En sortant de Gioja, au lieu de suivre les bords de la mer qui ne

pouvaient guère rien nous offrir de nouveau, nous prîmes la route

de la montagne, plus dangereuse, nous assura-t-on, mais aussi plus

pittoresque. D'ailleurs, nous étions si familiarisés avec les menaces

de danger qui ne se réalisaient jamais sérieusement, que nous avions

fini par les regarder comme entièrement chimériques. Au reste, le

passage était superbe, partout il conservait un caractère de grandeur

sauvage qui s'harmoniait parfaitement avec les rares personnages

qui le vivifiaient. Tantôt c'était un médecin faisant ses visites à

cheval, avec son fusil en bandoulière et sa giberne autour du corps;

tantôt c'était le pâtre calabrais, drapé dans son manteau déguenillé,

se tenant debout sur quelque rocher dominant la route, et pareil à une

statue qui aurait des yeux vivants, nous regardant passer à ses pieds,

sans curiosité et sans menace, insouciant comme tout ce qui est

sauvage, puissant comme tout ce qui est libre, calme comme tout ce qui

est fort; tantôt enfin c'étaient des familles tout entières dont les

trois générations émigraient à la fois: la mère assise sur un âne,

tenant d'un bras son enfant et de l'autre une vieille guitare, tandis

que les vieillards tiraient l'animal par la bride, et que les jeunes

gens, portant sur leurs épaules des instruments de labourage,

chassaient devant eux un cochon destiné à succéder probablement aux

provisions épuisées. Une fois nous rencontrâmes, à une lieue à peu

près d'un de ces groupes qui nous avait paru marcher avec une célérité

remarquable, le véritable propriétaire de l'animal immonde, qui nous

arrêta pour nous demander si nous n'avions pas rencontré une troupe de

bandits calabrais qui emmenaient sa troïa. A la description qu'il nous

fit de la pauvre bête qui, selon lui, était près de mettre bas, il

nous fut impossible de méconnaître les voleurs dans les derniers

bipèdes et le cochon dans le dernier quadrupède que nous avions

rencontrés; nous donnâmes au requérant les renseignements que notre

conscience ne nous permettait pas de lui taire, et nous le vîmes

repartir au galop à la poursuite de la tribu voyageuse.

Un quart de lieue en avant de Rosarno, nous trouvâmes un si délicieux

paysage à la manière du Poussin, avec une prairie pleine de bœufs

au premier plan, et au second une forêt de châtaigniers du milieu de

laquelle se détachait sur une partie d'azur un clocher d'une forme

charmante, tandis qu'une ligne de montagnes sombres formait le

troisième plan, que Jadin réclama son droit de halte, ce droit qui lui

était toujours accordé sans conteste. Je le laissai s'établir à son

point de vue, et je me mis à chasser dans la montagne. Nous gagnâmes

à cet arrangement un charmant dessin pour notre album et deux perdrix

rouges pour notre souper.

En arrivant à Rosarno notre guide renouvela ses instances habituelles

pour que nous n'allassions pas plus avant. Mais comme ses mules

venaient de se reposer une heure, et que, grâce à une maison située

sur la route et où il s'était procuré à nos dépens un sac d'avoine,

elles avaient fait un excellent repas, nous eûmes l'air de ne pas

entendre et nous continuâmes notre route jusqu'à Mileto. A Mileto ce

fut un véritable désespoir quand nous lui réitérâmes notre intention

irrévocable d'aller coucher à Monteleone: il était sept heures du

soir, et nous avions encore sept milles à faire; de sorte que, comme

on le comprend bien, nous ne pouvions cette fois manquer d'être

arrêtés. Pour comble de malheur, en traversant la grande place

de Mileto, j'aperçus un tombeau antique représentant la mort de

Penthésilée. Ce fut moi, à mon tour, qui réclamai un croquis, et une

demi-heure s'écoula, au grand désespoir de notre guide, en face de

cette pierre, où il assura qu'il ne voyait cependant rien de bien

digne de nous arrêter.

Il était nuit presque close lorsque nous sortîmes de la ville, et je

dois le dire à l'honneur de notre pauvre muletier, à un quart de lieu

au delà des dernières maisons, la route s'escarpait si brusquement

dans la montagne et s'enfonçait dans un bois de châtaigniers si

sombre, que nous-mêmes nous ne pûmes nous empêcher d'échanger un coup

d'œil, et par un mouvement simultané de nous assurer que les capsules

de nos fusils et de nos pistolets étaient bien à leurs places. Ce ne

fut pas tout: jugeant qu'il était inutile de faire aussi par trop beau

jeu à ceux qui pourraient avoir de mauvaises intentions sur nous, nous

descendîmes de nos montures, nous en remîmes les brides aux mains

de notre guide, nous fîmes passer nos pistolets de nos fontes à nos

ceintures, et, après avoir fait prendre à nos mules le milieu de la

route, nous nous plaçâmes au milieu d'elles, de sorte que de chaque

côté elles nous tenaient lieu de rempart; mais je dois dire en

l'honneur des Calabrais que cette précaution était parfaitement

inutile. Nous fîmes nos sept milles sans rencontrer autre chose

que des pâtres ou des paysans qui, au lieu de nous chercher noise,

s'empressèrent de nous saluer les premiers de l'éternel _buon

viaggio_, que notre guide n'entendait jamais sans frissonner des pieds

à la tête.

Nous arrivâmes à Monteleone à nuit close, ce qui fit que notre prudent

muletier nous arrêta au premier bouchon qu'il rencontra; comme on

voyait à peine à quatre pas devant soi, il n'y avait pas moyen de

chercher mieux.

Dieu préserve mon plus mortel ennemi d'arriver à Monteleone à l'heure

où nous y arrivâmes, et de s'arrêter chez maître Antonio Adamo.

A Monteleone, nous commençâmes à entendre parler du tremblement de

terre qui avait, trois jours auparavant, si inopinément interrompu

notre bal. La secousse avait été assez violente, et quoique aucun

accident sérieux ne fût arrivé, les Montéléoniens avaient eu un

instant grand'peur de voir se renouveler la catastrophe qui, en 1783,

avait entièrement détruit leur ville.

Nous passâmes chez maître Adamo une des plus mauvaises nuits que nous

eussions encore passées. Quant à moi, je fis mettre successivement

trois paires de draps différentes à mon lit; encore la virginité de

cette troisième paire me parut-elle si douteuse, que je me décidai à

me coucher tout habillé.

Le lendemain, au point du jour, nous fîmes seller nos mules, et nos

partîmes pour le Pizzo. En arrivant au haut de la chaîne de montagnes

qui courait à notre gauche, nous retrouvâmes la mer, et, assise au

bord du rivage, la ville historique que nous venions y chercher.

Mais ce qu'à notre grand regret nous cherchâmes inutilement dans le

port, ce fut notre speronare. En effet, en consultant la fumée de

Stromboli, qui s'élevait à une trentaine de milles devant nous au

milieu de la mer, nous vîmes que le vent n'avait point changé et

venait du nord.

Par un étrange hasard, nous entrions au Pizzo le jour du vingtième

anniversaire de la mort de Murat.

CHAPITRE XII

LE PIZZO.

Il y a certaines villes inconnues où il arrive tout à coup de ces

catastrophes si inattendues, si retentissantes et si terribles, que

leur nom devient tout à coup un nom européen, et qu'elles s'élèvent

au milieu du siècle comme un de tes jalons historiques plantés par la

main de Dieu pour l'éternité: tel est le sort du Pizzo. Sans annales

dans le passé et probablement sans histoire dans l'avenir, il vit de

son illustration d'un jour, et est devenu une des stations homériques

de l'Iliade napoléonienne.

On n'ignore pas en effet, que c'est dan la ville du Pizzo que Murat

vint se faire fusiller, là que cet autre Ajax trouva une mort

obscure et sanglante, après avoir cru un instant que, lui aussi, il

échapperait malgré les dieux.

Un mot sur cette fortune si extraordinaire que, malgré le souvenir des

fautes qui s'attachent au nom de Murat, ce nom est devenu en France le

plus populaire de l'empire après celui de Napoléon.

Ce fut un sort étrange que celui-là: né dans une auberge, élevé dans

un pauvre village, Murat parvient, grâce à la protection d'une famille

noble, à obtenir une bourse au collége de Cahors, qu'il quitte bientôt

pour aller terminer ses études au séminaire de Toulouse. Il doit être

prêtre, il est déjà sous-diacre, on l'appelle l'abbé Murat, lorsque,

pour une faute légère dont il ne veut pas demander pardon, on le

renvoie à la Bastide. Là il retrouve l'auberge paternelle dont il

devient un instant le premier domestique. Bientôt cette existence

le lasse. Le 12e régiment de chasseurs passe devant sa porte, il va

trouver le colonel et s'engage. Six mois après il est maréchal de

logis; mais une faute contre la discipline le fait chasser du régiment

comme il a été chassé du séminaire. Une seconde fois son père le voit

revenir, et ne le reçoit qu'à la condition qu'il reprendra son rang

parmi ses serviteurs. En, ce moment la garde constitutionnelle de

Louis XVI est décrétée, Murat est désigné pour en faire partie; il

part avec un de ses camarades, et arrive avec lui à Paris. Le camarade

se nomme Bessières: ce sera le duc d'Istrie.

Bientôt Murat quitte la garde constitutionnelle, comme il a quitté le

séminaire, comme il a quitté son premier régiment. Il entre dans

les chasseurs avec le grade de sous-lieutenant. Un an après il est

lieutenant-colonel. C'est alors un révolutionnaire enragé; il écrit au

club des Jacobins pour changer son nom de Murat en celui de Marat. Sur

ces entrefaites, le 9 thermidor arrive, et, comme le club des Jacobins

n'a pas eu le temps de faire droit à sa demande, Murat garde son nom.

Le 13 vendémiaire arrive, Murat se trouve sous les ordres de

Bonaparte. Le jeune général flaire l'homme de guerre. Il a le

commandement de l'armée d'Italie, Murat sera son aide de camp.

Alors Murat grandit avec l'homme à fortune duquel il s'est attaché. Il

est vrai que Murat est de toutes les victoires; il charge le premier à

la tête de son régiment; il monte le premier à l'assaut; il entre le

premier dans les villes. Aussi est-il fait successivement, et en

moins de six ans, général de division, général en chef, maréchal de

l'empire, prince, grand amiral, grand-aigle de la Légion d'honneur,

grand-duc de Berg, roi de Naples. Celui qui voulait s'appeler _Marat_

va s'appeler _Joachim Napoléon_.

Mais le roi des Deux-Siciles est toujours le soldat de Rivoli et le

général d'Aboukir. Il a fait de son sabre un sceptre, et de son

casque une couronne; voilà tout. Ostrowno, Smolensk et la Moscowa te

retrouvent tel que l'avaient connu la Corona et le Tagliamento; et le

16 septembre 1812 il entra le premier à Moscou, comme le 13 novembre

1805 il est entré le premier à Vienne,

Ici s'arrête la vie glorieuse et triomphante. Moscou est l'apogée de

la grandeur de Murat et de Napoléon. Mais l'un est un héros, l'autre

n'est qu'un homme. Napoléon va tomber, Murat va descendre.

Le 5 décembre 1812, Napoléon remet le commandement de l'armée à Murat.

Napoléon, a fait Murat ce qu'il est; Murat lui doit tout, grades,

position, fortune: il lui a donné sa sœur et un trône. A qui se fiera

Napoléon, s'il ne se fie point à Murat, ce garçon d'auberge qu'il a

fait roi?

L'heure des trahisons va venir; Murat la devance. Murat quitte

l'armée, Murat tourne le dos à l'ennemi, Murat l'invincible est vaincu

par la peur de perdre son trône. Il arrive à Naples pour marchander

sa couronne aux ennemis de la France; des négociations se nouent avec

l'Autriche et la Russie. Que le vainqueur d'Austerlitz et de Marengo

tombe maintenant, qu'importe! le fuyard de Wilna restera debout.

Mais Napoléon a frappé du pied le sol, et 300,000 soldats en sont

sortis. Le géant terrassé a touché sa mère, et comme Antée il est

debout pour une nouvelle lutte. Murat écoute avec inquiétude ce canon

septentrional qui retentit encore au fond de la Saxe quand il croit

l'étranger au cœur de la France. Deux noms de victoire arrivent

jusqu'à lui et le font tressaillir: Lutzen, Bautzen. A ce bruit,

Joachim redevient Murat; il redemande son sabre d'honneur et son

cheval de bataille. De la même course dont il avait fui, le voilà

qui accourt. Il était, disait-on, dans son palais de Caserte ou de

Chiatamonte; non pas, il coupe les routes de Freyberg et de Pyrna; non

pas, il est à Dresde, où il écrase toute une aile de l'armée ennemie.

Pourquoi Murat ne fut-il pas tué à Bautzen comme Duroc, ou ne se

noya-t-il pas à Leipsick comme Poniatowski?....

Il n'eût pas signé le 11 janvier 1814, avec la cour de Vienne, le

traité par lequel il s'engageait à fournir aux alliés 30,000 hommes et

à marcher à leur tête contre la France. Moyennant quoi il resta roi de

Naples, tandisque Napoléon devenait souverain de l'île d'Elbe.

Mais un jour Joachim s'aperçoit qu'à son tour son nouveau trône

s'ébranle et vacille au milieu des vieux trônes. L'antique famille des

rois rougit du parvenu que Napoléon l'a forcée de traiter en frère.

Les Bourbons de France ont demandé à Vienne la déchéance de Joachim.

En même temps, un bruit étrange se répand. Napoléon a quitté l'île

d'Elbe et marche sur Paris. L'Europe le regarde passer.

Murat croit que le moment est venu de faire contrepoids à cet

événement qui fait pencher le monde. Il a rassemblé sourdement 70,000

hommes, il se rue avec eux sur l'Autriche; mais ces 70,000 hommes ne

sont plus des Français. Au premier obstacle auquel il se heurte, il se

brise. Son armée disparaît comme une fumée. Il revient seul à

Naples, se jette dans une barque, gagne Toulon, et vient demander

l'hospitalité de l'exil à celui qu'il a trahi.

Napoléon se contente de lui répondre:--Vous m'avez perdu deux fois;

la première, en vous déclarant contre moi; la seconde, en vous

déclarant pour moi. Il n'y a plus rien de commun entra le roi de

Naples et l'empereur des Français. Je vaincrai sans vous, ou je

tomberai sans vous.

A partir de ce moment, Joachim cessa d'exister pour Napoléon. Une

seule fois, lorsque le vainqueur de Ligny poussait ses cuirassiers

sur le plateau du mont Saint-Jean, et qu'il les voyait successivement

s'anéantir sur les carrés anglais, il murmura:--Ah! si Murat était

ici!....

Murat avait disparu. Nul ne savait ce que Murat était devenu; il ne

devait reparaître que pour mourir.

Entrons au Pizzo.

Comme on le comprend bien, le Pizzo, ainsi qu'Avignon, était pour

moi presqu'un pèlerinage de famille. Si le maréchal Brune était mon

parrain, le roi de Naples était l'ami de mon père. Enfant, j'ai tiré

les favoris de l'un et les moustaches de l'autre, et plus d'une fois

j'ai caracolé sur le sabre du vainqueur de Fribourg, coiffé du bonnet

aux plumes éclatantes du héros d'Aboukir.

Je venais donc recueillir une à une, si je puis le dire, les dernières

heures d'une des plus cruelles agonies dont les fastes de l'histoire

aient conservé le souvenir.

J'avais pris toutes mes précautions d'avance. A Vulcano, on se le

rappelle, les fils du général Nunziante m'avaient donné une lettre de

recommandation pour le chevalier Alcala. Le chevalier Alcala, général

du prince de l'Infantado, se trouvait en 1817 au Pizzo qu'il habite

encore, et il avait rendu à Murat prisonnier tous les services qu'il

avait pu lui rendre. Pendant tous les jours de sa captivité il lui

avait fait visite, et enfin il avait pris congé de lui dans un dernier

adieu, quelques instants avant sa mort.

J'eus à peine remis à M. le chevalier Alcala la lettre de

recommandation dont j'étais porteur, qu'il comprit l'intérêt que je

devais prendre aux moindres détails de la catastrophe dont je voulais

me faire l'historien, et qu'il mit tous ses souvenir à ma disposition.

D'abord nous commençâmes par visiter le Pizzo. Le Pizzo est une

petite ville de 15 ou 1,800 âmes, bâtie sur le prolongement d'un des

contreforts de la grande chaîne de montagnes qui part des Apennins, un

peu au-dessus de Potenza, et s'étend jusqu'à Reggio en divisant toute

la Calabre. Comme à Scylla, ce contrefort s'étend jusqu'à la mer par

une longue arête de rochers, sur le dernier desquels est bâtie la

citadelle.

Des deux cotés, le Pizzo domine donc la plage de la hauteur d'une

centaine de pieds. A sa droite est le golfe de Sainte-Euphémie, à sa

gauche est la côte qui s'étend jusqu'au cap Lambroni.

Au milieu du Pizzo est une grande place de forme à peu près carrée,

mal bâtie, et à laquelle aboutissent trois ou quatre rues tortueuses.

A son extrémité méridionale, cette rue est ornée de la statue du roi

Ferdinand, père de la reine Amélie et grand-père du roi de Naples

actuel.

Des deux côtés de cette place il faut descendre pour arriver à la mer;

à droite, on descend par une pente douce et sablonneuse; à gauche, par

un escalier cyclopéen, formé, comme celui de Caprée, de larges dalles

de granit.

Cet escalier descendu, on se trouve sur une plage parsemée de petites

maisons ombragées de quelques oliviers; mais, à soixante pas du

rivage, toute verdure manque, et l'on ne trouve plus qu'une nappe de

sable, sur laquelle on enfonce jusqu'aux genoux.

Ce fut de cette petite plage que, le 8 octobre 1815, trois ou quatre

pêcheurs, qui venaient de tendre leurs filets, qu'ils ne comptaient

pas utiliser de la journée, attendu que ce 8 octobre était un

dimanche, aperçurent une petite flottille composée de trois bâtiments

qui, après avoir paru hésiter un instant sur la route qu'ils devaient

suivre, se dirigèrent tout à coup vers le Pizzo. A cinquante pas du

rivage à peu près, les trois bâtiments mirent en panne; une chaloupe

fut descendue à la mer; trente et une personnes y descendirent, et

la chaloupe s'avança aussitôt vers la côte. Trois hommes se tenaient

debout à la proue: le premier de ces trois hommes était Murat; le

second, le général Franceschetti, et le troisième, l'aide-de-camp

Campana. Les autres individus qui chargeaient la chaloupe étaient

vingt-cinq soldats et trois domestiques.

Quant à la flottille, dans laquelle était le reste des troupes et le

trésor de Murat, elle était restée sous le commandement d'un nommé

Barbara, Maltais de naissance, que Murat avait comblé de bontés, et

qu'il avait nommé son amiral.

En arrivant près du rivage, le général Franceschetti voulut sauter à

terre; mais Murat l'arrêta en lui posant la main sur la tête et en lui

disant:

--Pardon, général, mais c'est à moi de descendre le premier.

A ces mots il s'élança et se trouva sur la plage. Le général

Franceschetti sauta après Murat, et Campana après Franceschetti; les

soldats débarquèrent ensuite, puis les valets.

Murat était vêtu d'un habit bleu, brodé d'or au collet, sur la

poitrine et aux poches; il avait un pantalon de casimir blanc, des

bottes à l'écuyère, une ceinture à laquelle était passée une paire de

pistolets, un chapeau brodé comme l'habit, garni de plumes, et dont la

ganse était formée de quatorze diamants qui pouvaient valoir chacun

mille écus à peu près; enfin, sous son bras gauche il portait roulée

son ancienne bannière royale, autour de laquelle il comptait rallier

ses nouveaux partisans.

A la vue de cette petite troupe les pêcheurs s'étaient retirés. Murat

trouva donc la plage déserte. Mais il n'y avait pas à se tromper;

de l'endroit où il était débarqué il voyait parfaitement l'escalier

gigantesque qui conduit à la place: il donna l'exemple à sa petite

troupe en se mettant à sa tête et en marchant droit à la ville.

Au milieu de l'escalier à peu près, il se retourna pour jeter un

coup d'œil sur la flottille; il vit la chaloupe qui rejoignait le

bâtiment; il crut qu'elle retournait faire un nouveau chargements de

soldats, et continua de monter. Comme il arrivait sur la place dix

heures sonnaient. La place était encombrée de peuple: c'était l'heure

où l'on allait commencer la messe.

L'étonnement fut grand lorsque l'on vit déboucher la petite troupe

conduite par un homme si richement vêtu, par un général et par un

aide-de-camp. Murat pénétra jusqu'au milieu de la place sans que

personne le reconnût, tant on était loin de s'attendre à le revoir

jamais. Murat cependant était venu au Pizzo cinq ans auparavant et à

l'époque où il était roi.

Mais si personne ne le reconnut, il reconnut, lui, parmi les paysans,

un ancien sergent qui avait servi dans sa garde à Naples. Murat, comme

la plupart des souverains, avait la mémoire des noms. Il marcha

droit à l'ex-sergent, lui mit la main sur l'épaule, et lui dit:

--Tu t'appelles Tavella?

--Oui, dit celui-ci; que me voulez-vous?

--Tavella, ne me reconnais-tu pas? continua Murat. Tavella regarda

Murat, mais ne répondit point.

--Tavella, je suis Joachim Murat, dit le roi. A toi l'honneur de crier

le premier _vive Joachim_!

La petite troupe de Murat cria à l'instant _vive Joachim_! mais le

Calabrais resta immobile et silencieux, et pas un des assistants ne

répondit par un seul cri aux acclamations dont leur ancien roi avait

donné lui-même le signal; bien au contraire, une rumeur sourde

commençait à courir dans la foule. Murat comprit ce frémissement

d'orage, et s'adressant de nouveau au sergent:

--Tavella, lui dit-il, va me chercher un cheval, et, de sergent que

tu étais, je te fais capitaine. Mais Tavella s'éloigna sans répondre,

s'enfonça dans une des rues tortueuses qui aboutissent à la place,

rentra chez lui et s'y renferma.

Pendant ce temps, Murat était demeuré sur la place, où la foule

devenait de plus en plus épaisse. Alors le général Franceschetti,

voyant qu'aucun signe amical n'accueillait le roi, et que tout au

contraire les figures sévères des assistants s'assombrissaient de

minute en minute, s'approcha du roi:

--Sire, lui dit-il, que faut-il faire?

--Crois-tu que cet homme m'amènera un cheval?

--Je ne le crois point, dit Franceschetti.

--Alors, allons à pied à Monteleone.

--Sire, il serait plus prudent peut-être de retourner à bord.

--Il est trop tard, dit Murat; les dés sont jetés, que ma destinée

s'accomplisse à Monteleone. A Monteleone!

--A Monteleone! répéta toute la troupe; et elle suivit le roi qui, lui

montrant le chemin, marchait à sa tête.

Le roi prit, pour aller à Monteleone, la route que nous venions de

suivre nous-mêmes pour venir de cette ville au Pizzo; mais déjà, et

dans cette circonstance suprême, il y avait trop de temps perdu. En

même temps que Tavella, trois ou quatre hommes s'étaient esquivés,

non pas pour s'enfermer chez eux comme l'ex-sergent de la garde

napolitaine, mais pour prendre leurs fusils et leurs gibernes, ces

éternels compagnons du Calabrais. L'un de ces hommes, nommé Georges

Pellegrino, à peine armé, avait couru chez un capitaine de gendarmerie

nommé Trenta Capelli, dont les soldats étaient à Cosenza, mais qui se

trouvait, lui, momentanément dans sa famille au Pizzo, et lui avait

raconté ce qui venait d'arriver, en lui proposant de se mettre à

la tête de la population et d'arrêter Murat. Trenta Capelli avait

aussitôt compris quels avantages résulteraient immanquablement pour

lui d'un pareil service rendu au gouvernement. Il était en uniforme,

tout prêt d'assister à la messe; il s'élança de chez lui, suivi de

Pellegrino, courut sur la place, proposa à toute la population, déjà

en rumeur, de se mettre à la poursuite de Murat. Le cri _aux armes!_

retentit aussitôt; chacun se précipita dans la première maison venue,

en sortit avec un fusil, et, guidée par Trenta Capelli et Georges

Pellegrino, toute cette foule s'élança sur la route de Monteleone,

coupant la retraite à Murat et à sa petite troupe.

Murat avait atteint le pont qui se trouve à trois cents pas à peu près

en avant du Pizzo, lorsqu'il entendit derrière lui les cris de toute

cette meute qui aboyait sur sa voie; il se retourna, et, comme il ne

savait pas fuir, il attendit.

Trenta Capelli marchait en tête. Lorsqu'il vit Murat s'arrêter, il ne

voulut pas perdre l'occasion de le faire prisonnier de sa main; il fit

donc signe à la population de se tenir où elle était, et s'avançant

seul contre Murat, qui de son côté s'avançait seul vers lui:

--Vous voyez que la retraite vous est coupée, lui dit-il; vous voyez

que nous sommes trente contre un et que par conséquent il n'y a pas

moyen pour vous de résister; rendez-vous donc, et vous épargnerez

l'effusion du sang.

--J'ai quelque chose de mieux que cela à vous offrir, dit à son tour

Murat; suivez-moi, réunissez-vous à moi avec cette troupe, et il y

a les épaulettes de général pour vous, et pour chacun de ces hommes

cinquante louis.

--Ce que vous me proposez est impossible, dit Trenta Capelli, nous

sommes tous dévoués au roi Ferdinand à la vie et à la mort; vous

ne pouvez en douter, pas un d'eux n'a répondu à votre cri de _Vive

Joachim!_ n'est-ce pas? Écoutez.

Et Trenta Capelli, levant son épée en l'air, cria: _Vive Ferdinand_!

--_Vive Ferdinand!_ répéta d'une seule voix toute la population,

à laquelle commençaient à se mêler les femmes et les enfants, qui

accouraient et s'amassaient à l'arrière-garde.

--Il en sera donc ce que Dieu voudra, dit Joachim, mais je ne me

rendrai pas.

--Alors, dit Trenta Capelli, que le sang retombe sur ceux qui le

feront couler.

--Dérangez-vous, capitaine, dit Murat, vous empêchez cet homme de

m'ajuster.

Et il lui montra du doigt Georges Pellegrino qui le mettait en joue.

Trenta Capelli se jeta de côté, le coup partit, mais Murat n'en fut

point atteint.

Alors Murat comprit que si un seul coup de fusil était tiré de son

côté, une boucherie allait commencer, dans laquelle lui et ses hommes

seraient mis en morceaux: il voyait qu'il s'était trompé sur l'esprit

des Calabrais; il n'avait plus qu'une ressource, celle de regagner sa

flottille. Il fit un signe à Franceschetti et à Campana, et s'élançant

du haut du pont sur la plage, c'est-à-dire d'une hauteur de trente à

trente-cinq pieds à peu près, il tomba dans le sable sans se faire

aucun mal; Campana et Franceschetti sautèrent après lui, et eurent

le même bonheur que lui. Tous trois alors se mirent à courir vers le

rivage, au milieu, des vociférations de toute la populace qui, n'osant

les suivre par le même chemin, redescendit en hurlant vers le Pizzo

pour regagner le large escalier dont nous avons parlé et qui conduit à

la plage.

Le Capitaine Aréna — Tome 2 · 第 3 / 12 段