J'étais dans cet état de demi-sommeil qui rend impassible, et pendant

lequel on distingue à peine la réalité du songe, lorsque j'entendis

dans la chambre voisine la voix de Jadin, dialoguant avec celle de nos

deux compatriotes: au milieu de mille paroles confuses je distinguai

le nom de Bellini. Cela me reporta à Palerme, où j'avais entendu sa

_Norma_, son chef-d'œuvre peut-être; le trio du premier acte me

revint dans l'esprit, je me sentis bercé par cette mélodie et je fis

un pas de plus vers le sommeil. Puis il me sembla entendre: «Il est

mort.--Bellini est mort?...--Oui.» Je répétai machinalement: Bellini

est mort. Et je m'endormis.

Cinq minutes après, ma porte s'ouvrit et je me réveillai en sursaut:

c'était Jadin qui rentrait.

--Pardieu, lui dis-je, vous avez bien fait de m'éveiller, je faisais

un mauvais rêve.

--Lequel?

--Je rêvais que ce pauvre Bellini était mort.

--Rien de plus vrai que votre rêve, Bellini est mort.

Je me levai tout debout.

--Que dites-vous là? Voyons.

--Je vous répète ce que viennent de m'assurer nos deux compatriotes,

qui l'ont lu à Naples sur les journaux de France, Bellini est mort.

--Impossible! m'écriai-je, j'ai une lettre de lui pour le duc de

Noja.--Je m'élançai vers ma redingote, je tirai de ma poche mon

portefeuille, et du portefeuille la lettre.

--Tenez.

--Quelle est sa date? Je regardai.

--6 mars.

--Eh bien! mon cher, me dit Jadin, nous sommes aujourd'hui au 18

octobre, et le pauvre garçon est mort dans l'intervalle, voilà tout.

Ne savez-vous pas que, de compte fait, notre sublime humanité possède

22,000 maladies, et que nous devons à la mort 12 cadavres par minute,

sans compter les époques de peste, de typhus et de choléra où elle

escompte?

--Bellini est mort! répétai-je sa lettre à la main....

Cette lettre, je la lui avais vu écrire au coin de ma cheminée; je me

rappelai ses beaux cheveux blonds, ses yeux si doux, sa physionomie si

mélancolique; je l'entendais me parler ce français qu'il parlait si

mal avec un si charmant accent; je le voyais poser sa main sur ce

papier: ce papier conservait son écriture, son nom; ce papier était

vivant et lui était mort! Il y avait deux mois à peine qu'à Catane, sa

patrie, j'avais vu son vieux père, heureux et fier comme on l'est à la

veille d'un malheur. Il m'avait embrassé, ce vieillard, quand je lui

avais dit que je connaissais son fils; et ce fils était mort! ce

n'était pas possible. Si Bellini fût mort, il me semble que ces lignes

eussent changé de couleur, que son nom se fût effacé; que sais-je!

je rêvais, j'étais fou. Bellini ne pouvait pas être mort; je me

rendormis.

Le lendemain on me répéta la même chose, je ne voulais pas la

croire davantage; ce ne fut qu'en arrivant à Naples que je demeurai

convaincu.

Le duc de Noja avait appris que j'avais pour lui une lettre de

l'auteur de la _Somnambule_ et des _Puritains_, il me la fit demander.

J'allai le voir et je la lui montrai, mais je ne la lui donnai point,

cette lettre était devenue pour moi une chose sacrée: elle prouvait

que non-seulement j'avais connu Bellini, mais encore que j'avais été

son ami.

La nuit avait été pluvieuse, et le temps ne paraissait pas devoir

s'améliorer beaucoup pendant la journée, qui devait être longue et

fatigante, puisque nous ne pouvions nous arrêter qu'à Rogliano,

c'est-à-dire à dix lieues d'où nous étions à peu près. Il était huit

heures du matin; en supposant sur la route une halte de deux heures

pour notre guide et nos mulets, nous ne pouvions donc guère espérer

que d'arriver à huit heures du soir.

A peine fûmes-nous partis, que la pluie recommença. Le mois d'octobre,

ordinairement assez beau en Calabre, était tout dérangé par le

tremblement de terre. Au reste, depuis deux ou trois jours et à mesure

que nous approchions de Cosenza, le tremblement de terre devenait la

cause ou plutôt le prétexte de tous ces malheurs qui nous arrivaient.

C'était la léthargie du légataire universel.

Vers midi nous fîmes notre halte: cette fois nous avions pris le soin

d'emporter avec nous du pain, du vin et un poulet rôti, de sorte qu'il

ne nous manqua, pour faire un excellent déjeuner, qu'un rayon de

soleil; mais, loin de là, le temps s'obscurcissait de plus en plus, et

d'énormes masses de nuages passaient dans le ciel, chassés par un vent

du midi qui, tout en nous présageant l'orage, avait cependant cela

de bon, qu'il nous donnait l'assurance que notre speronare devait,

à moins de mauvaise volonté de sa part, être en route pour nous

rejoindre. Or, notre réunion devenait urgente pour mille raisons, dont

la principale était l'épuisement prochain de nos finances.

Vers les deux heures, l'orage dont nous étions menacés depuis le matin

éclata: il faut avoir éprouvé un orage dans les pays méridionaux, pour

se faire une idée de la confusion où le vent, la pluie, le tonnerre,

la grêle et les éclairs peuvent mettre la nature. Nous nous avancions

par une route extrêmement escarpée et dominant des précipices, de

sorte que, de temps en temps, nous trouvant au milieu des nuages qui

couraient avec rapidité chassés par le vent, nous étions obligés

d'arrêter nos mulets; car, cessant entièrement de voir à trois pas

autour de nous, il eût été très possible que nos montures nous

précipitassent du haut en bas de quelque rocher. Bientôt les torrents

se mêlèrent de la partie et se mirent à bondir du haut en bas des

montagnes; enfin nos mulets rencontrèrent des espèces de fleuves

qui traversaient la route, et dans lesquels ils entrèrent d'abord

jusqu'aux jarrets, puis jusqu'au ventre, puis enfin où nous entrâmes

nous-mêmes jusqu'aux genoux. La situation devenait de plus en plus

pénible. Cette pluie continuelle nous avait percés jusqu'aux os; les

nuages qui passaient en nous inveloppant, chassés par la tiède haleine

du sirocco, nous laissaient le visage et les mains couverts d'une

espèce de sueur qui, au bout d'un instant, se glaçait au contact

de l'air; enfin, ces torrents toujours plus rapides, ces cascades

toujours plus bondissantes, menaçaient de nous entraîner avec elles.

Notre guide lui-même paraissait inquiet, tout habitué qu'il dût être

à de pareils cataclysmes; les animaux eux-mêmes partageaient cette

crainte, à chaque torrent Milord poussait des plaintes pitoyables, à

chaque coup de tonnerre nos mules frissonnaient.

Cette pluie incessante, ces nuages successifs, ces cascades que nous

rencontrions à chaque pas, avaient commencé par nous produire, tant

que nous avions conservé quelque chaleur personnelle, une sensation

des plus désagréables; mais peu à peu un refroidissement si grand

s'empara de nous, qu'à peine nous apercevions-nous, à la sensation

éprouvée, que nous passions au milieu de ces fleuves improvisés. Quant

à moi, l'engourdissement me gagnait au point que je ne sentais plus

mon mulet entre mes jambes, et que je ne voyais aucun motif pour

garder mon équilibre, comme je le faisais, autrement que par un

miracle; aussi cessai-je tout à fait de m'occuper de ma monture pour

la laisser aller où bon lui semblait. J'essayai de parler à Jadin,

mais à peine si j'entendais mes propres paroles, et, à coup sûr,

je n'entendis point la réponse. Cet état étrange allait, au reste,

toujours s'augmentant, et la nuit étant venue sur ces entrefaites, je

perdis à peu près tout sentiment de mon existence, à l'exception de ce

mouvement machinal que m'imprimait ma monture. De temps en temps ce

mouvement cessait tout à coup, et je restais immobile; c'était mon

mulet qui, engourdi comme moi, ne voulait plus aller, et que notre

guide ranimait à grands coups de bâton. Une fois la halte fut plus

longue, mais je n'eus pas la force de m'informer de ce qui la causait;

plus tard, j'appris que c'était Milord qui n'en pouvant plus avait, de

son côté, cessé de nous suivre, et qu'il avait fallu attendre. Enfin,

après un temps qu'il me serait impossible de mesurer, nous nous

arrêtâmes de nouveau; j'entendis des cris, je vis des lumières, je

sentis qu'on me soulevait de dessus ma selle; puis j'éprouvai une vive

douleur par le contact de mes pieds avec la terre. Je voulus cependant

marcher, mais cela me fut impossible. Au bout de quelques pas je

perdis entièrement connaissance, et je ne me réveillai que près d'un

grand feu et couvert de serviettes chaudes que m'appliquaient, avec

une charité toute chrétienne, mon hôtesse et ses deux filles. Quant à

Jadin, il avait mieux supporté que moi cette affreuse marche, sa veste

de panne l'ayant tenu plus long-temps à l'abri que n'avait pu le faire

mon manteau de drap et ma veste de toile. Quant à Milord, il était

étendu sur une dalle qu'on avait chauffée avec des cendres et

paraissait absolument privé de connaissance: deux chats jouaient entre

ses pattes, je le crus trépassé.

Mes premières sensations furent douloureuses; il fallait que je

revinsse sur mes pas pour vivre: j'avais moins de chemin à achever

pour mourir; et puis c'eût été autant de fait.

Je regardai autour de moi, nous étions dans une espèce de chaumière,

mais au moins nous étions à l'abri de l'orage et près d'un bon feu. Au

dehors on entendait le tonnerre qui continuait de gronder et le vent

qui mugissait à faire trembler la maison. Quant aux éclairs je les

apercevais à travers une large gerçure de la muraille produite par

les secousses du tremblement de terre. Nous étions dans le village de

Rogliano, et cette malheureuse cabane en était la meilleure auberge.

Au reste, je commençais à reprendre mes forces: j'éprouvais même

une espèce de sentiment de bien-être à ce retour de la vie et de la

chaleur. Cette immersion de six heures pouvait remplacer un bain, et

si j'avais eu du linge blanc et des habits secs à mettre j'aurais

presque béni l'orage et la pluie; mais toute notre robba était

imprégnée d'eau, et tout autour d'un immense brasier allumé au milieu

de la chambre et dont la fumée s'en allait par les mille ouvertures

de la maison, je voyais mes chemises, mes pantalons et mes habits qui

fumaient de leur côté à qui mieux mieux, mais qui, malgré le soin

qu'on avait pris de les tordre, ne promettaient pas d'être séchés de

sitôt.

Ce fut alors que j'enviai ces fameux draps blancs que, selon toute

probabilité, nous devions trouver au _Repos d'Alaric_ et dont je

n'osai pas même m'informer à Rogliano. Au reste, à la rigueur, ma

position était tolérable: j'étais sur un matelas, entre la cheminée et

le brasero, au milieu de la chambre; une douzaine de serviettes, qui

m'enveloppaient de la tête aux pieds, pouvaient à la rigueur remplacer

les draps. Je fis chauffer une couverture et me la fis jeter sur le

corps. Puis, sourd à toute proposition de souper, je déclarai que

j'abandonnais magnanimement ma part à mon guide, qui pendant toute

cette journée avait été admirable de patience, de courage et de

volonté.

Soit fatigue suprême, soit qu'effectivement la position fût plus

tolérable que la veille, nous parvînmes à dormir quelque peu pendant

cette nuit. Au reste, autant que je puis m'en souvenir au milieu de

la torpeur dans laquelle j'étais tombé, nos hôtes furent pleins

d'attention et de complaisance pour nous, et l'état dans lequel ils

nous avaient vus avait paru leur inspirer une profonde pitié.

Le lendemain au matin, notre guide vint nous prévenir qu'une de ses

mules ne pouvait plus se tenir sur ses jambes; elle avait été prise

d'un refroidissement, et paraissait entièrement paralysée. On envoya

chercher le médecin de Rogliano, qui, comme Figaro, était à la fois

barbier, docteur et vétérinaire; il répondit de l'animal si on lui

laissait pendant deux jours la faculté de le médicamenter. Nous

décidâmes alors qu'on chargerait tout notre bagage sur la mule valide,

et que nous irions à pied jusqu'à Cosenza, qui n'est éloignée de

Rogliano que de quatre lieues.

Le première chose que je fis en sortant fut de m'assurer de quel côté

venait le vent; heureusement il était est-sud-est, ce qui faisait que

notre speronare devait s'en trouver à merveille. Or, l'arrivée de

notre speronare devenait de plus en plus urgente: nous étions, Jadin

et moi, à la fin de nos espèces, et nous avions calculé que, notre

guide payé, il nous resterait une piastre et deux ou trois carlins.

* * * * *

A mesure que nous approchions, nous voyions des traces de plus en plus

marquées du tremblement de terre: les maisons, éparses sur le bord

de la route comme c'est la coutume aux environs des villes, étaient

presque toutes abandonnées; les unes manquaient de toit, tandis que

les autres étaient lézardées du haut en bas, et quelques-unes même

renversées tout à fait. Au milieu de tout cela, nous rencontrions des

Cosentins à cheval avec leur fusil et leur giberne, des paysans sur

des voitures pleines de tonneaux rougis par le vin; puis, de lieue

en lieue, de ces migrations de familles tout entières, avec leurs

instruments de labourage, leur guitare et leur inséparable cochon.

Enfin, en arrivant au haut d'une montagne, nous vîmes Cosenza,

s'étendant au fond de la vallée que nous dominions, et, dans une

prairie attenante à la ville, une espèce de camp, qui nous parut

infiniment plus habité que la ville elle-même.

Après avoir traversé une espèce de faubourg, nous descendîmes par une

grande rue assez régulière, mais qui ressemblait par sa solitude à une

rue d'Herculanum ou de Pompéïa; plusieurs maisons étaient renversées

tout à fait, d'autres lézardées depuis le toit jusqu'aux fondations,

d'autres enfin avaient toutes leurs fenêtres brisées, et c'étaient les

moins endommagées. Cette rue nous conduisit au bord du Busento, où,

comme on se le rappelle, fut enterré le roi Alaric; le fleuve était

complétement tari, et l'eau avait disparu sans doute dans quelque

gouffre qui s'était ouvert entre sa source et la ville. Nous vîmes

dans son lit desséché une foule de gens qui faisaient des fouilles sur

l'autorité de Jornandès, qui raconte les riches funérailles de ce roi.

A chaque fois que le même phénomène se renouvelle, on fait les mêmes

fouilles, et cela sans que les savants Cosentins, dans leur admirable

vénération pour l'antiquité, se laissent jamais abattre par les

déceptions successives qu'ils ont éprouvées. La seule chose qu'aient

jamais produite ces excavations est un petit cerf d'or, qui fut

retrouvé à la fin du dernier siècle.

En face de nous et de l'autre côté du Busento était la fameuse auberge

du _Repos d'Alaric_, ouvrant majestueusement sa grande porte au

voyageur fatigué. Nous avions trop long-temps soupiré après ce

but pour ne pas essayer de l'atteindre le plus vite possible; en

conséquence nous traversâmes le pont, et nous vînmes demander

l'hospitalité à l'hôtel patronisé par le spoliateur du Panthéon et le

destructeur de Rome.

CHAPITRE XV.

COSENZA.

Au premier abord, nous crûmes l'hôtel abandonné comme les maisons

que nous avions rencontrées sur la route. Nous parcourûmes tout

le rez-de-chaussée et tout le premier sans trouver ni maître ni

domestiques à qui adresser la parole: la plupart des carreaux des

fenêtres étaient cassés, et peu de meubles étaient à leur place. Nous

comprîmes que ce désordre était le résultat de la catastrophe qui

agitait en ce moment les Cosentins, et nous commençâmes à craindre

de ne point avoir encore trouvé là l'Eldorado que nous nous étions

promis.

Enfin, après être montés du rez-de-chaussée au premier et être

redescendus du premier au rez-de-chaussée sans rencontrer une seule

personne, nous crûmes entendre quelque bruit au-dessous de nous. Nous

enfilâmes un escalier qui nous conduisit à une cave, et, après avoir

descendu une douzaine de marches, nous nous trouvâmes dans une salle

souterraine éclairée par cinq ou six lampes fumeuses et occupée par

une vingtaine de personnes.

Je n'ai jamais vu d'aspect plus étrange que celui que présentait cette

chambre, dont les habitants formaient trois groupes bien distincts. Le

premier se composait d'un chanoine qui, depuis huit jours que durait

le tremblement de terre, n'avait pas voulu se lever; il était dans un

grand lit emboîté à l'angle le plus profond de la salle, et il avait

près de lui quatre campieri qui veillaient sans cesse leur fusil à

la main. En face du lit était une table où des marchands de bestiaux

jouaient aux cartes. Enfin, sur un plan plus rapproché de la porte, un

troisième groupe mangeait et buvait; des provisions de pain et de vin

étaient entassées dans un coin, afin que, si la maison s'écroulait sur

ses habitants, ils ne mourussent ni de faim ni de soif en attendant

qu'on leur portât secours. Quant au rez-de-chaussée et au premier, ils

étaient, comme nous l'avons dit, complètement abandonnés.

A peine les garçons de l'hôtel nous eurent-ils aperçus sur le pas

de la porte qu'ils accoururent à nous, non point avec la politesse

naturelle de l'espèce à laquelle ils appartiennent, mais au contraire

avec un air rébarbatif qui ne promettait rien de bon. En effet, au

lieu des offres et des promesses ordinaires qui vous accueillent sur

le seuil des auberges, c'était un interrogatoire en règle qui nous

attendait. On nous demanda d'où nous venions, où nous allions, qui

nous étions, comment nous voyagions; à et l'imprudence que nous eûmes

d'avouer que nous arrivions avec un guide et un seul mulet, on

nous répondit qu'à l'hôtel du Repos d'Alaric on ne logeait pas les

voyageurs à pied. J'avais grande envie de rosser vigoureusement le

drôle qui nous faisait cette réponse; mais Jadin me retint, et je

me contentai de tirer de ma poche la lettre que le fils du général

Nunziante m'avait donnée pour le baron Mollo.

--Connaissez-vous le baron Mollo? dis-je au garçon.

--Est-ce que vous connaissez le baron Mollo? demanda celui auquel je

m'adressais, d'un ton infiniment radouci.

--Il n'est pas question de savoir si je le connais, moi; il s'agit de

savoir si vous le connaissez, vous.

--Oui ... monsieur.

--Est-il en ce moment à Cosenza?

--Il y est ... excellence.

--Portez-lui cette lettre à l'instant même, et demandez-lui à quelle

heure il pourra recevoir les deux gentilshommes qui l'ont apportée.

Peut-être nous trouvera-t-il un hôtel, lui.

--Mille pardons, excellence; si nous eussions su que leurs excellences

eussent l'honneur de connaître le baron Mollo, ou plutôt que le baron

Mollo eût l'honneur de connaître leurs excellences, certainement

qu'au lieu de répondre ce que nous avons répondu nous nous serions

empressés.

--En ce cas, ne répondez rien, et empressez-vous. Allez!

Le garçon s'inclina jusqu'à terre, et sortit en courant.

Dix minutes après, le maître de l'hôtel rentra et vint à nous.

--Ce sont leurs excellences qui connaissent le baron Mollo? nous

demanda-t-il.

--C'est-à-dire, lui répondis-je, que nos excellences ont des lettres

pour lui de la part du fils du général Nunziante.

--Alors je fais mille excuses à leurs excellences de la manière dont

le garçon les a reçues. En ce temps de malheur, où la moitié des

maisons sont abandonnées, nous recommandons à nos gens les mesures

les plus sévères à l'endroit des étrangers; et je prierai leurs

excellences de ne pas se formaliser si au premier abord....

--On les a prises pour des voleurs, n'est-ce pas?.

--Oh! excellences.

--Allons, allons, dit Jadin, nous nous ferons des compliments ce soir

ou demain matin. En attendant, pourrait-on avoir une chambre?

--Que dit son excellence? demanda le maître de l'hôtel.

Je lui traduisis le désir de Jadin.

--Certainement, reprit-il. Oh! de chambres, il n'en manque pas; mais

il s'agit de savoir si leurs excellences voudront coucher dans des

chambres.

--Mais certainement, dit Jadin, que nous voulons coucher dans des

chambres. Où voulez-vous donc que nous couchions? à la cave?

--Dans les circonstances actuelles ce serait peut-être plus prudent.

Voyez ces messieurs, ajouta notre hôte en nous montrant l'honorable

société que nous avons décrite, il y a huit jours qu'ils sont ici.

--Merci, merci, dit Jadin; elle infecte, votre société.

--Il y a encore les baraques, nous dit l'hôte.

--Qu'est-ce que les baraques? demandai-je.

--Ce sont de petites cabanes en bois et en paille que nous avons fait

bâtir dans la prairie et sous lesquelles tous les seigneurs de la

ville se sont retirés.

--Mais enfin, demanda Jadin, pourquoi avez-vous de la répugnance à

nous donner des chambres?

--Mais parce que d'un moment à l'autre le plancher peut tomber sur la

tête de leurs excellences et les écraser.

--Le plancher tomber! et pourquoi tomberait-il?

--Mais à cause du tremblement de terre.

--Est-ce que vous croyez au tremblement de terre, vous? me dit Jadin.

--Dame! il me semble que nous en avons vu des traces.

--Mais non, c'est un tas de farceurs; leurs maisons tombent parce

qu'elles sont vieilles, et ils disent que c'est un tremblement de

terre pour obtenir une indemnité du gouvernement. Mail l'hôtel est bâti

à neuf; il ne tombera pas.

--Est-ce votre avis?

--Je le crois bien.

--Mon cher hôte, avez-vous des baignoires?

--Oui.

--Vous pouvez nous donner à déjeuner?

--Oui.

--Vous possédez des draps blancs?

--Oh! oui, monsieur.

--Eh bien! avec des promesses comme celles-là, nous ne quitterons pas

l'hôtel quand il devrait nous tomber sur la tête.

--Vous êtes les maîtres.

--Ainsi vous entendez: deux bains, deux déjeuners, deux lits; tout

cela le plus tôt possible.

--Dame, peut-être ferai-je attendre leurs excellences, il faut trouver

le cuisinier.

--Et pourquoi ce gaillard-là n'est-il pas à ses fourneaux?

--Monsieur, il a eu peur et il est aux baraques; mais enfin, comme il

y a moins de danger le jour que la nuit, peut-être consentira-t-il à

venir à l'hôtel.

--S'il ne consent pas, prévenez-nous à l'instant même, et nous ferons

notre cuisine nous-mêmes.

--Oh! excellences, je ne souffrirais jamais....

--Nous verrons tout cela après; nos bains, notre déjeuner, nos lits

d'abord.

--Je cours faire préparer tout cela; en attendant, leurs excellences

peuvent choisir dans l'hôtel l'appartement qui leur convient le mieux.

Nous recommençâmes la visite, et nous nous arrêtâmes à une grande

chambre au premier dont les fenêtres s'ouvraient sur le fleuve et sur

le faubourg; le faubourg était toujours désert et le fleuve toujours

habité.

Au bout d'une heure et demie nous avions pris nos bains, nous avions

fait une excellente collation, et nous étions dans nos lits bien

confortablement bassinés.

On nous annonça le baron Mollo: on ne l'avait point trouvé chez lui;

on l'avait aussitôt poursuivi aux baraques, où il avait fallu le temps

de démêler sa cahute de toutes les cahutes voisines. Alors, avec cette

politesse excessive que l'on rencontre chez tous les gentilshommes

italiens, il n'avait pas voulu souffrir que nous nous dérangeassions,

fatigués comme nous devions l'être, et il était venu lui-même à

l'hôtel, ce qui avait porté au comble la confusion du pauvre camerière

et la vénération de notre hôte pour ses voyageurs.

Nous fîmes faire toutes nos excuses au baron, et nous lui dîmes que,

n'ayant point couché depuis huit jours dans des draps blancs, nous

avions été pressés de jouir de cette nouveauté; mais que, cependant,

s'il voulait passer par-dessus le cérémonial et entrer dans notre

chambre, il nous ferait le plus grand plaisir: trois minutes après que

le camerière était allé reporter notre réponse, la porte s'ouvrit et

le baron entra.

C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, parlant très-bien

français et remarquable, de bonnes manières; il avait habité Naples

du temps de la domination française, et, comme presque toutes les

personnes des classes supérieures, il avait conservé de nous un

excellent souvenir.

De plus, la lettre que nous lui avions fait remettre avait produit des

merveilles. Le fils du général Nunziante, versé dans la littérature

française, qui faisait sur le volcan où il était relégué à peu près

sa seule distraction, m'avait recommandé à lui de la façon la plus

pressante; de sorte qu'il venait mettre à notre disposition sa

personne, sa voiture, ses chevaux et même sa baraque. Quant à son

palazzo, il n'en était point question; il était fendu depuis le haut

jusqu'en bas, et chaque soir il s'attendait à ne pas le retrouver

debout le lendemain.

Le Capitaine Aréna — Tome 2 · 第 7 / 12 段