proches voisins des _Serpents_. Il n’y a peut-être pas dans tout
l’univers un peuple plus misérable, plus dégradé et plus pauvre. Les
Français les appellent communément les _Dignes-de-pitié_, et ce nom leur
convient à merveille. Le pays qu’ils habitent est une véritable bruyère.
Ils logent dans les crevasses des rochers ou dans des trous creusés en
terre; ils n’ont pas d’habillements; pour toute arme, un arc, des
flèches et un bâton pointu; ils parcourent les plaines incultes à la
recherche des fourmis et des sauterelles, dont ils se nourrissent, et
ils croient faire un festin quand ils rencontrent quelques racines
insipides ou quelques graines nauséabondes. Des personnes respectables
et dignes de foi m’ont assuré qu’ils se repaissent des cadavres de leurs
proches et qu’ils mangent même quelquefois leurs propres enfants. On ne
connaît pas leur nombre, car ils ne sont guère que deux, trois ou quatre
ensemble. Ils sont si timides qu’un étranger aurait bien de la peine à
les aborder. Dès qu’ils en aperçoivent un, soit blanc, soit sauvage, ils
donnent l’alarme en faisant un boucan (fumée de bois); un instant après,
le même signal se multiplie dans tous les endroits où ils se trouvent.
On en a compté plus de quatre cents à la fois qui, à ce signal,
couraient se cacher dans des roches inaccessibles; ce qui fait présumer
qu’ils sont très-nombreux. Lorsqu’ils vont à la recherche des racines et
des fourmis, ils cachent leurs petits enfants dans les herbes ou dans
les trous des rochers. Quelques-uns, de temps en temps, se hasardent à
quitter leurs cachettes, viennent trouver les blancs, et leur vendent
leurs enfants pour des bagatelles. Les Espagnols de la Californie font
quelquefois des incursions dans leur pays pour leur enlever leurs
enfants. On m’a assuré qu’ils les traitent avec humanité, qu’ils les
instruisent dans la religion, et que, lorsqu’ils sont parvenus à un
certain âge, ils leur accordent la liberté, ou les retiennent dans une
espèce d’esclavage en leur confiant la garde de leurs chevaux ou en les
faisant travailler dans leurs fermes. J’ai eu la consolation de baptiser
plusieurs de ces êtres malheureux; eux aussi m’ont raconté les
circonstances que je vous rapporte. Il serait facile de trouver des
guides parmi les nouveaux convertis; par ce moyen on pourrait
s’introduire chez ces pauvres abandonnés, leur apprendre la nouvelle
consolante de l’Evangile, et rendre leur sort, sinon plus heureux sur la
terre, au moins meilleur par l’espérance d’un avenir de bonheur éternel.
Si Dieu m’accorde la grâce de retourner aux Montagnes, et que mes
supérieurs me le permettent, je me dévouerai avec bonheur à la
conversion de ces hommes misérables et vraiment dignes de pitié.
Le pays des _Utaws_ est situé à l’est et au sud-est de celui des
_Soshonies_, aux sources du _Rio-Colorado_; ils sont environ quatre
mille. Ils paraissent doux et affables, très-polis et hospitaliers pour
les étrangers, et charitables entre eux. Ils subsistent de la chasse, de
la pêche, de fruits et de racines, productions spontanées de leur
territoire. Leur habillement n’a rien d’extraordinaire; ils sont d’une
grande simplicité dans leurs mœurs. Le pays est chaud, le climat
favorable, et la terre très-propre à la culture.
En s’avançant vers le nord, on trouve les _Nez-percés_; leur pays a des
endroits très-fertiles et propres à la culture; il y a aussi de riches
et vastes pâturages. Ces sauvages possèdent un grand nombre de chevaux;
quelques-uns en ont jusqu’à cinq ou six cents. La nation des
_Nez-percés_ compte à peu près deux mille cinq cents habitants.
Quoiqu’ils aient des ministres protestants, sur les rapports
qu’eux-mêmes m’en ont faits, et d’après les entretiens que j’ai eus avec
plusieurs de leurs chefs, ils seraient charmés d’avoir des missionnaires
catholiques parmi eux.
A l’ouest des _Nez-percés_ sont les _Kayuses_, sauvages honnêtes,
pacifiques et hospitaliers. Ils sont au delà de deux mille. Leur
richesse, comme celle des _Nez-percés_, consiste en chevaux, mais de la
plus belle race des montagnes. Une grande partie de leur territoire est
très-fertile, et produit dans une grande abondance une certaine racine
appelée la _kammache_, dont ils font du pain et qui, avec le poisson et
le gibier, forme leur nourriture habituelle.
Les _Walla-walla_ habitent, sur la rivière du même nom, l’un des
tributaires de la Colombie, et leur pays s’étend aussi le long de ce
fleuve. Ils sont environ cinq cents. Leur caractère, leurs mœurs et
leurs habitudes ne diffèrent point de ceux des sauvages que je viens de
nommer.
La tribu _Paloose_ appartient à la nation des _Nez-percés_, et leur
ressemble sous tous les rapports. Elle habite les bords des deux
rivières des _Nez-percés_ et du _Pavillon_. Ils ne sont guère que trois
cents.
Les quatre nations que je viens de citer parlent la même langue avec une
légère différence de dialecte.
Au nord-ouest des _Palooses_ se trouve la nation des _Spokanes_. Ils
sont près de huit cents personnes. Plusieurs petites tribus, qu’on peut
considérer comme appartenant à la même nation, se tiennent dans le
voisinage. Leur pays est diversifié par des montagnes et des vallées
dont quelques parties sont très-fertiles. Ils s’appellent entre eux les
_Enfants du soleil_, dans leur langue _Spokani_. Leur subsistance
principale est la pêche et la chasse, les racines et les fruits.
A l’est de ceux-ci sont les _Cœurs-d’alène_, environ sept cents âmes.
Ils se distinguent par la civilité, l’honnêteté et la bonté. Leur pays
est plus ouvert que celui des _Spokanes_ et plus propre à la culture.
Le pays de mes chères _Têtes-plates_ est encore plus à l’est et au
sud-est, et s’étend jusqu’aux Montagnes Rocheuses. Cette tribu est sans
contredit la plus intéressante de tout l’Orégon. Francs, nobles et
généreux dans leurs dispositions, ils ont toujours montré une grande
bienveillance envers les blancs, et un grand désir de connaître la
religion chrétienne. Ils sont au nombre d’environ huit cents; ils mènent
une vie nomade; ils chassent le buffle sur les rivières _Clarck_ ou du
_Saumon_; et tous les printemps ils traversent les montagnes et
descendent jusqu’à l’embouchure des trois fourches du Missouri. Cette
nation a été beaucoup réduite par les assauts continuels que lui ont
livrés les _Pieds-noirs_. Quoique d’une grande bravoure, ils sont
très-paisibles dans leurs dispositions, et, pour éviter leurs ennemis,
ils désirent s’établir en permanence sur leurs terres. Ils attendant le
retour de nos missionnaires pour exécuter leurs louables desseins.
«Cultiver la terre et vivre en bons et fervents chrétiens, tel est,
disent-ils, l’objet de tous nos désirs.» Leur pays est montagneux, mais
entrecoupé de vallées riantes et fertiles, très-riches en pâturages. Les
montagnes sont froides, couvertes de neige pendant une partie de
l’année; mais dans les vallées le climat est doux.
Les _Pondéras_, communément appelés les _Pends-d’oreille_, ressemblent
aux _Têtes-plates_, de corps, de caractère, de manières, de
dispositions, de mœurs et de langage; ils ne font maintenant avec eux
qu’un seul et même peuple. Leur nombre s’élève à plus de douze cents.
Ils habitent au nord de la rivière _Clarck_ et aux bords d’un lac qui
porte leur nom. Leur pays possède des endroits très-fertiles. Ils
attendent avec impatience notre retour, pour commencer leur culture et
pour continuer à vivre ensemble avec les _Têtes-plates_, sous la sainte
loi de l’Evangile, que j’ai eu le bonheur de leur prêcher pendant trois
mois, et à laquelle ils se sont tous soumis avec le plus grand
empressement et la plus grande docilité.
Je crois que vous ne lirez pas sans intérêt une petite notice de mon
séjour parmi eux et de mes excursions dans leur compagnie. Ne vous
étonnez pas de ce que depuis le mois d’avril jusqu’au mois de décembre
j’ai mené la vie nomade d’un sauvage, vivant de chasse et de racine,
sans pain, sans sucre et sans café, n’ayant pour tout lit qu’une peau de
buffle et une couverture de laine, passant les nuits à la belle étoile
lorsqu’il faisait beau, et bravant les orages et les tempêtes sous une
petite tente. Je vous ai parlé de ma fièvre; elle semblait s’obstiner à
ne pas me quitter: eh bien, par la vie dure que je menais, il est arrivé
que j’en fus tout à fait débarrassé, et je me porte à merveille depuis
le mois de septembre.
Jamais de ma vie je n’ai joui de tant de consolations que durant mon
séjour parmi ces bons _Têtes-plates_ et _Pondéras_; le Seigneur m’a
amplement dédommagé de toutes les privations et souffrances que j’avais
endurées dans ce long et pénible voyage. J’ai dit plus haut que j’avais
trouvé une députation de ces deux tribus au rendez-vous de la
Rivière-Verte. Ces bons Indiens étaient venus au-devant de moi pour me
servir d’escorte dans ces pays si dangereux à parcourir. Notre rencontre
ne fut pas celle d’étrangers, mais d’amis; c’étaient comme des enfants
qui accourent à la rencontre de leur père après une longue absence. Je
pleurais de joie en les embrassant, et eux aussi, les larmes aux yeux,
m’accueillaient avec les expressions les plus tendres. Avec une naïveté
vraiment patriarcale, ils me racontaient toutes les petites nouvelles de
la nation, leur conservation presque miraculeuse dans un combat de
soixante des leurs contre deux cents _Pieds-noirs_, combat qui avait
duré cinq jours, et dans lequel ils avaient tué environ cinquante de
leurs ennemis sans perdre un seul homme. «Nous nous sommes battus en
braves, me disaient-ils, dans le désir de vous voir; le Grand-Esprit a
eu pitié de nous, il nous a aidés à éloigner les dangers sur la route
qui doit vous conduire à notre camp. Les _Pieds-noirs_ ne nous
molesteront plus pour quelque temps; ils se sont retirés en pleurant.
Nos frères brûlent d’impatience de vous voir.» Nous remerciâmes
ensemble le Seigneur de nous avoir préservés jusqu’ici au milieu de tant
de dangers, et nous implorâmes sa protection dans les nouvelles et
longues courses qui nous restaient à faire.
Je m’étais arrêté quatre jours sur la _Rivière-Verte_, pour laisser le
temps à mes chevaux de se remettre de leurs fatigues, pour donner de
bons et salutaires avis aux chasseurs canadiens, qui paraissaient en
avoir grand besoin, pour m’entretenir avec les sauvages des différentes
nations. Le 4 juillet, je me remis en route avec mes _Têtes-plates_; dix
braves Canadiens voulurent aussi m’accompagner. Un bon Flamand de Gand,
_Jean-Baptiste De Velder_, ancien grenadier de Napoléon, qui avait
quitté sa patrie depuis trente ans et avait passé les quatorze derniers
aux Montagnes en qualité de chasseur de castors, offrit généreusement de
me servir et de m’aider dans toutes mes courses. Il était résolu, me
disait-il, à passer le reste de ses jours dans les pratiques de sa
sainte religion. Il avait presque oublié la langue flamande, excepté ses
prières et un cantique en vers flamands à l’honneur de Marie, qu’il
avait appris étant enfant sur les genoux de sa mère, et qu’il récitait
tous les jours. Pendant trois jours, nous remontâmes la _Rivière-Verte_,
et le 8, nous la traversâmes, nous dirigeant à travers une plaine élevée
qui sépare les eaux du Colorado de celles de la Colombie. Le lin, dans
cette plaine, ainsi que dans toutes les vallées des montagnes que j’ai
traversées, croît dans la plus grande abondance; il ressemble en tout au
lin qu’on cultive en Belgique, excepté qu’il est annuel: même tige,
calice, semence, et fleur bleue qui se ferme le jour et s’ouvre le soir.
En quittant la plaine, nous descendîmes par un sentier de plusieurs
mille pieds et nous arrivâmes dans la vallée de _Jacson_. Le penchant
des montagnes voisines abonde en plantes des plus rares et offre une
superbe collection pour l’amateur botaniste. La vallée a dix-sept milles
de long sur cinq à six de large. De là nous passâmes dans un défilé
étroit et extrêmement dangereux, mais en même temps pittoresque et
sublime. Des monts de rochers presque à pic s’élèvent jusqu’à la région
des neiges perpétuelles, et se projettent souvent au-dessus d’un sentier
étroit et raboteux où chaque pas offre la menace d’une chute. Nous le
suivîmes, l’espace de dix-sept milles, sur le penchant d’une montagne
inclinée à un angle de quarante-cinq degrés au-dessus d’un torrent qui
s’élançait avec fracas et en cascades à des centaines de pieds plus bas
que notre route. Le défilé était si étroit, et les montagnes de chaque
côté si hautes, que le soleil avait peine à y pénétrer pendant une ou
deux heures de la journée. Des forêts de pins comme ceux de Norwége, de
sapins à baume, de peupliers ordinaires, de cèdres, de mûriers et de
plusieurs autres arbres, couvrent la pente de ces montagnes.
Le 10, après avoir traversé une haute montagne, nous arrivâmes sur les
bords de la _Rivière-à-Henri_, l’un des principaux tributaires de la
_Rivière-au-Serpent_. La masse des neiges fondues pendant les chaleurs
de juillet avait gonflé ce torrent à une hauteur prodigieuse. Ses eaux
mugissantes s’élançaient avec fureur et blanchissaient de leur écume de
gros blocs de granit qui leur disputaient vainement le passage. Ce
spectacle n’intimida pas nos sauvages ni nos Canadiens: accoutumés à ces
sortes de périls, ils se précipitèrent à cheval dans le torrent et le
passèrent à la nage. Je n’osais me hasarder à faire de même. Pour me
passer, ils firent une espèce de sac avec ma loge de peau; ils y mirent
tous mes effets et me placèrent dessus. Les trois _Têtes-plates_, qui
s’étaient jetés à la nage pour guider ma frêle embarcation, me dirent en
riant de ne pas craindre, que j’étais sur un excellent bateau. Et en
effet cette machine flottait sur l’eau comme un cygne majestueux; et en
moins de dix minutes je me trouvai sur l’autre bord, où nous campâmes
pour la nuit. Le lendemain, nous eûmes encore à gravir une haute
montagne à travers une épaisse forêt de pins, et sur la cime nous
trouvâmes la neige qui était tombée pendant la nuit à la hauteur de
deux pieds. C’est une chose très-remarquable dans cette région: quand il
pleut en été dans la vallée, la neige tombe à gros flocons sur les
montagnes. En descendant dans le gros vallon de _Pierre_, nous trouvâmes
le sentier fort escarpé et glissant. Les chevaux et les mulets sont
très-adroits dans ces sortes de passages dangereux; on n’a qu’à les
laisser faire, et l’on est sauf; le cavalier qui voudrait s’obstiner à
les guider dans ces circonstances, serait en danger, à chaque pas, de se
casser le cou.
Dans les vallées des montagnes, le sol est en général noirâtre,
quelquefois jaune. Souvent il est entremêlé de marne et de substances
marines dans un état de décomposition. Cette espèce de sol pénètre à une
grande profondeur, comme on le voit dans les vastes coupures des ravins
et sur les bords des rivières. La végétation dans ces vallées est
très-abondante. C’est un pays où le géologue admire de grands mouvements
d’opération volcanique; il y trouve en même temps beaucoup d’intérêt à
examiner les différentes formations des laves, etc.
Une journée de marche dans le grand vallon de _Pierre_ nous mena au camp
des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_.
Déjà les perches étaient dressées pour étendre ma loge. A mon approche,
hommes, femmes et enfants vinrent tous ensemble à ma rencontre pour me
donner la main et pour me souhaiter la bienvenue; ils étaient au nombre
d’environ mille six cents. Les plus anciens pleuraient de joie, tandis
que les jeunes exprimaient leur contentement par des sauts et des cris
d’allégresse. Ces bons sauvages me conduisirent à la loge du vieux chef,
appelé dans sa langue le _Grand-Visage_. Il avait l’aspect d’un
véritable patriarche, et me reçut au milieu de tout son conseil avec la
plus vive cordialité. Il m’adressa ensuite les paroles suivantes, que je
vous rapporte mot à mot, pour vous donner une idée de son éloquence et
de son caractère: «_Robe-noire_, soyez le bienvenu dans ma nation. C’est
aujourd’hui que _Kyleêeyou_ (le Grand-Esprit) a accompli nos vœux. Nos
cœurs sont gros, car notre grand désir est rempli. Vous êtes au milieu
d’un peuple pauvre et grossier, plongé dans les ténèbres de l’ignorance.
J’ai toujours exhorté mes enfants à aimer _Kyleêeyou_. Nous n’ignorons
pas que tout ce qui existe est à lui, et que notre entière dépendance
repose dans sa main libérale. De temps en temps de bons blancs nous ont
donné de sages avis, et nous les avons suivis; et dans l’ardeur de notre
cœur, pour nous faire instruire de tout ce qui concerne notre salut,
nous avons député de nos gens, à différentes reprises, à la _grande
Robe-noire_ de Saint-Louis (Mgr l’évêque), afin qu’il nous envoie un
Père pour nous parler... _Robe-noire_, nous suivrons les paroles de
votre bouche.» J’eus alors un long entretien sur la religion avec ces
braves gens; je leur expliquai l’objet et les avantages de ma mission et
la nécessité de se fixer en permanence dans un endroit avantageux et
fertile. Tous m’exprimaient le plus grand contentement, et montraient
beaucoup d’ardeur pour échanger l’arc et le carquois contre la bêche et
la charrue.
J’établis avec eux un règlement pour les exercices spirituels,
particulièrement pour les prières du matin et du soir en commun, et pour
les heures des instructions. Un des chefs m’apporta ensuite une cloche
pour donner les signaux, et, dès la première soirée, je rassemblai tout
le monde autour de ma loge. Je leur fis connaître ma conversation avec
leurs chefs, le plan que j’allais suivre pour leur instruction, et les
dispositions nécessaires que le Grand-Esprit demandait d’eux, pour
comprendre et pratiquer la sainte loi de Jésus-Christ, qui seule pouvait
les sauver des peines de l’enfer, les rendre heureux sur la terre et
leur procurer après cette vie un bonheur éternel avec Dieu dans le ciel.
Je dis ensuite les prières du soir; et pour conclusion ils chantèrent
ensemble, dans une harmonie qui me surprit beaucoup et que je trouvai
admirable pour des sauvages, plusieurs cantiques de leur propre
composition à la louange de Dieu. Il me serait impossible de vous
décrire les émotions que j’éprouvais en ce moment. Qu’il est touchant
pour un missionnaire d’entendre publier les bienfaits du Très-Haut par
de pauvres enfants des forêts qui n’ont pas encore eu le bonheur de
recevoir la lumière de l’Evangile!
Tous les matins, au point du jour, le vieux chef se levait le premier;
puis, montant à cheval, il faisait le tour du camp pour haranguer son
peuple. C’est une coutume qu’il a toujours observée, et qui a tenu, je
pense, ces Indiens dans la grande union et dans la simplicité admirable
que l’on remarque parmi eux. Ces mille six cents personnes, par ses
soins paternels et ses bons avis, paraissaient ne former qu’une seule
famille, où l’ordre et la charité régnaient d’une manière vraiment
étonnante. «Allons, s’écriait-il, courage, mes enfants, ouvrez les yeux.
Adressez vos premières pensées et vos premières paroles au Grand-Esprit.
Dites-lui que vous l’aimez, qu’il vous fasse charité. Courage, car le
soleil va paraître, il est temps que vous alliez à la rivière pour vous
laver. Soyez prompts à vous rendre à la loge de notre Père au premier
son de la cloche; soyez-y tranquilles; ouvrez vos oreilles pour
entendre, et votre cœur pour retenir toutes les paroles qu’il vous
dira.» Il faisait ensuite des remontrances paternelles sur ce que lui et
les autres chefs avaient remarqué de défectueux dans leur conduite de la
veille. A la voix de ce vieillard, que tous aiment et respectent comme
un tendre père, ils s’empressaient de se lever; tout était en mouvement
dans le village, et en quelques instants les bords de la rivière se
couvraient de monde.
Quand tous étaient prêts, je sonnai la cloche pour la prière, et depuis
le premier jour jusqu’au dernier, ils ont continué à montrer la même
avidité d’entendre la parole de Dieu. L’empressement était si grand,
qu’ils couraient pour avoir une bonne place; les malades mêmes s’y
faisaient porter. Quelle leçon pour les chrétiens lâches et pusillanimes
des anciens pays catholiques, qui ont toujours assez de temps pour se
rendre aux offices divins et croient y satisfaire lorsqu’ils arrivent au
premier évangile et qu’ils obtiennent la bénédiction à l’_Ite missa
est_; ou pour ceux qui prétextent la moindre infirmité et l’apparence du
mauvais temps pour se dispenser de l’obligation d’assister à la sainte
messe et aux sermons de leurs pasteurs! Cette ardeur pour la prière et
l’instruction (je leur prêchais régulièrement quatre fois par jour), au
lieu de diminuer, s’est augmentée jusqu’à mon départ. Ils me disaient
souvent qu’ils faisaient leurs délices d’entendre la parole de Dieu. Le
lendemain de mon arrivée parmi eux, je n’eus rien de plus pressé que de
traduire les prières dans leur langue, à l’aide d’un bon interprète.
Quinze jours après, dans une instruction, je promis une médaille à celui
qui le premier pourrait réciter sans faute le _Pater_, l’_Ave_, le
_Credo_, les dix commandements de Dieu et les quatre actes. Un chef se
leva: «Mon Père, me dit-il, votre médaille m’appartient.» Et à ma grande
surprise, il récita toutes ces prières sans manquer un mot; je
l’embrassai et le fis mon catéchiste. Le bon sauvage mit tant de zèle et
de persévérance dans son emploi, qu’en moins de dix jours toute la
nation sut réciter les prières.
Pendant mon séjour parmi ce bon peuple, j’ai eu le bonheur de régénérer
près de six cents d’entre eux dans les eaux salutaires du baptême; tous
désiraient ardemment d’obtenir la même grâce, et leurs dispositions
étaient sans doute excellentes, mais comme l’absence des missionnaires
ne devait être que momentanée, je crus prudent de les remettre à l’année
suivante, pour leur faire concevoir une grande idée de la dignité du
sacrement, et pour les éprouver dans ce qui regarde l’indissolubilité
des liens du mariage, qui est une affaire inconnue parmi les nations
indiennes de l’Amérique; car ils se séparent souvent pour les causes les
plus frivoles. Parmi les adultes baptisés se trouvaient les deux grands
chefs, celui des _Têtes-plates_ et celui des _Pondéras_, tous deux
octogénaires. Avant de leur conférer le saint sacrement, comme je les
excitais à renouveler la contrition de leurs péchés, l’_Ours-ambulant_
(c’est le nom du second) me répondit: «Lorsque j’étais jeune, et même
jusqu’à un âge avancé, j’ai été plongé dans une profonde ignorance du
bien et du mal, et dans cet intervalle sans doute j’ai dû souvent
déplaire au grand-Esprit; j’implore sincèrement de lui le pardon. Mais
toutes les fois que j’ai reconnu qu’une chose était mauvaise, je l’ai
aussitôt bannie de mon cœur. Je ne me souviens pas que de ma vie j’aie
offensé le Grand-Esprit de propos délibéré.» Est-il dans notre Europe
beaucoup de chrétiens qui puissent se rendre un pareil témoignage?
Je n’ai pu découvrir parmi ces gens le moindre acte répréhensible, si ce
n’est les jeux de hasard, dans lesquels ils risquent souvent tout ce
qu’ils possèdent. Ces jeux ont été abolis à l’unanimité aussitôt que je
leur eus expliqué qu’ils étaient contraires au commandement de Dieu, qui
dit: «Vous ne désirerez aucune chose qui appartient à votre prochain.»
Ils sont scrupuleusement honnêtes dans leurs ventes et achats; jamais
ils n’ont été accusés d’avoir commis un vol; tout ce qu’on trouve est
porté à la loge du chef, qui proclame les objets et les remet au
propriétaire. La médisance est inconnue même aux femmes; le mensonge
surtout leur est odieux. Ils craignent, disent-ils, d’offenser Dieu,
c’est pourquoi ils n’ont qu’un cœur, et ils abhorrent une _langue
fourchue_ (un menteur). Toute querelle, tout emportement serait puni
avec sévérité. Nul ne souffre sans que ses frères ne s’intéressent à son
malheur et ne viennent au secours de sa détresse; aussi n’ont-ils point
d’orphelins parmi eux. Ils sont polis, toujours d’une humeur joviale,
très-hospitaliers, et s’aident mutuellement dans leurs besoins. Leurs
loges sont toujours ouvertes à tout le monde; ils ne connaissent pas
même l’usage des clefs et des serrures. Un seul homme, par l’influence
qu’il s’est justement acquise par sa bravoure dans les combats et sa
sagesse dans les conseils, conduit la peuplade entière: il n’a besoin ni
de garde, ni de verrous, ni de barres de fer, ni de prisons d’Etat.
Souvent je me suis répété: Sont-ce là des peuples que les gens civilisés
osent appeler du nom de sauvages? Partout où j’ai rencontré des Indiens
dans ces régions éloignées, j’ai trouvé parmi eux une grande docilité
dans tout ce qui est propre à améliorer leur condition. La vivacité de
leurs jeunes gens est surprenante, l’amabilité de leur caractère et
leurs dispositions entre eux sont remarquables. Trop longtemps on s’est
accoutumé à juger les sauvages de l’intérieur par ceux des frontières:
ces derniers ont appris les vices des blancs, qui, guidés par la soif
insatiable d’un gain sordide, tâchent de les corrompre et les
encouragent par leur exemple.