Le 28, nous passâmes à gué la _Fourche du Sud_ de la Plate.

LE R. P. DE SMET.

VOYAGES

AUX

MONTAGNES

ROCHEUSES

chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon dépendant

des Etats-Unis d’Amérique.

LIBRAIRIE DE J. LEFORT, ÉDITEUR

A LILLE A PARIS

rue Charles de Muyssart, 24 rue des Saints-Pères, 30

VOYAGES

AUX

MONTAGNES ROCHEUSES

In-8º. 2ᵉ série.

A LA MÊME LIBRAIRIE

Envoi _franco_ contre timbres-poste joints à la demande.

SOUVENIRS DE VOYAGE: la Suisse, le Piémont, Rome, Naples,

toute l’Italie; par Mᵐᵉ de Grandville. in-8º. 4 50

Mgr AUVERGNE: ses voyages au mont Liban, au Sinaï, à

Rome, etc. in-8º. 2 50

CONSTANTINOPLE, histoire de cette ville célèbre; par M. de

Montrond. in-8º. 2 50

NAPLES: histoire, monuments, beaux-arts, littérature. L. L. F. in-8º. 2 50

LA SICILE: souvenirs, récits et légendes; par M. l’abbé V. Postel.

in-8º. 2 50

LA SYRIE en 1860 et 1861: massacres du Liban et de Damas, et

expédition française; par M. l’abbé Jobin. in-8º. 2 50

L’ALGÉRIE: promenade historique et topographique; par le Dʳ

Andry. in-8º. 1 25

L’AFRIQUE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12. " 85

L’AMÉRIQUE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12. " 85

L’OCÉANIE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12. " 85

L’AUSTRALIE: esquisses et tableaux; par A. S. de Doncourt, in-12. " 60

[Illustration: Cette machine floattait sur l’eau comme

un cygne magestueux.]

VOYAGES

AUX

MONTAGNES

ROCHEUSES

chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon dépendant

des Etats-Unis d’Amérique.

PAR LE R. P. DE SMET

SIXIÈME ÉDITION

LIBRAIRIE DE J. LEFORT

IMPRIMEUR ÉDITEUR

LILLE

rue Charles de Muyssart, 24

PARIS

rue des Saints-Pères, 30

1875

_Propriété et droit de traduction réservés._

PRÉFACE DE L’ÉDITION AMÉRICAINE[1]

Nous offrons cet intéressant récit aux amis de la patrie et de leurs

concitoyens, avec l’espoir, disons mieux, avec la certitude que la

lecture qu’ils en feront leur fera goûter le plaisir le plus pur.

Rarement avons-nous rencontré quelque chose de plus attrayant.

L’éloquence simple et virile qui le caractérise ravit l’attention du

lecteur. Les faits que l’auteur rapporte sur les régions les plus

reculées de l’Occident, les mœurs et les usages des tribus indiennes qui

errent dans l’immense territoire de l’Orégon, leur état et leurs

dispositions actuelles, leurs vues pour l’avenir, sont des sujets qui ne

peuvent manquer d’inspirer de l’intérêt à quiconque aime de porter ses

regards au delà de l’étroit horizon des scènes journalières, et

d’apprendre ce que les pieux serviteurs de Dieu font pour sa gloire et

son nom dans les contrées les plus lointaines. Nous avons eu un

entretien avec l’homme apostolique de la plume duquel nous tenons ces

récits; et en l’écoutant, nous avons éprouvé tout à la fois le sentiment

d’un noble orgueil et d’une joie pure, dans la pensée qu’il nous

retraçait en sa personne ce généreux esprit de dévouement et ces scènes

animées de la vie et des aventures indiennes, si admirables dans les

pages des Charlevoix et des Bancroft.

Notre pays est réellement plein d’intérêt pour ceux qui suivent la

marche de ses progrès et qui les comparent avec le passé. Qui aurait

jamais songé, par exemple, que l’Iroquois, le sauvage Mohawk (nom sous

lequel nous connaissons mieux cette peuplade), lui dont les hurlements

terribles ont tant de fois fait tressaillir d’effroi nos ancêtres, que

ce même Iroquois eût été choisi pour allumer le premier les faibles

étincelles de la civilisation et du christianisme parmi une grande

partie des tribus indiennes d’au delà des Montagnes Rocheuses? Plusieurs

de ces peuplades ont actuellement soif des eaux salutaires de la vie;

elles aspirent après le jour où la vénérable _Robe-noire_ paraîtra au

milieu d’elles; elles envoient même à des milliers de lieues de distance

des messagers pour en hâter l’arrivée. Une telle ardeur pour la sainte

vérité, tout en faisant honte à notre froide piété, devrait enflammer

nos cœurs et nous porter à souhaiter du moins qu’il y ait des ouvriers

suffisants pour cette vigne immense. Elle devrait nous ouvrir à tous la

main pour aider les hommes pieux qui, après avoir abandonné famille,

amis, patrie, vont s’ensevelir dans les déserts avec leurs chers

Indiens, afin de vivre pour eux et avec Dieu.

L’un de leurs plans favoris en ce moment est d’introduire parmi les

Indiens le goût de l’agriculture avec les moyens de s’y livrer. Ils sont

d’avis que c’est le plus prompt moyen, peut-être le seul, de les

arracher à la vie errante qu’ils mènent encore généralement à présent et

aux habitudes d’oisiveté qu’elle engendre. Les aider dans ce

philanthropique dessein est pour nous un devoir sacré, en notre qualité

d’hommes, d’Américains, de chrétiens. C’est là au moins l’un des moyens

en notre pouvoir d’expier les torts sans nombre que les blancs ont faits

à cette race infortunée. Que personne ne laisse donc échapper cette

belle occasion de faire le bien et de donner ainsi un gage de son amour

pour Dieu, pour sa patrie et pour ses semblables.

VOYAGES

AUX

MONTAGNES ROCHEUSES

PREMIER VOYAGE

du 27 mars au 31 décembre 1840.

RELATION

ADRESSÉE A M. LE CHANOINE DE LA CROIX, A GAND

Université de Saint-Louis, 4 février 1841.

Vous vous attendez sans doute à des détails intéressants sur mon long,

très-long voyage de Saint-Louis jusqu’au delà des Montagnes Rocheuses

(_Rocky Meuntains_). J’ai mis soixante jours à traverser le fameux

désert américain, et près de quatre mois à revenir sur mes pas par un

nouveau et très-hasardeux chemin.

Envoyé par le T. R. évêque et par mon provincial pour nous assurer des

dispositions des sauvages et des succès probables qu’on pourrait espérer

en établissant une mission au milieu d’eux, je quittai Saint-Louis le 27

mars 1840, dans un bateau à vapeur, et je remontai le Missouri à une

distance de 500 milles, pour me rendre aux frontières de l’Etat. Le

navire où j’étais embarqué était (comme ils le sont tous dans ce pays où

l’émigration et le commerce ont pris une si grande extension) encombré

de marchandises et de passagers de tous les Etats de l’Union; je puis

même dire de différentes nations de la terre, blancs, noirs, jaunes et

rouges, avec les nuances de toutes ces couleurs. Le bateau ressemblait à

une petite Babel flottante, à cause des différents langages et jargons

qu’on y entendait. Ces passagers débarquent pour la plupart sur l’une et

l’autre rive, pour y ouvrir des fermes, y construire des moulins,

diriger des fabriques de toutes sortes d’espèces; ils augmentent de jour

en jour le nombre des habitants des petites villes et des villages qui

s’élèvent comme par enchantement sur les deux rives.

A mesure que l’on remonte la rivière, on trouve le pays charmant et

rempli d’intérêt, diversifié par des rochers à pic et des coteaux

d’argile très-élevés et souvent entrecoupés. Les bas-fonds présentent à

l’œil une grande variété d’arbres et d’arbrisseaux, des chênes et des

noyers de douze différentes espèces; _le sassafras_ et l’_accacia

triacanthos_, dont les fleurs embaument l’air de leurs parfums;

l’_érable_, qui le premier s’enveloppe de la livrée du printemps; le

sycomore, _platanus occidentalis_, roi de la forêt de l’ouest, s’érige

dans les formes les plus gracieuses, avec de vastes branches, étendues

et latérales, couvertes d’une écorce d’un blanc brillant, et ajoute un

trait distinctif de grandeur à l’imposante beauté des forêts. J’en ai vu

qui mesuraient quinze pieds et demi de diamètre. Le cotonnier, _populus

deltoides_, est un autre géant qui croît à une hauteur prodigieuse; le

_bignonia radicans_ paraît s’y accrocher de préférence, monte jusque

dans ses sommets, et déploie une profusion de grandes fleurs de couleur

de flammes et à formes de trompettes. Le voyageur admire ici les mille

grandes et hautes colonnes du cotonnier, enveloppées, de la terre

jusqu’aux branches, d’une draperie de lierre d’une profonde verdure.

C’est un de ces charmes de la nature qu’on ne peut se lasser de

contempler. Le cornouiller, _cornus florida_, et le bouton rouge,

_cercis canadencis_, tiennent le milieu de l’arbre et de l’arbrisseau.

Le premier a une belle feuille en forme de cœur et étend ses branches en

parapluie; elles se couvrent dans le printemps de brillantes fleurs

blanches; dans l’automne, elles présentent de belles baies écarlates.

L’autre est le premier arbrisseau qu’on voit en fleurs le long du

Missouri.

Ces arbrisseaux sont dispersés de tous côtés dans la forêt; et au

commencement du printemps, leurs masses de fleurs brillantes forment un

contraste gracieux avec le brun dominant de la forêt. Le bouton rouge

donne au paysage un charme que le voyageur qui le voit pour la première

fois ne saurait oublier. Le cerisier sauvage, le mûrier, le frêne y sont

très-communs. Le sol, dans tous ses bas-fonds, est prodigieusement

riche, fortement imprégné de substances salines et de pierres calcaires

décomposées.

Ces rivages cependant sont très-incertains et s’éboulent

continuellement; ce qui rend l’eau de ce fleuve, d’ailleurs très-légère

et saine à boire, bourbeuse et dégoûtante. Les bancs de sable et les

arbres au fond de l’eau sont si nombreux, que l’on s’y habitue et qu’on

ne songe guère aux dangers qu’on court à chaque instant. Il est

intéressant d’observer à quelles étendues les racines s’enfoncent dans

ce sol fertile; là où la terre s’éboule, on en observe toute la

profondeur; en général, il n’y a qu’une grosse racine centrale,

pénétrant à dix ou douze pieds, et d’autres plus minces qui s’étendent à

l’entour.

Après dix jours de navigation, j’arrivai à West-Port, petite ville

frontière du territoire des sauvages, d’où je devais me mettre en route

pour les Montagnes.

Le 30 avril, je partis de West-Port avec l’expédition annuelle de la

Compagnie américaine des pelleteries, qui se rendait à la

_Rivière-Verte_, l’une des fourches du _Rio-Colorado_. Jusqu’au 17 mai,

nous nous dirigeâmes vers l’ouest, traversant des plaines immenses,

dépouillées d’arbres et d’arbrisseaux, excepté sur les petites rivières,

et entrecoupées de profonds ravins, où nos voyageurs se servaient d’une

cordelle pour descendre et monter les charrettes. Les chaleurs de l’été

commençaient déjà à se faire sentir; le temps cependant était favorable;

souvent le matin le thermomètre ne se trouvait qu’à 27 degrés, mais il

s’élevait jusqu’à 90 vers midi. Les vents frais qui règnent sans cesse

dans ces vastes plaines rendent les chaleurs supportables. Le gibier

était rare; mon chasseur cependant fournit ma tente assez abondamment de

canards, de bécassines, de faisans, grues, pigeons, blaireaux, cerfs et

cabris. Les seuls hommes que j’aie rencontrés pendant les premiers

jours, étaient quelques sauvages _Kants_, qui se rendaient à Wesport

pour y vendre leurs pelleteries. Ils résident sur le _Lanzas_ ou rivière

des Kants. Leur territoire commence à soixante milles à l’ouest de

l’Etat Missouri, et leurs villages en sont à la distance de

quatre-vingts milles. Leur langue, leurs mœurs et habitudes sont les

mêmes que chez les _Osages_. En paix et en guerre, ces deux nations

unissent leurs intérêts et n’en forment pour ainsi dire qu’une seule

d’environ dix-sept cents âmes. Ils vivent dans les villages et placent

pêle-mêle et sans ordre leurs huttes construites d’écorces, comme les

wigwans des _Pottowatomies_, ou de joncs, comme celles des _Osages_, ou

en terre, comme les akozos des _Pawnées_ et des _Ottoes_. Ces dernières

sont rondes et de la façon d’un cône; le mur a près de deux pieds

d’épaisseur; tout l’ouvrage est soutenu au dedans par plusieurs poteaux.

Dans toutes leurs huttes, la terre dure forme le plancher; le foyer est

au milieu, et la fumée s’échappe par un trou pratiqué dans le sommet. La

porte est si basse et si étroite qu’on n’y entre qu’en se traînant: elle

consiste dans une simple peau sèche suspendue. Ces sauvages m’ont paru

très-pauvres et très-misérables; la plupart se trouvaient à pied. La

veille de notre rencontre, les _Ottoes_ leur avaient volé vingt-cinq

chevaux. Ils m’exprimèrent un ardent désir d’avoir une mission de nos

Pères parmi eux.

A mesure que nous avancions vers l’ouest, nous traversâmes des côtes

élevées, qui nous donnaient de temps en temps des vues étendues et fort

belles. La grande plaine était parsemée de hautes futaies; on y voyait

surtout le _waggère-roussé_, ou la fleur du cotonnier, plante qui abonde

dans ces parages et dont les Indiens se nourrissent. Elle se trouve sur

le bord d’une rivière qui porte le même nom et qui se jette dans le

Kansas; ces deux rivières ont de riches et fertiles bas-fonds et sont

bien boisées. Tout le sommet de la grande côte est rempli de

pétrifications. La surface de la terre, dans une partie considérable de

cette région, est couverte de grosses pierres plates, grisâtres et

jaunes, confusément arrangées comme si elles étaient sorties du sein de

la terre par quelque agitation souterraine.

Je n’étais encore que depuis six jours dans le pays sauvage lorsque je

me sentis accablé par la fièvre intermittente, avec les frissons qui

précèdent d’ordinaire les accès de chaleur. Cette fièvre ne m’a quitté

que sur la Roche-Jaune, à mon retour des Montagnes. Il me serait

impossible de vous donner une idée de mon accablement. Mes amis me

conseillaient de revenir sur mes pas; mais le désir de voir les nations

des Montagnes l’emporta sur toutes les bonnes raisons qu’ils purent me

donner. Je suivis donc la caravane de mon mieux, me tenant à cheval

aussi longtemps que j’en avais la force; et j’allai ensuite me coucher

dans un chariot, sur des caisses où j’étais ballotté comme un

malheureux; car souvent il nous fallait traverser des ravins profonds

et à pic, qui me mettaient dans les positions les plus singulières:

tantôt j’avais les pieds en l’air; tantôt je me trouvais caché comme un

voleur entre les ballots et les caisses, froid comme un glaçon, ou

couvert de sueur et brûlant comme un brasier. Ajoutez que pendant trois

jours (et c’était le plus fort de ma fièvre) je n’eus pour me désaltérer

que des eaux stagnantes et sales.

Le 18 mai, après avoir traversé une belle plaine de 30 milles de large,

nous arrivâmes sur les bords de la _Nebraska_ (rivière au Cerf),

désignée par les Français sous le nom moins heureux de _Plate_ ou de

Rivière-Plate. La Plate est la plus grande tributaire du Missouri, et

peut être considérée comme la plus merveilleuse et la plus inutile des

rivières de l’Amérique du Nord; car elle a deux mille verges de large

d’un bord à l’autre, et sa profondeur n’est guère que de deux à six

pieds; le fond est un sable mouvant. Elle vient d’une distance immense à

travers une large et verte vallée, et reçoit la grande abondance de ses

eaux de plusieurs fourches qui descendent des Montagnes Rocheuses.

L’embouchure de cette rivière est à huit cents milles de Saint-Louis par

eau, et forme le point de division du bas et du haut Missouri. J’étais

souvent saisi d’admiration à la vue des scènes pittoresques dont nous

jouissions tout le long de la Plate. Imaginez-vous de grands étangs,

dans les beaux parcs des seigneurs européens, parsemés de petites îles

boisées; la Plate vous en offre par milliers et de toutes les formes.

J’ai vu de ces groupes d’îles qu’on aurait pris facilement de loin pour

des flottilles mêlant à leurs voiles déployées des guirlantes de verdure

et de festons de fleurs; et parce qu’autour d’elles le fleuve était

rapide, elles semblaient elles-mêmes fuir sur les eaux, complétant le

charme de l’illusion par cette apparence de mouvement. Les deux bords de

cette rivière ne sont point boisés. Les arbres que les îles produisent

sont les peupliers, communément appelés cotonniers; les sauvages les

coupent en hiver, et l’écorce sert de nourriture à leurs chevaux. Sur la

plaine de la Plate, on voyait bondir de nombreux cabris; j’en comptais

souvent plusieurs centaines d’un seul coup d’œil; c’est l’animal le plus

agile des prairies. Le chasseur emploie la ruse pour en approcher: il

s’élance au grand galop vers l’animal; celui-ci part comme un éclair,

laissant le cavalier à une grande distance derrière lui; bientôt il

s’arrête pour l’observer (c’est un animal très-curieux). Pendant ce

temps le chasseur descend de cheval et se couche ventre à terre; il fait

toutes sortes de cabrioles avec les bras et les jambes, secouant de

temps en temps son mouchoir ou un bonnet rouge au bout de la baguette de

son fusil. Le cabri approche à pas lents pour le reconnaître et

l’observer; et lorsqu’il est à la portée de la carabine, le chasseur lui

lâche son coup et le couche par terre. Souvent il en abat jusqu’à six

avant que la bande se disperse. Les autres animaux sont rares dans cette

région; il y a cependant des signes évidents que le gibier n’y a pas

toujours manqué.

Pendant plusieurs journées de marche, nous trouvâmes toute la plaine

couverte d’ossements et de crânes de buffles rangés en cercles ou en

demi-lunes, et peints de différentes devises. C’est au milieu de ces

crânes que les _Pawnées_ ont coutume de pratiquer leurs sortiléges

superstitieux lorsqu’ils vont à la guerre ou à la chasse. Le matelot,

après un long voyage sur mer, se réjouit à la vue d’herbes flottantes,

ou de petits oiseaux de terre qui, venant se reposer sur les cordages du

navire, lui donnent des signes certains qu’il approche du terme de sa

course. De même, dans ce désert, le voyageur, fatigué de vivre si

longtemps de viande salée, se réjouit à la vue de ces ossements blanchis

par le temps qui lui annoncent le voisinage des buffles. Aussi

n’entendait-on dans le camp que des cris de joie; nos chasseurs avaient

compris que la plaine des buffles n’était pas éloignée, et ils saluaient

par de bruyants vivats l’espoir de porter bientôt le carnage parmi les

paisibles troupeaux.

Aux mêmes lieux, nous trouvâmes encore le _wistanwish_ des sauvages ou

le chien des prairies, auquel les voyageurs donnent à plus juste titre

le nom d’_écureuil américain_. Ces animaux paraissent avoir une espèce

de police établie dans leur société. Les cellules de leurs villages sont

généralement placées sur la pente d’une côte, quelquefois près d’un

petit lac ou ruisseau; plus souvent à une grande distance de l’eau, afin

que la terre qu’ils habitent ne soit point exposée à l’inondation. Ils

sont d’une couleur brune foncée, excepté le ventre qui est blanc; leur

queue n’est pas si longue que celle de l’écureuil gris; mais ils ont

exactement la même forme; les dents, la tête, les ongles et le corps

sont l’écureuil parfait, excepté qu’ils sont plus grands et plus gras

que cet animal. Les voyageurs croient que leur seule nourriture est la

racine du gazon, et la rosée du ciel leur unique breuvage.

En continuant notre route, nous vîmes de temps en temps les tombeaux

solitaires des _Pawnées_, probablement ceux de quelques chefs ou braves,

qui étaient tombés en combattant contre leurs ennemis héréditaires, les

_Scioux_, les _Sheyennes_, les _Osages_. Ces tombeaux étaient ornés de

crânes de buffles peints en rouge; le cadavre est assis dans une petite

cabane faite de joncs et de branches d’arbres, et fortement travaillée

pour empêcher les loups d’y pénétrer. La figure est barbouillée de

vermillon; le corps est couvert de ses plus beaux ornements de guerre,

et à côté on voit des provisions de toute espèce, viandes sèches, tabac,

poudre et plomb, fusil, arc et flèches. Pendant plusieurs années, les

familles viennent au printemps renouveler ces provisions. Ils ont l’idée

que l’âme voltige longtemps dans le voisinage du lieu où le corps repose

avant qu’elle prenne son essor vers le pays des âmes.

Après sept jours de marche le long de la Plate, nous arrivâmes dans les

plaines habitées par les buffles. De grand matin, je quittai seul le

camp pour les voir plus à mon aise; j’en approchai par des ravins, sans

me montrer et sans leur donner le vent qui m’était favorable. C’est

l’animal qui a l’odorat le plus subtil; il lui fait connaître la

présence de l’homme à la distance de quatre milles, et aussitôt il

s’enfuit, cette odeur lui étant insupportable. Je gagnai inaperçu une

haute colline semblable par sa forme au monument de Waterloo; de là je

jouissais d’une vue d’environ douze milles d’étendue. Cette vaste plaine

était tellement couverte d’animaux, que les marchés ou les foires

d’Europe ne vous en donneraient qu’une faible idée. C’était vraiment

comme la foire du monde entier rassemblée dans une de ses plus belles

plaines. J’admirais les pas lents et majestueux de ces lourds bœufs

sauvages, marchant en file et en silence, tandis que d’autres broutaient

avec avidité le riche pâturage qu’on appelle l’herbe courte des buffles.

Des bandes entières étaient couchées sur l’herbe au milieu des fleurs:

toute la scène réalisait en quelque façon l’ancienne tradition de

l’Ecriture sainte, parlant des vastes contrées pastorales de l’Orient,

où il y avait des animaux sur mille montagnes. Je ne pouvais me lasser

de contempler cette scène ravissante, et pendant deux heures je regardai

ces masses mouvantes dans le même étonnement. Tout à coup l’immense

armée parut éveillée; un bataillon donnait l’épouvante à l’autre; toute

la troupe était en déroute, fuyant de tous côtés. Les buffles avaient eu

le vent de leur ennemi commun: les chasseurs s’étaient élancés au grand

galop au milieu d’eux. La terre semblait trembler sous leurs pas, et les

bruits sourds que l’on entendait étaient semblables aux mugissements du

tonnerre éloigné. Les chasseurs tiraient à droite et à gauche; ils

firent un grand carnage parmi les plus gras de ces animaux. Je retournai

avec eux au camp. Ils avaient chargé plusieurs chevaux de langues, de

bosses, de côtes, etc., abandonnant le reste aux loups et aux vautours.

Nous campâmes à une petite distance de cette boucherie, et chacun se

mit en mouvement dans le camp pour faire la cuisine. Manquant de bois

sur les bords de la Plate, nos gens se servirent de la fiente sèche du

buffle, qui brûle comme la tourbe. Il nous fallut recourir souvent au

même expédient dans les prairies des Côtes-Noires.

Au milieu de la nuit, des bruits affreux, des hurlements, des aboiements

m’éveillèrent; on aurait dit que les quatre tribus _Pawnées_ s’étaient

rassemblées pour nous disputer le passage sur leur territoire. Je

réveillai mon guide pour savoir la cause de ce bruit et pour le disposer

à recevoir l’attaque de l’ennemi. Il me répondit en riant:

«Tranquillisez-vous, ce n’est rien. Les loups sont à faire festin après

leur long carême d’hiver: ils se partagent les carcasses des vaches que

les chasseurs ont laissées dans la prairie.» Les loups sont

très-nombreux dans ces régions. D’après le dire des sauvages, ils tuent

tous les ans le tiers des veaux des buffles: souvent même, lorsqu’ils

sont en fortes bandes, ils attaquent les gros bœufs ou les vaches, se

portent tous ensemble contre un seul buffle, et en un instant le jettent

par terre avec une grande dextérité et le dévorent. J’ajouterai ici,

pour vous donner une idée du grand nombre de ces animaux dans le

Missouri, que cette année 1840, la compagnie des pelleteries a descendu

soixante-sept mille robes de buffles à Saint-Louis. On évalue en outre à

cent mille le nombre des buffles que les sauvages du Missouri tuent tous

les ans pour leurs propres besoins, pour leurs tentes, leurs vêtements

et leurs couvertures de selle.

Le 28, nous passâmes à gué la _Fourche du Sud_ de la Plate. Toute cette

région, jusqu’aux grandes montagnes, est une véritable bruyère, rocheuse

et sablonneuse, couverte de scories et d’autres substances volcaniques;

il n’y a d’endroits fertiles que sur les rivières et les ruisseaux.

Cette région, nous dit un voyageur moderne, ressemble aux déserts de

l’Asie par ses vastes plaines ondulantes et dégarnies de bois, et par

ses terres incultes, sablonneuses et solitaires, qui fatiguent l’œil par

leur étendue et leur monotonie. C’est un pays où l’homme ne fait point

sa demeure; dans certaines saisons de l’année, le chasseur même et son

coursier y manquent de nourriture. L’herbage y est brûlé et dépérit; les

rivières et les ruisseaux sont à sec; le buffle, le cerf et le chevreuil

se retirent dans des parties éloignées, se tiennent sur les bords de la

verdure expirante, et laissent derrière eux une vaste solitude

inhabitée, entrecoupée de ravins et de lits d’anciens torrents qui

aujourd’hui ne servent qu’à tourmenter le voyageur et à augmenter sa

soif. D’espace en espace la monotonie de ce grand désert est interrompue

par des monceaux de pierres confusément entassées contre des ruines; ou

bien il est traversé par des bancs de rochers qui se dressent devant le

voyageur comme d’infranchissables barrières; telles sont les

_Côtes-noires_. Au delà s’élèvent les _Montagnes Rocheuses_, les limites

du monde atlantique. Les gorges et les vallées de cette vaste chaîne

donnent asile à un grand nombre de tribus sauvages, dont plusieurs ne

sont que les restes mutilés de différents peuples, jadis paisibles

possesseurs des prairies, et maintenant refoulés par la guerre dans des

défilés presque inaccessibles, où la spoliation n’essaiera plus de les

poursuivre.

Ce désert de l’ouest, tel que je viens de le décrire, semble devoir

défier l’industrie de l’homme civilisé. Quelques terres, plus

heureusement situées sur le bord des fleuves, seraient peut-être avec

succès soumises à la culture; d’autres pourraient se changer en

pâturages aussi fertiles que ceux de l’est; mais il est à craindre que,

dans sa presque totalité, cette immense région ne forme comme un océan

entre la civilisation et la barbarie, et que des bandes de malfaiteurs,

organisées comme les caravanes des Arabes, n’y exercent impunément leurs

déprédations. Ce sera peut-être un jour le berceau d’un nouveau peuple,

composé des anciennes races sauvages et de cette classe d’aventuriers,

de fugitifs et de bannis que la société repousse de son sein, population

hétérogène et menaçante, que l’Union-Américaine amoncelle comme un

sinistre nuage sur ses frontières, et dont elle accroît sans cesse

l’irritation et les forces en transportant des tribus entières

d’Indiens, des rives du Mississipi où ils ont pris naissance, dans les

solitudes de l’ouest qu’elle leur assigne pour exil. Ces sauvages

emportent avec eux une haine implacable contre les blancs, qui les ont,

disent-ils, injustement chassés de leur patrie, loin des tombeaux de

leurs pères, pour se mettre en possession de leur héritage. Si

quelques-unes de ces tribus forment un jour des hordes semblables aux

peuples nomades, moitié pasteurs, moitié guerriers, qui parcourent avec

leurs troupeaux les plaines de la haute Asie, n’est-il pas à craindre

qu’avec le temps d’autres ne s’organisent en bandes de pillards et

d’assassins, qui auront pour coursiers les chevaux légers des prairies,

le désert pour théâtre de leurs brigandages, et des rochers

inaccessibles pour mettre leurs jours et leur butin en sûreté?

Le 31 mai, nous campâmes à deux milles et demi de l’une des curiosités

les plus remarquables de cette région sauvage. C’est un monticule en

forme de cône de près d’une lieue de circonférence, entrecoupé de

beaucoup de ravins, et placé sur une plaine unie. Du sommet du monticule

s’élève une colonne carrée de trente à quarante pieds de largeur sur

cent vingt de haut; la forme de cette colonne lui a fait donner le nom

de _Cheminée_; elle a cent soixante-quinze verges au-dessus de la

plaine; on l’aperçoit à trente milles de distance. La Cheminée est

composée d’argile dans un état de pétrification, avec des couches

entremêlées de pierres à sables blanches et grisâtres. Il semble que

c’est le reste d’une haute montagne que les vents et les orages auront

aplanie peu à peu depuis plusieurs siècles. Encore quelques années, et

cette grande curiosité naturelle s’écroulera et ne formera qu’un petit

monticule dans la plaine; car lorsqu’on l’examine de près, on aperçoit à

sa cime une énorme crevasse. Dans le voisinage de cette merveille, les

coteaux sont tous d’un aspect singulier; quelques-uns ont l’apparence de

tours, de châteaux et de villes fortifiées. A quelque distance, on

pourrait à peine se persuader que l’art ne s’est point mêlé aux

fantaisies de la nature. Des bandes de _lashata_, animal aussi appelé

_grosse-corne_, se tiennent au milieu de ces mauvaises terres. La

Cheminée, ses châteaux et ses villes fantastiques terminent un coteau

élevé, se dirigeant du sud au nord. Nous y avons trouvé un passage

étroit entre deux rochers perpendiculaires de trois cents pieds de haut.

Cette région abonde en magnésie, de sorte que le sel de glauber se

trouve presque partout et en plusieurs endroits en grande quantité dans

un état de cristallisation. Les serpents à sonnettes et autres reptiles

dangereux qu’on y rencontre à chaque pas seraient un fléau pour la

contrée, si les sauvages n’avaient découvert, dans une racine

très-commune en ces parages, un spécifique infaillible contre toutes les

morsures venimeuses.

Quoique nous nous trouvassions encore à la distance de trois journées

des _Côtes-noires_, on les voyait déjà très-distinctement. Partout nous

étions au milieu des buffles. Si la terre est ingrate et produit peu de

chose, la Providence a pourvu d’une autre manière à la subsistance des

Indiens et des voyageurs qui traversent ces régions. Nous tuions sans

peine six buffles par jour pour les quarante personnes que contenait

notre camp. Dans tout mon voyage, je n’ai pu me lasser de contempler

avec admiration ces animaux vraiment majestueux, avec leurs épaules,

leurs cous et leurs têtes raboteuses. Si leur nature pacifique n’était

connue, le seul aspect ferait trembler. Ils sont timides et sans

méchanceté, et ne montrent aucune mauvaise disposition, excepté dans

leur propre défense, lorsqu’ils sont blessés et serrés de près. Leur

force est extraordinaire, et quoiqu’ils paraissent lourds, leur course

est cependant très-rapide; il faut un bon cheval pour les suivre à une

grande distance.

Dans cette même région, les bandes des chevaux marrons et sauvages sont

très-nombreuses; il faut beaucoup d’adresse et des chevaux à longue

haleine pour les prendre. Les Espagnols-Mexicains et en général les

Indiens sont adroits dans cette sorte de chasse; il est rare qu’ils

manquent, quoiqu’à la course, à leur passer le lacet autour du cou.

Le 4 juin, nous traversâmes en canot de buffle la _Fourche-à-la-Ramée_,

l’un des principaux tributaires de la Plate. Nous y trouvâmes une

quarantaine de loges de _Sheyennes_, qui nous reçurent avec toutes les

marques de bonté et d’estime; ils étaient polis, propres et décents dans

leurs manières. Les hommes, en général, sont d’une grande taille, droits

et vigoureux; ils ont le nez aquilin et le menton fortement prononcé.

L’histoire de cette nation est celle de toutes les tribus sauvages des

prairies: ils sont les restes de la puissante nation des _Schaways_,

anciens habitants de la _Rivière-Rouge_, qui se jette dans le lac

Wiunepeg. Les _Scioux_, leurs irréconciliables ennemis, les forcèrent,

après une longue guerre, à passer le Missouri et à se réfugier sur une

petite rivière appelée _Warrikane_, où ils se fortifièrent; mais les

vainqueurs les y attaquèrent de nouveau, et les poussèrent, de poste en

poste, jusqu’au milieu des _Côtes-noires_, sur les eaux de la

_Grande-Sheyenne_. Dans tous ces revers, leur tribu a perdu même son

nom; elle n’est plus connue que sous celui de la rivière qu’ils

fréquentent. Maintenant les Sheyennes ne font plus d’effort pour

s’établir dans une demeure permanente, de crainte d’une autre attaque de

leurs cruels ennemis. Ils ont embrassé la vie nomade, vivent de la

chasse et suivent le buffle dans ses différentes migrations.

Les grands chefs de ce village m’invitèrent à un festin et me firent

passer par toutes les cérémonies du calumet; c’est-à-dire qu’ils font

d’abord fumer le Grand-Esprit en élevant la pipe vers le ciel, ensuite

vers le soleil, la terre et l’eau; puis le calumet fait trois fois le

tour de la loge; il passe de main en main, et chacun en tire une

demi-douzaine de bouffées. Alors le chef m’embrassa et me souhaita le

bonjour en me disant: «_Robe-noire_, mon cœur a tressailli de joie

lorsque j’ai appris qui vous étiez. Ma loge n’a jamais eu de jour plus

grand. Dès que j’eus reçu la nouvelle de votre arrivée, j’ai fait

remplir ma grande chaudière pour vous fêter au milieu de mes braves.

Soyez le bien venu. J’ai fait tuer en votre honneur mes trois meilleurs

chiens; ils étaient gras à pleine peau.» Ne vous étonnez pas, si je vous

dis que c’est là leur grand festin, et que la chair du chien sauvage est

très-délicate et fort bonne; elle ressemble beaucoup à celle d’un petit

cochon. La portion qu’on m’accorda était grande: les deux cuisses et les

pattes avec cinq ou six côtes. La loi du festin ordonnait de tout

manger, je n’en pouvais venir à bout. Enfin j’appris qu’on pouvait se

débarrasser de son plat en l’avançant à un autre convive avec un présent

de tabac.

Je pris occasion de leur parler des principaux points de la religion; je

leur expliquai les dix commandements de Dieu et plusieurs articles du

Symbole. Je leur fis connaître l’objet de mon voyage aux Montagnes, leur

demandant si eux aussi ne désiraient pas d’avoir des Robes-noires parmi

eux, pour apprendre à leurs enfants à connaître et à servir le

Grand-Esprit. La proposition parut leur plaire beaucoup, et ils me

répondirent qu’ils feraient leur possible pour rendre le séjour des

Robes-noires agréable parmi eux. Je crois qu’un zélé missionnaire

réussirait très-bien chez ces sauvages. Leur langue, dit-on, est

très-difficile; leur nombre est d’environ deux mille. Les nations

voisines considèrent ces sauvages comme les guerriers les plus courageux

des prairies.

Le fort la Ramée se trouve au pied des _Côtes-noires_. On ne remarque

rien, ni dans la couleur du sol de ces montagnes, ni dans celle des

rochers, qui puisse leur donner ce nom; elles le doivent à la sombre

verdure des petits cèdres et des pins qui ombragent leurs flancs. La

terre végétale près des rivières et dans les vallées est assez bonne;

les terres hautes sont très stériles, et presqu’entièrement couvertes de

blocs de granit, de quartz, de marcassites et d’autres espèces de

pierres entremêlées, qui indiquent évidemment qu’à une époque éloignée

il y a eu dans cette région de grandes convulsions souterraines.

On voit à la Ramée une branche des Montagnes Rocheuses à la distance de

quarante milles. Elle a cinq mille pieds au-dessus de la plaine. Le

thermomètre montait tous les jours jusqu’à quatre-vingt et

quatre-vingt-dix degrés dans les vallons de ces montagnes; et cependant

leurs sommets étaient couverts de neige. Souvent je me suis trompé par

rapport aux distances; quelquefois je désirais examiner de près un grand

rocher ou une côte d’une apparence singulière; je m’y dirigeais dans la

persuasion de m’y rendre à cheval en une heure, et j’y mettais au moins

deux ou trois heures. Il faut que cela soit dû à la grande pureté de

l’atmosphère dans les prairies de cette haute région. L’absinthe est une

production spontanée de ce pays; elle y croît à une hauteur de huit à

dix pieds, et en si grande abondance qu’elle rend le voyage en

charrettes très-incommode. Les cerises à grappes, les groseilles, les

poires des côtes (petit fruit noir excellent) y sont très-abondantes. Le

sureau y croît dans les ravins; le cotonnier de deux espèces est commun

dans les fonds; sur les bords des rivières et sur la pente des

montagnes, on voit des bocages de cèdres et de pins.

Le 14, nous campâmes au pied de la _Butte-Rouge_. Cette côte,

très-élevée, de couleur d’ocre rouge, composée d’argile dans un état de

pétrification, est un point central qui voit sans cesse passer et

repasser les sauvages, soit qu’ils émigrent à l’ouest, soit qu’ils

remontent vers le nord. La branche du nord de la Plate, que nous avions

suivie jusqu’ici, prend là une direction méridionale; sa source est à

cent cinquante milles plus haut. De la Butte-Rouge nous passâmes par un

coteau élevé sur la _Rivière-de-l’Eau-douce_, ainsi appelée à cause de

la grande pureté de ses eaux. L’endroit le plus remarquable de cette

rivière est le fameux rocher _Indépendance_; c’est le premier rocher

massif de cette fameuse chaîne de montagnes qui divise l’Amérique

septentrionale, et que les voyageurs appellent _l’épine dorsale de

l’univers_. Il est composé de granit _in situ_ d’une grosseur

prodigieuse, et couvre une surface de plusieurs milles d’étendue; il est

entièrement découvert de la cime jusqu’à la base. C’est le grand

registre du désert; car on y lit en gros caractères le nom de tous les

voyageurs qui y ont passé; le mien y figure en qualité de premier prêtre

qui ait parcouru ces plages lointaines. Pendant plusieurs journées, nous

avions à notre droite une chaîne de ces rochers nus, bien proprement

appelés _Montagnes Rocheuses_. Ce ne sont que des rochers entassés sur

rochers; on dirait qu’on a sous les yeux les ruines d’un monde entier

recouvertes comme d’un linceul par des neiges éternelles.

Le 19, nous découvrîmes les _Montagnes-au-Vent_, où la caravane a son

rendez-vous et se sépare; nous en étions cependant encore éloignés de

neuf journées de marche. Tous les jours nous nous apercevions que le

froid était de plus en plus sensible, et, le 24, nous traversâmes des

plaines couvertes de neige. Le lendemain, nous nous rendîmes des eaux

tributaires du Missouri sur celles du _Colorado_, qui se jette dans la

mer Pacifique par la Californie, à deux degrés plus au sud que la

Nouvelle-Orléans. Le passage à travers les montagnes est presque

imperceptible; il a de vingt à vingt-cinq milles de largeur, et

quatre-vingts de longueur. On calcule que ces montagnes ont de vingt à

vingt-quatre mille pieds au-dessus de la mer Atlantique.

Le 30, j’arrivai au rendez-vous, où une bande de _Têtes-plates_, qui

avaient été avertis de mon approche, m’attendait déjà. Il eut lieu,

comme je l’ai dit plus haut, sur la _Rivière-Verte_, un tributaire du

Colorado; c’est l’endroit où les chasseurs aux castors et les sauvages

des différentes nations se rendent tous les ans pour vendre leurs

pelleteries et pour se procurer les choses nécessaires.

Je vous donnerai ici une petite notice sur les mœurs, les caractères et

les localités des différents peuples des montagnes, d’après mes propres

observations et d’après les meilleures informations que j’en ai pu

obtenir.

Les _Soshonies_, c’est-à-dire les déterreurs de racines, surnommés les

_Serpents_, se trouvaient en grand nombre au rendez-vous. Ils habitent

la partie méridionale du territoire de l’_Orégon_, dans le voisinage de

la haute Californie. Leur population d’environ dix mille âmes se partage

en plusieurs peuplades disséminées çà et là dans le pays le plus inculte

de toute la région à l’ouest des montagnes; presque toute la surface y

est couverte de scories et d’autres productions volcaniques. On les a

surnommés _Serpents_, parce que, dans leur indigence, ils sont réduits

comme ces reptiles à fouiller la terre et à se nourrir de racines.

Quelques bandes de chasseurs se rendent parfois à l’est des montagnes à

la chasse des buffles, et dans la saison où le poisson remonte, ils

descendent sur les bords de la _Rivière-aux-Saumons_ et de ses

tributaires pour faire leurs provisions d’hiver. Ils sont assez bien

pourvus de chevaux. Au rendez-vous, ils firent leur parade pour saluer

les blancs qui s’y trouvaient. Trois cents de leurs guerriers se

rendirent en ordre et au grand galop au milieu de notre camp. Ils

étaient hideusement barbouillés, armés de leurs massues, et tout

couverts de plumes, de perles, de queues de loups, de dents et de

griffes d’animaux, bizarres ornements, dont chacun s’était paré selon

son caprice. Ceux qui avaient reçu des blessures dans les batailles, et

ceux qui avaient tué des ennemis de leur tribu, montraient avec

ostentation leurs cicatrices et faisaient flotter, au bout de perches en

formes d’étendards, les chevelures qu’ils avaient enlevées. Après avoir

fait plusieurs fois le tour du camp en poussant par intervalles des cris

de joie, ils descendirent de cheval et vinrent donner la main à tous les

blancs en signe d’amitié.

Les principaux chefs, au nombre d’environ trente, m’invitèrent à un

conseil. Comme parmi les _Sheyennes_, il fallut aussi passer par toutes

les cérémonies du calumet. Le chef fit d’abord un petit cercle sur la

terre, y plaça un petit morceau brûlant de fiente sèche de vache et y

alluma son calumet. Il offrit ensuite la pipe au Grand-Esprit, au

soleil, à la terre et aux quatre points cardinaux. Les autres

observaient tous le plus profond silence et restaient assis immobiles

comme des statues. Le calumet passa de main en main, et je remarquai que

chacun avait une manière différente de s’en saisir. L’un tournait le

calumet avant de mettre le manche à la bouche; le suivant faisait un

demi-cercle en l’acceptant; un autre tenait la coupe en l’air; un

quatrième la baissait jusqu’à terre, et ainsi de suite. Je suis

naturellement enclin à rire; j’avoue qu’en cette occasion j’ai dû faire

des efforts sérieux pour ne pas éclater, en contemplant la gravité que

ces pauvres sauvages observaient au milieu de toutes ces simagrées

ridicules. Ces façons de fumer entrent dans leurs pratiques

superstitieuses de religion; chacun a la sienne, dont il n’oserait

dévier pendant toute sa vie, de peur de déplaire à ses manitous. Je leur

fis connaître les motifs de ma visite, le commandement que Dieu avait

fait aux Robes-noires d’aller prêcher sa sainte loi à toutes les nations

de la terre, l’obligation que tous les peuples avaient de la suivre dès

qu’ils la connaîtraient, le bonheur éternel qu’elle procure à tous ceux

qui la suivraient fidèlement jusqu’à la mort, et l’enfer avec tous ses

tourments, qui serait le partage de quiconque fermerait l’oreille à la

parole de Jésus-Christ. Je leur fis concevoir les avantages que leur

procurerait une mission, et je finis en leur prêchant les principaux

points du christianisme. Les sauvages m’accordèrent la plus grande

attention et parurent dans l’admiration de la sainte doctrine que je

venais de leur expliquer. Ils tinrent conseil entre eux pendant l’espace

d’une demi-heure, et l’orateur, au nom de tous les chefs, m’adressa les

paroles suivantes: «Robe-noire, vos paroles ont trouvé accès dans nos

cœurs, elles n’en sortiront jamais. Nous désirons de connaître et de

pratiquer la sublime loi dont vous venez de nous faire part, au nom du

Grand-Esprit, que nous aimons. Tout notre pays vous est ouvert, vous

n’avez qu’à faire votre choix pour y former un établissement. Tous, tant

que nous sommes, nous quitterons les plaines et les forêts, pour venir

nous placer sous vos ordres, autour de vous.» Je leur conseillai, en

attendant cet heureux jour, de choisir des hommes sages dans leurs

différents camps, pour faire les prières en commun soir et matin; que là

les bons chefs trouveraient occasion d’exciter tout le monde à la vertu.

Le soir même ils s’assemblèrent, et le grand chef promulga une loi, qu’à

l’avenir celui qui volerait ou commettrait quelque autre scandale serait

puni en public.

Les _Serpents_ croient que le Grand-Esprit réside particulièrement dans

le soleil, le feu et la terre. Lorsqu’ils font une promesse solennelle,

ils prennent le soleil, le feu et la terre à témoin de l’obligation

qu’ils contractent. Lorsqu’un chef ou un brave de la nation meurt, ses

femmes, ses enfants et ses plus proches parents se coupent les cheveux;

c’est leur grand deuil. Ils rasent même les crinières et les queues à

tous les chevaux que le défunt possédait, ce qui donne à ces pauvres

animaux un air bien triste. Ils font ensuite au milieu de sa loge un tas

de tout son butin, coupent en petits bouts les perches qui la

supportent, et brûlent tout son avoir à la fois. Le cadavre est garrotté

sur son coursier favori et conduit sur le bord de la rivière voisine.

Là, les guerriers poursuivent l’animal, et le cernent de près en jetant

des cris si affreux, qu’ils le forcent à s’élancer dans le courant avec

le corps de son maître. Alors, redoublant leurs cris, ils recommandent

au cheval de transporter sans délai son maître au pays des âmes. Ce

n’est pas tout; pour témoigner leur douleur, ils se font des incisions

sur toutes les parties charnues du corps; et plus l’attachement au

défunt est grand, plus les incisions qu’ils se font sont profondes. On

m’a assuré qu’ils prétendent que la douleur s’échappe par ces plaies.

Croiriez-vous que ces mêmes gens, si sensibles à la mort d’un parent,

ont, comme les _Scioux_, les _Pawnées_ et la plupart des nations

nomades, la coutume barbare d’abandonner sans pitié aux bêtes féroces du

désert les vieillards et les malades, dès qu’ils commencent à leur

causer de l’embarras dans leurs expéditions de chasse.

Tandis que je me trouvais dans leur camp, les _Serpents_ se préparaient

à une expédition contre les _Pieds-noirs_. Aussitôt que le chef eut

annoncé à tous les jeunes guerriers sa résolution de porter la guerre

sur les terres de l’ennemi, tous ceux qui se proposaient de le suivre

préparèrent leurs munitions, souliers, arcs et flèches. La veille du

départ, le chef, à la tête de ses soldats, fit sa danse d’adieu à chaque

loge; partout il reçut un morceau de tabac ou quelque autre présent. Si

dans ces expéditions ils font des femmes prisonnières, ils les emmènent

au camp, et les livrent à leurs femmes, mères et sœurs. Celles-ci les

assomment aussitôt à coups de hache et de couteau, vomissant contre ces

pauvres malheureuses, dans leur rage effrénée, les paroles les plus

accablantes et les plus outrageantes. «Chiennes de _Pieds-noirs_!

s’écrient-elles; ah! si nous pouvions aujourd’hui dévorer les cœurs de

tous vos enfants et nous baigner dans le sang de votre maudite nation!»

Les _Jouts_, une tribu des _Serpents_, brûlent les corps de leurs

parents avec les meilleurs chevaux que possédait le défunt. Le cadavre,

avec les chevaux égorgés, est placé sur un grand tas de bois sec. Quand

la fumée s’élève en tourbillons, ils croient que l’âme du sauvage

s’envole vers la région des esprits, emportée par ses fidèles

coursiers; et pour exciter ceux-ci à un plus rapide essor, ils poussent

tous à la fois des hurlements affreux.

Voyage aux montagnes Rocheuses Chez les tribus indiennes du vaste territoire de l'Orégon dépendant des Etats-Unis d'Amérique · 第 1 / 18 段