Celui-là même où nous attendait notre speronare.], étaient situés
le lac et la montagne de Saint-Jean; le 5, le lac et la montagne
disparurent; une plaine marécageuse prit leur place, et le lac se
trouva reporté plus à l'ouest, entre la rivière Cacacieri et le site
qu'il avait précédemment occupé. Un second lac fut formé le même jour
entre la rivière d'Aqua-Bianca et le bras supérieur de la rivière
d'Aqua di Pesce. Tout le terrain qui aboutit à la rivière Leone et qui
longe celle de Torbido fut également rempli de marais et de petits
étangs.
La belle église de la Trinité à Mileto [note: Mileto est situé à
quatre milles à peu près de Monteleone: c'est la même ville où nous
avions vu en passant un tombeau antique.], l'une des plus anciennes
villes des deux Calabres, s'engouffra tout à coup, le 5 février, de
manière à ne plus laisser apercevoir que l'extrémité de la flèche du
clocher. Un fait plus inouï encore, c'est que tout ce vaste édifice
s'enfonça dans la terre sans qu'aucune de ses parties parût avoir
souffert le moindre déplacement.
De profonds abîmes s'ouvrirent sur toute l'étendue de la route tracée
sur le mont Laké, route qui conduit au village d'Iérocrane.
Le père Agace, supérieur d'un couvent de carmes dans ce dernier
village, était sur cette route au moment d'une des fortes secousses:
la terre vacillante s'ouvrit bientôt sous lui; les crevasses
s'entr'ouvraient et se refermaient avec un bruit et une rapidité
remarquables. L'infortuné moine, cédant à une terreur fort naturelle
sans doute, se livre machinalement à la fuite; bientôt l'avide terre
le retient par un pied, qu'elle engloutit et qu'elle enferme. La
douleur qu'il éprouve, l'épouvante qui le saisit, le tableau affreux
qui l'entoure l'ont à peine privé de ses sens, qu'une violente
secousse le rappelle à lui: l'abîme qui le retient s'ouvre, et la
cause de sa captivité devient celle de sa délivrance.
Trois habitants de Seriano, Vincent Greco, Paul Feglia et Michel
Roviti, parcouraient les environs de cette ville pour visiter le site
où onze autres personnes avaient été misérablement englouties la
veille; ce lieu était situé au bord de la rivière Charybde. Surpris
eux-mêmes par un nouveau tremblement de terre, les deux premiers
parviennent à s'échapper: Roviti seul est moins heureux que les
autres; il tombe la face contre la terre, et la terre s'affaisse sous
lui; tantôt elle l'attire dans son sein, et tantôt elle le vomit au
dehors. A demi submergé dans les eaux fangeuses d'un terrain devenu
tout à coup aquatique, le malheureux est long-temps ballotté par
les flots terraqués, qui enfin le jettent à une grande distance
horriblement meurtri, mais encore respirant. Le fusil qu'il portait
fut huit jours après retrouvé près du nouveau lit que la Charybde
s'était tracé.
Dans une maison de la même ville, qui, comme toutes les autres
maisons, avait été détruite de fond en comble, un bouge contenant deux
porcs résista seul à la ruine commune. Trente-deux jours après le
tremblement de terre, leur retraite fut découverte au milieu des
décombres, et, au grand étonnement des ouvriers, les deux animaux
apparurent sur le seuil protecteur; pendant ces trente-deux jours, ils
n'avaient pris aucun aliment quelconque, et l'air indispensable même
à leur existence n'avait pu passer qu'au travers de quelques fissures
imperceptibles: ces animaux étaient vacillants sur leurs jambes et
d'une maigreur remarquable. Ils rejetèrent d'abord toute espèce
de nourriture, et se jetèrent si avidement sur l'eau qui leur fut
présentée qu'on eût dit qu'ils craignaient d'en être encore privés.
Quarante jours après, ils étaient redevenus aussi gras qu'avant la
catastrophe dans laquelle ils avaient manqué périr. On les tua tous
deux, quoique, en considération du rôle qu'ils avaient joué dans cette
grande tragédie, ils eussent peut-être dû avoir la vie sauve.
Sur le penchant d'une montagne qui mène ou plutôt qui menait à la
petite ville d'Acena, un précipice immense et escarpé s'entr'ouvrit
tout à coup sur la totalité de la route de Saint-Étienne-du-Bois à
cette même ville. Un fait très-remarquable et qui eût suffi partout
ailleurs pour changer les plans ordinaires de construction des
bâtiments publics dans un pays qui, comme celui-ci, est incessamment
exposé aux tremblements de terre, c'est qu'au milieu du bouleversement
général trois vieilles maisons de figure pyramidale furent les seuls
édifices qui demeurèrent sur pied. La montagne est maintenant une
plaine.
Les ruines du bourg de Cavida et celles des deux villages de
Saint-Pierre et Crepoli présentent un fait tout aussi remarquable: le
sol de ces trois différents lieux est aujourd'hui fort au-dessous de
son ancien niveau.
Sur toute l'étendue du pays ravagé par le tremblement de terre on
remarqua, sans pouvoir cependant s'en expliquer la cause, des espèces
de cercles empreints sur le terrain. Ces cercles étaient généralement
de la grandeur de la petite roue d'un carrosse; ils étaient creusés en
forme de spirale à onze ou seize pouces de profondeur, et n'offraient
aucune trace du passage des eaux, qui les avaient formés sans doute,
qu'une espèce de tube ou conduit pour ainsi dire imperceptible,
souvent même impossible à voir, et qui en occupait ordinairement le
centre. Quant à la nature même des eaux en question, jaillies tout
à coup du sein de la terre, la vérité se cache dans la foule des
conjectures et des différents rapports: les uns prétendent que des
eaux bouillantes jaillirent du milieu de ses crevasses, et citent
plusieurs habitants qui portent encore les marques des brûlures
qu'elles leur ont faites; d'autres nient que cela soit vrai, et
soutiennent que les eaux étaient froides au contraire et tellement
imprégnées d'une odeur sulfureuse que l'air même en fut long-temps
infecté; enfin, quelques-uns démentent l'une et l'autre assertion,
et ne voient dans ces eaux que des eaux ordinaires de rivière et de
source. Au reste, ces différents rapports peuvent être également
vrais, eu égard aux lieux où ces différentes observations furent
faites, puisque le sol de la Calabre renferme effectivement ces trois
différentes espèces d'eaux.
La ville de Rosarno fut entièrement détruite; la rivière qui la
traversait présenta un phénomène remarquable. Au moment de la secousse
qui renversa la ville, cette rivière, fort grosse et fort rapide en
hiver, suspendit tout à coup son cours.
La route qui allait de cette même ville à San-Fici s'enfonça sous
elle-même et devint un précipice affreux. Les rocs les plus escarpés
ne résistèrent point au bouleversement de la nature; ceux qui ne
furent pas entièrement renversés sont encore tailladés en tous sens et
couverts de larges fissures comme s'ils eussent été coupés à dessein
avec un instrument tranchant; quelques-uns sont pour ainsi dire
découpés à jour depuis leur base jusqu'à leur cime, et présentent à
l'œil étonné comme autant d'espèces de ruelles qui seraient creusées
par l'art dans l'épaisseur de la montagne.
A Polystène, deux femmes étaient dans la même chambre au moment où la
maison s'affaissa: ces deux femmes étaient mères; l'une avait auprès
d'elle un enfant de trois ans, l'autre allaitait encore le sien.
Long-temps après, c'est-à-dire quand la consternation et la ruine
générale permirent de fouiller dans les décombres, les cadavres de ces
deux femmes furent trouvés dans une seule et même attitude; toutes
deux étaient à genoux courbées sur leurs enfants tendrement serrés
dans leurs bras, et le sein qui les protégeait les écrasa tous deux
sans les séparer de lui.
Ces quatre cadavres ne furent déterrés que le 11 mars suivant,
c'est-à-dire trente-quatre jours après l'événement. Ceux des deux
mères étaient couverts de taches livides; ceux des deux enfants
étaient de véritables squelettes.
Plus heureuse que ces deux mères, une vieille fut retirée au bout de
sept jours de dessous les ruines de sa maison; on la trouva évanouie
et presque mourante. L'éclat du jour la frappa péniblement: elle
refusa d'abord toute espèce de nourriture, et ne soupirait qu'après
l'eau. Interrogée sur ce qu'elle avait éprouvé, elle dit que pendant
plusieurs jours la soif avait été son tourment le plus cruel; ensuite
elle était tombée dans un état de stupeur et d'insensibilité total,
état qui ne lui permettait pas de se rappeler ce qu'elle avait
éprouvé, pensé ou senti.
Une délivrance plus extraordinaire encore est celle d'un chat retrouvé
après quarante jours sous les ruines de la maison de don Michel-Ange
Pillogallo; le pauvre animal fut retrouvé étendu sur le sol dans un
état d'abattement et de calme. Ainsi que les cochons dont j'ai parlé
plus haut, il était d'une maigreur extrême, vacillant sur les pattes,
timide, craintif, et entièrement privé de sa vivacité habituelle. On
remarqua en lui le même dégoût d'aliments et la même propension pour
toute espèce de breuvage. Il reprit peu à peu ses forces, et dès qu'il
put reconnaître la voix de son maître, il miaula faiblement à ses
pieds, comme pour exprimer le plaisir qu'il avait de le revoir.
La petite ville des _Cinque-Fronti_, ainsi appelée des cinq tours qui
s'élevaient en dehors de ses murs, fut également détruite en entier:
église, maisons, places, rues, hommes, animaux, tout périt, tout
disparut, tout fut plongé subitement à plusieurs pieds sous terre.
L'ancienne Tauranium, aujourd'hui Terra-Nova, réunit sur elle seule
tous les désastres communs.
Le 5 février, à midi, le ciel se couvrit tout à coup de nuages épais
et obscurs qui planaient lentement sur la ville, et qu'un fort vent de
nord-ouest eut bientôt dissipés. Les oiseaux parurent voler çà et là
comme égarés dans leur route; les animaux domestiques furent frappés
d'une agitation remarquable; les uns prenaient la fuite, les autres
demeuraient immobiles à leur place et comme frappés d'une secrète
terreur. Les chevaux hennissaient et tremblaient sur leurs jambes, les
écartaient l'une de l'autre pour s'empêcher de tomber; les chiens et
les chats, recourbés sur eux-mêmes, se blottissaient aux pieds
de leurs maîtres. Tant de tristes présages, tant de signes
extraordinaires auraient dû éveiller les soupçons et la crainte dans
l'âme des malheureux habitants et les porter à prendre la fuite; leur
destinée en ordonna autrement: chacun resta chez soi sans éviter ni
prévoir le danger. En un clin d'œil la terre, encore tranquille,
vacilla sur sa base; un sourd et long murmure parut sortir de ses
entrailles; bientôt ce murmure devint un bruit horrible: trois fois la
ville fut soulevée fort au-dessus de son niveau ordinaire, trois fois
elle fut entraînée à plusieurs pieds au-dessous; à la quatrième, elle
n'existait plus.
Sa destruction n'avait point été uniforme, et d'étranges épisodes
signalèrent cet événement. Quelques-uns des quartiers de la ville
furent subitement arrachés à leur situation naturelle; soulevés avec
le sol qui leur servait de base, les uns furent lancés jusque sur
les bords du Soli et du Marro, qui baignaient les murs de la ville,
ceux-là à trois cents pas, ceux-ci à six cents de distance; d'autres
furent jetés çà et là sur la pente de la montagne qui dominait la
ville, et sur laquelle celle-ci était construite. Un bruit plus fort
que celui du tonnerre, et qui, à de courts intervalles, laissait à
peine entendre des gémissements sourds et confus; des nuages épais
et noirâtres qui s'élevaient du milieu des ruines, tel fut l'effet
général de ce vaste chaos, où la terre et la pierre, l'eau et le feu,
l'homme et la brute, furent jetés pêle-mêle ensemble, confondus et
broyés.
Un petit nombre de victimes échappa cependant à la mort; et ce qu'il y
a de plus étrange, c'est que cette même nature, qui semblait si avide
du sang de tous, sauva ceux-ci de sa propre rage par des moyens si
inouïs et si forts, qu'on eût dit qu'elle voulait prouver à notre
orgueil le peu de cas qu'elle faisait de la vie et de la mort de
l'hommée.
La ville de Terra-Nova fut détruite par le quadruple genre de
tremblement de terre connu sous les différentes dénominations de
secousses, d'_oscillation_, d'_élévation_, de _dépression_ et de
_bondissement_. Ce dernier genre, le plus horrible comme le plus inouï
de tous, consiste non-seulement dans le changement de situation des
parties constituantes d'un corps, mais aussi dans cette espèce de
mouvement de projection qui élance une de ces mêmes parties vers
un lieu différent de celui qu'elle occupe. Les ruines de cette
malheureuse ville offrent encore tant d'exemples de ce genre, que
l'esprit le plus incrédule serait forcé d'en reconnaître l'existence:
j'en rapporterai ici quelques-uns.
La totalité des maisons situées au bord de la plate-forme de la
montagne, toutes celles qui formaient les rues aboutissantes aux ports
dits du Vent et de Saint-Sébastien, tous ces édifices, dis-je, les
uns à demi détruits déjà, les autres sans aucun dommage remarquable,
furent arrachés de leur site naturel et jetés soit sur le penchant de
la montagne, soit aux bords du Soli et du Marro, soit enfin au delà de
cette première rivière. Cet événement inouï donna lieu à la cause la
plus étrange sur laquelle un tribunal ait jamais eu à prononcer.
"Après cette étrange mutation de lieux, le propriétaire d'un enclos
planté d'oliviers, naguère situé au bas de la plate-forme en question,
reconnut que son enclos et ses arbres avaient été transportés au delà
du Soli sur un terrain jadis planté de mûriers, terrain alors disparu
et qui appartenait auparavant à un autre habitant de Terra-Nova. Sur
la réclamation qu'il fait de sa propriété, celui-ci appuie le refus de
la rendre sur ce que l'enclos en question avait pris la place de son
propre terrain et l'en avait conséquemment privé. Cette question,
aussi nouvelle que difficile à résoudre, en ce que rien ne pouvait
prouver en effet que la disparition du sol inférieur n'eût pas été
l'effet immédiat de la chute et de la prise de possession du sol
supérieur, cette question ne pouvait, comme on le comprend, être
prouvée que par un accommodement mutuel. Des arbitres furent nommés,
et le propriétaire du terrain usurpateur fut tenu de partager les
olives avec le maître du terrain usurpé.
Dans la rue dont il a été parlé plus haut était une auberge située
à environ trois cents pas de la rivière Soli; un moment avant la
secousse formidable, l'hôte, nommé Jean Agiulino, sa femme, une de
leurs nièces et quatre voyageurs se trouvaient réunis dans une salle
par bas de l'auberge. Au fond de cette salle était un lit, au pied
de ce lit un brasero, espèce de grand vase qui contient de la braise
enflammée, seule et unique cheminée de toute l'Italie méridionale;
enfin, autour de la salle, étaient une table, des chaises et quelques
autres meubles à l'usage de la famille. L'hôte était couché sur le lit
et plongé dans un profond sommeil; sa femme, assise devant le brasero
et les pieds appuyés sur sa base, soutenait dans ses bras sa jeune
nièce, qui jouait avec elle. Quant aux voyageurs, placés autour d'une
table à la gauche de la porte d'entrée, ils faisaient une partie de
cartes.
Telles étaient les diverses attitudes des personnages et la disposition
même de la scène, lorsqu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire
le théâtre et les acteurs eurent changé de place. Une secousse violente
arrache la maison du sol qui lui sert de base, et la maison, l'hôte,
l'hôtesse, la nièce et les voyageurs sont jetés tout à coup au delà de
la rivière: un abîme paraît à leur place.
A peine cet énorme amas de terre, de pierres, de matériaux et d'hommes
tombèrent-ils de l'autre côté de la rivière, qu'il se creuse de
nouveaux fondements, et le bâtiment même n'est plus qu'un mélange
confus de ruines. La destruction de la salle principale offrit des
particularités remarquables: le mur contre lequel le lit était placé
s'écroula vers la partie extérieure; celui qui touchait à la porte
placée en face du même lit plia d'abord sur lui-même dans l'intérieur
et dans la salle, puis tomba comme l'autre en dehors. Le même effet
fut produit par les murailles à l'angle desquelles étaient placés nos
quatre joueurs, qui déjà ne jouaient plus: le toit fut enlevé comme
par enchantement et jeté à une plus grande distance que la maison
même.
"Une fois établie sur son nouveau site et entièrement dégagée de tous
les décombres qui en cachaient l'effet, la machine ambulante présenta
à la fois une scène curieuse et horrible. Le lit était à la même place
et s'était effondré sur lui-même; l'hôte s'était réveillé et croyait
dormir encore. Pendant cet étrange voyage, qu'elle ne soupçonnait pas
elle-même, sa femme, imaginant seulement que le brasero glissait sous
ses pieds, s'était baissée pour le retenir, et cette action avait sans
doute été la seule et unique cause de sa chute sur le plancher; mais
dès qu'elle se fut relevée, dès qu'elle aperçut par l'ouverture de la
porte des objets et des sites nouveaux, elle crut rêver elle-même, et
faillit devenir folle. Quant à la nièce, abandonnée par sa tante au
moment où celle-ci se baissait, elle courut éperdue vers la porte,
qui, tombant au moment où elle en touchait le seuil, l'écrasa dans sa
chute. Il en était de même des quatre voyageurs: avant qu'ils eussent
eu le temps de se lever de leur place, ils étaient tués.
Cent témoins oculaires de cette catastrophe inouïe existent encore
au moment où j'écris; le procès-verbal, d'où est tiré ce récit, fut
dressé, quelque temps après, sur les lieux, et appuyé des déclarations
de l'hôte et de sa femme, qui sans doute vivent encore.
Les effets inouïs du tremblement de terre par bondissement ne se font
pas sentir aux seuls édifices; les phénomènes qu'ils produisent à
l'égard des hommes mêmes ne sont ni moins forts ni moins étonnants; et
ce qu'il y a de plus étrange, c'est que cette particularité qui, en
toute autre circonstance, est la cause immédiate de la perte des
habitations et des hommes, devient parfois aussi la source du salut
des unes et des autres.
Un médecin de cette ville, M. Labbe-Tarverna, habitait une maison
à deux étages, située dans la rue principale, près le couvent de
Sainte-Catherine. Cette maison commença par trembler; elle vacilla
ensuite; puis les murs, les toits, les planchers s'élevèrent,
s'abaissèrent, et enfin furent jetés hors de leur place naturelle. Le
médecin, ne pouvant plus se tenir debout, veut fuir et tombe comme
évanoui sur le plancher. Au milieu du bouleversement général, il
cherche en vain la force nécessaire pour observer ce qui se passe
autour de lui; tout ce dont il se rappelle ensuite, c'est qu'il tomba
la tête la première dans l'abîme qui s'ouvrit sous lui, lorsqu'il
resta suspendu les cuisses prises entre deux poutres. Tout à coup, au
moment où, couvert des décombres de sa maison en ruines, il est près
d'être étouffé par la poussière qui tombe de toute part sur lui, une
oscillation contraire à celle dont il est la victime, écartant les
deux poutres qui l'arrêtent, les élève à une grande hauteur et les
jette avec lui dans une large crevasse formée par les décombres
entassés devant la maison. L'infortuné médecin en fut quitte toutefois
pour de violentes contusions et une terreur facile à concevoir.
Une autre maison de la même ville fut le théâtre d'une scène plus
touchante, plus tragique encore, et qui, grâce à la même circonstance,
n'eut pas une fin plus funeste.
Don François Zappia et toute sa famille furent comme emprisonnés
dans l'angle d'une des pièces de cette maison, par suite de la
chute soudaine des plafonds et des poutres; l'étroite enceinte qui
protégeait encore leurs jours était entourée de manière qu'il devenait
aussi impossible d'y respirer l'air nécessaire à la vie que d'en
forcer les murs artificiels: la mort et une mort aussi lente
qu'affreuse fut donc, pendant quelque temps, l'unique espoir de cette
famille. Déjà chacun l'attendait avec impatience comme le seul remède
à ses maux, quand, tout à coup, l'événement le plus heureux comme
le plus inespéré met fin à cette situation affreuse; une violente
secousse rompt les murs de leur prison, et, les soulevant avec elle,
les lance à la fois au dehors; aucun d'eux ne perdit la vie.
Les arbres les plus forts ne furent point exempts de cette migration
étrange: l'exemple suivant en fait foi. Un habitant du bourg de
Molochiello, nommé Antoine Avati, surpris par le tremblement de terre
aux environs de cette même ville, se réfugie sur un châtaignier d'une
hauteur et d'une grosseur remarquables; à peine s'y est-il établi, que
l'arbre est violemment agité. Tout à coup, arraché du sol qui couvre
ses énormes racines, l'arbre est jeté à deux ou trois cents pas de
distance, où il se creuse un nouveau lit, tandis qu'attaché fortement
à ses branches, le pauvre paysan voyage avec lui dans les airs, et
avec lui voit enfin le terme de son voyage.
Un autre fait à peu près semblable existe, et, bien que se rattachant
à une autre époque, mérite cependant d'être ajouté aux exemples
précédemment cités des tremblements de terre par bondissement: ce fait
se trouve rapporté dans une vieille relation de 1659. Le P. Thomas
de Rossano, de l'ordre des Dominicains, dormait tranquillement dans
l'intérieur du couvent à Soriano. Tout à coup le lit et le moine sont
lancés par la fenêtre au milieu de la rivière Vesco. Le plancher suit
heureusement le même chemin que le lit et le dormeur, et devient le
radeau qui les sauve. L'historien ne dit pas si le moine se réveilla
en route.
La ville de Casalnovo ne fut pas plus épargnée que celle de
Terra-Nova: églises, monuments publics, maisons particulières, tout
fut également détruit. Parmi la foule des victimes, on peut citer la
princesse de Garane, dont le cadavre fut retiré du milieu des ruines,
portant encore la trace de deux larges blessures.
La ville d'Oppido, qui, s'il faut en croire le géographe Cluverius,
serait l'ancienne Mamertium, cette ville, dis-je, eut le sort de
toutes les jolies femmes: objet d'envie dans leur jeunesse, de dégoût
dans leur décrépitude, d'horreur après leur mort.
Je n'entreprendrai point de peindre ici les ruines et les pertes de
tout genre dont ce triste lieu fut la scène; je me borne à remarquer
que tel fut l'état de confusion où ce terrible fléau jeta ici les
monuments et les hommes, que le spectacle seul de tant de ruines et
de maux serait lui-même un mal terrible; et qu'enfin tel fut l'état
déplorable de cette malheureuse ville, que parmi le très-petit nombre
de victimes échappées à la mort commune, il ne s'en trouva pas une
qui pût parvenir, par la suite, à reconnaître les ruines de sa propre
maison dans les ruines de la maison d'un autre. J'en prends au hasard
un exemple.
Deux frères, don Marcel et don Dominique Quillo, riches habitants de
cette ville, avaient une fort belle propriété, située à l'un des bouts
de la rue Canna-Maria, c'est-à-dire hors de la ville. Cette propriété
comprenait plusieurs bâtiments, tels entre autres qu'une maison
composée de sept pièces, d'une chapelle et d'une cuisine, le tout
au premier étage. Le rez-de-chaussée formait trois grandes caves;
au-dessous, un vaste magasin contenait alors quatre-vingts tonnes
d'huile: attenantes à cette même maison étaient quatre autres petites
maisons de campagne appartenant à d'autres habitants; un peu plus loin
une espèce de pavillon destiné à servir de refuge aux maîtres et aux
domestiques pendant les tremblements de terre; ce pavillon contenait
six pièces élégamment meublées. Plus loin, enfin, se trouvait une
autre maisonnette avec une seule chambre à coucher, et un salon d'une
longueur immense sur une largeur proportionnée.
Telle était encore, avant l'époque du 5 février, la situation des
lieux en question. Au moment même de la secousse, toute espèce de
vestiges de tant de différentes maisons, de tant de matériaux, de
meubles d'utilité, de luxe et d'élégance, tout avait disparu; tout
jusqu'au sol même avait tellement changé d'aspect et de place, tout
s'était effacé tellement et du site et de la mémoire des hommes,
qu'aucun de ces propriétaires ne put reconnaître, après la
catastrophe, ni les ruines de sa maison, ni l'emplacement où elle
avait existé.
L'histoire des désastres de Sitizzano et Cusoletto offre les deux
faits suivants: