Il était convenu d'avance avec le capitaine que nous prendrions terre

une heure ou deux près de ces magnifiques débris; mais au moment de

débarquer nous éprouvâmes une double difficulté: la première en ce

que l'on nous prit pour des cholériques qui apportions la peste des

Grandes-Indes, la seconde en ce qu'on nous soupçonna d'être des

contrebandiers chargés de cigares de Corse. Ces deux difficultés

furent levées par l'inspection de nos passe-ports visés de Cosenza et

par l'exhibition d'une piastre frappée à Naples, et nous pûmes enfin

débarquer sur le rivage où Auguste, au dire de Suétone, était débarqué

2000 ans avant nous pour visiter ces fameux temples grecs qui de son

temps déjà passaient pour des antiquités.

Un hémistiche de Virgile a illustré Pestum, comme un vers de Properce

a flétri Baja. Il n'est point de voyageur qui, à l'aspect de cette

grande plaine si chaudement exposée aux rayons du soleil, qui, à la

vue de ces beaux temples à la teinte dorée, ne réclame ces champs de

roses qui fleurissaient deux fois l'année, et qui n'ouvre les lèvres

pour respirer cet air si tiède qui déflorait les jeunes filles avant

l'âge de leur puberté. Le voyageur est trompé dans sa double attente:

le _Biferique rosaria Pæsti_ n'est plus qu'un marais infect et

fiévreux, couvert de grandes herbes, dans lequel, au lieu d'une double

moisson de roses, on fait une double récolte de poires et de cerises.

Quant à l'air antivirginal qu'on y respirait, il n'y a plus de jeunes

filles à déflorer; car je n'admets pas que les trois ou quatre bipèdes

qui habitent la métairie attenant aux temples aient un sexe quelconque

et appartiennent même à l'espèce humaine.

Et cependant, ce petit espace, embrassant huit ou dix milles de

circonférence au plus, était autrefois le paradis des poètes, car ce

n'est pas Virgile seul qui en parle; c'est Properce qui, au lever de

l'aurore, a visité ces beaux champs de roses;[1] c'est Ovide qui y

conduit Myscèle, fils d'Alémon, et qui lui fait voir Leucosie, et les

plaines tièdes et embaumées de Pestum;[2] c'est Martial qui compare

les lèvres de sa maîtresse à la fleur qu'ont déjà illustrée ses

prédécesseurs;[3] enfin c'est, quinze cents ans plus tard, Le Tasse,

qui conduit au siége de la ville sainte le peuple adroit qui est

né sur le sol où abondent les roses vermeilles et où les ondes

merveilleuses du Silaro pétrifient les branches et les feuilles qui

tombent dans son lit.[4]

[1] Vidi ego odorati victura rosaria Pæsti

Sub malutino cocta jacere noto.

Prop., liv. iv, _Élégie V_.

[2] Leucosiam petit tepidique rosaria Pæsti.

Ovide, liv. xv, vers 708.

[3] Pæstanis rubeant æmula labbia rosis.

Martial, liv. iv.

[4] Qui vi insieme venia la gente esperta

D'al suol che abbonda de vermiglie rose;

Là ve come si narro, e rami e fronde

Silaro impetra con mirabil' onde.

(Tasse, _Ger. lib._, liv 1er, ch. XI.)

Voici ce que nous raconte Hérodote l'historien-poète.

C'était sous le règne d'Atys. Il y avait une grande famine en Lydie,

royaume puissant de l'Asie mineure. Les Lydiens résolurent de se

diviser en deux partis, et chaque parti prit pour chef un des deux

fils du roi. Ces deux fils s'appelaient, l'aîné Lydus, et le cadet

Tyrrhénus.

Cette division opérée, les deux chefs tirèrent au sort à qui resterait

dans les champs paternels, à qui irait chercher d'autres foyers. Le

sort de l'exil tomba sur Tyrrhénus, qui partit avec la portion du

peuple qui s'était attachée à son sort, et qui aborda avec elle sur

les côtes de l'Ombrie, qui devinrent alors les côtes tyrrhéniennes.

Ce furent les fondateurs de Possidonia, l'aïeule de Pestum.

Aussi les temples de l'ancienne ville de Neptune font-ils le désespoir

des archéologues, qui ne savent à quel ordre connu rattacher leur

architecture: quelques-uns y voient une des antiques constructions

chaldéennes dont parle la Bible, et les font contemporains des murs

cyclopéens de la ville. Ces murs, composés de pierres larges, lisses,

oblongues, placées les unes au-dessus des autres et jointes sans

ciment, forment un parallélogramme de deux milles et demi de tour. Un

débris de ces murs est encore debout; et des quatre portes de Pestum,

placées en angle droit, reste la porte de l'Est, à laquelle un

bas-relief, représentant une sirène cueillant une rose, a fait donner

le nom de _porte de la Sirène_: c'est un arc de quarante-six pieds de

haut construit en pierres massives. Quant aux temples, qui sont au

nombre de quatre, mais dont l'un est tellement détruit qu'il est

inutile d'en parler, ils étaient consacrés, l'un à Neptune et l'autre

à Cérés; quant au troisième, ne sachant à quel dieu en faire les

honneurs, on l'a appelé la Basilique.

Le temple de Neptune est le plus grand; on y montait par trois marches

qui règnent tout à l'entour. Il est long de cent quatrevingt-douze

pieds: c'est non-seulement le plus grand, comme nous l'avons dit, mais

encore, selon toute probabilité, le plus ancien de tous. Comme il est

construit de pierres provenant en grande partie du sédiment du

Silaro, et que ce sédiment se compose de morceaux de bois et d'autres

substances pétrifiés, il a l'air d'être bâti en liège, quoique la date

à laquelle il remonte puisse faire honte au plus dur granit.

Le temple de Cérès est le plus petit des trois, mais aussi c'est le

plus élégant. Sa forme es un carré long de cent pieds sur quarante;

il offre deux façades dont les six colonnes doriques soutiennent un

entablement et un fronton. Chaque partie latérale, qui se compose de

douze colonnes cannelées, supporte aussi un entablement et repose sans

base sur le pavé.

La Basilique, dont, comme je l'ai dit, on ignore la destination

primitive, a cent soixante-cinq pieds de longueur sur soixante-onze de

large; elle offre deux façades dont chacune est ornée de neuf colonnes

cannelées d'ordre dorique sans base, ses deux côtés présentent chacun

seize colonnes de dix-neuf pieds de hauteur y compris le chapiteau.

Il existe bien encore aux environs quelque chose comme un théâtre et

comme un amphithéâtre, mais le tout si ruiné, si inappréciable, et je

dirai presque si invisible, que ce n'est pas la peine d'en parler.

Quelques jours avant notre arrivée, la foudre, jalouse sans doute de

son indestructibilité, était tombée sur le temple de Cérès; mais elle

y avait à peu près perdu son temps: tout ce qu'elle avait pu faire

était de marquer son passage sur son front de granit en emportant

quelques pierres de l'angle le plus aigu du fronton; encore l'homme

s'était-il mis à l'instant même à l'œuvre pour faire disparaître

toute trace de la colère de Dieu, et l'éternelle Babel n'avait-elle

plus, à l'époque où nous la visitâmes, qu'une cicatrice qu'on

reconnaissait à l'interruption de cette belle couleur feuille-morte

qui dorait le reste du bâtiment.

Des paysans nous vendirent des pétrifications de fleurs et de nids

d'oiseaux dont ils font un grand commerce, et que le fleuve, qui a

conservé son ancienne vertu, leur fournit sans autre mise de fonds que

celle de l'objet même qu'ils veulent convertir en pierre. Ce fleuve,

qui contient une grande quantité de sel calcaire, s'appelait Silarus

du temps des Romains, Silaro à l'époque du Tasse, et est appelé Sele

aujourd'hui.

Il était décidé que partout où nous mettrions le pied nous nous

heurterions à quelque histoire de voleurs sans jamais rencontrer les

acteurs de ces formidables drames qui faisaient frémir ceux qui nous

les racontaient. Un Anglais, nommé Hunt, se rendant avec sa femme

de Salerne à Pestum quelque temps avant la visite que nous y fîmes

nous-mêmes, fut arrêté sur la route par des brigands qui lui

demandèrent sa bourse. L'Anglais, voyant l'inutilité de faire aucune

résistance, la leur donna; et toutes choses, sauf cet emprunt forcé,

allaient se passer amiablement, lorsque l'un des bandits aperçut une

chaîne d'or au cou de l'Anglaise: il étendit la main pour la prendre;

l'Anglais prit ce geste de convoitise pour un geste de luxure et

repoussa violemment le bandit, lequel riposta à cette bourrade par un

coup de pistolet qui blessa mortellement M. Hunt.

Satisfaits de cette vengeance, et craignant surtout sans doute que

l'on ne vînt au bruit de l'arme à feu, les bandits se retirèrent sans

faire aucun mal à mistress Caroline Hunt, que l'on retrouva évanouie

sur le corps de son mari.

Il était trois heures à peu près lorsque nous prîmes congé des ruines

de Pestum. Comme pour débarquer nos marins furent obligés de nous

prendre sur leurs épaules pour nous porter à la barque, nous y étions

arrivés Jadin et moi à bon port, et il n'y avait plus que le capitaine

à transporter, lorsque dans le transport le pied manqua à Pietro,

qui tomba entraînant avec lui son camarade Giovanni et le capitaine

par-dessus tout. Pour leur prouver qu'il avait été jusqu'au fond,

le capitaine revint sur l'eau ayant dans chaque main une poignée de

gravier qu'il leur jeta à la figure. Au reste, il était si bon garçon

qu'il fut le premier à rire de cet accident, et à donner ainsi toute

liberté à l'équipage, qui avait grande envie d'en faire autant.

Nous gouvernâmes sur Salerne, où nous devions coucher. J'avais jugé

plus prudent de revenir de Salerne à Naples en prenant un calessino

que de rentrer sur notre speronare, qui devait naturellement attirer

bien autrement les yeux que la petite voiture populaire à laquelle je

comptais confier mon incognito. On n'oubliera pas que je voyageais

sous le nom de Guichard, et qu'il était défendu à M. Alex. Dumas, sous

les peines les plus sévères, d'entrer dans le royaume de Naples, où il

voyageait, au reste, fort tranquillement depuis trois mois.

Or, après avoir vu dans un si grand détail la Sicile et la Calabre, il

eût été fort triste de n'arriver à Naples que pour recevoir l'ordre

d'en sortir. C'est ce que je voulais éviter par l'humilité de mon

entrée; humilité qu'il m'était impossible de conserver à bord de mon

speronare, qui avait une petite tournure des plus coquettes et des

plus aristocratiques. Je fis donc, comme on dit en termes de marine,

mettre le cap sur Salerne, où nous arrivâmes vers les cinq heures. La

patente et la visite des passe-ports nous prirent jusqu'à six heures

et demie; de sorte que, la nuit étant presque tombée, il nous fut

impossible de rien visiter le même soir. Comme nous voulions visiter à

toute force Amalfi et l'église de la Cava, nous remîmes notre départ

au surlendemain, en donnant pour le jour suivant rendez-vous à notre

capitaine, qui devait nous retrouver à l'hôtel de la Vittoria, où nous

étions descendus trois mois auparavant.

Salerne, comme la plupart des villes italiennes, vit sur son ancienne

réputation. Son université, si florissante au douzième siècle, grâce à

la science arabe qui s'y était réfugiée, n'est plus aujourd'hui qu'une

espèce d'école destinée à l'étude des sciences exactes, et où quelques

élèves en médecine apprennent tant bien que mal à tuer leur prochain.

Quant à son port, bâti par Jean de Procida, ainsi que l'atteste une

inscription que l'on retrouve dans la cathédrale, il pouvait être

de quelque importance au temps de Robert Guiscard ou de Roger; mais

aujourd'hui celui de Naples l'absorbe tout entier, et à peine est-il

cinq ou six fois l'an visité par quelques artistes qui, comme nous,

viennent faire un pèlerinage à la tombe de Grégoire-le-Grand, ou par

quelques patrons de barques génoises qui viennent acheter du macaroni.

C'est à l'église de Saint-Matteo qu'il faut chercher la tombe du seul

pape qui ait à la fois mérité le double titre de grand et de saint.

Après sa longue lutte avec les empereurs, l'apôtre du peuple vint se

réfugier à Salerne, où il mourut en disant ces étranges paroles,

qui, à douze cents ans de distance, font le pendant de celles de

Brutus.--J'ai aimé la justice, j'ai haï l'iniquité; voilà pourquoi

je meurs en exil: _Dilexi justitiam, et odivi iniquitatem; propterea

morior in exilio._

Une chapelle est consacrée à ce grand homme, dont la mémoire, à peu de

chose près, est parvenue à détrôner saint Matthieu, et s'est emparé de

toute l'église comme elle a fait du reste du monde. Il est

représenté debout sur son tombeau, dernière allusion de l'artiste à

l'inébranlable constance de ce Napoléon du pontificat.

A quelques pas de ce tombeau s'élève celui du cardinal Caraffa, qui,

par un dernier trait d'indépendance religieuse, a voulu être enterré,

mort, près de celui dont, vivant, il avait été le constant admirateur.

Au reste, l'église de Saint-Matthieu est plutôt un musée qu'une

cathédrale. C'est là qu'on retrouve les colonnes et les bas-reliefs

qui manquent aux temples de Pestum, et que Robert Guiscard arracha

de sa main à l'antiquité pour en parer le moyen-âge; dépouilles de

Jupiter, de Neptune et de Cérès, dont le vainqueur normand fit un

trophée à l'historien et à l'apôtre du Christ.

Outre son dôme et son collège, Salerne possède six autres églises, une

maison des orphelins, un théâtre et deux foires; ce qui, en mars et

en septembre, rend pendant quelques jours à la Salerne moderne

l'existence galvanique de la Salerne d'autrefois.

Nous n'avions pas le temps d'aller jusqu'au monastère de la Trinité;

mais nous voulions visiter au moins la petite église qui se trouve sur

la route, et à laquelle se rattache une de ces poétiques traditions

comme les souverains normands en écrivaient avec la pointe de leur

épée. Un jour que Roger, premier fils de Tancrède et père de Roger II,

qui fut roi de Sicile, montait au monastère de la Trinité avec le pape

Grégoire VII, le pape, fatigué de la route, descendit de la mule qu'il

montait et s'assit sur un rocher. Alors Roger descendit à son tour de

son cheval, et, tirant son épée, il traça une ligne circulaire autour

de la pierre où se reposait le souverain pontife; puis, cette ligne

tracée, il dit:--Ici il y aura une église. L'église s'éleva à la

parole du grand comte, comme on l'appelait; et aujourd'hui, au-devant

de l'autel du milieu du chœur, on voit encore sortir la pointe du

rocher où s'assit Grégoire-le-Grand.

Voilà ce que faisait Roger le grand comte pour un pape exilé et

fugitif: c'était alors l'ère puissante de l'Église. Cent ans plus

tard, Colonna souffletait Boniface VIII sur le trône pontifical.

En descendant de l'église nous retrouvâmes heureusement notre

speronare dans le port de Salerne. Nous nous étions informés des

moyens de nous rendre à Amalfi, et nous avions appris qu'une voiture,

fût-ce même un calessino, ne pouvait nous conduire que jusqu’à la

Cara, et qu'arrivés là il nous faudrait faire cinq à six milles à pied

pour atteindre Amalfi, qui, communiquant habituellement par mer avec

Salerne sa voisine de gauche, et Sorrente sa voisine de droite, a jugé

de toute inutilité de s'occuper de la confection d'un chemin carrossal

pour se rendre à l'une et à l'autre de ces deux villes; nous

remontâmes donc à bord, et à la nuit tombante nous sortîmes du port de

Salerne pour nous réveiller dans celui d'Amalfi.

Amalfi, avec ses deux ou trois cents maisons éparses sur la rive,

ses roches qui la dominent, et son château en ruines qui domine ses

roches, est d'un charmant aspect pour le voyageur qui y arrive par

mer; elle se dessine alors en amphithéâtre et présente d'un seul coup

d'œil toutes ses beautés qui lui ont mérité d'être citée par Boccace

comme une des plus délicieuses villes de l'Italie: c'est que du temps

de Boccace Amalfi était presqu'une reine, tandis qu'aujourd'hui Amalfi

est à peine une esclave. Il est vrai qu'elle a toujours ses bosquets

de myrtes et ses massifs d'orangers; il est vrai qu'après chaque pluie

d'été elle retrouve ses belles cascades, mais ce sont là les dons

de Dieu que les hommes n'ont pu lui ôter: tout le reste, grandeur,

puissance, commerce, liberté, tout ce reste, elle l'a perdu, et il ne

lui reste que le souvenir de ce qu'elle a été, c'est-à-dire ce que le

ver du cercueil serait au cadavre, si le cadavre pouvait sentir que le

ver le ronge.

En effet, peu de villes ont un passé comme celui d'Amalfi.

En 1135 on y trouve les _Pandectes_ de Justinien.

En 1302 Flavio Gioja y invente la boussole.

Enfin, en 1622, Masaniello y voit le jour.

Ainsi, le principe de toute loi, la base de toute navigation, le germe

de toute souveraineté populaire, prennent naissance dans ce petit

coin du monde qui n'a plus aujourd'hui pour le consoler de toutes ses

grandeurs passées que la réputation de faire le meilleur macaroni qui

se pétrisse de Chambéry à Reggio, du Mont-Cenis au mont Etna.

Entre ses cascades est une fonderie où l'on fabrique le fer qui se

tire de l'île d'Elbe, cet autre royaume déchu, qui ne subsistera dans

l'histoire que pour avoir servi dix mois de piedestal à un géant.

C'est à Atrani, petit village situé à quelques centaines de pas

d'Amalfi, que naquit Thomas Aniello, dont, par une abréviation

familière au patois napolitain, on a fait Masaniello. Outre ce

souvenir, auquel nous reviendrons, Atrani offre comme art un des

monuments les plus curieux que présente l'Italie: ce sont les

bas-reliefs en bronze des portes de l'église de San-Salvatore, et qui

datent de 1087, époque où la république d'Amalfi était arrivée à son

apogée. Ces portes, consacrées à saint Sébastien, furent commandées

par Pantaleone Viaretta, pour le rachat de son âme: _pro mercede

animæ suæ_. Je m'informai, mais inutilement, du crime qui avait

mis l'âme du seigneur Pantaleone en état de péché mortel, on l'avait

oublié, en songeant sans doute que, quel qu'il fût, il était dignement

racheté.

Si populaire que soit en France le nom de Masaniello, grâce au poème

de Scribe, à la musique d'Auber et à la révolution de Belgique, on

nous permettra, quand nous en serons là, de nous arrêter sur la place

du Marché-Neuf à Naples, pour donner quelques détails inconnus,

peut-être, sur ce héros des lazzaronis, roi pendant huit jours,

insensé pendant quatre, massacré comme un chien, traîné aux gémonies

comme un tyran, apothéosé comme un grand homme et révéré comme un

saint.

Le château qui domine la ville, et dont nous avons déjà parlé, est

un ancien fort romain, des ruines duquel on embrasse un panorama

admirable. Nous y étions vers les trois heures de l'après-midi,

lorsque, au-dessous de nous, nous vîmes notre speronare qui

appareillait, et qui bientôt s'éloigna du rivage pour aller nous

attendre à Naples. Nous échangeâmes des signaux avec le capitaine,

qui, voyant flotter des mouchoirs au haut de la vieille tour que

nous avions gravie à grand'peine, pensa qu'il n'y avait que nous

qui fussions assez niais pour risquer notre cou dans une pareille

ascension, et qui nous répondit de confiance. Nous fûmes aussi

remarqués par Pietro, qui se mit aussitôt à danser une tarentelle à

notre honneur. C'était la première fois que nous le voyions se livrer

à cet exercice depuis l'échec qu'il avait éprouvé à San-Giovanni le

soir du fameux tremblement de terre.

Au reste, par une de ces singularités inexplicables qui se

représentent si souvent dans des cas pareils; quoique les sources

de ce cataclysme fussent, selon toute probabilité, dans les foyers

souterrains du Vésuve et de l'Etna, Reggio, voisine de l'une de ces

montagnes, et Salerne, voisine de l'autre, n'avaient éprouvé qu'une

légère secousse, tandis que, comme on l'a vu, Cosenza, située à moitié

chemin de ces deux volcans, était à peu près ruinée.

Nous n'eûmes pas besoin de redescendre jusqu'à Amalfi pour trouver un

guide: deux jeunes pâtres gardaient quelques chèvres au pied d'une

église voisine du fort romain, l'un d'eux mit son petit troupeau sous

la garde de l'autre, et, sans vouloir faire de prix, s'en rapportant à

la générosité de nos excellences, se mit à trotter devant nous sur le

chemin présumé de la Cava; je dis présumé, car aucune trace n'existait

d'abord d'une communication quelconque entre les deux pays; enfin

nous arrivâmes à un endroit où une espèce de sentier commençait à se

dessiner imperceptiblement; cette apparence de route était le chemin;

deux heures après nous étions dans la ville bien-aimée de Filangieri,

qui y composa en grande partie son célèbre traité de la Science de la

législation.

En récompense de sa peine notre guide reçut la somme de cinq carlins;

à sa joie nous nous aperçûmes que notre générosité dépassait de

beaucoup ses espérances: il nous avoua même que, de sa vie, il ne

s'était vu possesseur d'une pareille somme; et peu s'en fallut que la

tête ne lui tournât comme à son compatriote Masaniello.

Le même soir nous fîmes prix avec le propriétaire d'un calessino, qui,

moyennant une piastre, devait nous conduire le lendemain à Naples.

Comme il y a une douzaine de lieues de la Cava à la capitale du

royaume des Deux-Sielles, une des conditions du traité fut qu'à moitié

chemin, c'est-à-dire à Torre dell'Annunziata, nous trouverions un

cheval frais pour achever la route. Notre cocher nous jura ses grands

dieux qu'il possédais justement à cet endroit une écurie où nous

trouverions dix chevaux pour un, et, moyennant cette assurance, nous

recûmes ses arrhes.

Je ne sais pas si j'ai dit qu'en Italie, tout au contraire de la

France, ce ne sont point les voyageurs, mais les voituriers qui

donnent des arrhes; sans cela, soit caprice, soit paresse, soit marché

meilleur qu'ils pourraient rencontrer, on ne serait jamais sûr qu'ils

partissent. C'est ici peut-être l'occasion de dire quelques paroles de

cette miraculeuse locomotive qu'on désigne, de Salerne à Gaete, sous

le nom de _calessino_, et que je ne crois pas que l'on retrouve dans

aucun lieu du monde.

Le calessino a, selon toute probabilité, été destiné, par son

inventeur, au transport d'une seule personne. C'est une espèce de

tilbury peint de couleurs vives et dont le siége a la forme d'une

grande palette de soufflet à laquelle on ajouterait les deux bras d'un

fauteuil. Quand le calessino touchait à son enfance, le propriétaire

primitif s'asseyait entre ces deux bras, s'adossait à cette palette et

conduisait lui-même: voilà, du moins, ce que semblent m'indiquer

les recherches profondes que j'ai faites sur les premiers temps du

calessino.

Dans notre époque de civilisation perfectionnée, le calessino charrie

d'ordinaire, toujours attelé d'un seul cheval, et sans avoir rien

changé à sa forme, de dix personnes au moins à quinze personnes au

plus. Voici comment la chose s'opère. Ordinairement, un gros moine,

au ventre arrondi et à la face rubiconde, occupe le centre de

l'agglomération d'êtres humains que le calessino emporte avec lui au

milieu du tourbillon de poussière qu'il soulève sur la route. Derrière

le moine, auquel tout se rattache et correspond, est le cocher

conduisant debout, tenant la bride d'une main et son long fouet de

l'autre; sur un des genoux du moine est, presque toujours, une fraîche

nourrice avec son enfant; sur l'autre genou, une belle paysanne

de Sorrente, de Castellamare ou de Resina. Sur chacun des bras du

soufflet où est assis le moine se casent deux hommes, maris, amants,

frères ou cousins de la nourrice et de la paysanne. Derrière le cocher

se hissent, à la manière des laquais de grande maison, deux ou trois

lazzaronis, aux jambes et aux bras nus, couverts d'une chemise, d'un

caleçon et d'un gilet; leur bonnet rouge sur la tête, leur amulette

au cou. Sur les deux brancards se cramponnent deux gamins, guides

aspirants, cicerone surnuméraires qui connaissent leur Herculanum à

la lettre et leur Pompéia sur le bout du doigt. Enfin, dans un filet

suspendu au-dessous de la voiture grouille, entre les deux roues,

quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui chante, qui se

plaint, qui tousse, qui hurle; c'est un nid d'enfants de cinq à huit

ans, qui appartiennent on ne sait à qui, qui vivent on ne sait de

quoi, qui vont on ne sait où. Tout cela, moine, cocher, nourrice,

paysanne, paysans, lazzaronis, gamins et enfants, font un total de

quinze: calculez et vous aurez votre compte.

Ce qui n'empêche pas le malheureux cheval d'aller toujours au grand

galop.

Mais si cette allure a ses avantages, elle a aussi ses désagréments:

parfois il arrive que le calessino passe sur une pierre et envoie tout

son chargement sur un des bas-côtés de la route.

Le Capitaine Aréna — Tome 2 · 第 11 / 12 段