qu’ils délogeaient le gibier, ils le croquaient avec

autant d’appétit que des bouches plus civilisées croquent les amandes et

les noisettes, les pattes d’écrevisses et de crabes. Leurs chaudières,

leurs marmites et leurs plats, à moins de tomber par accident dans

l’eau, ne touchent jamais cet élément pour être lavés. Les femmes

portent des espèces de chapeaux sans bords, faits de paille, très-serrés

et gommés; dans leurs loges, ces chapeaux leur servent de vases à boire

et de plats pour manger la soupe, et ce qui vous paraîtra incroyable au

premier abord, elles s’en servent même pour bouillir la viande; c’est à

l’aide de cailloux chauffés que l’eau bout dans cette espèce de marmite.

La grande ambition d’un sauvage et toute sa richesse consistent à avoir

des chevaux, une belle loge, une bonne couverture ou casaque et un bon

fusil. Au delà, à peine y a-t-il quelque chose qui puisse le tenter. Le

seul avantage que lui donnent ses chevaux, c’est qu’au temps de la

chasse il peut tuer autant de buffles qu’il le désire et emporter

beaucoup de viande.

Les sauvages sont très-adroits à tanner la peau d’un animal. Ils ôtent

les chairs avec un fer dentelé, et le poil avec une petite pioche: alors

la peau, frottée avec le cerveau de l’animal, devient très-molle et

propre au travail. Ils ne sont pas moins habiles à faire leurs arcs d’un

bois très-élastique ou de la corne du cerf; leurs flèches sont faites

d’un bois pesant, et garnies de pointes de fer ou d’une pierre en forme

de lance; l’effet que font ces armes est étonnant. La corne des

grosses-cornes et des buffles leur sert à faire des coupes, des plats et

d’excellentes cuillers; ils amollissent la corne en la faisant cuire

dans des cendres chaudes, et lui donnent ainsi toutes sortes de formes:

en refroidissant, elle reprend sa dureté primitive. Ils font de bons

paniers de saules, d’écorces ou de paille.

En général, les sauvages des montagnes admettent l’existence d’un Etre

suprême, le Grand-Esprit, créateur de toutes choses; l’immortalité de

l’âme, et une vie future où l’homme est récompensé ou puni d’après ses

mérites. Ce sont les points principaux de leur croyance. Leurs idées

religieuses sont très-bornées. Ils croient que le Grand-Esprit dirige

tous les événements importants, qu’il est l’auteur de tout bien et par

conséquent seul digne d’adoration; que par leur mauvaise conduite ils

s’attirent son indignation et sa colère, et qu’il leur envoie des

calamités pour les punir. Ils disent encore que l’âme entre dans l’autre

monde avec la même forme qu’avait le corps sur la terre. Ils s’imaginent

que leur bonheur consistera dans la jouissance et l’abondance de ces

mêmes choses qu’ils ont le plus estimées pendant la vie, que les sources

de leur bonheur présent seront portées à la perfection, et que la

punition des méchants consistera dans une privation de tout bonheur,

tandis que le démon les accablera de misères d’une manière effrayante.

Cette croyance du bonheur et du malheur éternel varie d’après les

circonstances dans lesquelles ils ont vécu sur la terre.

Les sauvages, à l’ouest des montagnes, sont très-pacifiques et se font

rarement la guerre; ils ne se battent jamais que pour se défendre. C’est

avec les _Pieds-noirs_ seuls, qui habitent à l’est, qu’ils ont souvent

des rencontres sanglantes. Ces maraudeurs sont toujours en marche,

pillant et tuant tous ceux qu’ils rencontrent. Lorsque les sauvages de

l’ouest aperçoivent cet ennemi, ils l’évitent, s’il est possible; mais

s’ils sont obligés de se battre, ils montrent un courage ferme et

invincible, et chargent leurs adversaires avec la plus grande

impétuosité. Ils s’élancent pêle-mêle sur eux en jetant le cri de

guerre, déchargent leurs coups de fusil et leurs flèches, portent des

coups de lance, de sabre ou de casse-tête, reculent pour recharger,

retournent à la charge, et bravent la mort avec le plus grand

sang-froid. Ils répètent ces attaques jusqu’à ce que la victoire soit

décidée. On dit communément dans les montagnes qu’un _Tête-plate_ ou

_Pends-d’oreille_ vaut quatre _Pieds-noirs_. Lorsqu’un parti de ces

derniers rencontre un de _Têtes-plates_, égal ou supérieur en nombre, le

_Pied-noir_ aussitôt se montre disposé à la paix, déploie un étendard et

présente son calumet. Le chef _Tête-plate_ accepte toujours, mais il ne

manque pas de faire comprendre à son ennemi qu’il sait à quoi s’en tenir

sur ses intentions pacifiques: «_Pied-noir_, dit-il, j’accepte ton

calumet; mais sache que je n’ignore pas que ton cœur veut la guerre et

que ta main est souillée par le meurtre; mais moi, j’aime la paix.

Fumons, tandis que tu m’offres le calumet, quoique je sois assuré que le

sang sera bientôt répandu de nouveau.»

Les courses de chevaux et les jeux de hasard sont au nombre des passions

dominantes des sauvages; j’en ai fait déjà mention plus haut. Les

Indiens de la Colombie ont porté les jeux de hasard au dernier excès.

Après avoir perdu tout ce qu’ils ont, ils se mettent eux-mêmes sur le

tapis, d’abord une main, ensuite l’autre; s’ils les perdent, les bras,

et ainsi de suite tous les membres du corps; la tête suit, et s’ils la

perdent, ils deviennent esclaves pour la vie avec leurs femmes et leurs

enfants.

Le gouvernement parmi les nations sauvages est entre les mains des

chefs, qui deviennent tels par leurs mérites ou leurs exploits. Leur

pouvoir consiste seulement dans leur influence; elle est grande ou

petite, en proportion de la sagesse, de la bienveillance et du courage

qu’ils ont montrés. Le chef n’exerce pas l’autorité en commandant, mais

par la persuasion. Il ne lève jamais de taxe; au contraire, il a

tellement l’habitude de contribuer de ses propres biens, soit à soulager

un individu dans le besoin, soit à procurer le bien public, qu’il est

ordinairement un des plus pauvres du village. Son autorité est néanmoins

très-grande; son désir est accompli aussitôt que connu; son opinion est

généralement suivie. Si quelqu’un s’obstine déraisonnablement, la voix

de la nation y met fin aussitôt. Je ne connais pas de gouvernement qui

accorde plus de liberté personnelle, et où il y ait en même temps si peu

d’anarchie, tant de subordination et de dévouement.

Il me reste encore un mot à dire sur quelques tribus indiennes, voisines

des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_. Au nord de ces derniers, se

trouvent les _Kootenays_; ils habitent la rivière _Mac-Gillevray_, on

les représente comme un peuple très-intéressant. Leur langage est

différent de celui de leurs voisins, très-sonore et ouvert, libre des

mots gutturaux. Ils sont propres, honnêtes et affables, environ mille en

nombre.

Il y a sur la fourche nord-est de la Colombie plusieurs autres tribus

sauvages, qui se ressemblent en coutumes, mœurs, manières et langage; en

voici les principales: au nord des _Kootenays_ sont les _Porteurs_,

environ quatre mille âmes; au sud de ceux-ci, les sauvages _des Lacs_,

au nombre de cinq cents, résident sur le _Lac-aux-flèches_; plus au sud

encore, sont les _Chaudières_, environ six cents; à l’ouest de ceux-ci,

se trouvent les _Sinpavelist_, au nombre de mille; plus bas, les

_Schoopshaps_, six cents âmes; à l’ouest et au nord-est, les

_Okanagans_, onze cents; au nord et à l’ouest sont encore différentes

nations sur lesquelles je n’ai pu obtenir que de vagues informations.

Le 27 août était le jour que j’avais fixé pour mon départ. Dix-sept

guerriers, l’élite des braves des deux nations, se trouvaient de grand

matin à l’entrée de ma loge avec trois chefs. Le conseil des anciens les

avait désignés pour me servir d’escorte aussi longtemps que je me

trouverais dans le pays des _Pieds-noirs_ et des _Corbeaux_, deux

nations si hostiles aux blancs, que les premiers ne leur font jamais

quartier lorsqu’ils les rencontrent, mais les massacrent de la manière

la plus cruelle; les seconds leur ôtent tout ce qu’ils possèdent, les

dépouillent jusqu’à la chemise, et les abandonnent dans le désert pour y

périr de faim et de misère; quelquefois ils leur accordent la vie, mais

les font prisonniers. Longtemps avant le lever du soleil, toute la

nation s’était assemblée autour de ma loge; personne ne parlait, mais la

douleur était peinte sur tous les visages. La seule parole qui parut les

consoler, fut la promesse formelle d’un prompt retour au printemps

prochain et d’un renfort de plusieurs missionnaires. Je fis les prières

du matin au milieu des pleurs et des sanglots de ces bons sauvages. Ils

m’arrachaient malgré moi les larmes que j’aurais voulu étouffer pour le

moment. Je leur fis voir la nécessité de mon voyage; je les excitai à

continuer à servir le Grand-Esprit avec ferveur et à éloigner d’eux tout

sujet de scandale; je leur rappelai les principales vérités de notre

sainte religion. Je leur donnai ensuite pour chef spirituel un Indien

fort intelligent, que j’avais eu soin d’instruire moi-même d’une manière

plus particulière; il devait me représenter dans mon absence, les réunir

soir et matin, ainsi que les dimanches, leur dire les prières, les

exhorter à la vertu, ondoyer les moribonds et, en cas de besoin, les

petits enfants. Il n’y eut qu’une seule voix, un sentiment unanime

d’observer tout ce que je leur recommandais. Les larmes aux yeux, ils me

souhaitèrent tous un heureux voyage. Le vieux _Grand-Visage_ se leva et

dit: «_Robe-noire_, que le Grand-Esprit vous accompagne dans votre long

et dangereux voyage. Nous formerons des vœux soir et matin, afin que

vous arriviez sauf parmi vos frères à Saint-Louis. Nous continuerons à

former des vœux jusqu’à votre retour parmi vos enfants des montagnes.

Lorsque les neiges disparaîtront des vallées, après l’hiver, lorsque la

verdure commencera à renaître, nos cœurs, si tristes à présent,

commenceront à se réjouir. A mesure que le gazon s’élèvera, notre joie

deviendra plus grande; lorsque les plantes fleuriront, nous nous

remettrons en route pour venir à votre rencontre. Adieu!»

Plein de confiance dans le Seigneur qui m’avait préservé jusqu’alors, je

partis avec ma petite bande et mon fidèle Flamand, qui voulut continuer

à partager mes dangers et mes travaux. Nous remontâmes pendant deux

jours la _Gallatine_, fourche du sud du Missouri; nous passâmes de là

par un défilé étroit de trente milles pour nous rendre sur la rivière de

la _Roche-jaune_, le second des grands tributaires du Missouri. Là il

nous fallut prendre les plus grandes précautions; c’est pourquoi nous ne

formâmes qu’une petite bande. Il fallut traverser des plaines à perte de

vue, des terres stériles et arides, entrecoupées de profonds ravins, où

à chaque pas on pouvait rencontrer des ennemis aux aguets. Des vedettes

étaient envoyées dans toutes les directions pour reconnaître le terrain;

toutes les traces laissées soit par les hommes, soit par les animaux,

furent attentivement examinées. C’est ici qu’on ne peut s’empêcher

d’admirer la sagacité du sauvage; il vous dira le jour du passage de

l’Indien à l’endroit où il en voit les traces; il calculera le nombre

d’hommes et de chevaux; il distinguera si c’est un parti de guerre ou de

chasse; même à l’empreinte des souliers, il reconnaîtra la nation qui a

foulé le terrain. Tous les soirs, nous choisissions un lieu favorable

pour y asseoir notre camp, et nous construisions à la hâte un petit fort

avec des troncs d’arbres secs, pour nous mettre à l’abri contre une

attaque soudaine.

Cette région est le repaire des ours gris: c’est l’animal le plus

terrible de ce désert; à chaque pas, nous en rencontrions les traces

effrayantes. Un de nos chasseurs en tua un et l’apporta au camp: ses

pattes avaient treize pouces de long, et ses ongles en avaient sept. La

force de cet animal est surprenante. Un sauvage m’a assuré que d’un seul

coup de patte il avait vu un de ces ours arracher quatre côtes à un

buffle, qui tomba mort à ses pieds. Un autre de ma compagnie passant à

la course près du bois de saules très-épais (c’est la retraite de l’ours

lorsqu’il a ses petits), une ourse s’élança avec fureur vers son cheval,

mit sa patte formidable sur la croupe du coursier, et, déchirant les

chairs jusqu’aux os, le renversa avec son cavalier. Heureusement pour

mon homme, en un clin d’œil il fut debout, fusil en main, et il eut la

satisfaction de voir son terrible adversaire retourner dans les saules

avec la même précipitation qu’il en était sorti. Il est cependant rare

qu’un ours attaque l’homme, à moins que ce dernier n’arrive subitement

sur lui ou qu’il ne le blesse. Si on le laisse passer sans injure, il se

retire, montrant que la crainte de l’homme est sur lui comme sur tous

les autres animaux.

Voyage aux montagnes Rocheuses Chez les tribus indiennes du vaste territoire de l'Orégon dépendant des Etats-Unis d'Amérique · 第 3 / 18 段