Un voyageur fut surpris par le tremblement de terre, qui, en changeant

la situation des rochers, des montagnes, des vallons et des plaines,

avait nécessairement effacé toute trace de chemin. On sait que dans

la matinée du 5 il était parti à cheval pour se rendre de Cusoletto à

Sitizzano. Ce fut tout ce qu'on en put savoir, l'homme ni le cheval ne

reparurent plus.

Une jeune paysanne, nommée Catherine Polystène, sortait de cette

première ville pour rejoindre son père qui travaillait dans les

champs. Surprise par ce grand bouleversement de la nature, la jeune

fille cherche un refuge sur la pente d'une colline qui vient de

sortir, à ses yeux, de la terre convulsive, et qui, de tous les objets

qui l'entourent, est le seul qui ne change point et ne bondisse point

à ses yeux. Tout à coup, au milieu du morne silence qui succède par

intervalles au bruissement sourd des éléments confondus, la voix d'un

être vivant s'élève et parvient jusqu'à elle. Cette voix est celle

d'une chèvre plaintive, perdue, égarée; cette voix ranime le courage

de la jeune fille: le pauvre animal fuyait lui-même devant la mort

parmi les terres, les rochers et les arbres soulevés, fendus ou

fracassés. A peine la chèvre aperçoit-elle Catherine, qu'elle accourt

vers elle en bêlant; le malheur réunit les êtres, il efface jusqu'aux

signes apparents des espèces, et, rapprochant l'homme de la brute,

il les arme à la fois contre lui du secours de la raison et de

l'instinct. La chèvre, déjà moins craintive à la vue de la jeune

villageoise, s'approche d'elle; celle-ci, de son côté, reprend, à sa

vue, un peu plus de courage; l'animal reçoit avec joie les caresses,

puis il flaire en bêlant la gourde que la jeune fille tient à la main:

ce langage est expressif, et la jeune fille le comprend. Elle verse de

l'eau dans le creux de sa main et donne à boire à la chèvre altérée,

puis elle partage avec elle la moitié de son pain bis; et, le repas

fini, toutes deux plus fortes, toutes deux plus confiantes, toutes

deux se remettent en route, la chèvre marchant devant comme un guide

protecteur; toutes deux errent long-temps parmi les ruines de la

nature sans but déterminé, gravissant les rocs les plus escarpés,

se frayant un passage dans les voies les plus difficiles, la chèvre

s'arrêtant chaque fois que la fatigue a retenu la jeune fille loin

d'elle, et lui permettant de la rejoindre, ou la guidant par ses

bêlements. Enfin, toutes deux, après plusieurs heures de marche, se

trouvent au milieu des ruines, ou plutôt sur le sol bouleversé et nu

de la ville qui a cessé d'être.

La petite ville de Seido fut également détruite et devint aussi le

théâtre des plus affreux événements.

Menacés de la chute de leur maison vacillante, don Antoine Ruffo et

sa femme s'oublient eux-mêmes pour ne songer qu'à leur enfant, jeune

fille en bas âge: ils se précipitent vers son berceau, la pressent

contre leur poitrine, et essaient de fuir avec elle hors de la maison

prête à s'écrouler sur eux. Au milieu d'une foule de décombres, ils

gagnent la porte; mais au moment où ils en touchent le seuil, la

maison tombe et les écrase. Quelques jours après, en fouillant dans

les ruines pour en retirer les cadavres, on reconnut que l'enfant

n'était pas encore morte. Ce ne fut qu'avec peine qu'on l'arracha

d'entre les bras de son père et de sa mère, qui s'étaient réunis pour

la protéger et qui, effectivement, en s'offrant eux-mêmes aux coups,

lui avaient sauvé la vie. Cette jeune fille vit encore, et aujourd'hui

elle est mariée et a des enfants.

Au centre d'un petit canton nommé la Conturella, non loin du village

de Saint-Procope, s'élevait une vieille tour fermée d'un grillage en

bois; toute la partie supérieure de la tour tomba d'aplomb sur le

terrain. Mais quant aux fondements, d'abord soulevés, puis renversés

sur eux-mêmes, ils furent jetés à plus de soixante pas de là. La

porte s'en alla tomber à une grande distance; et ce qu'il y a de plus

remarquable, c'est que les gonds sur lesquels elle tournait, les clous

qui réunissaient les poutres et les planches, furent parsemés çà et

là sur le terrain comme s'ils eussent été arrachés avec de fortes

tenailles. Que les physiciens expliquent s'ils peuvent ce phénomène.

Une autre ville, nommée Seminara, fut un exemple bien frappant de

l'insuffisance de toutes les précautions de l'homme contre la force

des éléments qu'il croit dompter et qui le domptent. Toutes les

maisons de cette ville, une des plus opulentes des deux Calabres,

étaient construites en bois; les murailles intérieures étaient faites

de joncs fortement réunis et recouvertes d'une couche de mastic ou de

plâtre, qui, sans rien ôter à l'élégance, donnait juste une solidité

suffisante à la sûreté des habitants. Cette espèce de construction

semblait donc devoir être le moyen le plus propre à les garantir

des périls du tremblement de terre, parce qu'il n'opposait aux

oscillations du sol que la force strictement nécessaire pour résister

en cédant. Inutile calcul de l'homme contre un pouvoir incalculable!

la terre s'agita, et Seminara ne fut plus. On eût même dit que la

nature se plut ici à varier ses horribles jeux: la partie montagneuse

devint une vallée profonde, et le quartier le plus bas forma une haute

montagne au milieu des murs de la ville.

A la porte d'une des maisons de cette ville, était placée une meule

de moulin; au centre de cette meule, le hasard avait fait croître un

énorme oranger. Les maîtres de la maison avaient coutume de venir

s'asseoir en été dans ce lieu, et la meule en question, soutenue par

un fort pilier de pierre, était entourée par un banc semblable.

Au moment de la secousse du 5 février, les branches de l'oranger

devinrent le refuge d'un homme qui, fuyant épouvanté, s'y blottit;

le pilier, la meule, le banc, l'arbre et l'homme furent soulevés et

portés ensemble à un tiers de lieue au delà.

La destruction de Bagnara présente au philosophe et au naturaliste

des faits moins merveilleux peut-être, mais non moins intéressants:

pendant le cours des commotions de la terre, toutes les sources et

toutes les fontaines de la ville furent subitement desséchées; les

animaux les plus sauvages furent frappés d'une si grande terreur,

qu'un sanglier, échappé de la forêt qui dominait la ville, se

précipita volontairement du haut d'un roc escarpé au milieu de la voie

publique. Enfin on remarqua que, par un choix sans doute inexplicable,

la nature se plut à frapper surtout les femmes, et parmi les femmes

toutes les jeunes; les vieilles seules furent sauvées et survécurent à

cette catastrophe.

Tels sont les traits principaux de l'événement, telle fut la situation

des victimes, telle est la destruction fatale qui atteignit les

Calabres; tel est enfin, au bout de trente-cinq années de calme,

l'état où le pays se trouve encore aujourd'hui.» [note: M. de

Gourbillon écrivait son voyage en Calabre vers 1818.]

Sans que le village de Castiglione eût été le théâtre d'événements

aussi extraordinaires que ceux que nous venons de raconter, les

accidents en étaient cependant assez déplorables et assez variés pour

que notre journée s'écoulât rapidement au milieu de cette malheureuse

population. Après avoir vu retirer de dessous les décombres deux ou

trois cadavres d'hommes et une douzaine de bœufs ou de chevaux tués

ou blessés, après avoir nous-mêmes pris part aux fouilles pour relayer

les bras fatigués, nous quittâmes vers les cinq heures le village de

Castiglione, qui, comme Cosenza, avait sa succursale de baraques;

seulement les baraques des luxueux habitants de la capitale étaient

des palais près de celles de ces malheureux paysans, dont quelques-uns

étaient entièrement ruinés.

Il avait plu toute la journée sans que nous y fissions autrement

attention, tant nous étions préoccupés du spectacle que nous avions

sous les yeux; mais au retour, force nous fut bien de revenir de

l'impression morale aux sensations physiques: les moindres ruisseaux

étaient devenus des torrents, et les torrents s'étaient changés en

rivières. Au premier obstacle de ce genre que nous rencontrâmes, nous

tranchâmes des sybarites, et nous acceptâmes la proposition que

nous fit notre guide, moyennant rétribution, bien entendu, de nous

transporter d'un bord à l'autre sur ses épaules; en conséquence, je

traversai le premier et gagnai le bord sans accident. Mais comme

j'étais occupé à explorer le paysage pour voir s'il nous restait

beaucoup de passages pareils à franchir, j'entendis un cri, et je vis

Jadin qui, au lieu d'être porté comme moi sur les épaules de notre

guide, était occupé avec grande peine à le tirer de l'eau: en

retournant à lui, le pied avait manqué au pauvre diable, et la

violence du courant était telle qu'il s'en allait roulant Dieu sait

où, lorsque Jadin s'était mis à l'eau jusqu'à la ceinture et l'avait

arrêté. Je courus à lui pour lui prêter main forte, et nous parvînmes

enfin à amener notre guide à moitié évanoui sur l'autre bord.

A partir de ce moment, il ne fut plus question, comme on le comprend

bien, d'employer ce défectueux système de locomotion. D'ailleurs,

comme nous étions mouillés par l'eau du torrent depuis les pieds

jusqu'à la ceinture, et par l'eau du ciel, qui nous était tombée sur

le dos toute la journée, depuis la ceinture jusqu'à la pointe de

nos cheveux, il n'y avait plus de précaution à prendre que contre

l'accident qui venait d'arriver à notre guide. En conséquence, quand

de nouvelles rivières se présentèrent, nous nous contentâmes de les

traverser fraternellement, chacun de nous prêtant et recevant appui

au moyen de nos mouchoirs liés à notre poignet et dont nous fîmes une

chaîne. Moyennant cette ingénieuse invention, nous arrivâmes à notre

voiture sans accident grave, mais trempés comme des caniches.

On comprend qu'en arrivant à l'hôtel nous éprouvâmes plus que jamais

le besoin de nos lits: aussi refusâmes-nous l'offre réitérée de notre

hôte de nous en aller coucher aux baraques, et bravâmes-nous encore le

futur tremblement de terre qui nous menaçait de minuit à une heure du

matin.

Notre courage fut récompensé: nous ne sentîmes aucune secousse, nous

n'entendîmes même pas les cris de Terre moto, et nous nous réveillâmes

seulement le lendemain matin, tirés de notre sommeil par le son des

cloches.

Nos lits avaient fait leurs évolutions ordinaires et se trouvaient au

milieu de la chambre. Comme je l'ai dit, il devait y avoir à Cosenza,

deux jours après le prêche si pittoresque et si animé du capucin,

une procession expiatoire dans le cas où les tremblements de terre

n'auraient pas cessé: les tremblements de terre allaient diminuant,

il est vrai, mais ils ne s'arrêtaient pas encore; et les capucins

qui s'étaient faits les boucs émissaires de la ville pécheresse

s'apprêtaient à tenir leur parole.

Aussi, dès sept heures du matin, les cloches sonnaient-elles à grande

volée et les rues de la ville étaient-elles peuplées non-seulement

de Cosentins, mais encore des malheureux paysans des provinces

environnantes, qui avaient encore plus souffert que la capitale:

chacun accourait pour prendre part à cette espèce de jubilé, et de

tous les villages on avait eu le temps d'arriver; la promesse faite

par les capucins avait attiré des fidèles.

Comme le garçon, préoccupé de ces grands préparatifs, ne venait pas

prendre nos ordres, nous sonnâmes: il monta, et nous lui demandâmes

s'il avait oublié que nous avions pris l'invariable habitude de

déjeuner à neuf heures sonnantes. Il nous répondit que comme il y

avait jeûne général dans la capitale des Calabres, il n'avait pas cru

que les ordres donnés pour les autres jours dussent subsister pour

celui-ci. La raison ne nous parut pas extrêmement logique, et nous

lui signifiâmes que, n'étant pas de la paroisse et ayant assez de nos

propres péchés, notre intention n'était nullement de prendre notre

part de ceux des Cosentins; qu'en conséquence nous l'invitions à ne

faire aucune différence pour nous de ce jour aux autres jours, et à

nous servir un déjeuner, non pas exorbitant, mais convenable.

Ce fut une grande affaire à débattre que ce déjeuner: le cuisinier

était allé faire ses dévotions, et il fallait attendre qu'il fût

revenu; à son retour il prétendit que, momentanément détaché des

choses de la terre par la contrition parfaite qu'il venait d'éprouver,

il aurait grand'peine à redescendre jusqu'à ses fourneaux. Quelques

carlins levèrent ses scrupules, et à dix heures, au lieu de neuf

heures, la table enfin fut servie. Nous mangeâmes en toute hâte, car

nous ne voulions rien perdre du spectacle curieux et caractéristique

qui nous attendait. Un redoublement de sonnerie nous annonça qu'il

allait commencer. Nous mîmes les morceaux doubles et, le dernier à

la main, nous courûmes vers l'église des Capucins. Toutes les rues

étaient encombrées d'hommes et de femmes en habits de fête, au milieu

desquels un simple passage était ménagé pour la confrérie; ne pouvant

et ne voulant pas nous mettre au premier rang, nous montâmes sur des

bornes et nous attendîmes.

A onze heures précises l'église s'ouvrit: elle était illuminée comme

pour les grandes solennités. Le prieur de la communauté parut le

premier: il était nu jusqu'à la ceinture, ainsi que tous les frères;

ils marchaient un à un, chacun tenant de la main droite une corde

garnie de nœuds; tous chantant le _Miserere_.

A leur aspect une grande rumeur s'éleva parmi la foule: elle se

composait d'exclamations de douleur, d'élans de contrition et de

murmures de reconnaissance; d'ailleurs il y avait des pères, des

mères, des frères et des sœurs, qui reconnaissaient leurs parents au

milieu de ces trente ou quarante moines, et qui les saluaient d'un cri

de famille, si cela se peut dire ainsi.

Mais ce fut bien pis lorsqu'à peine descendus des degrés de l'église,

on les vit tous lever la corde noueuse qu'ils tenaient à la main

droite et frapper, sans interrompre leurs chants, chacun sur les

épaules de celui qui le précédait, et cela non point avec un simulacre

de flagellation, mais à tour de bras et autant que chacun avait de

force. Alors les cris, les clameurs et les gémissements redoublèrent;

les assistants tombèrent à genoux, frappant la terre du front, et se

meurtrissant la poitrine à coups de poing; les hommes hurlaient,

les femmes poussaient des sanglots, et, non contentes de s'imposer

pénitence à elles-mêmes, fouettaient à tour de bras les malheureux

enfants qui étaient accourus comme on va à une fête, et qui de cette

façon payaient leur contingent d'expiation pour les péchés que leurs

parents avaient commis. C'était une flagellation universelle qui

s'étendait de proche en proche, qui se communiquait d'une façon

presque électrique, et dans laquelle nous eûmes toutes les peines du

monde à empêcher nos voisins de nous faire jouer à la fois un rôle

passif et actif. La procession passa ainsi devant nous en marchant au

pas, chantant toujours et fouettant sans relâche: nous reconnûmes le

prédicateur du dimanche précédent qui remplissait, les yeux levés

au ciel, son office de battant et de battu; seulement, à sa

recommandation sans doute, celui qui le suivait et qui par conséquent

frappait sur lui, avait, outre les nœuds généralement adoptés, armé

sa corde de gros clous, lesquels, à chaque coup que recevait le

malheureux moine, laissaient sur ses épaules une trace sanglante; mais

tout cela semblait n'avoir sur lui d'autre influence que de le plonger

dans une extase plus profonde: quelle que fût la douleur qu'il dût

ressentir, son front ne sourcillait pas et l'on entendait sa voix

au-dessus de toutes les autres voix. Trois fois, en prenant, aussitôt

que la procession était passée, notre course par des rues adjacentes,

nous nous retrouvâmes sur son nouveau passage; trois fois, par

conséquent, nous assistâmes à ce spectacle; et chaque fois la foi et

la ferveur des flagellants semblaient s'être augmentées; la plupart

d'entre eux avaient le dos et les épaules dans un état déplorable;

quant à notre prédicateur, tout le haut de son corps ne faisait qu'une

plaie. Aussi chacun criait-il que c'était un saint homme, et qu'il n'y

avait pas de justice s'il n'était canonisé du coup.

La procession ou plutôt le martyre de ces pauvres gens dura trois

heures. Sortis à onze heures juste de l'église, ils y rentraient à

deux heures sonnantes. Quant à nous, nous étions stupéfaits de voir

une foi si ardente dans une époque comme la nôtre. Il est vrai que la

chose se passait dans la capitale de la Calabre; mais la Calabre était

demeurée huit ans sous la domination française, et j'aurais cru que

huit ans de notre domination, surtout de 1807 à 1815, eussent été

plus que suffisants pour sécher la croyance dans ses plus profondes

racines.

L'église resta ouverte, chacun put y prier toute la journée, et de

toute la journée elle ne désemplit pas. J'avoue que, pour mon compte,

j'aurais voulu voir de près ce moine, l'interroger sur sa vie

antérieure, le sonder sur ses espérances à venir. Je demandai au Père

gardien si je pouvais lui parler, mais on me répondit qu'en rentrant

il s'était trouvé mal, et qu'en revenant à lui il s'était enfermé dans

sa cellule, et avait prévenu qu'il ne descendrait pas au réfectoire,

voulant passer le reste de sa journée en prières.

Nous rentrâmes à l'hôtel vers les quatre heures; nous y retrouvâmes le

capitaine, à qui nous demandâmes s'il avait pris part aux dévotions

générales; mais le capitaine était trop bon Sicilien pour prier pour

des Calabrais. D'ailleurs il prétendit que la masse des péchés qui

se commettaient de Pestum à Reggio était si grande, que toutes les

communautés religieuses de la terre, se fouettassent-elles pendant un

an, n'enlèveraient pas à chaque sujet continental de S. M. le roi de

Naples la centième partie du temps qu'il avait à rester en purgatoire.

Comme en restant plus long-temps au milieu de pareils pécheurs nous ne

pouvions faire autrement que de finir par nous perdre nous mêmes, nous

fixâmes au lendemain matin le moment de notre départ: en conséquence

le capitaine partit à l'instant même, afin qu'en arrivant à San-Lucido

nous trouvassions notre patente prête et que rien ne retardât notre

départ.

Nous employâmes notre soirée à faire une visite au baron Mollo et une

promenade aux baraques. Telle est, au reste, en Italie, la puissance

de cette loi qu'on appelle l'hospitalité, qu'au milieu des malheurs de

la ville qu'il habitait, malheurs dont il avait eu sa bonne part, le

baron Mollo ne nous avait pas négligés un seul instant, et s'était

montré pour nous le même qu'il eût été dans les temps calmes et

heureux.

Je voulus m'assurer par moi-même de l'influence qu'avait eue sur le

futur tremblement de terre de la nuit la procession expiatoire de la

journée. Jadin désira faire la même expérience. J'avais mes notes

à mettre en ordre, et lui ses dessins à achever, car, depuis une

quinzaine de jours, nous étions si malheureux dans nos haltes que nous

n'avions eu ni l'un ni l'autre le courage de travailler. A minuit,

nous prîmes congé du baron Mollo; nous rentrâmes à l'hôtel et, pour

mettre à exécution notre projet, nous nous assîmes chacun d'un côté de

la table où nous dînions d'habitude, moi avec mon album, lui avec son

carton, et une montre entre nous deux pour ne point être surpris par

la secousse.

La précaution fut inutile: minuit, une heure, deux heures arrivèrent

sans que nous sentissions le moindre mouvement ni que nous

entendissions la moindre clameur. Comme deux heures était l'heure

extrême, nous présumâmes que nous attendrions vainement, et qu'il n'y

aurait rien pour la nuit: en conséquence, nous nous couchâmes, et nous

nous endormîmes bientôt dans notre sécurité.

Le lendemain, nous nous réveillâmes à la même place où nous nous

étions couchés, ce qui ne nous était pas encore arrivé. Un instant

après, notre hôte, à qui nous avions dit de venir régler son compte

avec nous à huit heures, entra tout triomphant et nous annonça que,

grâce aux flagellations et aux prières de la veille, les tremblements

de terre avaient complètement cessé.

Maintenant le fait est positif: l'explique qui pourra.

CHAPITRE XVII.

RETOUR.

A neuf heures nous prîmes congé avec une profonde reconnaissance de la

locanda del Riposo d'Alarico; je ne sais si c'était par comparaison

que nous en étions devenus si fanatiques, mais il nous semblait que,

malgré les tremblements de terre, auxquels au reste, comme on l'a vu,

nous n'avions pris personnellement aucune part, c'était l'endroit de

la terre où nous avions trouvé le plus complet repos. Peut-être aussi,

au moment de quitter la Calabre, nous rattachions-nous, malgré tout

ce que nous y avions souffert, à ces hommes si curieux à étudier dans

leur rudesse primitive, et à cette terre si pittoresque à voir dans

ses bouleversements éternels. Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas

sans un vif regret que nous nous éloignâmes de cette bonne ville si

hospitalière au milieu de son malheur; et deux fois, après l'avoir

perdue de vue, nous revînmes sur nos pas pour lui dire un dernier

adieu.

A une lieue de Cosenza à peu près nous quittâmes la grande route pour

nous jeter dans un sentier qui traversait la montagne. Le paysage

était d'une âpreté terrible, mais en même temps d'un caractère plein

de grandeur et de pittoresque. La teinte rougeâtre des roches, leur

forme élancée qui leur donnait l'apparence de clochers de granit,

les charmantes forêts de châtaigniers que de temps en temps nous

rencontrions sur notre route, un soleil pur et riant qui succédait aux

orages et aux inondations des jours précédents, tout concourait à nous

faire paraître le chemin un des plus heureusement accidentés que nous

eussions faits.

Joignez à cela le récit de notre guide, qui nous raconta à cet endroit

même une histoire que j'ai déjà publiée sous le titre des _Enfants de

la Madone_ et qu'on retrouvera dans les _Souvenirs d'Antony_; la vue

de deux croix élevées à l'endroit où, l'année précédente, et trois

mois auparavant, deux voyageurs avaient été assassinés, et l'on aura

une idée de la rapidité avec lequelle s'écoulèrent les trois heures

que dura notre course.

En arrivant sur le versant occidental des montagnes, nous nous

trouvâmes de nouveau en face de cette magnifique mer Tyrrhénienne tout

étincelante comme un miroir, et au milieu de laquelle nous voyions

s'élever comme un phare cet éternel Stromboli que nous n'arrivions

jamais à perdre de vue, et que, malgré son air tranquille et la façon

toute paterne avec laquelle il poussait sa fumée, je soupçonnai d'être

pour quelque chose, avec son aïeul l'Etna et son ami le Vésuve, dans

tous les tremblements que la Calabre venait d'éprouver: peut-être me

trompais-je; mais il a tant fait des siennes dans ce genre, qu'il

porte les fruits de sa mauvaise réputation.

A nos pieds était San-Lucido, et dans son port, pareil à un de

ces petits navires que les enfants font flotter sur le bassin des

Tuileries, nous voyions se balancer notre élégant et gracieux

speronare qui nous attendait.

Une heure après nous étions à bord.

C'était toujours un moment de bien-être suprême quand, après une

certaine absence, nous nous retrouvions sur le pont au milieu des

braves gens qui composaient notre équipage, et que du pont nous

passions dans notre petite cabine si propre, et par conséquent si

différente des localités siciliennes et calabraises que nous venions

de visiter. Il n'y avait pas jusqu'à Milord qui ne fît une fête

désordonnée à son ami Piétro, et qui ne lui racontât, par les

gémissements les plus variés et les plus expressifs, toutes les

tribulations qu'il avait éprouvées.

Au bout de dix minutes que nous fûmes à bord nous levâmes l'ancre. Le

vent, qui venait du sud-est, était excellent aussi: à peine eûmes-nous

ouvert nos voiles qu'il emporta notre speronare comme un oiseau de

mer. Alors toute la journée nous rasâmes les côtes, suivant des yeux

la Calabre dans toutes les gracieuses sinuosités de ses rivages

et dans tous les âpres accidents de ses montagnes. Nous passâmes

successivement en revue Cetraro, Belvedere, Diamante, Scalea et le

golfe de Policastro; enfin, vers le soir, nous nous trouvâmes à

la hauteur du cap Palinure. Nous recommandâmes à Nunzio de faire

meilleure garde que le pilote d'Énée, afin de ne pas tomber comme lui

à la mer avec son gouvernail, et nous nous endormîmes sur la foi des

étoiles.

Le lendemain nous nous éveillâmes à la hauteur du cap Licosa et en vue

des ruines de Pestum.

Le Capitaine Aréna — Tome 2 · 第 10 / 12 段