on le tâte, on s'informe s'il n'a rien de cassé; et lorsqu'on est
rassuré sur son compte, la nourrice s'occupe de son nourrisson, le
cocher de son cheval, les parents de leurs parents, les lazzaronis et
les gamins d'eux-mêmes. Quant aux enfants du filet, personne ne s'en
inquiète, s'il en manque, tant pis; la population est si riche dans
cette bonne ville de Naples, qu'on en retrouvera toujours d'autres.
C'était dans une machine de ce genre que nous devions opérer notre
voyage de la Cava à Naples; en nous pressant un peu, nous pouvions
tenir, Jadin et moi, sur le siége, le cocher devait, comme d'habitude,
se tenir derrière nous, et Milord se coucher à nos pieds.
De plus, et pour surcroît de précaution, nous devions, comme nous
l'avons dit, changer de cheval à Torre dell'Annunziata; c'étaient
les conventions faites, du moins, et pour répondre de l'exécution
desquelles le cocher nous avait donné des arrhes.
A sept heures, heure indiquée, le calessino était à la porte de
l'hôtel. Il n'y avait rien à dire pour l'exactitude: d'un autre côté,
le siége était vide et les brancards solitaires; le malheureux cheval,
qui ne pouvait croire à une pareille bonne fortune, secouait ses
grelots d'un air de joie mêlé de doute. Nous montâmes, Jadin, moi et
Milord; nous prîmes nos places, le cocher prit la sienne, puis il fit
entendre un petit roulement de lèvres, pareil à celui dont le chasseur
se sert pour faire envoler les perdreaux, et nous partîmes comme le
vent.
Au bout d'un instant, Milord manifesta de l'inquiétude: il se passait
immédiatement au-dessous de lui quelque chose qui ne lui semblait
pas naturel. Bientôt il fit entendre un grognement sourd, suivi d'un
froncement de lèvres qui découvrait ses deux mâchoires depuis les
premières canines jusqu'aux dernières molaires: c'était un signe
auquel il n'y avait pas à se tromper; aussi, presque aussitôt, Milord
fit une volte. Mais, à notre grand étonnement, il tourna sur lui-même
comme sur un pivot: sa queue était passée à travers la natte qui
formait le plancher du calessino, et une force supérieure l'empêchait
de rentrer en possession de cette partie de sa personne de laquelle,
d'ordinaire, il était fort jaloux. Des éclats de rire, qui suivirent
immédiatement le mouvement infructueux de Milord, nous apprirent à qui
il avait affaire. Nous avions négligé de visiter le filet qui pendait
au-dessous de la voiture, et, pendant qu'elle attendait à la porte, il
s'était rempli de son chargement ordinaire.
Jadin était furieux de l'humiliation que venait d'éprouver Milord;
mais je le calmai avec les paroles du Christ: Laissez venir les
enfants jusqu'à moi. Seulement, on s'arrêta et on fit des conditions
avec les usurpateurs; il fut convenu qu'on les laisserait dans leur
filet et qu'ils y demeureraient parfaitement inoffensifs à l'endroit
de Milord. Le traité conclu, nous repartîmes au galop.
Nous n'avions pas fait cent pas, qu'il nous sembla entendre notre
cocher dialoguer avec un autre qu'avec son cheval; nous nous
retournâmes, et nous vîmes une seconde tête au-dessus de son épaule:
c'était celle d'un marinier de Pouzzoles qui avait saisi le moment
où nous nous étions arrêtés pour profiter de l'occasion qui se
présentait, de revenir jusqu'à Naples avec nous. Notre premier
mouvement fut de trouver le moyen un peu sans gêne et de le prier de
descendre; mais avant que nous n'eussions ouvert la bouche, il avait,
d'un ton si câlin, souhaité le bonjour à nos excellences, que nous
ne pouvions pas répondre à cette politesse par un affront; nous le
laissâmes donc au poste qu'il avait conquis par son urbanité, mais en
recommandant au cocher de borner là sa libéralité.
Un peu au delà de Nocera, un gamin sauta sur notre brancard en nous
demandant si nous ne nous arrêtions pas à Pompéia, et en nous offrant
de nous en faire les honneurs. Nous le remerciâmes de sa proposition
obligeante; mais comme il entrait dans nos projets de nous rendre
directement à Naples, nous l'invitâmes à aller offrir ses services à
d'autres qu'à nous; il nous demanda alors de permettre qu'il restât où
il était jusqu'à Pompéia. La demande était trop peu ambitieuse pour
que nous la lui refusassions: le gamin demeura sur son brancard.
Seulement, arrivé à Pompéia, il nous dit, qu'en y réfléchissant bien,
c'était à Torre dell'Annunziata qu'il avait affaire, et qu'avec notre
permission il ne nous quitterait que là. Nous eussions perdu tout le
mérite de notre bonne action en ne la poursuivant pas jusqu'au bout.
La permission fut étendue jusqu'à Torre dell'Annunziata.
A Torre dell'Annunziata nous nous arrêtâmes, comme la chose était
convenue, pour déjeuner et pour changer de cheval. Nous déjeunâmes
d'abord tant bien que mal, le lacrima christi ayant fait compensation
à l'huile épouvantable avec laquelle tout ce qu'on nous servit était
assaisonné; puis nous appelâmes notre cocher, qui se rendit à notre
invitation de l'air le plus dégagé du monde. Nous ne doutions donc pas
que nous ne pussions nous remettre immédiatement en route, lorsqu'il
nous annonça, toujours avec son même air riant, qu'il ne savait
pas comment cela se faisait, mais qu'il n'avait pas trouvé à Torre
dell'Annunziata le relais sur lequel il avait cru pouvoir compter. Il
est vrai, s'il fallait l'en croire, que cela n'importait en rien,
et que le cheval ne se serait pas plutôt reposé une heure, que nous
repartirions plus vite que nous n'étions venus. Au reste, l'accident,
nous assurait-il, était des plus heureux, puisqu'il nous offrait une
occasion de visiter Torre dell'Annunziata, une des villes, à son avis,
les plus curieuses du royaume de Naples.
Nous nous serions fâchés que cela n'aurait avancé à rien. D'ailleurs,
il faut le dire, il n'y a pas de peuple à l'endroit duquel la colère
soit plus difficile qu'à l'endroit du peuple de Naples; il est si
grimacier, si gesticulateur, si grotesque, qu'autant vaut chercher
dispute à polichinelle. Au lieu de gronder notre cocher, nous lui
abandonnâmes donc le reste de notre fiasco de lacrima christi; puis
nous passâmes à l'écurie, où nous fîmes donner devant nous double
ration d'avoine au cheval; enfin, pour suivre le conseil que nous
venions de recevoir, nous nous mîmes en quête des curiosités de Torre
dell'Annunziata.
Une des choses les plus curieuses du village est le village lui-même.
Ainsi nommé d'une chapelle érigée en 1319 et d'une tour que fit élever
Alphonse I'er, il fut brûlé je ne sais combien de fois par la lave du
Vésuve et, comme sa voisine, Torre del Greco, rebâti toujours à la
même place. De plus, et pour compliquer sans doute encore ses chances
de destruction, le roi Charles III y établit une fabrique de
poudre; si bien qu'à la dernière irruption les pauvres diables qui
l'habitaient, placés entre le volcan de Dieu et celui des hommes,
manquèrent à la fois de brûler et de sauter, ce qui, grâce à la
prévoyance de leur souverain, offrait du moins à leur mort une
variante que les autres n'avaient point.
Le seul monument de Torre dell'Annunziata, à part celui qui lui a fait
donner son nom et dont il ne reste d'ailleurs que des ruines, est sa
coquette église de Saint-Martin, véritable bonbonnière à la manière de
Notre-Dame de Loretta. Les fresques qui la couvrent et les tableaux
qui l'enrichissent sont de Lanfranc, de l'Espagnolet, de Stanzioni, du
cavalier d'Aspino et du Guide; ce dernier, arrêté par la mort, n'eut
pas le temps de terminer la toile de la Nativité qu'il peignait pour
le maître-autel.
Au-dessus de la porte est la fameuse Déposition de la croix par
Stanzioni, laquelle doit sa réputation plus encore à la jalousie
qu'elle inspira à l'Espagnolet qu'à son mérite réel. Cette jalousie
était telle, que ce dernier, ayant donné aux moines à qui elle
appartenait le conseil de la nettoyer, mêla à l'eau dont ils se
servirent une substance corrosive qui la brûla en plusieurs endroits.
Stanzioni aurait pu réparer cet accident, les moines désolés l'en
supplièrent, mais il s'y refusa toujours afin de laisser cette tache à
la vie de son rival.
Au reste, c'était une chose curieuse que ces haines de peintre à
peintre, et qu'on ne retrouve que parmi eux: Masaccio, le Dominiquin
et Barroccio meurent empoisonnés; deux élèves de Geni, élève du Guide,
attirés sur une galère, disparaissent sans que jamais on ait pu
apprendre ce qu'ils étaient devenus; le Guide et le chevalier
d'Arpino, menacés d'une mort violente, sont obligés de s'enfuir de
Naples en laissant leurs travaux interrompus; enfin le Giorgione dut
la vie à la cuirasse qu'il portait sur sa poitrine, et le Titien au
couteau de chasse qu'il portait au côté.
Il est vrai aussi que c'était le temps des chefs-d'œuvre.
En revenant à l'hôtel, nous retrouvâmes notre calessino attelé: le
pauvre cheval avait eu un repos de deux heures et double ration
d'avoine, mais sa charge s'était augmentée de deux lazzaronis et d'un
second gamin.
Nous vîmes qu'il était inutile dé protester contre l'envahissement, et
nous résolûmes au contraire de le laisser aller sans aucunement nous y
opposer. En arrivant à Resina nous étions au complet, et rien ne nous
manquait pour soutenir la concurrence avec les nationaux, pas même la
nourrice et la paysanne; au reste, soit habitude, soit l'effet de la
double ration d'avoine, la charge toujours croissante n'avait point
empêché notre cheval d'aller toujours au galop.
A mesure que nous approchions, nous entendions s'augmenter la rumeur
de la ville. Le Napolitain est sans contredit le peuple qui fait le
plus de bruit sur la surface de la terre: ses églises sont pleines
de cloches, ses chevaux et ses mules tout festonnés de grelots, ses
lazzaronis, ses femmes et ses enfants ont des gosiers de cuivre; tout
cela sonne, tinte, crie éternellement. La nuit même, aux heures où
toutes les autres villes dorment, il y a toujours quelque chose
qui remue, s'agite et frémit à Naples. De temps en temps une voix
puissante fait le second dessus de toutes ces rumeurs, c'est le Vésuve
qui gronde et qui prend part au concert éternel; mais quelques efforts
qu'il tente, il ne le fait pas taire, et n'est qu'un bruit plus
terrible et plus menaçant mêlé à tous ces bruits.
Notre suite, au reste, nous quittait comme elle s'était jointe à nous,
oubliant de nous dire adieu comme elle avait oublié de nous dire
bonjour, ne comprenant pas sans doute que chacun n'eût point sa
part au calessino comme chacun a sa part au soleil. Au pont de la
Maddalena, les deux gamins sautèrent à bas des brancards; à la
fontaine des Carmes, nous nous arrêtâmes pour laisser descendre la
nourrice et la paysanne; au Mole, nos deux lazzaronis se laissèrent
couler à terre; à Mergellina, notre pêcheur disparut. En arrivant
à l'hôtel, nous croyons n'être plus possesseurs que des enfants du
filet, lorsqu'on regardant sous la voiture nous vîmes que le filet
était vide. Grâce à nous, chacun était arrivé à sa destination.
Grâce à notre équipage et à notre suite, on n'avait pas fait attention
à nous, et nous étions rentrés à Naples sans qu'on nous eût même
demandé nos passe-ports.
Comme à notre première arrivée, nous descendîmes à l'hôtel de la
Vittoria, le meilleur et le plus élégant de Naples, situé à la fois
sur Chiaja et sur la mer; et le même soir, au clair de la lune, nous
crûmes reconnaître notre speronare, qui se balançait à l'ancre à cent
pas de nos fenêtres.
Nous ne nous étions pas trompés: le lendemain, à peine étions-nous
levés qu'on nous annonça que le capitaine nous attendait accompagné de
tout son équipage. Le moment était venu de nous séparer de nos braves
matelots.
Il faut avoir vécu pendant trois mois isolés sur la mer et d'une vie
qui n'est pas sans danger pour comprendre le lien qui attache le
capitaine au navire, le passager à l'équipage. Quoique nos sympathies
se fussent principalement fixées sur le capitaine, sur Nunzio, sur
Giovanni, sur Philippe et sur Pietro, tous au moment du départ étaient
devenus nos amis; en touchant son argent le capitaine pleurait, en
recevant leur bonne main les matelots pleuraient, et nous, Dieu me
pardonne! quelque effort que nous fissions pour garder notre dignité,
je crois que nous pleurions aussi. Depuis ce temps nous ne les avons
pas revus, et peut-être ne les reverrons-nous jamais. Mais qu'on
leur parle de nous, qu'on s'informe auprès d'eux des deux voyageurs
français qui ont fait le tour de la Sicile pendant l'année 1835, et je
suis sûr que notre souvenir sera aussi présent à leur cœur que leur
mémoire est présente à notre esprit.
Dieu garde donc de tout malheur le joli petit speronare qui navigue
de Naples à Messine sous l'invocation de la _Madone du pied de la
grotte._
FIN DU SECOND VOLUME.
TABLE DES CHAPITRES.
* * * * *
Chap. X. Le prophète
XI. Térence le tailleur
XII. Le Pizzo
XIII. Maïda
XIV. Bellini
XV. Cosenza
XVI. Terre Moti
XVII. Retour