Murat se croyait sauvé, car il comptait retrouver la chaloupe sur

le rivage et la flottille à la place où il l'avait laissée; mais en

levant les yeux vers la mer, il vit la flottille qui l'abandonnait

et gagnait le large, emmenant la chaloupe amarrée à la proue du

navire-amiral que montait Barbara. Ce misérable livrait son maître

pour s'emparer de trois millions qu'il savait être dans la chambre du

roi.

Murat ne put croire à tant de trahison; il mit son drapeau au bout de

son épée et fit des signaux, mais les signaux restèrent sans réponse.

Pendant ce temps, les balles de ceux qui étaient restés sur le pont

pleuvaient autour de lui, tandis qu'on commençait à voir déboucher par

la place la tête de la colonne qui s'était mise à la poursuite des

fugitifs. Il n'y avait pas de temps à perdre, une seule chance de

salut restait, c'était de pousser à la mer une barque qui s'en

trouvait à vingt pas et de faire force de rames vers la flottille,

qui, alors, reviendrait sans doute au secours du roi. Murat et ses

compagnons se mirent donc à pousser la barque avec l'énergie du

désespoir. La barque glissa sur le sable et atteignit l'eau; en ce

moment, une décharge partit, et Campana tomba mort. Trenta Capelli,

Pellegrino et toute leur suite n'étaient plus qu'à cinquante pas de la

barque, Franceschetti sauta dedans, et de l'impulsion qu'il lui donna

l'éloigna de deux ou trois pas du rivage. Murat voulut sauter à son

tour, mais, par une de ces petites fatalités qui brisent les hautes

fortunes, les éperons de ses bottes à l'écuyère restèrent accrochés

dans un filet qui était étendu sur la plage. Arrêté dans son élan,

Murat ne put atteindre la barque, et tomba le visage dans l'eau. Au

même instant, et avant qu'il eût pu se relever, toute la population

était sur lui: en une seconde ses épaulettes furent arrachées, son

habit en lambeaux et sa figure en sang. La curée royale se fût faite à

l'instant même, et chacun en eût emporté son morceau à belles dents,

si Trenta Capelli et Georges Pellegrino ne fussent parvenus à

le couvrir de leurs corps. On remonta en tumulte l'escalier qui

conduisait à la ville. En passant au pied de la statue de Ferdinand,

les vociférations redoublèrent. Trenta Capelli et Pellegrino virent

que Murat serait massacré s'ils ne le tiraient pas au plus vite

des mains de cette populace; ils l'entraînèrent vers le château, y

entrèrent avec lui, se firent ouvrir la porte de la première prison

venue, le poussèrent dedans, et la refermèrent sur lui. Murât alla

rouler tout étourdi sur le parquet, se releva, regarda autour de lui;

il était au milieu d'une vingtaine d'hommes prisonniers comme lui,

mais prisonniers pour vols et pour assassinats. L'ex-grand duc de

Berg, l'ex-roi de Naples, le beau-frère de Napoléon, était dans le

cachot des condamnés correctionnels.

Un instant après, le gouverneur du château entra; il se nommait

Mattei, et comme il était en uniforme Murât le reconnut pour ce qu'il

était.

--Commandant, s'écria alors Murât en se levant alors du banc où il

était assis et en marchant droit au gouverneur, dites, dites, est-ce

que c'est là une prison à mettre un roi?

A ces mots, et tandis que le gouverneur balbutiait quelques excuses,

ce furent les condamnés qui se levèrent à leur tour, stupéfaits

d'étonnement; ils avaient pris Murât pour un compagnon de vol et de

brigandage, et voilà qu'ils le reconnaissaient maintenant pour leur

ancien roi.

--Sire, dit Mattei, donnant dans son embarras au prisonnier le titre

qu'il était défendu de lui donner, sire, si vous voulez me suivre, je

vais vous conduire dans une chambre particulière.

--Il re Joachimo, il re Joachimo, murmurèrent les condamnés.

--Oui, leur dit Murat en se relevant de toute la hauteur de sa grande

taille, oui, le roi Joachim, et qui, tout prisonnier et sans couronne

qu'il est, ne sortira pas d'ici, cependant, sans laisser à ses

compagnons de captivité, quels qu'ils soient, une trace de son

passage.

A ces mots, il plongea la main dans la poche de son gousset, et en

tira une poignée d'or qu'il laissa tomber sur le parquet; puis, sans

attendre les remercîments des misérables dont il avait été un instant

le compagnon, il fit signe au commandant Mattei qu'il était prêt à le

suivre.

Le commandant marcha le premier, lui fit traverser une petite cour et

le conduisit dans une chambre dont les deux fenêtres donnaient, l'une

sur la pleine mer, l'autre sur la plage où il avait été arrêté. Arrivé

là, il lui demanda s'il désirait quelque chose.

--Je voudrais un bain parfumé et des tailleurs pour me refaire des

habits.

--L'un et l'autre seront assez difficiles à vous procurer, général,

reprit Mattei lui rendant cette fois le titre officiel qu'on était

convenu de lui donner.

--Eh! pourquoi cela? demanda Murat.

--Parce que je ne sais où l'on trouvera ici des essences, et que parmi

les tailleurs du Pizzo il n'y en a pas un capable de faire à votre

excellence autre chose qu'un costume du pays.

--Achetez toute l'eau de Cologne que l'on trouvera, et faites venir

des tailleurs de Monteleone: je veux un bain parfumé, je le paierai

cinquante ducats; qu'on trouve moyen de me le faire, voilà tout. Quant

aux habits, faites venir les tailleurs, et je leur expliquerai ce que

je désire.

Le commandant sortit en indiquant qu'il allait essayer d'accomplir les

ordres qu'il venait de recevoir.

Un instant après, des domestiques en livrée entrèrent: ils apportaient

des rideaux de Damas pour mettre aux fenêtres, des chaises et des

fauteuils pareils, et enfin des matelas, des draps et des couvertures

pour le lit. La chambre dans laquelle se trouvait Murat étant celle du

concierge, tous ces objets manquaient, ou étaient en si mauvais état

que des gens de la plus basse condition pouvaient seuls s'en servir.

Murat demanda de quelle part lui venait cette attention, et on lui

répondit que c'était de la part du chevalier Alcala.

Bientôt on apporta à Murat le bain qu'il avait demandé. Il était

encore dans la baignoire lorsqu'on lui annonça le général Nunziante:

c'était une ancienne connaissance du prisonnier, qui le reçut en ami;

mais la position du général Nunziante était fausse, et Murat s'aperçut

bientôt de son embarras. Le général, prévenu à Tropea de ce qui venait

de se passer au Pizzo, venait pour remplir son devoir en interrogeant

le prisonnier; et, tout en demandant à son roi pardon des rigueurs que

lui imposait sa position, il commença un interrogatoire. Alors Murât

se contenta de répondre:--Vous voulez savoir d'où je viens et où je

vais, n'est-ce pas, général? eh bien! je viens de Corse, je vais à

Trieste, l'orage m'a poussé sur les côtes de Calabre, le défaut

de vivres m'a forcé de relâcher au Pizzo; voilà tout. Maintenant

voulez-vous me rendre un service? envoyez-moi des habits pour sortir

du bain.

Le général comprit qu'il ne pouvait rester plus long-temps sans

faire céder tout à fait les convenances à un devoir un peu rigoureux

peut-être; il se retira donc pour attendre des ordres de Naples et

envoya à Murât ce qu'il demandait.

C'était un uniforme complet d'officier napolitain. Murât s'en revêtit

en souriant malgré lui de se voir habillé aux couleurs du roi

Ferdinand; puis il demanda plume, encre et papier, et écrivit à

l'ambassadeur d'Angleterre, au commandant des troupes autrichiennes et

à la reine sa femme. Comme il achevait ces dépêches, deux tailleurs

qu'on avait fait venir de Monteleone arrivèrent.

Aussitôt Murât, avec cette frivolité d'esprit qui le caractérisait,

passa, des affaires de vie et de mort qu'il venait de traiter, à la

commande, non pas de deux uniformes, mais de deux costumes complets:

il expliqua dans les moindres détails quelle coupe il désirait pour

l'habit, quelle couleur pour les pantalons, quelles broderies pour

le tout; puis, certain qu'ils avaient parfaitement compris ses

instructions, il leur donna quelques louis d'arrhes, et les congédia

en leur faisant promettre que ses vêtements seraient prêts pour le

dimanche suivant.

Les tailleurs sortis, Murât s'approcha d'une de ses fenêtres: c'était

celle qui donnait sur la plage où il avait été arrêté. Une grande

foule de monde était réunie au pied d'un petit fortin qu'on y peut

voir encore aujourd'hui à fleur de terre. Murât chercha vainement

à deviner ce que faisait là cet amas de curieux. En ce moment le

concierge entra pour demander au prisonnier s'il ne voulait point

souper. Murat l'interrogea sur la cause de ce rassemblement.--Oh! ce

n'est rien, répondit le concierge.

--Mais enfin que font là tous ces gens? demanda Murat en insistant.

--Bah! répondit le concierge, ils regardent creuser une fosse.

Murat se rappela qu'au milieu du trouble amené par sa catastrophe il

avait effectivement vu tomber près de lui un de ses deux compagnons,

et que celui qui était tombé était Campana: cependant tout s'était

passé d'une façon si rapide et si imprévue qu'à peine s'il avait eu le

temps de remarquer les circonstances les plus importantes qui avaient

immédiatement précédé et suivi son arrestation. Il espérait donc

encore qu'il s'était trompé, lorsqu'il vit deux hommes fendre le

groupe, entrer dans le petit fortin, et en sortir cinq minutes après

portant le cadavre ensanglanté d'un jeune homme entièrement dépouillé

de ses vêtements: c'était celui de Campana.

Murat tomba sur une chaise, et laissa aller sa tête dans ses deux

mains: cet homme de bronze, qui avait toujours, exempt de blessures

quoique toujours au feu, caracolé au milieu de tant de champs de

bataille sans faiblir un seul instant, se sentit brisé à la vue

inopinée de ce beau jeune homme, que sa famille lui avait confié, qui

venait de tomber pour lui dans une échauffourée sans gloire, et que

des indifférents enterraient comme un chien sans même demander son

nom. Au bout d'un quart d'heure Murat se releva et se rapprocha de

nouveau de la fenêtre. Cette fois la plage, à part quelques curieux

attardés, était à peu près déserte; seulement, à l'endroit que

couvrait dix minutes auparavant le rassemblement qui avait attiré

l'attention du prisonnier, une légère élévation, remarquable par la

couleur différente que conservait la terre nouvellement retournée,

indiquait l'endroit où Campana venait d'être enterré. Deux grosses

larmes silencieuses coulaient des yeux de Murat, et il était si

profondément préoccupé qu'il ne voyait pas le concierge qui, entré

depuis plusieurs minutes, n'osait point lui adresser la parole. Enfin,

à un mouvement que le bonhomme fit pour attirer son attention, Murat

se retourna.

--Excellence, dit-il, c'est le souper qui est prêt.

--Bien, dit Murat en secouant la tête comme pour faire tomber la

dernière larme qui tremblait à sa paupière; bien, je te suis.

--Son excellence le général Nunziante demande s'il lui serait permis

de dîner avec votre excellence.

--Parfaitement, dit Murat. Préviens-le, et reviens dans cinq minutes.

Murat employa ces cinq minutes à effacer de son visage toute trace

d'émotion, de sorte que le général Nunziante entra lui-même à la place

du concierge. Le prisonnier le reçut d'un visage si souriant qu'on eût

dit que rien d'extraordinaire ne s'était passé. Le dîner était préparé

dans la chambre voisine; mais la tranquillité de Murat était toute

superficielle; son cœur était brisé, et vainement essaya-t-il de

prendre quelque chose. Le général Nunziante mangea seul; et, supposant

que le prisonnier pouvait avoir besoin de quelque chose pendant

la nuit, il fit porter un poulet froid, du pain et du vin dans sa

chambre. Après être resté un quart d'heure à peu près à table, Murat,

ne pouvant plus supporter la contrainte qu'il éprouvait, manifesta le

désir de se retirer dans sa chambre et d'y rester seul et tranquille

jusqu'au lendemain. Le général Nunziante s'inclina en signé

d'adhésion, et reconduisit le prisonnier jusqu'à sa chambre. Sur le

seuil, Murat se retourna et lui présenta la main; puis il rentra, et

la porte se referma sur lui.

Le lendemain, à neuf heures du matin, une dépêche télégraphique arriva

en réponse à celle qui avait annoncé la tentative de débarquement

et l'arrestation de Murat. Cette dépêche ordonnait la convocation

immédiate d'un conseil de guerre. Murat devait être jugé militairement

et avec toute la rigueur de la loi qu'il avait rendue lui-même en 1810

contre tout bandit qui serait pris dans ses états les armes à la main.

Cependant cette mesure paraissait si rigoureuse au général

Nunziante qu'il déclara que, comme il pouvait y avoir erreur dans

l'interprétation des signes télégraphiques, il attendrait une dépêche

écrite. De cette façon le prisonnier eut un sursis de trois jours, ce

qui lui donna une nouvelle confiance dans la façon dont il allait être

traité. Mais enfin, le 12 au matin, la dépêche écrite arriva. Elle

était brève et précise; il n'y avait pas moyen de l'éluder. La voici:

«Naples, 9 octobre 1815.

» Ferdinand, par la grâce de Dieu, etc.

» Avons décrété et décrétons ce qui suit:

» ART. 1er. Le général Murat sera jugé par une commission militaire

dont les membres seront nommés par notre ministre de la guerre.

» ART. 2. Il ne sera accordé au condamné qu'une demi-heure pour

recevoir les secours de la religion.»

Comme on le voit, on doutait si peu de la condamnation qu'on avait

déjà réglé le temps qui devait s'écouler entre la condamnation et la

mort.

Un second arrêté était joint à celui-ci. Ce second arrêté, qui

découlait du premier, contenait les noms des membres choisis pour

composer le conseil de guerre.

Toute la journée s'écoula sans que le général Nunziante eût le courage

d'avertir Murat des nouvelles qu'il avait reçues. Dans la nuit du 12

au 13, la commission s'assembla; enfin, comme il fallait que le 13 au

matin Murat parût devant ses juges, il n'y eut pas moyen de lui cacher

plus long-temps la situation où il se trouvait; et le 13, à six heures

du matin, l'ordonnance de mise en jugement lui fut signifiée, et la

liste de ses juges lui fut communiquée.

Ce fut le capitaine Strati qui lui fit cette double signification, que

Murat, si imprévue qu'elle fût pour lui, reçut cependant comme s'il y

eût été préparé et le sourire du mépris sur les lèvres; mais, cette

lecture achevée, Murat déclara qu'il ne reconnaissait pas un tribunal

composé de simples officiers; que si on le traitait en roi, il

fallait, pour le juger, un tribunal de rois; que si on le traitait en

maréchal de France, son jugement ne pouvait être prononcé que par une

commission de maréchaux; qu'enfin, si on le traitait en général, ce

qui était le moins qu'on pût faire pour lui, il fallait rassembler un

jury de généraux.

Le capitaine Strati n'avait pas mission de répondre aux

interpellations du prisonnier: aussi se contenta-t-il de répondre

que son devoir était de faire ce qu'il venait de faire, et que,

le prisonnier connaissant mieux que personne les rigoureuses

prescriptions de la discipline, il le priait de lui pardonner.

--C'est bien, dit Murat; d'ailleurs ce n'est pas sur vous autres que

l'odieux de la chose retombera, c'est sur Ferdinand, qui aura traité

un de ses frères en royauté comme il aurait traité un brigand. Allez,

et dites à la commission qu'elle peut procéder sans moi. Je ne me

rendrai pas au tribunal; et si l'on m'y porte de force, aucune

puissance humaine n'aura le pouvoir de me faire rompre le silence.

Strati s'inclina et sortit. Murat, qui était encore au lit, se leva et

s'habilla promptement: il ne s'abusait pas sur sa situation, il savait

qu'il était condamné d'avance, et il avait vu qu'entre sa condamnation

et son supplice une demi-heure seulement lui était accordée. Il se

promenait à grands pas dans sa chambre, quand le lieutenant Francesco

Froyo, rapporteur de la commission, entra: il venait prier Murat, au

nom de ses collègues, de comparaître au tribunal, ne fût-ce qu'un

instant; mais Murat renouvela son refus. Alors Francesco Froyo lui

demanda quels étaient son nom, son âge et le lieu de sa naissance.

A cette question, Murat se retourna, et avec une expression de hauteur

impossible à décrire:

--Je suis, dit-il, Joachim-Napoléon, roi des Deux-Siciles, né à la

Bastide-Fortunière, et l'histoire ajoutera: assassiné au Pizzo.

Maintenant que vous savez ce que vous voulez savoir, je vous ordonne

de sortir.

Le rapporteur obéît.

Cinq minutes après, le général Nunziante entra; il venait à son

tour supplier Murat de paraître devant la commission, mais il fut

inébranlable.

Cinq heures s'écoulèrent pendant lesquelles Murat resta enfermé seul

et sans que personne fût introduit près de lui; puis sa porte se

rouvrit, et le procureur royal La Camera entra dans sa chambre, tenant

d'une main le jugement de la commission, et de l'autre la loi que

Murat avait rendue lui-même contre les bandits, et en vertu de

laquelle il avait été jugé. Murat était assis; il devina que c'était

sa condamnation qu'on lui apportait: il se leva, et, s'adressant d'une

voix ferme au procureur royal:--Lisez, monsieur, lui dit-il, je vous

écoute.

Le procureur royal lut alors le jugement: Murat était condamné à

l'unanimité moins une voix.

Cette lecture terminée:--Général, lui dit le procureur royal, j'espère

que vous mourrez sans aucun sentiment de haine contre nous, et que

vous ne vous en prendrez qu'à vous-même de la loi que vous avez faite.

--Monsieur, répondit Murat, j'avais fait cette loi pour des brigands

et non pour des têtes couronnées.

--La loi est égale pour tous, monsieur, répondit le procureur royal.

--Cela peut être, dit Murat, lorsque cela est utile à certaines

gens; mais quiconque a été roi porte avec lui un caractère sacré qui

mériterait qu'on y regardât à deux fois avant de le traiter connue le

commun des hommes. Je faisais cet honneur au roi Ferdinand de croire

qu'il ne me ferait pas fusiller comme un criminel; je me trompais:

tant pis pour lui, n'en parlons plus. J'ai été à trente batailles,

j'ai vu cent fois la mort en face. Nous sommes donc de trop vieilles

connaissances pour ne pas être familiarisés l'un avec l'autre. C'est

vous dire, messieurs, que quand vous serez prêts je le serai, et que

je ne vous ferai point attendre. Quant à vous en vouloir, je ne vous

en veux pas plus qu'au soldat qui, dans la mêlée, ayant reçu de son

chef l'ordre de tirer sur moi, m'aurait envoyé sa balle au travers du

corps. Allez, messieurs, vous comprenez que, l'arrêté du roi ne me

donnant qu'une demi-heure, je n'ai pas de temps à perdre pour dire

adieu à ma femme et à mes enfants. Allez, messieurs; et il ajouta en

souriant, comme au temps où il était roi:--Et que Dieu vous ait dans

sa sainte et digne garde.

Resté seul, Murat s'assit en face de la fenêtre qui regarde la mer,

et écrivit à sa femme la lettre suivante, dont nous pouvons garantir

l'authenticité, puisque nous l'avons transcrite sur la copie même de

l'original qu'avait conservé le chevalier Alcala.

«Chère Caroline de mon cœur,

» L'heure fatale est arrivée, je vais mourir du dernier des supplices:

dans une heure tu n'auras plus d'époux et nos enfants n'auront plus de

père; souvenez-vous de moi et n'oubliez jamais ma mémoire.

» Je meurs innocent, et la vie m'est enlevée par un jugement injuste.

» Adieu mon Achille, adieu ma Lætitia, adieu mon Lucien, adieu ma

Louise.

» Montrez-vous dignes de moi; je vous, laisse sur une terre et dans un

royaume plein de mes ennemis; montrez-vous supérieurs à l'adversité,

et souvenez-vous de ne pas vous croire plus que vous n'êtes, en

songeant à ce que vous avez été.

» Adieu, je vous bénis, ne maudissez jamais ma mémoire; rappelez-vous

que la plus grande douleur que j'éprouve dans mon supplice est celle

de mourir loin de mes enfants, loin de ma femme, et de n'avoir aucun

ami pour me fermer les yeux.

» Adieu ma Caroline, adieu mes enfants; recevez ma bénédiction

paternelle, mes tendres larmes et mes derniers baisers. » Adieu,

adieu, n'oubliez point votre malheureux père!

» Pizzo, ce 13 octobre 1815.

» JOACHIM MURAT.»

Comme il achevait cette lettre, la porte s'ouvrit: Murat se retourna

et reconnut le général Nunziante.

--Général, lui dit Murat, seriez-vous assez bon pour me procurer

une paire de ciseaux? Si je la demandais moi-même, peut-être me la

refuserait-on.

Le général sortit, et rentra quelques secondes après avec l'instrument

demandé. Murat le remercia d'un signe de tête, lui prit les ciseaux

des mains, coupa une boucle de ses cheveux, puis la mettant dans la

lettre et présentant cette lettre au général:

--Général, lui dit-il, me donnez-vous votre parole que cette lettre

sera remise à ma Caroline?

---Sur mes épaulettes je vous le jure, répondit le général. Et il se

détourna pour cacher son émotion.

--Eh bien! eh bien! général, dit Murat en lui frappant sur l'épaule,

qu'est-ce donc que cela? que diable! nous sommes soldats tous les

deux; nous avons vu la mort en face. Eh bien! je vais la revoir, voilà

tout, et cette fois elle viendra à mon commandement, ce qu'elle ne

fait pas toujours, car j'espère qu'on me laissera commander le feu,

n'est-ce pas? Le général fit signe de la tête que oui.

--Maintenant, général, continua Murat, quelle est l'heure fixée pour

mon exécution?

--Désignez-la vous-même, répondit le général.

--C'est vouloir que je ne vous fasse pas attendre.

--J'espère que vous ne croyez pas que c'est ce motif.

--Allons donc, général, je plaisanté, voilà tout.

Murât tira sa montre de son gousset: c'était une montre enrichie de

diamants, sur laquelle était le portrait de la reine; le hasard fit

qu'elle se présenta du côté de l'émail.

Murat regarda un instant le portrait avec une expression de douleur

indéfinissable, puis avec un soupir:

--Voyez donc, général, dit-il, comme la reine est ressemblante.--Puis

il allait remettre la montre dans sa poche, lorsque, se rappelant tout

à coup pour quelle cause il l'avait tirée:

--Oh! pardon, général, dit-il, j'oubliais le principal; voyons, il est

trois heures passées; ce sera pour quatre heures, si vous voulez bien;

cinquante-cinq minutes, est-ce trop?

---C'est bien, général, dit Nunziante. Et il fit un mouvement pour

sortir en sentant qu'il étouffait.

--Est-ce que je ne vous reverrai pas? dit Murat en l'arrêtant.

--Mes instructions portent que j'assisterai à votre exécution, mais

vous m'en dispenserez, n'est-ce pas, général? je n'en aurais pas la

force....

C'est bien, c'est bien! enfant que vous êtes, dit Murat; vous me

donnerez la main en passant, et ce sera tout.

Le général Nunziante se précipita vers la porte; il sentait lui-même

qu'il allait éclater en sanglots. De l'autre côté du seuil, il y avait

deux prêtres.

--Que veulent ces hommes? demanda Murat, croient-ils que j'ai besoin

de leurs exhortations et que je ne saurai pas mourir?

--Ils demandent à entrer, sire, dit le général, donnant pour la

première fois dans son trouble, au prisonnier, le titre réservé à la

royauté.

--Qu'ils entrent, qu'ils entrent, dit Murat.

Les deux prêtres entrèrent: l'un d'eux se nommait Francesco

Pellegrino, et était l'oncle de ce même Georges Pellegrino qui était

cause de la mort de Murat; l'autre s'appelait don Antonio Masdea.

--Maintenant, messieurs, leur dit Murat en faisant un pas vers eux,

que voulez-vous? dites vite; on me fusille dans trois quarts d'heure,

et je n'ai pas de temps à perdre.

--Général, dit Pellegrino, nous venons vous demander si vous voulez

mourir en chrétien?

--Je mourrai en soldat, dit Murat. Allez.

Pellegrino se retira à cette première rebuffade? mais don Antonio

Masdea resta. C'était un beau vieillard à la figure respectable, à

la démarche grave, aux manières simples. Murat eut d'abord un moment

d'impatience en voyant, qu'il ne suivait pas son compagnon; mais,

en remarquant l'air de profonde douleur empreinte dans toute sa

physionomie, il se contint.

--Eh bien! mon père, lui dit-il, ne m'avez-vous point entendu?

--Vous ne m'avez pas reçu ainsi la première fois que je vous vis,

sire; il est vrai qu'à cette époque vous étiez roi, et que je venais

vous demander une grâce.

--Au fait, dit Murat, votre figure ne m'est pas inconnue: où vous

ai-je donc vu? Aidez ma mémoire.

--Ici même, sire, lorsque vous passâtes au Pizzo en 1810; j'allai vous

demander un secours pour achever notre église: je sollicitais 25,000

francs, vous m'en envoyâtes 40,000.

--C'est que je prévoyais que j'y serais enterré, répondit en souriant

Murat.

Le Capitaine Aréna — Tome 2 · 第 4 / 12 段