toutes les chances que nos chambres par elles-mêmes nous offraient de
ne pas dormir, il y avait un bal de noce dans l'établissement. Cela me
rappela notre fête de la veille si singulièrement interrompue, notre
chorégraphe Agnolo et la danse du Tailleur. L'idée me vint alors,
puisque j'étais forcé de veiller, vu le bruit infernal qui se faisait
dans la maison, d'utiliser au moins ma veille. Je fis monter le maître
de l'hôtel, et je lui demandai si lui ou quelqu'un de sa connaissance
savait, dans tous ses détails, l'histoire de maître Térence le
tailleur. Mon hôte me répondit qu'il la savait à merveille, mais qu'il
avait quelque chose à m'offrir de mieux qu'un récit verbal: c'était
la complainte imprimée qui racontait cette lamentable aventure. La
complainte était une trouvaille: aussi déclarai-je que j'en donnerais
la somme exorbitante d'un carlin si l'on pouvait me la procurer à
l'instant même; cinq minutes après j'étais possesseur du précieux
imprimé. Il est orné d'une gravure coloriée représentant le diable
jouant du violon, et maître Térence dansant sur son établi.
Voici l'anecdote:
C'était par un beau soir d'automne; maître Térence, tailleur à
Catanzaro, s'était pris de dispute avec la signora Judith sa femme,
à propos d'un macaroni que, depuis quinze ans que les deux conjoints
étaient unis, elle tenait à faire d'une certaine façon, tandis que
maître Térence préférait le voir faire d'une autre. Or, depuis quinze
ans, tous les soirs à la même heure la même dispute se renouvelait à
propos de la même cause.
Mais cette fois la dispute avait été si loin, qu'au moment où maître
Térence s'accroupissait sur son établi pour travailler encore deux
petites heures, tandis que sa femme au contraire employait ces deux
heures à prendre un à-compte sur sa nuit, qu'elle dormait d'habitude
fort grassement: or, dis-je, la dispute avait été si loin, qu'en se
retirant dans sa chambre, Judith avait, par manière d'adieu, lancé à
son mari une pelote toute garnie d'épingles, et que le projectile,
dirigé par une main aussi sûre que celle d'Hippolyte, avait atteint
le pauvre tailleur entre les deux sourcils. Il en était résulté une
douleur subite, accompagnée d'un rapide dégorgement de la glande
lacrymale; ce qui avait porté l'exaspération du pauvre homme au point
de s'écrier:--Oh! que je donnerais de choses au diable pour qu'il me
débarrassât de toi!
--Eh! que lui donnerais-tu bien, ivrogne? s'écria en rouvrant la porte
la signora Judith, qui avait entendu l'apostrophe.
--Je lui donnerais, s'écria le pauvre tailleur, je lui donnerais cette
paire de culottes que je fais pour don Girolamo, curé de Simmari!
--Malheureux! répondit Judith en faisant un nouveau geste de menace
qui fit que, autant par sentiment de la douleur passée que par crainte
de la douleur à venir, le pauvre diable ferma les yeux et porta les
deux mains à son visage; malheureux! tu ferais bien mieux de glorifier
le nom du Seigneur, qui t'a donné une femme qui est la patience même,
que d'invoquer le nom de Satan.
Et, soit qu'elle fût intimidée du souhait de son mari, soit que,
généreuse dans sa victoire, elle ne voulut point battre un homme
atterré, elle referma la porte de sa chambre assez brusquement pour
que maître Térence ne doutât point qu'il y eût maintenant un pouce de
bois entre lui et son ennemie.
Cela n'empêcha point que maître Térence, qui, à défaut du courage du
lion, avait la prudence du serpent, ne restât un instant immobile et
la figure couverte des deux mains que Dieu lui avait données comme
armes offensives, et que, par une disposition naturelle de la douceur
de son caractère, il avait converties en armes défensives. Cependant,
au bout de quelques secondes, n'entendant aucun bruit et n'éprouvant
aucun choc, il se hasarda à regarder entre ses doigts d'abord, et puis
à ôter une main, puis l'autre, puis enfin à porter la vue sur les
différentes parties de l'appartement. Judith était bien entrée dans
son appartement, et le pauvre tailleur respira en pensant que,
jusqu'au lendemain matin, il était au moins débarrassé.
Mais son étonnement fut grand lorsqu'en ramenant ses yeux sur les
culottes de don Girolamo, qui reposaient sur ses genoux déjà à moitié
exécutées, il aperçut en face de lui, assis au pied de son établi,
un petit vieillard de bonne mine, habillé tout de noir, et qui le
regardait d'un air goguenard, les deux coudes appuyés sur l'établi et
le menton dans ses deux mains.
Le petit vieillard et maître Térence se regardèrent un instant face à
face; puis maître Térence rompant le premier le silence:
--Pardon, votre excellence, lui dit-il, mais puis-je savoir ce que
vous attendez là?
--Ce que j'attends! demanda le petit vieillard; tu dois bien t'en
douter.
--Non, le diable m'emporte, répondit Térence.
A ce mot: le diable m'emporte, il eût fallu voir la joie du petit
vieillard; ses yeux brillèrent comme braise, sa bouche se fendit
jusqu'aux oreilles, et l'on entendit derrière lui quelque chose qui
allait et venait en balayant le plancher.
--Ce que j'attends, dit-il, ce que j'attends?
--Oui, reprit Térence.
--Eh bien, j'attends mes culottes.
--Comment, vos culottes?
--Sans doute.
--Mais vous ne m'avez pas commandé de culottes, vous.
--Non; mais tu m'en as offert, et je les accepte.
--Moi, s'écria Térence stupéfait; moi, je vous ai offert des culottes?
Lesquelles?
--Celles-là? dit le vieillard en montrant du doigt celles auxquelles
le tailleur travaillait.
--Celles-là, reprit maître Térence, de plus en plus étonné; mais
celles-là appartiennent à don Girolamo, curé de Simmari.
--C'est-à-dire qu'elles appartenaient à don Girolamo il y a un quart
d'heure, mais maintenant elles sont à moi.
--A vous? reprit maître Térence, de plus en plus ébahi.
--Sans doute; n'as-tu pas dit, il y a dix minutes, que tu donnerais
bien ces culottes pour être débarrassé de ta femme?
--Je l'ai dit, je l'ai dit, et je le répète.
--Eh bien! j'accepte le marché; moyennant ces culottes je te
débarrasse de ta femme.
--Vraiment?
--Parole d'honneur.
--Et quand cela?
--Aussitôt que je les aurai entre les jambes.
--Oh! mon gentilhomme, s'écria Térence en pressant le vieillard sur
son cœur, permettez-moi de vous embrasser.
--Volontiers, dit le vieillard en serrant à son tour si fortement le
tailleur dans ses bras, que celui-ci faillit tomber à la renverse
étouffé, et fut un instant à se remettre.
--Eh bien, qu'as-tu donc? demanda le vieillard.
--Que votre excellence m'excuse, dit le tailleur qui n'osait se
plaindre, mais je crois que c'est la joie. J'ai failli me trouver mal.
--Un petit verre de cette liqueur, cela te remettra, dit le vieillard
en tirant de sa poche une bouteille et deux verres.
--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Térence la bouche ouverte et
les yeux étincelants de joie.
--Goûtez toujours, dit le vieillard.
--C'est de confiance, reprit Térence; et il porta le verre à sa
bouche, avala la liqueur d'un trait et fit claquer sa langue en
amateur satisfait.
--Diable! dit-il.
Soit satisfaction de voir sa liqueur appréciée, soit que l'exclamation
par laquelle le tailleur lui avait rendu justice plût au petit
vieillard, ses yeux brillèrent de nouveau, sa bouche se fendit
derechef, et l'on entendit, comme la première fois, ce petit frôlement
qui était évidemment chez lui une marque de satisfaction. Quant à
maître Térence, il semblait qu'il venait de boire un verre de l'élixir
de longue vie, tant il se sentait gai, alerte, dispos et valeureux.
--Ainsi vous êtes venu pour cela, ô digne gentilhomme que vous êtes,
et vous vous contenterez d'une paire de culottes! c'est pour rien; et
aussitôt qu'elles seront faites vous emmènerez ma femme, vraiment?
--Eh bien, que fais-tu? dit le vieillard, tu te reposes?
--Eh non! vous le voyez bien, j'enfile mon aiguille. Tenez, c'est cela
qui retardera la livraison de vos culottes; rien qu'à enfiler son
aiguille un tailleur perd deux heures par jour. Ah! la voilà, enfin.
Et maître Térence se mit à coudre avec une telle ardeur qu'on ne
voyait pas aller la main, si bien que l'ouvrage avançait avec une
rapidité miraculeuse; mais ce qu'il y avait de plus étonnant dans tout
cela, ce qui de temps en temps faisait pousser une exclamation
de surprise à maître Térence, c'est que, quoique les points se
succédassent avec une rapidité à laquelle lui-même ne comprenait rien,
le fil restait toujours de la même longueur; si bien qu'avec ce fil,
il pouvait, sans avoir besoin de renfiler son aiguille, achever,
non-seulement les culottes du vieillard, mais encore coudre toutes les
culottes du royaume des Deux-Siciles. Ce phénomène lui donna à
penser, et pour la première fois il lui vint à la pensée que le petit
vieillard qui était devant lui pourrait bien ne pas être ce qu'il
paraissait.
--Diable, diable! fit-il tout en tirant son aiguille plus rapidement
qu'il n'avait fait encore.
Mais cette fois, sans doute, le vieillard saisit la nuance de doute
qui se trouvait dans la voix de maître Térence, et aussitôt empoignant
la bouteille au collet:
--Encore une goutte de cet élixir, mon maître, dit-il en remplissant
le verre de Térence.
--Volontiers, répondit le tailleur, qui avait trouvé la liqueur trop
superfine pour ne pas y revenir avec plaisir; et il avala le second
verre avec la même sensualité que le premier.
--Voilà de fameux rosolio, dit-il, où diable se fait-il?
Comme ces paroles avaient été dites avec un tout autre accent que
celles qui avaient inquiété le petit vieillard, ses yeux se remirent
à briller, sa bouche se refendit, et l'on entendit de nouveau ce
singulier frôlement qu'avait déjà remarqué le tailleur.
Mais cette fois maître Térence était loin de s'en inquiéter; l'effet
de la liqueur avait été plus souverain encore que la première fois, et
l'étranger qu'il avait sous les yeux lui paraissait, quel qu'il fût,
venu dans l'intention de lui rendre un trop grand service pour qu'il
le chicanât sur l'endroit d'où il venait.
--Où l'on fait cette liqueur? dit l'étranger. --Où? demanda Térence.
--Eh bien! dans l'endroit même où je compte emmener ta femme.
Térence cligna de l'œil et regarda le vieillard d'un air qui voulait
dire: Bon! je comprends; et il se remit à l'ouvrage; mais au bout d'un
instant le vieillard étendit là main.
--Eh bien! eh bien! lui dit-il, que fais-tu?
--Ce que je fais?
--Oui, tu fermes le fond de mes culottes.
--Sans doute, je le ferme.
--Alors, par où passerai-je ma queue?
--Comment, votre queue?
--Certainement, ma queue.
--Ah! c'est donc votre queue qui fait sous la table ce petit
frôlement?
--Juste: c'est une mauvaise habitude qu'elle a prise de s'agiter ainsi
d'elle-même quand je suis content.
--En ce cas, dit le tailleur en riant de toute son âme, au lieu de
s'effrayer comme il l'aurait dû d'une si singulière réponse; en ce
cas, je sais qui vous êtes; et, du moment où vous avez une queue, je
ne serais pas étonné que vous eussiez aussi le pied fourchu, hein!
--Sans doute, dit le petit vieillard, regarde plutôt.
Et levant la jambe, il passa à travers l'établi comme s'il n'eût eu à
percer qu'un simple papier, et montra un pied aussi fourchu que celui
d'un bouc.
--Bon! dit le tailleur, bon! Judith n'a qu'à bien se tenir. Et il
continua de travailler avec une telle promptitude qu'au bout d'un
instant les culottes se trouvèrent faites.
--Où vas-tu? demanda le vieillard.
--Je vais rallumer le feu afin de chauffer mon fer à presser, et de
donner un dernier coup aux coutures de vos culottes.
--Oh! si c'est pour cela ce n'est pas la peine de te déranger.
Et il tira de la même poche dont il avait déjà tiré les verres et la
bouteille un éclair qui s'en alla en serpentant allumer un fagot posé
sur les chenets, et qui, s'enlevant par la cheminée, illumina pendant
quelques secondes tous les environs. Le feu se mit à pétiller, et en
une seconde le fer rougit.
--Eh! eh! s'écria le tailleur, que faites-vous donc? vous allez faire
brûler vos culottes.
--Il n'y a pas de danger, dit le vieillard; comme je savais d'avance
qu'elles me reviendraient, j'ai fait faire l'étoffe en laine
d'amiante.
--Alors c'est autre chose, dit Térence en laissant glisser ses jambes
le long de l'établi.
--Où vas-tu? demanda le vieillard.
--Chercher mon fer.
--Attends.
--Comment, que j'attende?
--Sans doute; est-ce qu'un homme de ton mérite est fait pour se
déranger pour un fer!
--Mais il faut bien que j'aille à lui, puis-qu'il ne peut venir à moi.
--Bah! dit le vieillard; parce que tu ne sais pas le faire venir.
Alors il tira de sa poche un violon et un archet, et fit entendre
quelques accords.
A la première note, le fer s'agita en cadence et vint en dansant
jusqu'au pied de l'établi; arrivé là, le vieillard tira de
l'instrument un accord plus aigu, et le fer sauta sur l'établi.
--Diable! dit Térence, voilà un instrument au son duquel on doit bien
danser.
--Achève mes culottes, dit le vieillard, et je t'en jouerai un air
après.
Le tailleur saisit le fer avec une poignée, retourna les culottes,
étendit les coutures sur un rouleau de bois, et les aplatit avec tant
d'ardeur qu'elles avaient disparu, et que les culottes semblaient
d'une seule pièce. Puis, lorsqu'il eut fini:
--Tenez, dit-il au vieillard, vous pouvez vous vanter d'avoir là une
paire de culottes comme aucun tailleur de la Calabre n'est capable de
vous en faire. Il est vrai aussi, ajouta-t-il à demi-voix que, si vous
êtes homme de parole, vous allez me rendre un service que vous seul
pouvez me rendre.
Le diable prit les culottes, les examina d'un air de satisfaction qui
ne laissait rien à désirer à l'amour-propre de maître Térence. Puis,
après a voir eu la précaution de passer sa queue par le trou ménagé
à cet effet, il les fit glisser du bout de ses pieds à leur place
naturelle, sans avoir eu la peine d'ôter les anciennes, attendu que,
comptant sans doute sur celles-là, il s'était contenté de passer
simplement un habit et un gilet; puis il serra la boucle de la
ceinture, boutonna les jarretières et se regarda avec satisfaction
dans le miroir cassé que maître Térence mettait à la disposition de
ses pratiques pour qu'elles jugeassent incontinent du talent de leur
honorable habilleur. Les culottes allaient comme si, au lieu de
prendre mesure sur don Girolamo, on l'avait prise sur le vieillard
lui-même.
--Maintenant, dit le vieillard après avoir fait trois ou quatre pliés
à la manière des maîtres de danse, pour assouplir le vêtement au moule
qu'il recouvrait; maintenant tu as tenu ta parole, à mon tour de tenir
la mienne; et, prenant son violon et son archet, il se mit à jouer un
cotillon si vif et si dansant, qu'au premier accord maître Térence se
trouva debout sur son établi, comme si la main de l'ange qui portait
Habacuc l'avait soulevé par les cheveux, et qu'aussitôt il se mit à
sauter avec une frénésie dont, même à l'époque où il passait pour un
beau danseur, il n'avait jamais eu l'idée. Mais ce ne fut pas tout, ce
délire chorégraphique fut aussitôt partagé par tous les objets qui se
trouvaient dans la chambre; la pelle donna la main aux pincettes et
les tabourets aux chaises; les ciseaux ouvrirent leurs jambes; les
épingles et les aiguilles se dressèrent sur leurs pointes, et un
ballet général commença, dont maître Térence était le principal
acteur, et dont tous les objets environnants étaient les accessoires.
Pendant ce temps, le vieillard se tenait au milieu de la chambre,
battant la mesure de son pied fourchu et indiquant d'une voix grêle
les figures les plus fantastiques qui étaient à l'instant même
exécutées par le tailleur et ses acolytes, et pressant toujours la
mesure de façon que non-seulement maître Térence paraissait hors de
lui-même, mais encore que la pelle et les pincettes étaient rouges
comme si elles sortaient du feu, que les chaises et les tabourets
s'échevelaient, et que l'eau coulait le long des ciseaux, des épingles
et des aiguilles, comme s'ils étaient en nage enfin, à un dernier
accord plus violent que les autres, la tête de maître Térence alla
frapper le plafond avec une telle violence, que toute la maison en fut
ébranlée, et que la porte de la chambre à coucher s'ouvrant la signora
Judith parut sur le seuil.
Soit que le terme du ballet fut arrivé, soit que cette apparition
stupéfiât le vieillard lui-même, à la vue de la digne femme la musique
cessa. Aussitôt maître Térence retomba assis sur son établi, la pelle
et les pincettes se couchèrent à côté l'une de l'autre, les tabourets
et les chaises se raffermirent sur leurs quatre pieds, les ciseaux
rapprochèrent leurs jambes, les épingles se renfoncèrent dans leur
pelote, et les aiguilles rentrèrent dans leur étui.
Un silence de mort succéda à l'horrible brouhaha qui depuis un quart
d'heure se faisait entendre.
Quant à Judith, la pauvre femme, comme on le comprend bien, était
stupéfaite de colère en voyant que son mari profitait de son sommeil
pour donner bal chez lui. Mais elle n'était pas femme à contenir sa
rage et à rester figée en face d'un pareil outrage: elle sauta sur les
pincettes afin d'étriller vigoureusement son mari; mais, comme de son
côté maître Térence était familiarisé avec son caractère, en même
temps qu'elle saisissait l'arme avec laquelle elle comptait corriger
le délinquant, il sautait, lui, à bas de son établi, et, saisissant
le diable par sa longue queue, il se fit un rempart de son allié.
Malheureusement Judith n'était pas femme à compter ses ennemis, et,
comme dans certains moments il fallait qu'elle frappât n'importe sur
qui, elle alla droit au vieillard qui la regardait faire de son air
goguenard, et, levant sur lui la pincette, elle lui en donna de toute
sa force un coup sur le front; mais ce coup, au grand étonnement de
Judith, n'eut d'autre résultat que de faire jaillir de l'endroit
frappé une longue corne noire. Judith redoubla et frappa de l'autre
côté, ce qui fit à l'instant même jaillir une seconde corne de la même
dimension et de la même couleur. A cette double apparition, Judith
commença de comprendre à qui elle avait affaire et voulut faire
retraite dans sa chambre; mais, au moment où elle allait en franchir
le seuil, le vieillard porta son violon à son épaule, posa l'archet
sur les cordes et commença un air de valse, mais si jovial, si
entraînant, si fascinateur, que, si peu que le cœur de la pauvre
Judith fût disposé à la danse, son corps, forcé d'obéir, sauta
du seuil de la porte au milieu de la chambre et se mit à valser
frénétiquement, bien qu'elle jetât les hauts cris et s'arrachât les
cheveux de désespoir; tandis que Térence, sans lâcher la queue du
diable, tournait sur lui-même, et que les pelles, les pincettes, les
chaises, les tabourets, les ciseaux, les épingles et les aiguilles
reprenaient part au ballet diabolique. Cela dura dix minutes ainsi,
pendant lesquelles le vieux gentilhomme eut l'air de fort s'amuser des
cris et des contorsions de Judith, qui, à la dernière mesure, finit,
comme avait fait Térence, par tomber haletante sur le carreau, en
même temps que tous les autres meubles, auxquels la tête tournait,
roulaient pêle-mêle dans la chambre.
--Maintenant, dit le musicien avec une petite pause, comme tout cela
n'est qu'un prélude et que je suis homme de parole, vous allez, mon
cher Térence, ouvrir la porte; je vais jouer un petit air pour Judith
toute seule, et nous allons nous en aller danser ensemble en plein
air.
Judith poussa un cri terrible en entendant ces paroles et essaya
de fuir; mais au même instant un air nouveau retentit, et Judith,
entraînée par une puissance surnaturelle, se remit à sauter avec une
vigueur nouvelle, tout en suppliant maître Térence, par tout ce qu'il
avait de plus sacré au monde, de ne point souffrir que le corps et
l'âme de sa pauvre femme suivissent un pareil guide; mais le tailleur,
sourd aux cris de Judith, comme si souvent Judith avait été sourde
aux siens, ouvrit la porte comme le lui avait commandé le gentilhomme
cornu; aussitôt le vieillard s'en alla, sautillant sur ses pieds
fourchus et tirant une langue rouge comme flamme, suivi par Judith,
qui se tordait les bras de désespoir tandis que ses jambes battaient
les entrechats les plus immodérés et les bourrées les plus
frénétiques. Le tailleur les suivit quelque temps pour voir où ils
allaient comme cela, et il les vit d'abord traverser en dansant un
petit jardin, puis s'enfoncer dans une ruelle qui donnait sur la mer,
puis enfin disparaître dans l'obscurité. Quelque temps encore il
entendit le son strident du violon, le rire aigre du vieillard et
les cris désespérés de Judith; mais tout à coup, musique, rires,
gémissements cessèrent; un bruit, comme celui d'une enclume rougie
qu'on plongerait dans l'eau, leur succéda; un éclair rapide et
bleuâtre sillonna le ciel, répandant une effroyable odeur de soufre
par toute la contrée; puis tout rentra dans le silence et dans
l'obscurité. Térence rentra chez lui, referma la porte à double tour,
remit pelles, pincettes, tabourets, chaises, ciseaux, épingles et
aiguilles à leur place, et alla se coucher en bénissant à la fois Dieu
et le diable de ce qui venait de lui arriver.
Le lendemain, et après avoir dormi comme cela ne lui était pas arrivé
depuis dix ans, Térence se leva, et, pour se rendre compte du chemin
qu'avait pris sa femme, il suivit les traces du vieux gentilhomme; ce
qui était on ne peut plus facile, son pied fourchu ayant laissé son
empreinte d'abord dans le jardin, ensuite dans la petite ruelle, et
enfin sur le sable du rivage, où il s'était perdu dans la frange
d'écume qui bordait la mer.
Depuis ce moment, Térence le tailleur est l'homme le plus heureux de
la terre, et n'a pas manqué un seul jour, à ce qu'il assure, de prier
soir et matin pour le digne gentilhomme qui est si généreusement venu
à son aide dans son affliction.
Je ne sais si ce fut Dieu ou le diable qui s'en mêla, mais je fus
loin d'avoir une nuit aussi tranquille que celle dont avait joui le
bonhomme Térence la nuit du départ de sa femme; aussi à sept heures du
matin étais-je dans les rues de Palma.
Comme je l'avais présumé, il n'y avait absolument rien à voir; toutes
les maisons étaient de la veille, et les deux ou trois églises où nous
entrâmes datent d'une vingtaine d'années; il est vrai qu'en échange on
a du rivage de la mer, réunie dans un seul panorama, la vue de toutes
les îles Ioniennes.
A neuf heures moins un quart nous nous rendîmes chez M. Piglia: le
déjeuner était prêt, et au moment où nous entrâmes il donna l'ordre de
mettre les mules à la voiture. Nous avions cru d'abord que M. Piglia
nous confierait tout bonnement à son cocher; mais point: avec une
grâce toute particulière il prétendit avoir à Gioja une affaire
pressante, et, quelles que fussent nos instances, il n'y eut pas moyen
de l'empêcher de nous accompagner.
M. Piglia avait raison de dire que nous réparerions le temps perdu:
en moins d'une heure nous fîmes les huit milles qui séparent Palma
de Gioja. A Gioja nous trouvâmes notre muletier et nos mulets, qui
étaient arrivés depuis une demi-heure et qui étaient repus et reposés.
L'étape était énorme jusqu'à Monteleone; nous prîmes congé de M.
Piglia, nous enfourchâmes nos mules et nous partîmes.