Au reste, une fois entrés dans le bourg, ce fut bien pis: chaque

maison, pareille aux sépulcres du jour du jugement dernier, rendit à

l'instant même ses habitants; au bout d'un instant, nous ne fûmes

plus suivis, mais entourés de telle façon qu'il nous fut impossible

d'avancer. Nous nous escrimâmes alors de notre mieux à demander une

auberge; mais il paraît, ou que notre accent avait un caractère tout

particulier, ou que nous réclamions une chose inconnue, car à chaque

interpellation de ce genre la foule se mettait à rire d'un rire si

joyeux et si communicatif que nous finissions par partager l'hilarité

générale. Ce qui, au reste, excitait au plus haut degré la curiosité

des Maïdiens mâles, c'étaient nos armes, qui, par leur luxe,

contrastaient, il faut le dire, avec la manière plus que simple dont

nous étions mis; nous ne pouvions pas les empêcher de toucher, comme

de grands enfants, ces doubles canons damassés, qui étaient l'objet

d'une admiration que j'aimais mieux voir se manifester, au reste, au

milieu du village que sur une grande route. Enfin nous commencions à

nous regarder avec une certaine inquiétude, lorsque tout à coup un

homme fendit la foule, me prit par la main, déclara que nous étions

sa propriété, et qu'il allait nous conduire dans une maison où nous

serions comme les anges dans le ciel. La promesse, on le comprend

bien, nous allécha. Nous répondîmes au brave homme que, s'il tenait

seulement la moitié de ce qu'il promettait, il n'aurait pas à se

plaindre de nous: il nous jura ses grands dieux que des princes ne

demanderaient pas quelque chose de mieux que ce qu'il allait nous

montrer. Puis, fendant cette foule qui devenait de plus en plus

considérable, il marcha devant nous sans nous perdre de vue un

instant, parlant sans cesse, gesticulant sans relâche, et ne cessant

de nous répéter que nous étions bien favorisés du ciel d'être tombés

entre ses mains.

Tout ce bruit et toutes ces promesses aboutirent à nous amener devant

une maison, il faut l'avouer, d'une apparence un peu supérieure à

celles qui l'environnaient, mais dont l'intérieur nous présagea à

l'instant même les maux dont nous étions menacés. C'était une espèce

de cabaret, composé d'une grande chambre divisée en deux par une

tapisserie en lambeaux qui pendait des solives, et qui laissait

pénétrer de la partie antérieure à la partie postérieure par une

déchirure en forme de porte. A droite de la partie antérieure

consacrée au public, était un comptoir avec quelques bouteilles de

vin et d'eau-de-vie et quelques verres de différentes grandeurs. A

ce comptoir était la maîtresse de la maison, femme de trente à

trente-cinq ans, qui n'eût peut-être point paru absolument laide si

une saleté révoltante n'eût pas forcé le regard de se détourner de

dessus elle. A gauche était, dans un enfoncement, une truie qui,

venant de mettre bas, allaitait une douzaine de marcassins, et dont

les grognements avertissaient les visiteurs de ne pas trop empiéter

sur son domaine. La partie postérieure, éclairée par une fenêtre

donnant sur un jardin, fenêtre presque entièrement obstruée par les

plantes grimpantes, était l'habitation dé l'hôtesse. A droite était

son lit couvert de vieilles courtines vertes, à gauche une énorme

cheminée ou grouillait couché sur la cendre quelque chose qui

ressemblait dans l'obscurité à un chien, et que nous reconnûmes

quelque temps après pour un de ces crétins hideux, à gros cou et à

ventre ballonné, comme on en trouve à chaque pas dans le Valais. Sur

le rebord de la croisée étaient rangées sept ou huit lampes à trois

becs, et au-dessous du rebord était la table, couverte pour le moment

de hideux chiffons tout hâillonnés que l'on eût jetés en France à

la porte d'une manufacture de papier. Quant au plafond, il était à

claire-voie, et s'ouvrait sur un grenier bourré de foin et de paille.

C'était là le paradis où nous devions être comme des anges.

Notre conducteur entra le premier et échangea tout bas quelques

paroles avec notre future hôtesse; puis il revint la figure riante

nous annoncer que, quoique la signora Bertassi n'eût point l'habitude

de recevoir des voyageurs, elle consentait, en faveur de nos

excellences, à se départir de ses habitudes et à nous donner à manger

et à coucher. A entendre notre guide, au reste, c'était une si

grande faveur qui nous était accordée, que c'eût été le comble de

l'impolitesse de la refuser. La question de paraître poli ou impoli à

la signora Bertassi était, comme on s'en doute, fort secondaire pour

nous; mais, après nous être informés à notre Pizziote, nous apprîmes

qu'effectivement nous ne trouverions pas une seule auberge dans tout

Maïda, et très probablement non plus pas une seule maison aussi

confortable que celle qui nous était offerte. Nous nous décidâmes

donc à entrer, et ce fut alors que nous passâmes l'inspection des

localités: c'était, comme on l'a vu, à faire dresser les cheveux.

Au reste, notre hôtesse, grâce sans doute à la confidence faite par

notre cicérone, était charmante de gracieuseté. Elle accourut dans

l'arrière-boutique, qui servait à la fois de salle à manger, de salon

et de chambre à coucher, et jeta un fagot dans la cheminée; ce fut à

la lueur de la flamme, qui la forçait de se retirer devant elle, que

nous nous aperçûmes que ce que nous avions pris pour un chien de

berger était un jeune garçon de dix-huit à vingt ans. A ce dérangement

opéré dans ses habitudes, il se contenta de pousser quelques cris

plaintifs et de se retirer sur un escabeau dans le coin le plus

éloigné de la cheminée, et tout cela avec les mouvements lents et

pénibles d'un reptile engourdi. Je demandai alors à la signora

Bertassi où était la chambre qu'elle nous destinait; elle me répondit

que c'était celle-là même; que nous coucherions, Jadin et moi,

dans son lit, et qu'elle et son frère (le crétin était son frère)

dormiraient près du feu. Il n'y avait rien à dire à une femme qui nous

faisait de pareils sacrifices.

J'ai pour système d'accepter toutes les situations de la vie sans

tenter de réagir contre les impossibilités, mais en essayant au

contraire de tirer à l'instant même des choses le meilleur résultat

possible; or il me parut clair comme le jour que, grâce aux rats du

grenier, à la truie de la boutique et à la multitude d'autres animaux

qui devaient peupler la chambre à coucher, nous ne dormirions pas un

instant: c'était un deuil à faire; je le fis, et me rabattis sur le

diner.

Il y avait du macaroni, dont je ne mangeais pas; on pouvait avoir, en

cherchant bien et en faisant des sacrifices d'argent, un poulet ou

un dindonneau; enfin le jardin, placé derrière la maison, renfermait

plusieurs espèces de salades. Avec cela et les châtaignes dont nos

poches étaient bourrées on ne fait pas un dîner royal, mais on ne

meurt pas de faim.

Qu'on me pardonne tous ces détails; j'écris pour les malheureux

voyageurs qui peuvent se trouver dans une position analogue à celle

où nous étions, et qui, instruits par notre exemple, parviendront

peut-être à s'en tirer mieux que nous ne le fîmes.

Je pensai avec raison que les différents matériaux de notre dîner

prendraient un certain temps à réunir. Je résolus donc de ne pas

laisser de bras inutiles. Je chargeai l'hôtesse de préparer le

macaroni, le cicérone de trouver le poulet, crétin d'aller me chercher

pour deux grains de ficelle, Jadin de fendre les châtaignes, et je me

chargeai, moi, d'aller cueillir la salade. Il en résulta qu'au bout de

dix minutes chacun avait fait son affaire, à l'exception de Jadin, qui

avait eu les holà à mettre entre la truie et Milord; mais, pendant que

les autres préparatifs s'accomplissaient, le temps perdu de ce côté se

répara.

Le macaroni fut placé sur le feu; la volaille, mise à mort, malgré ses

protestations qu'elle était une poule et non un poulet, fut pendue à

une ficelle par les deux pattes de derrière et commença de tourner sur

elle-même; enfin la salade, convenablement lavée et épluchée, attendit

l'assaisonnement dans un saladier passé à trois eaux. On verra plus

tard comment, malgré toutes ces précautions, j'arrivai à demeurer à

jeun, et comment Jadin ne mangea que du macaroni.

Sur ces entrefaites la nuit était venue: on alluma deux lampes, une

pour éclairer la table, l'autre pour éclairer le service; comme on le

voit, notre hôtesse faisait les choses splendidement.

On servit le macaroni: par bonheur pour Jadin c'était l'entrée; il en

mangea et le trouva fort bon; quant à moi, j'ai déjà dit ma répugnance

pour cette sorte de mets, je me contentai donc de regarder. C'était au

tour du poulet: il tournait comme un tonton, était rissolé à point, et

présentait un aspect des plus appétissants; je m'approchai pour couper

la ficelle, et j'aperçus notre crétin qui, toujours couché dans les

cendres, manipulait je ne sais quelle roba au-dessus du feu dans un

petit plat de terre. J'eus la malheureuse curiosité de jeter un coup

d'œil sur sa cuisine particulière, et je m'aperçus qu'il avait

recueilli avec grand soin les intestins de notre volaille et les

faisait frire. C'était fort ridicule sans doute; mais, à cette vue, je

laissai tomber le poulet dans la lèchefrite, sentant qu'après ce que

je venais de voir il me serait impossible de manger aucune viande.

Comme Jadin n'avait rien aperçu de pareil, il s'informa de la cause du

retard que je mettais à apporter le rôti. Malheureusement, le mouchoir

sur la bouche, j'étais retourné du côté de la tapisserie, incapable de

répondre, pour le moment, une seule parole à ses interpellations; ce

qui fit qu'il se leva, vint lui-même voir ce qui se passait, et trouva

le malheureux crétin mangeant à belles mains son effroyable fricassée.

Ce fut sa perte, il se retourna de l'autre côté en jurant tous les

jurons que cette belle et riche langue française pouvait lui fournir.

Quant au crétin, qui était loin de se douter qu'il fût l'objet de

cette double explosion, il ne perdait pas une bouchée de son repas; si

bien que quand nous nous retournâmes il avait fini.

Nous revînmes nous mettre tristement et silencieusement à table.

Le mot seul de poulet, prononcé par un de nous, aurait eu les

conséquences les plus fâcheuses; notre hôtesse voulut s'approcher

de la cheminée un plat à la main, mais je lui criai que nous nous

contenterions de manger de la salade.

Un instant après j'entendis le bruit que faisaient la cuiller et la

fourchette contre le saladier, je me retournai vivement, me doutant

qu'il se passait quelque chose de nouveau contre notre souper; et

quelle que soit ma patience naturelle, je jetai un cri furieux. Notre

hôtesse, pour que nous n'attendissions pas la salade, devenue le

morceau de résistance du repas, s'empressait de l'assaisonner elle-même,

et, après avoir commencé par y mettre le vinaigre, ce qui est, comme on

le sait, une véritable hérésie culinaire, elle versait par un de ses

trois becs l'huile de la lampe dans le saladier.

A ce spectacle je me levai et je sortis.

Un instant après je vis arriver Jadin un cigare à la bouche; c'était

sa grande consolation dans les fréquentes mésaventures que nous

éprouvions, consolation dont j'étais malheureusement privé, n'ayant

jamais pu fumer qu'une certaine sorte de tabac russe, très-doux et

presque sans odeur. Nous nous regardâmes les bras croisés et en

secouant la tête; nous avions vu de bien terribles choses, mais jamais

cependant le spectacle n'avait été jusque-là. Une seule chose nous

consolait, c'était notre ressource habituelle, c'est-à-dire les

châtaignes qui rôtissaient sous la cendre.

Nous rentrâmes, et nous les trouvâmes servies et tout épluchées;

l'effroyable crétin, pour se raccommoder avec nous, avait voulu nous

rendre ce service en notre absence.

Cette fois, nous nous mîmes à rire; nos malheurs étaient si redoublés

qu'ils retombaient dans la comédie. Nous envoyâmes les châtaignes

rejoindre le poulet et la salade. Nous coupâmes chacun un morceau

de pain, et nous nous en allâmes, de peur que quelque chose ne nous

dégoûtât même du pain, le manger par les rues de Maïda.

Au bout d'une demi-heure nous repassâmes devant la maison, et nous

vîmes, à travers les vitres, notre hôtesse, notre crétin et un

militaire à nous inconnu, qui, assis à notre table, soupaient avec

notre souper.

Nous ne voulûmes pas déranger ce petit festin, et nous attendîmes

qu'ils eussent fini pour rentrer.

Le militaire, qui était un carabinier, nous parut jouir dans la maison

d'une autorité presque autocratique: cependant nous nous aperçûmes au

premier abord qu'il partageait la bienveillance de notre hôtesse

pour nous; bien plus, apprenant que nous étions Français et que nous

arrivions du Pizzo, il se mit à nous vanter avec enthousiasme la

révolution de juillet et à déplorer le meurtre de Murat. Cette double

explosion de sentiments politiques nous parut on ne peut plus suspecte

dans un fidèle soldat de S. M. le roi Ferdinand, qui n'avait pas

jusque-là manifesté de profondes sympathies pour l'une ni pour

l'autre. Il était évident que notre carabinier, ne pouvant deviner

dans quel but nous parcourions le pays, n'aurait pas été fâché de nous

reconduire à Naples de brigade en brigade comme carbonari, et de se

faire les honneurs de notre arrestation. Malheureusement pour le

fidèle soldat de S. M. Ferdinand, le piège était trop grossier pour

que nous nous y laissassions prendre: Jadin me chargea de lui dire en

son nom en italien qu'il était un mouchard; je le lui dis en son

nom et au mien, ce qui fit beaucoup rire le carabinier, mais ce qui

n'amena pas sa retraite, comme nous l'avions espéré; alors, loin de

là, il se mit à regarder nos armes avec la plus minutieuse attention,

puis, cet examen fini, il nous proposa de jouer une bouteille de vin

aux cartes. La proposition devenait par trop impertinente, et nous

appelâmes notre hôtesse pour qu'elle eût la bonté de mettre le fidèle

soldat de S. M. Ferdinand à la porte. Cette invitation de notre part

amena de la sienne une longue négociation à la fin de laquelle le

carabinier sortit en nous tendant la main, en nous appelant ses amis,

et en nous annonçant qu'il se ferait l'honneur de boire la goutte avec

nous le lendemain matin avant notre départ.

Nous nous croyions débarrassés des visiteurs, lorsque derrière notre

carabinier arriva une amie de notre hôtesse, qui s'établit avec elle

au coin de la cheminée. Comme à tout prendre c'était une espèce de

femme, nous prîmes patience pendant une heure. Cependant, au bout

d'une heure nous demandâmes à la signora Bertassi si son amie n'allait

pas nous laisser prendre nos dispositions pour la nuit; mais la

signora Bertassi nous répondit que son amie venait passer la nuit avec

elle, et que nous n'avions, pas besoin de nous gêner en sa présence.

Nous comprîmes alors que l'arrivée de la nouvelle venue était une

attention délicate de notre cicérone, qui nous avait promis que nous

serions, où il allait nous mener, comme des anges au ciel, et qui

voulait, autant qu'il était en lui, nous tenir sa promesse. Nous en

prîmes donc notre parti, et nous résolûmes d'agir comme si nous étions

absolumentseuls.

Au reste, nos dispositions nocturnes étaient faciles à prendre. Comme

notre hôtesse, pour nous faire plus grand honneur sans doute, nous

avait non-seulement cédé son lit, mais encore ses draps, il ne fut pas

question de se déshabiller. Je cédai la couchette à Jadin, qui s'y

jeta tout habillé et qui prit Milord dans ses bras, afin de diviser

les attaques dont il allait incessamment être l'objet, et moi je

m'établis sur deux chaises enveloppé de mon manteau. Quant aux deux

femmes, elles s'accoudèrent comme elles purent à la cheminée, et le

crétin compléta le tableau en faisant son nid comme d'habitude, dans

les cendres.

Il est impossible de se faire une idée de la nuit que nous passâmes.

La constitution la plus robuste ne résisterait point à trois nuits

pareilles. Le jour nous retrouva tout grelottants et tout souffreteux;

cependant, comme nous pensâmes que le meilleur remède à notre malaise

était l'air et le soleil, nous ne fîmes point attendre notre guide

qui, à six heures du matin, était ponctuellement à la porte avec

ses deux mules: nous réglâmes notre compte avec notre hôtesse, qui,

portant sur la carte _tout ce qu'on nous avait servi_ comme ayant été

_consommé_ par nous, nous demanda quatre piastres, que nous payâmes

sans conteste, tant nous avions hâte d'être dehors de cet horrible

endroit. Quant à notre cicérone, comme nous ne l'aperçûmes même pas,

nous présumâmes que sa rétribution était comprise dans l'addition.

Nous nous acheminâmes vers Vena, qui est de cinq milles plus enfoncé

dans la montagne que Maïda. Mais au bout de vingt minutes de marche,

nous entendîmes de grands cris d'appel derrière nous, et en nous

retournant nous aperçûmes notre carabinier, armé de toutes pièces, qui

courait après nous au grand galop de son cheval. Au premier abord nous

pensâmes que, peu flatté de notre accueil de la veille, il avait

été faire quelque faux rapport au juge, et qu'il en avait reçu

l'autorisation de nous mettre la main sur le collet; mais nous fûmes

agréablement détrompés lorsque nous le vîmes tirer de sa fonte une

bouteille d'eau-de-vie et de sa poche deux petits verres. Esclave

de la parole qu'il nous avait donnée de boire avec nous le coup de

l'étrier, et étant arrivé trop tard pour avoir ce plaisir, il avait

sellé son cheval et s'était mis à notre poursuite. Comme l'intention

était évidemment bonne, quoique la façon fût singulière, nous ne vîmes

aucun motif de ne pas lui faire raison de sa politesse; nous prîmes

chacun un petit verre, lui la bouteille, et nous bûmes à la santé

du roi Ferdinand, à laquelle, toujours fidèle aux principes

révolutionnaires qu'il nous avait manifestés, il tint absolument à

mêler celle du roi Louis-Philippe. Après quoi, sur notre refus de

redoubler, il nous offrit une nouvelle poignée de main, et repartit au

galop comme il était venu.

Jadin prétendit que c'était le fidèle soldat de S.M. le roi Ferdinand

qui avait eu la meilleure part de nos quatre piastres; et comme Jadin

est un homme plein de sens et de pénétration à l'endroit des misères

humaines, je suis tenté de croire qu'il avait raison.

CHAPITRE XIV.

BELLINI.

Au bout d'une heure et demie de marche nous arrivâmes à Vena.

Notre guide ne nous avait pas trompés, car aux premiers mots que nous

adressâmes à un habitant du pays il nous fut aussi facile de voir que

la langue que nous lui parlions lui était aussi parfaitement inconnue

qu'à nous celle dans laquelle il nous répondait; ce qui ressortit de

cette conversation, c'est que notre interlocuteur parlait un patois

gréco-italique, et que le village était une de ces colonies albanaises

qui émigrèrent de la Grèce après la conquête de Constantinople par

Mahomet II.

Notre entrée à Vena fut sinistre: Milord commença par étrangler un

chat albanais qui, ne pouvant pas en conscience, vu l'antiquité de son

origine et la difficulté de disputer le prix, être soumis au tarif des

chats italiens, siciliens ou calabrais, nous coûta quatre carlins:

c'était un événement sérieux dans l'état de nos finances; aussi Médor

fut-il mis immédiatement en laisse pour que pareille catastrophe ne se

renouvelât point.

Ce meurtre et les cris qu'avaient poussés, non pas la victime, mais

ses propriétaires, occasionnèrent un rassemblement de tout le

village, lequel rassemblement nous permit de remarquer, aux costumes

journaliers que portaient les femmes, que ceux réservés aux dimanches

et fêtes devaient être fort riches et fort beaux; nous proposâmes

alors à la maîtresse du chat, qui tenait tendrement le défunt entre

ses bras comme si elle ne pouvait se séparer même de son cadavre, de

porter l'indemnité à une piastre si elle voulait revêtir son plus beau

costume et poser pour que Jadin fit son portrait. La négociation fut

longue: il y eut des pourparlers fort animés entre le mari et la

femme; enfin la femme se décida, rentra chez elle, et une demi-heure

après en sortit avec un costume resplendissant d'or et de broderies:

c'était sa robe de noces.

Jadin se mit à l'œuvre tandis que j'essayais de réunir les éléments

d'un déjeuner; mais, quelques efforts que je tentasse, je ne parvins

pas même à acheter un morceau de pain. Les essais réitérés de mon

guide, dirigés dans la même voie, ne furent pas plus heureux.

Au bout d'une heure Jadin finit son dessin. Alors comme, à moins de

manger le chat, qui était passé de l'apothéose aux gémonies et que

deux enfants traînaient par la queue, il n'y avait pas probabilité que

nous trouvassions à satisfaire l'appétit qui nous tourmentait depuis

la veille à la même heure, nous ne jugeâmes pas opportun de demeurer

plus longtemps dans la colonie grecque, et nous nous remîmes en selle

pour regagner le grand chemin. Sur la route nous trouvâmes un bois

de châtaigniers, notre éternelle ressource, nous abattîmes des

châtaignes, nous allumâmes un feu et nous les fîmes griller; ce fut

notre déjeuner, puis nous reprîmes notre course.

Vers les trois heures de l'après-midi nous retombâmes dans la grande

route: le paysage était toujours très-beau, et le chemin que nous

avions quitté, montant déjà à Fundaco del Fico, continuait de monter

encore; il résulta de cette ascension non interrompue que, au bout

d'une autre heure de marche, nous nous trouvâmes sur un point

culminant, d'où nous aperçûmes tout à coup les deux mers, c'est-à-dire

le golfe de Sainte-Euphémie à notre gauche, et le golfe Squillace à

notre droite. Au bord du golfe de Sainte-Euphémie étaient les débris

de deux bâtiments qui s'étaient perdus à la côte pendant la nuit où

nous-mêmes pensâmes faire naufrage. Au bord du golfe de Squillace

s'étendait, sur un espace de terrain assez considérable, la ville

de Catanzaro, illustrée quelques années auparavant par l'aventure

merveilleuse de maître Térence le tailleur. Notre guide essaya de

nous faire voir, à quelques centaines de pas de la mer, la maison

qu'habitait encore aujourd'hui cet heureux veuf; mais quels que

fussent les efforts et la bonne volonté que nous y mîmes, il nous fut

impossible, à la distance dont nous en étions, de la distinguer au

milieu de deux ou trois cents autres exactement pareilles.

Il était facile de voir que nous approchions de quelque lieu habité;

en effet, depuis une demi-heure à peu près nous rencontrions, vêtues

de costumes extrêmement pittoresques, des femmes portant des charges

de bois sur leurs épaules. Jadin profita du moment où l'une de ces

femmes se reposait pour en faire un croquis. Notre guide, interrogé

par nous sur leur patrie, nous apprit qu'elles appartenaient au

village de Triolo.

Au bout d'une autre heure nous aperçûmes le village. Une seule

auberge, placée sur la grande route, ouvrait sa porte aux voyageurs:

une certaine propreté extérieure nous prévint en sa faveur; en effet,

elle était bâtie à neuf, et ceux qui l'habitaient n'avaient point

encore eu le temps de la salir tout à fait. Nous remarquâmes, en nous

installant dans notre chambre, que les divisions intérieures étaient

en planches de sapin et non en murs de pierres; nous demandâmes les

causes de cette singularité, et l'on nous répondit que c'était à

cause des fréquents tremblements de terre; en effet, grâce à cette

précaution, notre logis avait fort peu souffert des dernières

secousses, tandis que plusieurs maisons de Triolo étaient déjà fort

endommagées.

Nous étions écrasés de fatigue, moins de la route parcourue que de la

privation du sommeil, de sorte que nous ne nous occupâmes que de

notre souper et de nos lits. Notre souper fut encore assez facile à

organiser; quant à nos lits, ce fut autre chose: deux voyageurs qui

étaient arrivés dans la journée et qui dans ce moment-là visitaient

les ravages que le tremblement de terre avait faits à Triolo, avaient

pris les deux seules paires de draps blancs qui se trouvassent dans

l'hôtel, de sorte qu'il fallait nous contenter des autres. Nous nous

informâmes alors sérieusement de l'époque fixe où cette disette de

linge cesserait, et notre hôte nous assura que nous trouverions à

Cosenza un excellent hôtel, où il y aurait probablement des draps

blancs, si toutefois l'hôtel n'avait pas été renversé par les

tremblements de terre. Nous demandâmes le nom de cette bienheureuse

auberge, qui devenait pour nous ce que la terre promise était pour les

Hébreux, et nous apprîmes qu'elle portait pour enseigne: _Al Riposo

d'Alarico_, c'est-à-dire _Au Repos d'Alaric_. Cette enseigne était de

bon augure: si un roi s'était reposé là, il est évident que nous, qui

étions de simples particuliers, ne pouvions pas être plus difficiles

qu'un roi. Nous prîmes donc patience en songeant que nous n'avions

plus que deux nuits à souffrir, et qu'ensuite nous serions heureux

comme des Visigoths.

Je tins donc mon hôte quitte de ses draps: et tandis que Jadin allait

fumer sa pipe, je me jetai sur mon lit, enveloppé dans mon manteau.

Le Capitaine Aréna — Tome 2 · 第 6 / 12 段