une heure ou deux près de ces magnifiques débris; mais au moment de
débarquer nous éprouvâmes une double difficulté: la première en ce
que l'on nous prit pour des cholériques qui apportions la peste des
Grandes-Indes, la seconde en ce qu'on nous soupçonna d'être des
contrebandiers chargés de cigares de Corse. Ces deux difficultés
furent levées par l'inspection de nos passe-ports visés de Cosenza et
par l'exhibition d'une piastre frappée à Naples, et nous pûmes enfin
débarquer sur le rivage où Auguste, au dire de Suétone, était débarqué
2000 ans avant nous pour visiter ces fameux temples grecs qui de son
temps déjà passaient pour des antiquités.
Un hémistiche de Virgile a illustré Pestum, comme un vers de Properce
a flétri Baja. Il n'est point de voyageur qui, à l'aspect de cette
grande plaine si chaudement exposée aux rayons du soleil, qui, à la
vue de ces beaux temples à la teinte dorée, ne réclame ces champs de
roses qui fleurissaient deux fois l'année, et qui n'ouvre les lèvres
pour respirer cet air si tiède qui déflorait les jeunes filles avant
l'âge de leur puberté. Le voyageur est trompé dans sa double attente:
le _Biferique rosaria Pæsti_ n'est plus qu'un marais infect et
fiévreux, couvert de grandes herbes, dans lequel, au lieu d'une double
moisson de roses, on fait une double récolte de poires et de cerises.
Quant à l'air antivirginal qu'on y respirait, il n'y a plus de jeunes
filles à déflorer; car je n'admets pas que les trois ou quatre bipèdes
qui habitent la métairie attenant aux temples aient un sexe quelconque
et appartiennent même à l'espèce humaine.
Et cependant, ce petit espace, embrassant huit ou dix milles de
circonférence au plus, était autrefois le paradis des poètes, car ce
n'est pas Virgile seul qui en parle; c'est Properce qui, au lever de
l'aurore, a visité ces beaux champs de roses;[1] c'est Ovide qui y
conduit Myscèle, fils d'Alémon, et qui lui fait voir Leucosie, et les
plaines tièdes et embaumées de Pestum;[2] c'est Martial qui compare
les lèvres de sa maîtresse à la fleur qu'ont déjà illustrée ses
prédécesseurs;[3] enfin c'est, quinze cents ans plus tard, Le Tasse,
qui conduit au siége de la ville sainte le peuple adroit qui est
né sur le sol où abondent les roses vermeilles et où les ondes
merveilleuses du Silaro pétrifient les branches et les feuilles qui
tombent dans son lit.[4]
[1] Vidi ego odorati victura rosaria Pæsti
Sub malutino cocta jacere noto.
Prop., liv. iv, _Élégie V_.
[2] Leucosiam petit tepidique rosaria Pæsti.
Ovide, liv. xv, vers 708.
[3] Pæstanis rubeant æmula labbia rosis.
Martial, liv. iv.
[4] Qui vi insieme venia la gente esperta
D'al suol che abbonda de vermiglie rose;
Là ve come si narro, e rami e fronde
Silaro impetra con mirabil' onde.
(Tasse, _Ger. lib._, liv 1er, ch. XI.)
Voici ce que nous raconte Hérodote l'historien-poète.
C'était sous le règne d'Atys. Il y avait une grande famine en Lydie,
royaume puissant de l'Asie mineure. Les Lydiens résolurent de se
diviser en deux partis, et chaque parti prit pour chef un des deux
fils du roi. Ces deux fils s'appelaient, l'aîné Lydus, et le cadet
Tyrrhénus.
Cette division opérée, les deux chefs tirèrent au sort à qui resterait
dans les champs paternels, à qui irait chercher d'autres foyers. Le
sort de l'exil tomba sur Tyrrhénus, qui partit avec la portion du
peuple qui s'était attachée à son sort, et qui aborda avec elle sur
les côtes de l'Ombrie, qui devinrent alors les côtes tyrrhéniennes.
Ce furent les fondateurs de Possidonia, l'aïeule de Pestum.
Aussi les temples de l'ancienne ville de Neptune font-ils le désespoir
des archéologues, qui ne savent à quel ordre connu rattacher leur
architecture: quelques-uns y voient une des antiques constructions
chaldéennes dont parle la Bible, et les font contemporains des murs
cyclopéens de la ville. Ces murs, composés de pierres larges, lisses,
oblongues, placées les unes au-dessus des autres et jointes sans
ciment, forment un parallélogramme de deux milles et demi de tour. Un
débris de ces murs est encore debout; et des quatre portes de Pestum,
placées en angle droit, reste la porte de l'Est, à laquelle un
bas-relief, représentant une sirène cueillant une rose, a fait donner
le nom de _porte de la Sirène_: c'est un arc de quarante-six pieds de
haut construit en pierres massives. Quant aux temples, qui sont au
nombre de quatre, mais dont l'un est tellement détruit qu'il est
inutile d'en parler, ils étaient consacrés, l'un à Neptune et l'autre
à Cérés; quant au troisième, ne sachant à quel dieu en faire les
honneurs, on l'a appelé la Basilique.
Le temple de Neptune est le plus grand; on y montait par trois marches
qui règnent tout à l'entour. Il est long de cent quatrevingt-douze
pieds: c'est non-seulement le plus grand, comme nous l'avons dit, mais
encore, selon toute probabilité, le plus ancien de tous. Comme il est
construit de pierres provenant en grande partie du sédiment du
Silaro, et que ce sédiment se compose de morceaux de bois et d'autres
substances pétrifiés, il a l'air d'être bâti en liège, quoique la date
à laquelle il remonte puisse faire honte au plus dur granit.
Le temple de Cérès est le plus petit des trois, mais aussi c'est le
plus élégant. Sa forme es un carré long de cent pieds sur quarante;
il offre deux façades dont les six colonnes doriques soutiennent un
entablement et un fronton. Chaque partie latérale, qui se compose de
douze colonnes cannelées, supporte aussi un entablement et repose sans
base sur le pavé.
La Basilique, dont, comme je l'ai dit, on ignore la destination
primitive, a cent soixante-cinq pieds de longueur sur soixante-onze de
large; elle offre deux façades dont chacune est ornée de neuf colonnes
cannelées d'ordre dorique sans base, ses deux côtés présentent chacun
seize colonnes de dix-neuf pieds de hauteur y compris le chapiteau.
Il existe bien encore aux environs quelque chose comme un théâtre et
comme un amphithéâtre, mais le tout si ruiné, si inappréciable, et je
dirai presque si invisible, que ce n'est pas la peine d'en parler.
Quelques jours avant notre arrivée, la foudre, jalouse sans doute de
son indestructibilité, était tombée sur le temple de Cérès; mais elle
y avait à peu près perdu son temps: tout ce qu'elle avait pu faire
était de marquer son passage sur son front de granit en emportant
quelques pierres de l'angle le plus aigu du fronton; encore l'homme
s'était-il mis à l'instant même à l'œuvre pour faire disparaître
toute trace de la colère de Dieu, et l'éternelle Babel n'avait-elle
plus, à l'époque où nous la visitâmes, qu'une cicatrice qu'on
reconnaissait à l'interruption de cette belle couleur feuille-morte
qui dorait le reste du bâtiment.
Des paysans nous vendirent des pétrifications de fleurs et de nids
d'oiseaux dont ils font un grand commerce, et que le fleuve, qui a
conservé son ancienne vertu, leur fournit sans autre mise de fonds que
celle de l'objet même qu'ils veulent convertir en pierre. Ce fleuve,
qui contient une grande quantité de sel calcaire, s'appelait Silarus
du temps des Romains, Silaro à l'époque du Tasse, et est appelé Sele
aujourd'hui.
Il était décidé que partout où nous mettrions le pied nous nous
heurterions à quelque histoire de voleurs sans jamais rencontrer les
acteurs de ces formidables drames qui faisaient frémir ceux qui nous
les racontaient. Un Anglais, nommé Hunt, se rendant avec sa femme
de Salerne à Pestum quelque temps avant la visite que nous y fîmes
nous-mêmes, fut arrêté sur la route par des brigands qui lui
demandèrent sa bourse. L'Anglais, voyant l'inutilité de faire aucune
résistance, la leur donna; et toutes choses, sauf cet emprunt forcé,
allaient se passer amiablement, lorsque l'un des bandits aperçut une
chaîne d'or au cou de l'Anglaise: il étendit la main pour la prendre;
l'Anglais prit ce geste de convoitise pour un geste de luxure et
repoussa violemment le bandit, lequel riposta à cette bourrade par un
coup de pistolet qui blessa mortellement M. Hunt.
Satisfaits de cette vengeance, et craignant surtout sans doute que
l'on ne vînt au bruit de l'arme à feu, les bandits se retirèrent sans
faire aucun mal à mistress Caroline Hunt, que l'on retrouva évanouie
sur le corps de son mari.
Il était trois heures à peu près lorsque nous prîmes congé des ruines
de Pestum. Comme pour débarquer nos marins furent obligés de nous
prendre sur leurs épaules pour nous porter à la barque, nous y étions
arrivés Jadin et moi à bon port, et il n'y avait plus que le capitaine
à transporter, lorsque dans le transport le pied manqua à Pietro,
qui tomba entraînant avec lui son camarade Giovanni et le capitaine
par-dessus tout. Pour leur prouver qu'il avait été jusqu'au fond,
le capitaine revint sur l'eau ayant dans chaque main une poignée de
gravier qu'il leur jeta à la figure. Au reste, il était si bon garçon
qu'il fut le premier à rire de cet accident, et à donner ainsi toute
liberté à l'équipage, qui avait grande envie d'en faire autant.
Nous gouvernâmes sur Salerne, où nous devions coucher. J'avais jugé
plus prudent de revenir de Salerne à Naples en prenant un calessino
que de rentrer sur notre speronare, qui devait naturellement attirer
bien autrement les yeux que la petite voiture populaire à laquelle je
comptais confier mon incognito. On n'oubliera pas que je voyageais
sous le nom de Guichard, et qu'il était défendu à M. Alex. Dumas, sous
les peines les plus sévères, d'entrer dans le royaume de Naples, où il
voyageait, au reste, fort tranquillement depuis trois mois.
Or, après avoir vu dans un si grand détail la Sicile et la Calabre, il
eût été fort triste de n'arriver à Naples que pour recevoir l'ordre
d'en sortir. C'est ce que je voulais éviter par l'humilité de mon
entrée; humilité qu'il m'était impossible de conserver à bord de mon
speronare, qui avait une petite tournure des plus coquettes et des
plus aristocratiques. Je fis donc, comme on dit en termes de marine,
mettre le cap sur Salerne, où nous arrivâmes vers les cinq heures. La
patente et la visite des passe-ports nous prirent jusqu'à six heures
et demie; de sorte que, la nuit étant presque tombée, il nous fut
impossible de rien visiter le même soir. Comme nous voulions visiter à
toute force Amalfi et l'église de la Cava, nous remîmes notre départ
au surlendemain, en donnant pour le jour suivant rendez-vous à notre
capitaine, qui devait nous retrouver à l'hôtel de la Vittoria, où nous
étions descendus trois mois auparavant.
Salerne, comme la plupart des villes italiennes, vit sur son ancienne
réputation. Son université, si florissante au douzième siècle, grâce à
la science arabe qui s'y était réfugiée, n'est plus aujourd'hui qu'une
espèce d'école destinée à l'étude des sciences exactes, et où quelques
élèves en médecine apprennent tant bien que mal à tuer leur prochain.
Quant à son port, bâti par Jean de Procida, ainsi que l'atteste une
inscription que l'on retrouve dans la cathédrale, il pouvait être
de quelque importance au temps de Robert Guiscard ou de Roger; mais
aujourd'hui celui de Naples l'absorbe tout entier, et à peine est-il
cinq ou six fois l'an visité par quelques artistes qui, comme nous,
viennent faire un pèlerinage à la tombe de Grégoire-le-Grand, ou par
quelques patrons de barques génoises qui viennent acheter du macaroni.
C'est à l'église de Saint-Matteo qu'il faut chercher la tombe du seul
pape qui ait à la fois mérité le double titre de grand et de saint.
Après sa longue lutte avec les empereurs, l'apôtre du peuple vint se
réfugier à Salerne, où il mourut en disant ces étranges paroles,
qui, à douze cents ans de distance, font le pendant de celles de
Brutus.--J'ai aimé la justice, j'ai haï l'iniquité; voilà pourquoi
je meurs en exil: _Dilexi justitiam, et odivi iniquitatem; propterea
morior in exilio._
Une chapelle est consacrée à ce grand homme, dont la mémoire, à peu de
chose près, est parvenue à détrôner saint Matthieu, et s'est emparé de
toute l'église comme elle a fait du reste du monde. Il est
représenté debout sur son tombeau, dernière allusion de l'artiste à
l'inébranlable constance de ce Napoléon du pontificat.
A quelques pas de ce tombeau s'élève celui du cardinal Caraffa, qui,
par un dernier trait d'indépendance religieuse, a voulu être enterré,
mort, près de celui dont, vivant, il avait été le constant admirateur.
Au reste, l'église de Saint-Matthieu est plutôt un musée qu'une
cathédrale. C'est là qu'on retrouve les colonnes et les bas-reliefs
qui manquent aux temples de Pestum, et que Robert Guiscard arracha
de sa main à l'antiquité pour en parer le moyen-âge; dépouilles de
Jupiter, de Neptune et de Cérès, dont le vainqueur normand fit un
trophée à l'historien et à l'apôtre du Christ.
Outre son dôme et son collège, Salerne possède six autres églises, une
maison des orphelins, un théâtre et deux foires; ce qui, en mars et
en septembre, rend pendant quelques jours à la Salerne moderne
l'existence galvanique de la Salerne d'autrefois.
Nous n'avions pas le temps d'aller jusqu'au monastère de la Trinité;
mais nous voulions visiter au moins la petite église qui se trouve sur
la route, et à laquelle se rattache une de ces poétiques traditions
comme les souverains normands en écrivaient avec la pointe de leur
épée. Un jour que Roger, premier fils de Tancrède et père de Roger II,
qui fut roi de Sicile, montait au monastère de la Trinité avec le pape
Grégoire VII, le pape, fatigué de la route, descendit de la mule qu'il
montait et s'assit sur un rocher. Alors Roger descendit à son tour de
son cheval, et, tirant son épée, il traça une ligne circulaire autour
de la pierre où se reposait le souverain pontife; puis, cette ligne
tracée, il dit:--Ici il y aura une église. L'église s'éleva à la
parole du grand comte, comme on l'appelait; et aujourd'hui, au-devant
de l'autel du milieu du chœur, on voit encore sortir la pointe du
rocher où s'assit Grégoire-le-Grand.
Voilà ce que faisait Roger le grand comte pour un pape exilé et
fugitif: c'était alors l'ère puissante de l'Église. Cent ans plus
tard, Colonna souffletait Boniface VIII sur le trône pontifical.
En descendant de l'église nous retrouvâmes heureusement notre
speronare dans le port de Salerne. Nous nous étions informés des
moyens de nous rendre à Amalfi, et nous avions appris qu'une voiture,
fût-ce même un calessino, ne pouvait nous conduire que jusquà la
Cara, et qu'arrivés là il nous faudrait faire cinq à six milles à pied
pour atteindre Amalfi, qui, communiquant habituellement par mer avec
Salerne sa voisine de gauche, et Sorrente sa voisine de droite, a jugé
de toute inutilité de s'occuper de la confection d'un chemin carrossal
pour se rendre à l'une et à l'autre de ces deux villes; nous
remontâmes donc à bord, et à la nuit tombante nous sortîmes du port de
Salerne pour nous réveiller dans celui d'Amalfi.
Amalfi, avec ses deux ou trois cents maisons éparses sur la rive,
ses roches qui la dominent, et son château en ruines qui domine ses
roches, est d'un charmant aspect pour le voyageur qui y arrive par
mer; elle se dessine alors en amphithéâtre et présente d'un seul coup
d'œil toutes ses beautés qui lui ont mérité d'être citée par Boccace
comme une des plus délicieuses villes de l'Italie: c'est que du temps
de Boccace Amalfi était presqu'une reine, tandis qu'aujourd'hui Amalfi
est à peine une esclave. Il est vrai qu'elle a toujours ses bosquets
de myrtes et ses massifs d'orangers; il est vrai qu'après chaque pluie
d'été elle retrouve ses belles cascades, mais ce sont là les dons
de Dieu que les hommes n'ont pu lui ôter: tout le reste, grandeur,
puissance, commerce, liberté, tout ce reste, elle l'a perdu, et il ne
lui reste que le souvenir de ce qu'elle a été, c'est-à-dire ce que le
ver du cercueil serait au cadavre, si le cadavre pouvait sentir que le
ver le ronge.
En effet, peu de villes ont un passé comme celui d'Amalfi.
En 1135 on y trouve les _Pandectes_ de Justinien.
En 1302 Flavio Gioja y invente la boussole.
Enfin, en 1622, Masaniello y voit le jour.
Ainsi, le principe de toute loi, la base de toute navigation, le germe
de toute souveraineté populaire, prennent naissance dans ce petit
coin du monde qui n'a plus aujourd'hui pour le consoler de toutes ses
grandeurs passées que la réputation de faire le meilleur macaroni qui
se pétrisse de Chambéry à Reggio, du Mont-Cenis au mont Etna.
Entre ses cascades est une fonderie où l'on fabrique le fer qui se
tire de l'île d'Elbe, cet autre royaume déchu, qui ne subsistera dans
l'histoire que pour avoir servi dix mois de piedestal à un géant.
C'est à Atrani, petit village situé à quelques centaines de pas
d'Amalfi, que naquit Thomas Aniello, dont, par une abréviation
familière au patois napolitain, on a fait Masaniello. Outre ce
souvenir, auquel nous reviendrons, Atrani offre comme art un des
monuments les plus curieux que présente l'Italie: ce sont les
bas-reliefs en bronze des portes de l'église de San-Salvatore, et qui
datent de 1087, époque où la république d'Amalfi était arrivée à son
apogée. Ces portes, consacrées à saint Sébastien, furent commandées
par Pantaleone Viaretta, pour le rachat de son âme: _pro mercede
animæ suæ_. Je m'informai, mais inutilement, du crime qui avait
mis l'âme du seigneur Pantaleone en état de péché mortel, on l'avait
oublié, en songeant sans doute que, quel qu'il fût, il était dignement
racheté.
Si populaire que soit en France le nom de Masaniello, grâce au poème
de Scribe, à la musique d'Auber et à la révolution de Belgique, on
nous permettra, quand nous en serons là, de nous arrêter sur la place
du Marché-Neuf à Naples, pour donner quelques détails inconnus,
peut-être, sur ce héros des lazzaronis, roi pendant huit jours,
insensé pendant quatre, massacré comme un chien, traîné aux gémonies
comme un tyran, apothéosé comme un grand homme et révéré comme un
saint.
Le château qui domine la ville, et dont nous avons déjà parlé, est
un ancien fort romain, des ruines duquel on embrasse un panorama
admirable. Nous y étions vers les trois heures de l'après-midi,
lorsque, au-dessous de nous, nous vîmes notre speronare qui
appareillait, et qui bientôt s'éloigna du rivage pour aller nous
attendre à Naples. Nous échangeâmes des signaux avec le capitaine,
qui, voyant flotter des mouchoirs au haut de la vieille tour que
nous avions gravie à grand'peine, pensa qu'il n'y avait que nous
qui fussions assez niais pour risquer notre cou dans une pareille
ascension, et qui nous répondit de confiance. Nous fûmes aussi
remarqués par Pietro, qui se mit aussitôt à danser une tarentelle à
notre honneur. C'était la première fois que nous le voyions se livrer
à cet exercice depuis l'échec qu'il avait éprouvé à San-Giovanni le
soir du fameux tremblement de terre.
Au reste, par une de ces singularités inexplicables qui se
représentent si souvent dans des cas pareils; quoique les sources
de ce cataclysme fussent, selon toute probabilité, dans les foyers
souterrains du Vésuve et de l'Etna, Reggio, voisine de l'une de ces
montagnes, et Salerne, voisine de l'autre, n'avaient éprouvé qu'une
légère secousse, tandis que, comme on l'a vu, Cosenza, située à moitié
chemin de ces deux volcans, était à peu près ruinée.
Nous n'eûmes pas besoin de redescendre jusqu'à Amalfi pour trouver un
guide: deux jeunes pâtres gardaient quelques chèvres au pied d'une
église voisine du fort romain, l'un d'eux mit son petit troupeau sous
la garde de l'autre, et, sans vouloir faire de prix, s'en rapportant à
la générosité de nos excellences, se mit à trotter devant nous sur le
chemin présumé de la Cava; je dis présumé, car aucune trace n'existait
d'abord d'une communication quelconque entre les deux pays; enfin
nous arrivâmes à un endroit où une espèce de sentier commençait à se
dessiner imperceptiblement; cette apparence de route était le chemin;
deux heures après nous étions dans la ville bien-aimée de Filangieri,
qui y composa en grande partie son célèbre traité de la Science de la
législation.
En récompense de sa peine notre guide reçut la somme de cinq carlins;
à sa joie nous nous aperçûmes que notre générosité dépassait de
beaucoup ses espérances: il nous avoua même que, de sa vie, il ne
s'était vu possesseur d'une pareille somme; et peu s'en fallut que la
tête ne lui tournât comme à son compatriote Masaniello.
Le même soir nous fîmes prix avec le propriétaire d'un calessino, qui,
moyennant une piastre, devait nous conduire le lendemain à Naples.
Comme il y a une douzaine de lieues de la Cava à la capitale du
royaume des Deux-Sielles, une des conditions du traité fut qu'à moitié
chemin, c'est-à-dire à Torre dell'Annunziata, nous trouverions un
cheval frais pour achever la route. Notre cocher nous jura ses grands
dieux qu'il possédais justement à cet endroit une écurie où nous
trouverions dix chevaux pour un, et, moyennant cette assurance, nous
recûmes ses arrhes.
Je ne sais pas si j'ai dit qu'en Italie, tout au contraire de la
France, ce ne sont point les voyageurs, mais les voituriers qui
donnent des arrhes; sans cela, soit caprice, soit paresse, soit marché
meilleur qu'ils pourraient rencontrer, on ne serait jamais sûr qu'ils
partissent. C'est ici peut-être l'occasion de dire quelques paroles de
cette miraculeuse locomotive qu'on désigne, de Salerne à Gaete, sous
le nom de _calessino_, et que je ne crois pas que l'on retrouve dans
aucun lieu du monde.
Le calessino a, selon toute probabilité, été destiné, par son
inventeur, au transport d'une seule personne. C'est une espèce de
tilbury peint de couleurs vives et dont le siége a la forme d'une
grande palette de soufflet à laquelle on ajouterait les deux bras d'un
fauteuil. Quand le calessino touchait à son enfance, le propriétaire
primitif s'asseyait entre ces deux bras, s'adossait à cette palette et
conduisait lui-même: voilà, du moins, ce que semblent m'indiquer
les recherches profondes que j'ai faites sur les premiers temps du
calessino.
Dans notre époque de civilisation perfectionnée, le calessino charrie
d'ordinaire, toujours attelé d'un seul cheval, et sans avoir rien
changé à sa forme, de dix personnes au moins à quinze personnes au
plus. Voici comment la chose s'opère. Ordinairement, un gros moine,
au ventre arrondi et à la face rubiconde, occupe le centre de
l'agglomération d'êtres humains que le calessino emporte avec lui au
milieu du tourbillon de poussière qu'il soulève sur la route. Derrière
le moine, auquel tout se rattache et correspond, est le cocher
conduisant debout, tenant la bride d'une main et son long fouet de
l'autre; sur un des genoux du moine est, presque toujours, une fraîche
nourrice avec son enfant; sur l'autre genou, une belle paysanne
de Sorrente, de Castellamare ou de Resina. Sur chacun des bras du
soufflet où est assis le moine se casent deux hommes, maris, amants,
frères ou cousins de la nourrice et de la paysanne. Derrière le cocher
se hissent, à la manière des laquais de grande maison, deux ou trois
lazzaronis, aux jambes et aux bras nus, couverts d'une chemise, d'un
caleçon et d'un gilet; leur bonnet rouge sur la tête, leur amulette
au cou. Sur les deux brancards se cramponnent deux gamins, guides
aspirants, cicerone surnuméraires qui connaissent leur Herculanum à
la lettre et leur Pompéia sur le bout du doigt. Enfin, dans un filet
suspendu au-dessous de la voiture grouille, entre les deux roues,
quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui chante, qui se
plaint, qui tousse, qui hurle; c'est un nid d'enfants de cinq à huit
ans, qui appartiennent on ne sait à qui, qui vivent on ne sait de
quoi, qui vont on ne sait où. Tout cela, moine, cocher, nourrice,
paysanne, paysans, lazzaronis, gamins et enfants, font un total de
quinze: calculez et vous aurez votre compte.
Ce qui n'empêche pas le malheureux cheval d'aller toujours au grand
galop.
Mais si cette allure a ses avantages, elle a aussi ses désagréments:
parfois il arrive que le calessino passe sur une pierre et envoie tout
son chargement sur un des bas-côtés de la route.