--Eh bien! sire, refuserez-vous à un vieillard la dernière grâce qu'il

vous demande?

--Laquelle?

--Celle de mourir en chrétien.

--Vous voulez que je me confesse? eh bien! écoutez: Étant enfant, j'ai

désobéi à mes parents qui ne voulaient pas que je me fisse soldat.

Voilà la seule chose dont j'aie, à me repentir.

--Mais, sire, voulez-vous me donner une attestation que vous mourez

dans la foi catholique?

--Oh! pour cela, sans difficulté, dit Murat; et allant s'asseoir à la

table où il avait déjà écrit, il traça le billet suivant:

«Moi, Joachim Murat, je meurs en chrétien, » croyant à la sainte

église catholique, » apostolique et romaine.

» JOACHIM MURAT.»

Et il remit le billet au prêtre.

Le prêtre s'éloigna.

--Mon père, lui dit Murat, votre bénédiction.

--Je n'osais pas vous l'offrir de vive voix, mais je vous la donnais

de cœur, répondit le prêtre.

Et il imposa les deux mains sur cette tête qui avait porté le diadème.

Murât s'inclina et dit à voix basse quelques paroles qui ressemblaient

à une prière; puis il fit signe à don Masdea de le laisser seul. Cette

fois le prêtre obéit.

Le temps fixé entre le départ du prêtre et l'heure de l'exécution

s'écoula sans qu'on pût dire ce que fit Murat pendant cette

demi-heure; sans doute il repassa toute sa vie, à partir du village

obscur, et qui après avoir brillé, météore royal, revenait s'éteindre

dans un village inconnu. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'une

partie de ce temps avait été employée à sa toilette, car lorsque le

général Nunziante rentra il trouva Murat prêt comme pour une parade;

ses cheveux noirs étaient régulièrement séparés sur son front et

encadraient sa figure mâle et tranquille; il appuyait la main sur le

dossier d'une chaise et dans l'attitude de l'attente.

--Vous êtes de cinq minutes en retard, dit-il, tout est-il prêt.

--Le général Nunziante ne put lui répondre tant il était ému, mais

Murat vit bien qu'il était attendu dans la cour; d'ailleurs, en ce

moment, le bruit des crosses de plusieurs fusils retentit sur les

dalles.

--Adieu, général, adieu! dit Murat, je vous recommande ma lettre à ma

chère Caroline.

Puis, voyant que le général cachait sa tête entre ses deux mains, il

sortit de la chambre et entra dans la cour. --Mes amis, dit-il aux

soldats qui l'attendaient, vous savez que c'est moi qui vais commander

le feu; la cour est assez étroite pour que vous tiriez juste: visez à

la poitrine, sauvez le visage.

Et il alla se placer à six pas des soldats, presque adossé à un mur et

exhaussé sur une marche.

Il y eut un instant de tumulte au moment où il allait commencer de

commander le feu; c'étaient les prisonniers correctionnels qui,

n'ayant qu'une fenêtre grillée qui donnait sur la cour, se débattaient

pour être à cette fenêtre.

L'officier qui commandait le piquet leur imposa silence, et ils se

turent.

Alors Murat commanda la charge, froidement, tranquillement, sans hâte

ni retard, et comme il eût fait à un simple exercice. Au mot feu,

trois coups seulement partirent, Murât resta debout. Parmi les soldats

intimidés, six n'avaient pas tiré, trois avaient tiré au-dessus de

la tête. C'est alors que ce cœur de lion, qui faisait de Murat un

demi-dieu dans la bataille, se montra dans toute sa terrible énergie.

Pas un muscle de son visage ne bougea. Pas un mouvement n'indiqua la

crainte. Tout homme peut avoir du courage pour mourir une fois: Murat

en avait pour mourir deux fois, lui!

--Merci, mes amis, dit-il, merci, du sentiment qui vous a fait

m'épargner. Mais, comme il faudra toujours en finir par où vous auriez

dû commencer, recommençons, et cette fois pas de grâce, je vous prie.

Et il recommença d'ordonner la charge avec cette même voix calme et

sonore, regardant entre chaque commandement le portrait de la

reine; enfin le mot feu se fit entendre, immédiatement suivi d'une

détonation, et Murat tomba percé de trois balles.

Il était tué roide: une des balles avait traversé le cœur.

On le releva, et en le relevant on trouva dans sa main la montre qu'il

n'avait point lâchée, et sur laquelle était le portrait. J'ai vu

cette montre à Florence entre les mains de madame Murat, qui l'avait

rachetée 2,400 fr.

On porta le corps sur le lit, et, le procès-verbal de l'exécution

rédigé, on referma la porte sur lui.

Pendant la nuit, le cadavre fut porté dans l'église par quatre

soldats. On le jeta dans la fosse commune, puis, sur lui, plusieurs

sacs de chaux; puis on referma la fosse, et l'on scella la pierre qui

depuis ce temps ne fut pas rouverte.

Un bruit étrange courut. On assura que les soldats n'avaient porté

à l'église qu'un cadavre décapité; s'il faut en croire certaines

traditions verbales, la tête fut portée à Naples et remise à

Ferdinand, puis conservée dans un bocal rempli d'esprit-de-vin, afin

que si quelque aventurier profitait jamais de cette fin isolée et

obscure pour essayer de prendre le nom de Joachim on pût lui répondre,

en lui montrant la tête de Murat.

Cette tête était conservée dans une armoire placée à la tête du lit de

Ferdinand, et dont Ferdinand seul avait la clef; si bien que ce ne fut

qu'après la mort du vieux roi que, poussé par la curiosité, son fils

François ouvrit cette armoire, et découvrit le secret paternel.

Ainsi mourut Murat, à l'âge de quarante-sept ans, perdu par l'exemple

que lui avait donné, six mois auparavant, Napoléon revenant de l'île

d'Elbe.

Quant à Barbara, qui avait trahi son roi, qui s'était payé lui-même de

sa trahison en emportant les trois millions déposés sur son navire, il

demande à cette heure l'aumône dans les cafés de Malte.

Après avoir recueilli de la bouche des témoins oculaires toutes les

notes relatives à ce triste sujet, nous commençâmes la visite des

localités qui y sont signalées; d'abord, notre première visite fut

pour la plage où eut lieu le débarquement. On nous montra au bord de

la mer, où on la conserve comme un objet de curiosité, la vieille

chaloupe que Murat poussait à la mer quand il fut pris, et dont la

carcasse est encore trouée de deux balles.

En avant du petit fortin, nous nous fîmes montrer la place où est

enterré Campana; rien ne la désigne à la curiosité des voyageurs; elle

est recouverte de sable, comme le reste de la plage.

De la tombe de Campana, nous allâmes mesurer le rocher du sommet

duquel le roi et ses deux compagnons avaient sauté. Il a un peu plus

de trente-cinq pieds de hauteur.

De là nous revînmes au château; c'est une petite forteresse sans

grande importance militaire, à laquelle on monte par un escalier pris

entre deux murs; deux portes se ferment pendant la montée. Arrivé à

sa dernière marche, on a à sa droite la prison des condamnés

correctionnels, à sa gauche l'entrée de la chambre qu'occupa Murat,

et derrière soi, dans un rentrant de l'escalier, la place où il fut

fusillé. Le mur qui s'élève derrière la marche sur laquelle Murât

était monté porte encore la trace de six balles. Trois de ces six

balles ont traversé le corps du condamné. Nous entrâmes dans la

chambre. Comme toutes les chambres des pauvres gens en Italie, elle se

compose de quatre murailles nues, blanchies à la chaux et recouvertes

d'une multitude d'images de madones et de saints; en face de la porte

était le lit où le roi sua son agonie de soldat. Nous vîmes deux

ou trois enfants couchés pêle-mêle sur ce lit. Une vieille femme

accroupie, et qui avait peur du choléra, disait son rosaire dans

un coin; dans la chambre voisine, où s'était tenue la commission

militaire, des soldats chantaient à tue-tête.

L'homme qui nous faisait les honneurs de cette triste habitation était

le fils de l'ancien concierge; c'était un homme de trente-cinq ou

trente-six ans. Il avait vu Murat pendant les cinq jours de sa

détention, et se le rappelait à merveille, puisqu'il pouvait avoir à

cette époque quinze ou seize ans.

Au reste, aucun souvenir matériel n'était resté de cette grande

catastrophe, à l'exception des balles qui trouent le mur.

Je pris à la chambre claire un dessin très-exact de cette cour. Il

est difficile de voir quelque chose de plus triste d'aspect que ces

murailles blanches, qui se détachent en contours arrêtés sur un ciel

d'un bleu d'indigo.

Du château nous nous rendîmes à l'église. La pierre scellée sur le

cadavre de Murat n'a jamais été rouverte. A la voûte pend comme un

trophée de victoire la bannière qu'il apportait avec lui, et qui a été

prise sur lui.

A mon retour à Florence, vers le mois de décembre de la même année,

madame Murat, qui habitait cette ville sous le nom de comtesse de

Licosi, sachant que j'arrivais du Pizzo, me fit prier de passer chez

elle. Je m'empressai de me rendre à son invitation; elle n'avait

jamais eu de détails bien précis sur la mort de son mari, et elle me

pria de ne lui rien cacher. Je lui racontai tout ce que j'avais appris

au Pizzo.

Ce fut alors qu'elle me fit voir la montre qu'elle avait rachetée, et

que Murat tenait dans sa main lorsqu'il tomba.... Quant à la lettre

qu'il lui avait écrite peu d'instants avant sa mort, elle ne l'avait

jamais reçue, et ce fut moi qui lui en donnai la première copie.

J'oubliais de dire qu'en souvenir et en récompense du service rendu au

gouvernement napolitain, la ville du Pizzo est exemptée pour toujours

de droits et d'impôts.

CHAPITRE XIII.

MAÏDA.

Comme je l'ai dit, notre speronare n'était point arrivé, et la chose

était d'autant plus inquiétante que le temps se préparait à la

tempête. Effectivement, la nuit fut affreuse. Nous nous étions logés,

séduits par son apparence, dans une petite auberge située sur la place

même où débarqua le roi, et à une centaine de pas du petit fortin où

est enterré Campana; mais nous n'y fûmes pas plutôt établis que nous

nous aperçûmes que tout y manquait, même les lits. Malheureusement il

était trop tard pour remonter à la ville, l'eau tombait par torrents

et les éclats du tonnerre se succédaient avec une telle rapidité,

qu'on n'entendait qu'un seul et continuel roulement qui dominait, tant

il était violent, le bruit des vagues qui couvraient toute cette plage

et venaient mourir à dix pas de notre auberge.

On nous dressa des lits de sangle; mais, quelques recherches que l'on

fit dans la maison, on ne put nous trouver de draps propres. Il en

résulta que je fus obligé, comme la veille, de me jeter tout habillé

sur mon lit; mais au bout d'un instant, je me trouvai le but de

caravanes de punaises tellement nombreuses, que je leur cédai la

place et que j'essayai de dormir couché sur deux chaises; peut-être y

serais-je parvenu si j'avais eu des contrevents à la chambre, mais il

n'y avait que des fenêtres, et les éclairs étaient tellement continus,

qu'on eût véritablement dit qu'il faisait grand jour. Le matin

j'appelais nos matelots à grands cris, mais à cette heure je priais

Dieu qu'ils n'eussent pas quitté le port.

Le jour vint enfin sans que j'eusse fermé l'œil; c'était la troisième

nuit que je ne pouvais dormir; j'étais écrasé de fatigue. Comme Murat,

j'eusse donné cinquante ducats d'un bain; mais il fut impossible, dans

tout le Pizzo, de trouver une baignoire: le chevalier Alcala seul en

avait une, probablement celle qui avait servi au prisonnier.

Mais quelque envie que j'eusse d'agir en roi; je n'osai pousser

l'indiscrétion jusque-là.

Avec le jour la tempête se calma, mais l'air était devenu très-froid,

et le temps nuageux et couvert. Dans un tout autre moment je me serais

étendu sur le sable de la mer et j'aurais enfin dormi, mais le sable

de la mer était tout détrempé, et il était devenu une plaine de boue

pareille aux volcans des Maccalubi. Nous n'en sortîmes pas moins de

notre bouge afin de chercher notre nourriture, que nous finîmes par

trouver dans une petite auberge située sur la place. Pendant que

nous étions à déjeuner, nous demandâmes si l'on ne pourrait pas

nous coucher la nuit suivante: on nous répondit, comme toujours,

affirmativement et en nous montrant une chambre où du moins il y avait

l'air de n'avoir que des puces. Nous envoyâmes notre muletier payer

notre carte à l'auberge de la plage, et fîmes transporter notre _roba_

dans notre nouveau domicile.

Jadin, qui était parvenu à dormir quelque peu la nuit précédente,

s'en alla prendre une vue générale du Pizzo; pendant ce temps, je

fis couvrir mon lit avec l'intention de me reposer au moins si je ne

pouvais dormir.

Mais alors se renouvela l'histoire des draps: les draps sont une

grande affaire dans les auberges d'Italie en général, et dans celles

de Sicile et de Calabre en particulier. Il est rare que du premier

coup on vous donne une paire de draps blancs; presque toujours on

essaie de surprendre votre religion avec des draps douteux, ou avec

un drap propre et un drap sale; chaque soir c'est une lutte qui se

renouvelle avec les mêmes ruses et la même obstination de la part des

aubergistes, qui, à mon avis, auraient bien plutôt fait de les faire

blanchir. Mais sans doute, quelque préjugé qui s'y oppose, quelque

superstition qui le défende, les draps blancs, c'est le _rara avis_ de

Juvénal, c'est le phœnix de la princesse de Babylone.

Je passai en revue toute la lingerie de l'hôtel sans en venir à mon

honneur. Cette fois, je n'y tins pas; indiscret on non, j'écrivis à M.

le chevalier Alcala pour le prier de nous prêter deux paires de draps.

Il accourut lui-même pour nous offrir d'aller coucher chez lui; mais

comme nous comptions partir le lendemain de grand matin, je ne voulus

pas lui causer ce dérangement. Il insista, mais je tins bon; et le

garçon de l'hôtel, envoyé chez lui, revint avec tes bienheureux draps

tant ambitionnés.

Je profitai de cette visite pour arrêter avec lui nos affaires

relativement au speronare. Il était évident qu'après la tempête de la

nuit, nos gens n'arriveraient pas dans la journée; il fallait donc

continuer notre route par terre. Je laissai trois lettres pour le

capitaine: une à l'auberge de la place, l'autre à l'auberge du rivage,

et l'autre à M. le chevalier Alcala. Toutes trois annonçaient à notre

équipage que nous partions pour Cosenza, et lui donnaient rendez-vous

à San-Lucido. Les nouvelles du tremblement de terre commençaient à

arriver de l'intérieur de la Calabre; on disait que Cosenza et ses

environs avaient beaucoup souffert; plusieurs villages, à ce qu'on

assurait, n'offraient plus que des ruines; des maisons avaient

disparu, entièrement englouties, elles et leurs habitants. Au reste,

les secousses continuaient tous les jours, ou plutôt toutes les nuits,

ce qui faisait qu'on ignorait où s'arrêterait la catastrophe. Je

demandai au chevalier Alcala si la tempête de cette nuit n'avait pas

quelques rapports avec le tremblement de terre, mais il me répondit en

souriant, moitié croyant, moitié incrédule, que la tempête de la nuit

était la tempête anniversaire. Je lui demandai l'explication de cette

espèce d'énigme atmosphérique.

--Informez-vous, me dit-il, au dernier paysan des environs, et il vous

répondra avec une conviction parfaite: c'est l'esprit de Murat qui

visite le Pizzo.

--Et vous, que me répondrez-vous? lui demandai-je en souriant.

--Moi,je vous répondrai que depuis vingt ans cette tempête n'a pas

manqué une seule fois de revenir à jour et à heure fixe, affirmation

de laquelle, en votre qualité de Français et de philosophe, vous

tirerez la conclusion que vous voudrez.

Sur quoi le chevalier Alcala se retira, de peur sans doute d'être

pressé de nouvelles questions.

Toute la journée se passa sans que nous aperçussions apparence de

speronare; nous restâmes sur la terrasse du château jusqu'au dernier

rayon de jour, les yeux fixés sur Tropea, et atteints de quelques

légères inquiétudes. Comptant sur le vent, nous étions partis, comme

nous l'avons dit, avec quelques louis seulement, et si le temps

contraire continuait nous devions bientôt arriver à la fin de notre

trésor. Pour comble de malheur, lorsque nous rentrâmes à l'hôtel,

notre muletier nous signifia que nous n'eussions point à compter

sur lui pour le lendemain, attendu que nous étions beaucoup trop

aventureux pour lui, et que c'était un miracle comment nous n'avions

pas été assassinés et lui avec nous, surtout portant le nom de

Français, nom qui a laissé peu de tendres souvenirs en Calabre. Nous

essayâmes de le décider à venir avec nous jusqu'à Cosenza, mais toutes

nos instances furent inutiles; nous le payâmes, et nous nous mîmes à

la recherche d'un autre muletier.

Ce n'était pas chose facile, non pas que l'espèce manquât; mais au

Pizzo l'animal changeait de nom. Partout en Italie j'avais entendu

appeler les mulets, _muli_, et je continuais de désigner l'objet sous

ce nom: personne ne m'entendait. Je priai alors Jadin de prendre son

crayon et de dessiner une mule toute caparaçonnée. Notre hôte, à qui

nous nous étions adressés, suivit avec beaucoup d'intérêt ce dessin;

puis, quand il fut fini.

--Ah! s'écria-t-il, _una vettura_.

Au Pizzo une mule s'appelle _vettura_. Avis aux philologues et surtout

aux voyageurs.

Le lendemain, à six heures, nos deux _vetture_ étaient prêtes.

Craignant de la part de notre nouveau conducteur les mêmes hésitations

que nous avions éprouvées de la part de celui que nous quittions, nous

entamâmes une explication préalable sur ce sujet; mais celui-là se

contenta de nous répondre en nous montrant son fusil qu'il portait en

bandoulière:--Où vous voudrez, comme vous voudrez, à l'heure que vous

voudrez. Nous appréciâmes ce laconisme tout spartiate; nous fîmes une

dernière visite à notre terrasse pour nous assurer que le speronare

n'était point en vue; puis enfin, désappointés cette fois encore, nous

revînmes à l'hôtel, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes.

Cette humeur aventureuse de notre guide nous fut bientôt expliquée

par lui-même: c'était un véritable Pizziote. Je demande pardon à

l'Académie si je fais un nom de peuple qui probablement n'existe pas.

Or, la conduite que tint le Pizzo à l'endroit de Murat fut, il faut

le dire, fort diversement jugée dans le reste des Calabres. A cette

première dissension, soulevée par un mouvement politique, vinrent se

joindre les faveurs dont la ville fut comblée et qui soulevèrent un

mouvement d'envie; de sorte que les habitants du Pizzo, je n'ose

répéter le mot, sortent à peine de la circonscription de leur

territoire qu'ils se trouvent en guerre avec les populations voisines.

Cette circonstance fait que dès leur enfance ils sortent armés,

s'habituent jeunes au danger et, par conséquent habitués à lui,

cessent de le craindre. Sur ce point, celui du courage, les autres

Calabrais, en les appelant presque toujours _traditori_, leur

rendaient au moins pleine et entière justice.

Tout en cheminant et en causant avec notre guide, il nous parla d'un

village nommé Vena, qui avait conservé un costume étranger et une

langue que personne ne comprenait en Calabre. Ces deux circonstances

nous donnèrent le désir de voir ce village; mais notre guide nous

prévint que nous n'y trouverions point d'auberge, et que par

conséquent il ne fallait pas penser à nous y arrêter, mais à y passer

seulement. Nous nous informâmes alors où nous pourrions faire halte

pour la nuit, et notre Pizziote nous indiqua le bourg de Maïda comme

le plus voisin de celui de Vena, et celui dans lequel, à la rigueur,

des _signori_ pouvaient s'arrêter; nous le priâmes donc de se

détourner de la grande route et de nous conduire à Maïda. Comme

c'était le garçon le plus accommodant du monde, cela ne fit aucune

difficulté; c'était un jour de retard pour arriver à Cosenza, voilà

tout.

Nous nous arrêtâmes sur le midi à un petit village nommé Fundaco del

Fico, pour reposer nos montures et essayer de déjeuner; puis, après

une halte d'une heure, nous reprîmes notre course, en laissant la

grande route à notre gauche et en nous engageant dans la montagne.

Depuis trois ou quatre jours, la crainte de mourir de faim dans les

auberges avait à peu près cessé; nous étions engagés dans la région

des montagnes où poussent les châtaigniers, et, comme nous approchions

de l'époque de l'année où l'on commence la récolte de cet arbre, nous

prenions les devants de quelques jours en bourrant nos poches de

châtaignes, qu'en arrivant dans les auberges je faisais cuire sous la

cendre et mangeais de préférence au macaroni, auquel je n'ai jamais pu

m'habituer, et qui était souvent le seul plat qu'avec toute sa bonne

volonté notre hôte pût nous offrir. Cette fois, comme toujours, je me

gardai bien de déroger à cette habitude, attendu que d'avance je me

faisais une assez médiocre idée du gîte qui dons attendait.

Après trois heures de marche dans la montagne, nous aperçûmes Maïda.

C'était un amas de maisons, situées au haut d'une montagne, qui

avaient été recouvertes primitivement, comme toutes les maisons

calabraises, d'une couche de plâtre ou de chaux, mais qui, dans les

secousses successives quelles avaient éprouvées, avaient secoué une

partie de cet ornement superficiel, et qui, presque toutes, étaient

couvertes de larges taches grises qui leur donnaient à toutes l'air

d'avoir eu quelque maladie de peau. Nous nous regardâmes, Jadin et

moi, en secouant la tête et en supputant mentalement la quantité

incalculable d'animaux de toute espèce qui, outre les Maïdiens,

devaient habiter de pareilles maisons. C'était effroyable à penser;

mais nous étions trop avancés pour reculer. Nous continuâmes donc

notre route sans même faire part à notre guide de terreurs qu'il

n'aurait point comprises.

Arrivés au pied de la montagne, la pente se trouva si rapide et si

escarpée que nous préférâmes mettre pied à terre et chasser nos mulets

devant nous. Nous avions fait à peine une centaine de pas en suivant

ce chemin, lorsque nous aperçûmes sur la pointe d'un roc une femme en

haillons et toute échevelée. Comme nous étions, s'il fallait en croire

nos Siciliens, dans un pays de sorcières, je demandai à nôtre guide

à quelle race de strigges appartenait la canidie calabraise que nous

avions devant les yeux: notre guide nous répondit alors que ce n'était

pas une sorcière, mais une pauvre folle; et il ajouta que si nous

voulions lui faire l'aumône de quelques grains, ce serait une bonne

action devant Dieu. Si pauvres que nous commençassions d'être

nous-mêmes, nous ne voulûmes pas perdre cette occasion d'augmenter la

somme de nos mérites, et je lui envoyai par notre guide la somme

de deux carlins: cette somme parut sans doute à la bonne femme une

fortune, car elle quitta à l'instant même son rocher et se mit à nous

suivre en faisant de grands gestes de reconnaissance et de grands cris

de joie: nous eûmes beau lui faire dire que nous la tenions quitte,

elle ne voulut entendre à rien, et continua de marcher derrière nous,

ralliant à elle tous ceux que nous rencontrions sur notre route, et

qui, éloignés de tout chemin, semblaient aussi étonnés de voir des

étrangers qu'auraient pu l'être des insulaires des îles Sandwich ou

des indigènes de la Nouvelle-Zemble. Il en résulta qu'en arrivant à

la première rue nous avions à notre suite une trentaine de personnes

parlant et gesticulant à qui mieux mieux, et au milieu de ces trente

personnes la pauvre folle, qui racontait comment nous lui avions

donné deux carlins, preuve incontestable que nous étions des princes

déguisés.

Le Capitaine Aréna — Tome 2 · 第 5 / 12 段