La toile était levée, et, sur une musique plus étrange encor

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LE CAPITAINE ARÉNA par Alexandre Dumas (Père)

Volume 2

CHAPITRE X.

LE PROPHÈTE.

En arrivant à bord nous trouvâmes le pilote assis, selon son habitude,

au gouvernail, quoique le bâtiment fût à l'ancre, et que par

conséquent il n'eût rien à faire à cette place. Au bruit que nous

fîmes en remontant à bord, il éleva sa tête au-dessus de la cabine

et fit signe au capitaine qu'il avait quelque chose à lui dire. Le

capitaine, qui partageait la déférence que chacun avait pour Nunzio,

passa aussitôt à l'arrière. La conférence dura dix minutes à peu près;

pendant ce temps les matelots de leur côté s'étaient entre eux et

formaient un groupe qui paraissait assez préoccupé; nous crûmes qu'il

était question de l'aventure de Scylla, et nous ne fîmes pas autrement

attention à ces symptômes d'inquiétude.

Au bout de ces dix minutes le capitaine reparut et vint droit à nous.

--Est-ce que leurs excellences tiennent toujours à partir demain? nous

demandat-il.

--Mais, oui, si la chose est possible, répondis-je.

--C'est que le vieux dit que le temps va changer, et que nous aurons

le vent contraire pour sortir du détroit.

--Diable! fis-je, est-ce qu'il en est bien sûr?

--Oh! dit Pietro, qui s'était approché de nous avec tout l'équipage,

si le vieux l'a dit, dame! c'est l'Évangile. L'a-t-il dit, capitaine?

--Il l'a dit, répondit gravement celui auquel la question était

adressée.

--Ah! nous avions bien va qu'il y avait quelque chose sous jeu; il

avait la mine toute gendarmée: n'est-ce pas, les autres?

Tout l'équipage fit un signe de tête qui indiquait que, comme Pietro,

chacun avait remarqué la préoccupation du vieux prophète.

--Mais, demandai-je, est-ce que lorsque ce vent souffle il a

l'habitude de souffler longtemps?

--Dame! dit! le capitaine, huit jours, dix jours; quelquefois plus,

quelquefois moins.

--Et alors on ne peut pas sortir du détroit?

--C'est impossible.

--Vers quelle heure le vent soufflera-t-il?

--Eh! vieux! dit le capitaine.

--Présent, dit Nunzio eu se levant derrière sa cabine.

--Pour quelle heure le vent?

Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel; puis

se retournant de notre côté:

--Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir, entre huit et neuf heures,

un instant après que le soleil sera couché.

--Ce sera entre huit et neuf heures, répéta le capitaine avec la même

assurance que si c'eût été Matthieu Lænsberg ou Nostradamus qui lui

eût adressé la réponse qu'il nous transmettait.

--Mais, en ce cas, demandai-je, au capitaine, ne pourrait-on sortir

tout de suite? nous nous trouverions alors en pleine mer; et, pourvu

que nous arrivions à gagner le Pizzo, c'est tout ce que je demande.

--Si vous le voulez absolument, répondit directement le pilote, on

tâchera.

--Eh bien, tâchez-donc alors.

--Allons, allons, dit le capitaine: on part! Chacun à son poste. En un

instant, et sans faire une seule observation, tout le monde fut à la

besogne; l'ancre fut levée, et le bâtiment, tournant lentement son

beaupré vers le cap Pelore, commença de se mouvoir sous l'effort de

quatre avirons: quant aux voiles, il n'y fallait pas songer, pas un

souffle de vent ne traversait.

Cependant il était évident que, quoique notre équipage eût obéi sans

réplique à l'ordre donné, c'était à contre-cœur qu'il se mettait en

route; mais, comme cette espèce de nonchalance pouvait bien venir

aussi du regret que chacun avait de s'éloigner de sa femme ou de sa

maîtresse, nous n'y fîmes pas grande attention, et nous continuâmes

d'espérer que Nunzio mentirait cette fois à son infaillibilité

ordinaire.

Vers les quatre heures, nos matelots, qui peu à peu, et tout en

dissimulant cette intention, s'étaient rapprochés des côtes de Sicile,

se trouvèrent à un demi-quart de lieue à peu près du village de La

Pace; alors femmes et enfants sortirent et commencèrent à encombrer

la côte. Je vis bien quel était le but de cette manœuvre, attribuée

simplement au courant, et j'allai au-devant du désir de ces braves

gens en les autorisant, non pas à débarquer, ils ne le pouvaient pas

sans patente, mais à s'approcher du rivage à une assez faible distance

pour que partants et restants pussent se faire encore une fois leurs

adieux. Ils profitèrent de la permission, et en une vingtaine de

coups de rames ils se trouvèrent à portée de la voix. Au bout d'une

demi-heure de conversation le capitaine rappela le premier que nous

n'avions pas de temps à perdre: on fit voler les mouchoirs et sauter

les chapeaux, comme cela se pratique en pareille circonstance, et l'on

se mit en route toujours ramant; pas un souffle d'air ne se faisait

sentir, et, au contraire, le temps devenait de plus en plus lourd.

Comme cette disposition atmosphérique me portait tout naturellement

au sommeil, et que j'avais long-temps vu et si souvent revu le double

rivage de la Sicile et de la Calabre que je n'avais plus grande

curiosité pour lui, je laissai Jadin fumant sa pipe sur le pont, et

j'allai me coucher.

Je dormais depuis trois ou quatre heures à peu près, et tout en

dormant je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi

quelque chose d'étrange, lorsqu'enfin je fus complétement réveillé par

le bruit des matelots courant au-dessus de ma tête et par le cri bien

connu de: Burrasca! burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux,

ce qui ne me fut pas chose facile, relativement au mouvement

d'oscillation imprimé au bâtiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux

de savoir ce qui se passait, je me traînai jusqu'à la porte de

derrière de la cabine, qui donnait sur l'espace réservé au pilote.

Je fus bientôt au fait: au moment où je l'ouvrais, une vague qui

demandait à entrer juste au moment où je voulais sortir m'attrapa en

pleine poitrine, et m'envoya bientôt à trois pas en arrière, couvert

d'eau et d'écume. Je me relevai, mais il y avait inondation complète

dans la cabine; j'appelai Jadin pour qu'il m'aidât à sauver nos

lits du déluge. Jadin accourut accompagné du mousse qui portait une

lanterne, tandis que Nunzio, qui avait l'œil atout, tirait à lui la

porte de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submergeât point tout

à fait notre établissement. Nous roulâmes aussitôt nos matelas, qui

heureusement, étant de cuir, n'avaient point eu le temps de prendre

l'eau. Nous les plaçâmes sur des tréteaux qui les élevaient au-dessus

des eaux comme l'esprit de Dieu; nous suspendîmes nos draps et nos

couvertures aux porte-manteaux qui garnissaient les parois intérieures

de notre chambre à coucher; puis, laissant à notre mousse le soin

d'éponger les deux pouces de liquide au milieu duquel nous barbotions,

nous gagnâmes le pont.

Le vent s'était levé comme l'avait dit le pilote et à l'heure qu'il

avait dit, et, selon sa prédiction, nous était tout à fait contraire.

Néanmoins, comme nous étions parvenus à sortir du détroit, nous étions

plus à l'aise, et nous courions des bordées dans l'espérance de gagner

un peu de chemin; mais il résultait de cette manœuvre que la mer

nous battait en plein travers, et que de temps en temps le bâtiment

s'inclinait tellement que le bout de nos vergues trempait dans la mer.

Au milieu de toute cette bagarre et sur un plan incliné comme un toit,

nos matelots couraient de l'avant en arrière avec une célérité à

laquelle nous autres, qui ne pouvions nous tenir en place qu'en nous

cramponnant de toutes nos forces, ne comprenions véritablement rien.

De temps en temps le cri burrasca! burrasca! retentissait de nouveau;

aussitôt on abattait toutes les voiles, on faisait tourner le

speronare, le beaupré dans le veut, et l'on attendait. Alors le vent

arrivait bruissant, et, chargé de pluie, sifflait à travers nos mâts

et nos cordages dépouillés, tandis que les vagues, prenant notre

speronare en dessous, le faisaient bondir comme une coquille de noix.

En même temps, à la lueur de deux ou trois éclairs qui accompagnaient

chaque bourrasque, nous apercevions, selon que nos bordées nous

avaient rapprochés des uns ou des autres, ou les rivages de la

Calabre, ou ceux de la Sicile; et cela toujours à la même distance: ce

qui prouvait que nous ne faisions pas grand chemin. Au reste, notre

petit bâtiment se comportait à merveille et faisait des efforts inouïs

pour nous donner raison contre la pluie, la mer et le vent.

Nous nous obstinâmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et pendant

ces trois ou quatre heures, il faut le dire, nos matelots n'élevèrent

pas une récrimination contre la volonté qui les mettait aux prises

avec l'impossibilité même. Enfin, au bout de ce temps, je demandai

combien nous avions fait de chemin depuis que nous courions des

bordées; il y avait de cela cinq ou six heures. Le pilote nous

répondit tranquillement que nous avions fait une demi-lieue. Je

m'informai alors combien de temps pourrait durer la bourrasque, et

j'appris que, selon toute probabilité, nous en aurions encore pour

trente-six ou quarante heures. En supposant que nous continuassions à

conserver sur le vent et la mer le même avantage, nous pouvions faire

à peu, près huit lieues en deux jours: le gain ne valait pas la

fatigue, et je prévins le capitaine que, s'il voulait rentrer dans

le détroit, nous renoncions momentanément à aller plus avant. Cette

intention pacifique était à peine formulée par moi que, transmise

immédiatement à Nunzio, elle fut à l'instant même connue de tout

l'équipage. Le speronare tourna sur lui-même comme par enchantement;

la voile latine et la voile de foc se déployèrent dans l'ombre, et le

petit bâtiment, tout tremblant encore de sa lutte, partit vent arrière

avec la rapidité d'un cheval de course. Dix minutes après, le mousse

vint nous dire que si nous voulions rentrer dans notre cabine elle

était parfaitement séchée, et que nous y retrouverions nos lits, qui

nous attendaient dans le meilleur état possible. Nous ne nous le fîmes

pas redire deux fois, et, tranquilles désormais sur la bourrasque

devant laquelle nous marchions en courriers, nous nous endormîmes au

bout de quelques instants.

Nous nous réveillâmes à l'ancre, juste à l'endroit dont nous étions

partis la veille: il ne tenait qu'à nous de croire que nous n'avions

pas bougé de place, mais que seulement nous avions eu un sommeil un

peu agité. Comme la prédiction de Nunzio s'était réalisée de point en

point, nous nous approchâmes de lui avec une vénération encore plus

grande que d'habitude pour lui demander de nouvelles centuries à

l'endroit du temps. Ses prévisions n'étaient pas consolantes: à son

avis, le temps était complétement dérangé pour huit ou dix jours; et

il y avait même dans l'air quelque chose de fort étrange, et qu'il ne

comprenait pas bien. Il résultait donc des observations atmosphériques

de Nunzio que nous étions cloués à San-Giovanni pour une semaine au

moins. Quant à renouveler l'essai que nous venions de faire et qui

nous avait si médiocrement réussi, il ne fallait pas même le tenter.

Notre parti fut pris à l'instant même. Nous déclarâmes au capitaine

que nous donnions six jours au vent pour se décider à passer du nord

au sud-est, et que si au bout de ce temps il ne s'était pas décidée

faire sa _saute_, nous nous en irions tranquillement par terre, à

travers plaines et montagnes, notre fusil sur l'épaule, et tantôt à

pied, tantôt à mulets; pendant ce temps le vent finirait probablement

par changer de direction, et notre speronare, profitant du premier

souffle favorable, nous retrouverait au Pizzo.

Rien ne met le corps et l'âme à l'aise comme une résolution prise,

fût-elle exactement contraire à celle que l'on comptait prendre.

A peine la nôtre fut-elle arrêtée que nous nous occupâmes de nos

dispositions locatives. Les auberges de San-Giovanni, comme on le

comprend bien, étaient plus que médiocres; pour rien au monde je

n'aurais voulu remettre le pied à Messine. Nous décidâmes donc que

nous demeurerions sur notre speronare; en conséquence on s'occupa à

l'instant même de le tirer à terre, afin que nous n'eussions pas même

à supporter l'ennuyeux clapotement de la mer, qui dans les mauvais

temps se fait sentir jusqu'au milieu du détroit. Chacun se mit à

l'œuvre, et au bout d'une heure le speronare, comme une carène

antique, était tiré sur le sable du rivage, étayé à droite et à gauche

par deux énormes pieux, et orné à son babord d'une échelle à l'aide de

laquelle on communiquait de son pont à la terre ferme. En outre, une

tente fut établie de l'arrière au grand mât, afin que noua pussions

nous promener, lire ou travailler à l'abri du soleil et de la pluie.

Moyennant ces petites préparations, nous nous trouvâmes avoir une

demeure infiniment plus confortable que ne l'eût été la meilleure

auberge de San-Giovanni.

Le temps que nous avions à passer ainsi ne devait point être perdu:

Jadin avait ses croquis à repasser; et moi, pendant mes longues

rêveries nocturnes sous ce beau ciel de la Sicile, j'avais à peu près

arrêté le plan de mon drame de _Paul Jones_, dont il ne me restait

plus que quelques caractères à mettre en relief et quelques scènes à

compléter. Je résolus donc de profiter de cette espèce de quarantaine

pour achever ce travail préparatoire, qui devait recevoir à Naples son

exécution, et dès le soir même je me mis à l'œuvre.

Le lendemain, le capitaine nous demanda pour lui et ses gens la

permission d'aller au village de La Pace pendant tout le temps que le

vent soufflerait du nord; deux hommes resteraient constamment à

bord pour nous servir et se relaieraient toits les deux jours. La

permission fut accordée à ces conditions.

Le vent était constamment contraire, ainsi que l'avait prédit Nunzio;

et cependant le temps, après avoir été deux nuits et un jour à la

bourrasque, était redevenu assez beau. La lune était dans son plein et

se levait chaque soir derrière les montagnes de la Calabre; puis elle

venait faire du détroit un lac d'argent, et de Messine une de ces

villes fantastiques comme en rêve le burin poétique de Martyn. C'était

ce moment-là que je choisissais de préférence pour travailler;

et, selon toute probabilité, c'est au calme de ces belles nuits

siciliennes que le caractère du principal héros de mon drame a dû le

cachet religieux et rêveur qui a, plus que les scènes dramatiques

peut-être, décidé du succès de l'ouvrage.

Au bout de six jours, le vent soutenait le défi et n'avait pas changé.

Ne voulant rien changer à notre décision, nous résolûmes donc de

partir le matin du septième, et nous fimes dire au capitaine de

revenir pour arrêter un itinéraire avec nous. Non-seulement le

capitaine revint, mais encore il ramena tout l'équipage; les braves

gens n'avaient pas voulu nous laisser partir sans prendre congé de

nous. Vers les trois heures, nous les vîmes en conséquence arriver

dans la chaloupe. Aussitôt je donnai l'ordre à Giovanni de se procurer

tout ce qu'il pourrait réunir de vivres, et à Philippe, qui était de

garde avec lui, de préparer sur le pont une table monstre; quant au

dessert, je me doutais bien que nous n'aurions pas besoin de nous

en occuper, attendu que chaque fois que nos matelots revenaient du

village ils rapportaient toujours avec eux les plus beaux fruits de

leurs jardins.

Quoique pris au dépourvu, Giovanni se tira d'affaire avec son habileté

ordinaire: au bout d'une heure et demie, nous avions un dîner fort

confortable. Il est vrai que nous avions affaire à des convives

indulgents.

Après le dîner, auquel assista une partie de la population de

San-Giovanni, on enleva les tables et on parla de danser la

tarentelle. J'eus alors l'idée d'envoyer Pietro par le village afin

de recruter deux musiciens, un flûteur et un joueur de guitare: un

instant après j'entendis mes instrumentistes qui s'approchaient, l'un

en soufflant dans son flageolet, l'autre en raclant sa viole; le reste

du village les suivait. Pendant ce temps, Giovanni avait préparé

une illumination générale; en cinq minutes le speronare fut

resplendissant.

Alors je priai le capitaine d'inviter ses connaissances à monter sur

le bâtiment: en un instant nous eûmes à bord une vingtaine de danseurs

et de danseuses. Nous juchâmes nos musiciens sur la cabine, nous

plaçâmes à l'avant une table couverte de verres et de bouteilles,

et le raout commença, à la grande joie des acteurs et même des

spectateurs.

La tarentelle, comme on se le rappelle, était le triomphe de Pietro:

aussi aucun des danseurs calabrais n'essaya-t-il de lui disputer le

prix. On parlait bien tout bas d'un certain Agnolo qui, s'il était là,

disait-on, soutiendrait à lui seul l'honneur de la Calabre contre la

Sicile tout entière; mais il n'y était pas. On l'avait cherché partout

du moment où l'on avait su qu'il y avait bal, et on ne l'avait pas

trouvé: selon toute probabilité, il était à Beggio ou à Scylla, ce

qui était un grand malheur pour l'amour-propre national des

Sangiovannistes. Il faut croire, au reste, que la réputation du susdit

Agnolo avait passé le détroit, car le capitaine se pencha à mon

oreille, et me dit tout bas:

--Ce n'est pas pour mépriser Pietro qui a du talent, mais c'est bien

heureux pour lui qu'Agnolo ne soit pas ici.

A peine achevait-il la phrase, que de grands cris retentirent sur le

rivage et que la foule des spectateurs s'ouvrit devant un beau garçon

de vingt à vingt-deux ans, vêtu de son costume des dimanches. Ce

beau garçon, c'était Agnolo; et ce qui l'avait retardé, c'était sa

toilette.

Il était évident que cette apparition était peu agréable à nos gens,

et surtout à Pietro, qui se voyait sur le point d'être détrôné,

ou tout au moins d'être forcé de partager avec un rival les

applaudissements de la société, Cependant le capitaine ne pouvait se

dispenser d'inviter un homme désigné ainsi à notre admiration par la

voix publique; il s'approcha donc du bordage du speronare, à dix pas

duquel Agnolo se tenait debout les bras croisés d'un air de défi,

et l'invita à prendre part à la fête. Agnolo le remercia avec une

certaine courtoisie, et, sans se donner la peine de gagner l'échelle

qui était de l'autre côté, il s'accrocha en sautant avec sa main

droite au bordage du bâtiment; puis, à la force des poignets, il

s'enleva comme un professeur de voltige et retomba sur le pont.

C'était, comme on dit en style de coulisses, _soigner son entrée._

Aussi Agnolo, plus heureux sur ce point que beaucoup d'acteurs en

réputation, eut-il le bonheur de ne pas manquer son effet.

Alors commença entre Pietro et le nouveau venu une véritable lutte

chorégraphique. Nous croyions connaître Pietro depuis le temps que

nous le pratiquions, mais nous, fûmes forcés d'avouer que c'était

la première fois que le vrai Pietro nous apparaissait dans toute

sa splendeur. Les gigottements, les flic-flacs, les triples tours

auxquels il se livra, étaient quelque chose de fantastique; mais tout

ce que faisait Pietro était à l'instant même répété par Agnolo

comme par son ombre, et cela, il fallait l'avouer, avec une méthode

supérieure. Pietro était le danseur de la nature, Agnolo était celui

de la civilisation; Pietro accomplissait ses pas avec une certaine

fatigue de corps et d'esprit: on voyait qu'il les combinait d'abord

dans sa tête, puis que les jambes obéissaient à l'ordre donné; chez

Agnolo, point: tout était instantané, l'art était arrivé à ressembler

à de l'inspiration, ce qui, comme chacun le sait, est le plus haut

degré auquel l'art puisse atteindre. Il en résulta que Pietro,

haletant, essoufflé, au bout de sa force et de son haleine, après

avoir épuisé tout son répertoire, tomba les jambes croisées sous lui

en jetant son cri de défaite habituel, sans conséquence lorsque la

chose se passait devant nous, c'est-à-dire en famille, mais qui

acquérait une bien autre gravité en face d'un rival comme Agnolo.

Quant à Agnolo, comme la fête commençait à peine pour lui, il laissa

quelques minutes à Pietro pour se remettre; puis, voyant que son

antagoniste avait sans doute besoin d'une trêve plus longue, puisqu'il

ne se relevait pas, il redemanda une autre tarentelle et continua ses

exercices.

Cette fois Agnolo, qui n'avait pas de concurrence à soutenir, fut

lui-même, c'est-à-dire véritablement un beau danseur, non pas comme on

l'entend dans un salon de France, mais comme on le demande en Espagne,

en Sicile et en Calabre. Toutes les figures de la tarentelle furent

passées en revue, toutes les passes accomplies; sa ceinture, son

chapeau, son bouquet, devinrent l'un après l'autre les accessoires de

ce petit drame chorégraphique, qui exprima tour à tour tous les degrés

de la passion, et qui, après avoir commencé par la rencontre presque

indifférente du danseur et de sa danseuse, avoir passé par les

différentes phases d'un amour combattu puis partagé, finit par toute

l'exaltation d'un bonheur mutuel. Nous nous étions approchés comme

les autres pour voir cette représentation vraiment théâtrale, et, au

risque de blesser l'amour-propre de notre pauvre Pietro, nous mêlions

nos applaudissements à ceux de la foule, lorsque les cris de _La danse

du Tailleur, La danse du Tailleur!_ retentirent, proférés d'abord

par deux ou trois personnes, puis ensuite répétés frénétiquement

non-seulement par les invités qui se trouvaient à bord, mais encore

par les spectateurs qui garnissaient le rivage. Agnolo se retourna

vers nous, comme pour dire que puisqu'il était notre hôte il ne ferait

rien qu'avec notre consentement, nous joignîmes alors nos instances à

celles qui le sollicitaient déjà. Alors Agnolo, saluant gracieusement

la foule, fit signe qu'il allait se rendre au désir qu'on lui

exprimait. Cette condescendance fut à l'instant même accueillie par

des applaudissements unanimes, et la musique commença une ritournelle

bizarre, qui eut le privilége d'exciter à l'instant même l'hilarité

parmi tous les assistants.

Comme j'ai le malheur d'avoir là compréhension très-difficile à

l'endroit des ballets, je m'approchai du capitaine, et lui demandai ce

que c'était que la danse du Tailleur.

--Ah! me dit-il, c'est une de leurs histoires diaboliques, comme ils

en ont par centaines dans leurs montagnes. Que voulez-vous! ce n'est

pas étonnant, ce sont tous des sorciers et des sorcières en Calabre.

--Mais enfin, à quelle circonstance cette danse a-t-elle rapport?

--C'est un brigand de tailleur de Catanzaro, maître Térence, qui a

fait _gratis_ une paire de culottes au diable; à la condition que le

diable emporterait sa femme. Pauvre femme! Le diable l'a emportée tout

de même.

--Bah!

--Oh! parole d'honneur:

--Comment cela?

--En jouant du violon. Oh n'en a plus entendu parler jamais, jamais.

--Vraiment?

--Oh! mon Dieu, oui, il vit encore. Si vous passez à

Catanzaro, vous pourrez le voir.

--Qui? le diable?

--Non, ce gueux de Térence. C'est arrivé il n'y a pas plus de dix ans,

au su et au vu de tout le monde. D'ailleurs c'est bien connu, ce sont

tous des sorciers et des sorcières en Calabre.

--Oh! capitaine, vous me raconterez l'histoire, n'est-ce pas?

--Oh! moi, je ne la sais pas bien, dit le capitaine; et puis

d'ailleurs je n'aime pas beaucoup à parler de toutes ces histoires-là

où le diable joue un rôle, attendu que, comme vous le savez, il y a

déjà eu dans ma famille une histoire de sorcière. Mais vous allez

traverser la Calabre, Dieu veuille qu'il ne vous y arrive aucun

accident, et vous pourrez demander au premier venu l'histoire de

maître Térence: Dieu merci! elle est connue, et on vous la racontera.

--Vous croyez?

--Oh! j'en suis sûr.

Je pris mon album, et j'écrivis dessus en grosses lettres:

_«Ne pas oublier de me faire raconter l'histoire de maître Térence de

Catanzaro, qui a fait_ gratis _une paire de culottes au diable, à la

condition que le diable emporterait sa femme.»_

Et je revins à Agnolo.

La toile était levée, et, sur une musique plus étrange encore que la

ritournelle dont la bizarrerie m'avait déjà frappé, Agnolo venait de

commencer une danse de sa composition: car non-seulement Agnolo était

exécutant, mais encore compositeur; danse dont rien ne peut donner

une idée, et qui aurait eu un miraculeux succès dans l'opéra de la

_Tentation_, si on avait pu y transporter tout ensemble les musiciens,

la musique et le danseur. Malheureusement, ne connaissant que le titre

du ballet, et n'en ayant point encore entendu le programme, je ne

pouvais comprendre que fort superficiellement l'action, qui me

paraissait des plus intéressantes et des plus compliquées. Je voyais

bien de temps en temps Agnolo faire le geste d'un homme qui tire son

fil, qui passe ses culottes, et qui avale un verre de vin; mais ces

différents gestes ne me paraissaient constituer, si je puis le dire,

que les épisodes du drame, dont le fond me demeurait toujours obscur.

Quant à Agnolo, sa pantomime devenait de plus en plus vive et animée,

et sa danse bouffonne et fantastique à la fois était pleine d'un

caractère d'entraînement presque magique. On voyait les efforts qu'il

faisait pour résister, mais la musique l'emportait. Pour le flûteur et

le guitariste, le premier soufflait à perdre haleine, tandis que le

second grattait à se démancher les bras. Les assistants trépignaient,

Agnolo bondissait, Jadin et moi nous nous laissions aller comme les

autres à ce spectacle diabolique, quand tout à coup je vis Nunzio qui,

perçant la foule, venait dire tout bas quelques paroles au capitaine.

Aussitôt le capitaine étendit la main, et me touchant l'épaule:

--Excellence? dit-il.

--Eh bien! qu'y a-t-il? demandai-je.

--Excellence, c'est le vieux qui assure qu'il se passe quelque chose

de singulier dans l'air, et qu'au lieu de regarder danser des danses

qui révoltent le bon Dieu, nous ferions bien mieux de nous mettre en

prières.

--Mais que diable Nunzio veut-il qu'il se passe dans l'air?

--Jésus! cria le capitaine, on dirait que tout tremble.

Cette judicieuse remarque fur immédiatement suivie d'un cri général de

terreur. Le bâtiment vacilla comme s'il était encore en pleine mer. Un

des deux étais qui le soutenaient glissa le long de sa carène, et

le speronare, versant comme une voiture à laquelle deux roues

manqueraient à la fois du même côté, nous envoya tous, danseurs,

musiciens et assistants, rouler pêle-mêle sur le sable!

Il y eut un instant d'effroi et de confusion impossible à décrire;

chacun se releva et se mit à fuir de son côté, sans savoir où. Quant

à moi, n'ayant plus aucune idée, grâce à la culbute que je venais de

faire, de la topographie du terrain, je m'en allais droit dans la mer,

quand une main me saisit et m'arrêta. Je me retournai, c'était le

pilote.

--Où allez-vous, excellence? me dit-il.

--Ma foi! pilote, je n'en sais rien. Allez-vous quelque part? Je vais

avec vous, ça m'est égal.

--Nous n'avons nulle part à aller, excellence; et ce que nous pouvons

foire de mieux, c'est d'attendre.

--Eh bien! dit Jadin en arrivant à son tour tout en crachant le sable

qu'il avait dans la bouche, en voilà une de cabriole!

--Vous n'avez rien? lui demandai-je.

--Moi, rien du tout; je suis tombé sur Milord que j'ai manqué

étouffer, voilà tout. Ce pauvre Milord, continua Jadin en adressant la

parole à son chien de son fausset le plus agréable, il a donc sauvé la

vie à son maître. Milord se ramassa sur lui-même et agita vivement sa

queue en témoignage du plaisir qu'il éprouvait d'avoir accompli sans

s'en douter une si belle action.

--Mais enfin, demandai-je, qu'y a-t-il? qu'est-il arrivé?

--Il est arrivé, dit Jadin en haussant les épaules, que ces

imbéciles-là ont mal assuré les pieux, et qu'un des supports ayant

manqué, le speronare à fait comme quand Milord secoue ses puces.

--C'est-à-dire, reprit le pilote, que c'est la terre qui a secoué les

siennes.

--Comment?

--Écoutez ce qu'ils crient tous en se sauvant.

Je me retournai vers le village, et je vis nos convives qui couraient

comme des fous en criant: _Terre moto, terre moto!_

--Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que c'est un tremblement de

terre? demandai-je.

--Ni plus ni moins, dit le pilote.

--Parole d'honneur? fit Jadin.

--Parole d'honneur, reprit Nunzio.

--Eh bien! pilote, touchez-là, dit Jadin, je suis enchanté.

--De quoi? demanda gravement Nunzio.

--D'avoir joui d'un tremblement de terre. Tiens! est-ce que vous

croyez que ça se rencontre tous les dimanches, vous? Ce pauvre Milord,

il aura donc vu des tempêtes, il aura donc vu des volcans, il aura

donc vu des tremblements de terre; il aura donc tout vu!

Je me mis à rire malgré moi.

--Oui, oui, dit le pilote, riez; vous autres, Français, je sais bien

que vous riez de tout. Ça n'empêche pas que dans ce moment-ci la

moitié de la Calabre est peut-être sens dessus dessous. Ce n'est pas

qu'il y ait grand mal; mais enfin, tout Calabrais qu'ils sont, ce sont

des hommes.

--Comment, pilote! demandai-je, vous croyez que pour cette petite

secouée que nous avons ressentie....

--Le mouvement allait du nord au midi, voyez-vous, excellence; et

nous, justement, nous sommes à l'extrémité de la botte, et par

conséquent nous n'avons pas ressenti grand'chose; mais du côté de

Nicastro et de Cosenza, c'est là qu'il doit y avoir eu le plus d'œufs

cassés; sans compter que nous ne sommes probablement pas au bout.

--Ah! ah! dit Jadin, vous croyez que nous allons avoir encore de

l'agrément? Alors bon, bon. En ce cas, fumons une pipe.

Et il se mit à battre le briquet, en attendant une seconde secousse.

Mais nous attendîmes inutilement: la seconde secousse ne vint pas,

et au bout de dix minutes notre équipage, qui dans le premier moment

s'était éparpillé de tous les côtés, était réuni autour de nous:

personne n'était blessé, à l'exception de Giovanni qui s'était foulé

le poignet, et de Pietro qui prétendait s'être donné une entorse.

--Eh bien! dit le capitaine, voyons, pilote, que faut-il faire

maintenant?

--Oh! mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, répondit le vieux

prophète: remettre le speronare sur sa pauvre quille, attendu que je

crois que c'est fini pour le moment.

--Allons, enfants, dit le capitaine, à l'ouvrage! Puis, se retournant

de notre côté:--Si leurs excellences avaient la bonté ... ajouta-t-il.

--De quoi faire, capitaine, dites?

--De nous donner un coup de main; nous ne serons pas trop de tous

tant que nous sommes pour en venir à notre honneur; attendu que ces

fainéants de Calabrais, c'est bon à boire, à manger et à danser; mais

pour le travail il ne faut pas compter dessus. Voyez s'il en reste un

seul!

Effectivement, le rivage était complètement désert: hommes, femmes et

enfants, tout avait disparu; ce qui, du reste, me paraissait assez

naturel pour qu'on ne s'en formalisât point.

Quoique réduits à nos propres forces, nous n'en parvînmes pas moins,

grâce à un mécanisme fort ingénieux inventé par le pilote, à remettre

le bâtiment dans une ligne parfaitement verticale. Le pieu qui avait

glissé fut rétabli en son lieu et place, l'échelle appliquée de

nouveau à bâbord, et au bout d'une heure à peu près tout était

aussi propre et aussi en ordre à bord du speronare que si rien

d'extraordinaire ne s'était passé.

La nuit s'écoula sans accident aucun.

CHAPITRE XI.

TÉRENCE LE TAILLEUR.

Le lendemain, à six heures du matin, nous vîmes arriver le guide et

les deux mulets que nous avions fait demander la veille. Aucun dommage

important n'était arrivé dans le village; trois ou quatre cheminées

étaient tombées, voilà tout.

Nous convînmes alors de nos faits avec le capitaine: il nous fallait

trois jours pour aller par terre au Pizzo. En supposant que le vent

changeât, il lui fallait, à lui, douze ou quinze heures: il fut

convenu que s'il arrivait le premier au rendez-vous il nous attendrait

jusqu'à ce que nous parussions; si nous arrivions au contraire avant

lui, nous devions l'attendre deux jours; puis si, ces deux jours

écoulés, il n'avait point paru, nous lui laissions une lettre dans

la principale auberge de la ville, et nous lui indiquions un nouveau

rendez-vous.

Ce point essentiel convenu, sur l'invitation du capitaine d'emporter

avec nous le moins d'argent possible, nous prîmes chacun six ou huit

louis seulement, laissant le reste de notre trésor sous la garde de

l'équipage; et, munis cette fois de nos passe-ports parfaitement en

règle, nous enfourchâmes nos montures et prîmes congé de nos matelots,

qui nous promirent de nous recommander tous les soirs à Dieu dans

leurs prières. Quant à nous, nous leur enjoignîmes de partir au

premier souffle de vent; ils s'y engagèrent sur leur parole, nous

baisèrent une dernière fois les mains, et nous nous séparâmes.

Nous suivions pour aller à Scylla la route déjà parcourue, et sur

laquelle par conséquent nous n'avions aucune observation à faire; mais

comme notre guide était forcé de marcher à pied, attendu qu'après

nous avoir promis d'amener trois mulets il n'en avait amené que deux,

espérant que nous n'en payerions ni plus ni moins les trois piastres

convenues par chaque jour, nous ne pouvions aller qu'un train

très-ordinaire; encore en arrivant à Scylla nous déclara-t-il que,

ses mulets n'ayant point mangé avant leur départ, il était de toute

urgence qu'il les fît déjeuner avant d'aller plus loin. Cela amena un

éclaircissement tout naturel: j'avais entendu que la nourriture, comme

toujours, serait au compte du muletier, et lui au contraire prétendait

avoir entendu que la nourriture de ses mulets serait au compte de ses

voyageurs. La chose n'était point portée sur le _papier_; mais, comme

heureusement il y avait sur le papier que le guide fournirait trois

mulets et qu'il n'en avait fourni que deux, je le sommai de tenir ses

conventions à la lettre, à défaut de quoi j'allais aller prévenir

mon ami le brigadier de gendarmerie. La menace fit son effet: il fut

arrêté que, tout en me contentant de deux mulets, j'en payerais

un troisième, et que le prix du mulet absent serait affecté à la

nourriture des deux mulets présents.

Afin de ne pas perdre une heure inutilement à Scylla, nous montâmes,

Jadin et moi, sur le rocher où est bâtie la forteresse. Là, nous

relevâmes une petite erreur archéologique: c'est que la citadelle,

qu'on nous avait dit élevée par Murât, datait de Charles d'Anjou: il y

avait cinq siècles et demi de différence entre l'un et l'autre de ces

deux conquérants. Mais le renseignement nous avait été donné par

nos Siciliens, et j'avais déjà remarqué qu'il ne fallait pas

scrupuleusement les croire a l'endroit des dates.

Ce fut le 7 février 1808 que les compagnies de voltigeurs du 23e

régiment d'infanterie légère et du 67e régiment d'infanterie de

ligne entrèrent à la baïonnette dans la petite ville de Scylla et

en chassèrent les bandits qui l'occupaient, et qui parvinrent à

s'embarquer sous la protection du fort que défendait une garnison du

62e régiment de ligne anglais.

A peine maîtres de la ville, les Français établirent sur la montagne

qui la domine une batterie de canons destinée à battre le fort en

brèche. Le 9, la batterie commença son feu; le 15, la garnison

anglaise fut sommée de se rendre. Sur son refus, le feu continua; mais

dans la nuit du 16 au 17 une flottille de petits bâtiments partit des

cotes de Sicile et vint aborder sans bruit au pied du roc. Le jour

venu, les assiégeants s'aperçurent qu'on ne répondait pas à leur feu;

en même temps ils eurent avis que les Anglais s'embarquaient pour

la Sicile. Cet embarquement leur avait paru impossible à cause de

l'escarpement du roc taillé à pic; mais il fallut bien qu'ils en

crussent leurs yeux lorsqu'ils virent les chaloupes s'éloigner

chargées d'habits rouges. Ils coururent aussitôt à l'assaut,

s'emparèrent de la forteresse sans résistance aucune et arrivèrent au

haut du rempart juste à temps pour voir s'éloigner la dernière barque.

Un escalier taillé dans le roc, et qu'il était impossible d'apercevoir

de tout autre côté que de celui de la mer, donna l'explication du

miracle. Les canons du fort furent aussitôt tournés vers les fugitifs,

et un bateau chargé de cinquante hommes fut coulé bas; les autres,

craignant le même sort, firent force de voiles pour s'éloigner,

laissant leurs compagnons se tirer de là connue ils pourraient. Les

trois quarts s'en tirèrent en se noyant, l'autre quart regagna la côte

à la nage et fut fait prisonnier par les vainqueurs. On trouva dans

le fort dix-neuf pièces de canon, deux mortiers, deux obusiers, une

caronade, beaucoup de munitions et cent cinquante barils de biscuit.

La prise de Scylla mit fin à la campagne: c'était le seul point où le

roi Ferdinand posât encore le pied en Calabre; et Joseph Napoléon,

passé roi depuis dix-huit mois, se trouva ainsi maître de la moitié du

royaume de son prédécesseur.

J'avoue que ce fut avec un certain plaisir qu'à l'extrémité de la

Péninsule italique je retrouvai la trace des boulets français sur une

citadelle de la Grande-Grèce.

L'heure était écoulée: nous avions donné rendez-vous à notre muletier

de l'autre côté de la ville. Nous revînmes donc sur la grande route,

où, après un instant d'attente, nous fûmes rejoints par notre homme

et par ses deux bêtes. En remontant sur mon mulet je m'aperçus qu'on

avait touché à mes fontes; ma première idée fut qu'on m'avait volé mes

pistolets, mais en levant la couverture je les vis à leur place. Notre

guide nous dit alors que c'était seulement le garçon d'écurie qui les

avait regardés, pour s'assurer s'ils étaient chargés, sans doute, et

donner sur ce point important des renseignements à qui de droit. Au

reste, nous voyagions depuis trop long-temps au milieu d'une société

équivoque pour être pris au dépourvu: nous étions armés jusqu'aux

dents et ne quittions pas nos armes, ce qui, joint à la terreur

qu'inspirait Milord, nous sauva sans doute des mauvaises rencontres

dont nous entendions faire journellement le récit. Au reste, comme je

ne me fiais pas beaucoup à mon guide, ce petit événement me fut une

occasion de lui dire que, si nous étions arrêtés, la première chose

que je ferais serait de lui casser la tête. Cette menace, donnée en

manière d'avis et de l'air le plus tranquille et le plus résolu du

monde, parut faire sur lui une très-sérieuse impression.

Vers les trois heures de l'après-midi, nous arrivâmes à Bagnaria. Là,

notre guide nous proposa de faire une halte, qui serait consacrée à

son dîner et au nôtre. La proposition était trop juste pour ne

pas trouver en nous un double écho: nous entrâmes dans une espèce

d'auberge, et nous demandâmes qu'on nous servit immédiatement.

Comme, au bout d'une demi-heure, nous ne voyions faire aucuns

préparatifs dans la chambre où nous attendions notre nourriture, je

descendis à la cuisine afin de presser le cuisinier. Là il me fut

répondu qu'on aurait déjà servi le dîner à nos excellences, mais que

notre guide ayant dit que nos excellences coucheraient à l'hôtel, on

n'avait pas cru devoir se presser. Comme nous avions fait à peine sept

lieues dans la journée, je trouvai la plaisanterie médiocre, et je

priai le maître de la locanda de nous faire dîner à l'instant même,

et de prévenir notre muletier de se tenir prêt, lui et ses bêtes, à

repartir aussitôt après le repas.

La première partie de cet ordre fut scrupuleusement exécutée; deux

minutes après l'injonction faite, nous étions à table. Mais il n'en

fut pas de même de la seconde: lorsque nous descendîmes, on nous

annonça que, notre guide n'étant point rentré, on n'avait pas pu lui

faire part de nos intentions, et que, par conséquent, elles n'étaient

pas exécutées. Notre résolution fut prise à l'instant même: nous fîmes

faire notre compte et celui de nos mulets, nous payâmes total et bonne

main; nous allâmes droit à l'écurie, nous sellâmes nos montures,

nous montâmes dessus, et nous dîmes à l'hôte que lorsque le muletier

reviendrait il n'avait qu'à lui dire qu'en courant après nous il nous

rejoindrait sur le chemin de Palma. Il n'y avait point à se tromper,

ce chemin étant la grande route.

Comme nous atteignions l'extrémité de la ville, nous entendîmes

derrière nous des cris perçants; c'était notre Calabrais qui s'était

mis à notre poursuite et qui n'aurait pas été fâché d'ameuter quelque

peu ses compatriotes contre nous. Malheureusement, notre droit était

clair: nous n'avions fait que six lieues dans la journée, ce n'était

point une étape. Il nous restait encore trois heures de jour à épuiser

et sept milles seulement à faire pour arriver à Palma. Nous avions

donc le droit d'aller jusqu'à Palma. Notre guide alors essaya de nous

arrêter par la crainte, et nous jura que nous ne pouvions pas manquer

d'être arrêtés deux ou trois fois en voyageant à une pareille heure;

et, à l'appui de son assertion, il nous montra de loin quatre

gendarmes qui sortaient de la ville et conduisaient avec eux cinq ou

six prisonniers. Or ces prisonniers n'étaient autres, assurait notre

homme, que des voleurs qui avaient été pris la veille sur la route

même que nous voulions suivre. A ceci nous répondîmes que, puisqu'ils

avaient été pris, ils n'y étaient plus; et que d'ailleurs, s'il avait

besoin effectivement d'être rassuré, nous demanderions aux gendarmes,

qui suivaient la même route, la permission de voyager dans leur

honorable société. A une pareille proposition, il n'y avait rien à

répondre; force fut donc à notre malheureux guide d'en prendre son

parti: nous mîmes nos mules au petit trot, et il nous suivit en

gémissant. Je donne tous ces détails pour que le voyageur qui nous

succédera dans ce bienheureux pays sache à quoi s'en tenir, une fois

pour toutes; faire ses conditions, par écrit d'abord, et avant tout;

puis, ces conditions faites, ne céder jamais sur aucune d'elles.

Ce sera une lutte d'un jour ou deux; mais ces quarante-huit heures

passées, votre guide, votre muletier ou votre vetturino aura pris son

pli, et, devenu souple comme un gant, il ira de lui-même au-devant de

vos désirs. Sinon, on est perdu: on rencontrera à chaque heure une

opposition, à chaque pas une difficulté; un voyage de trois jours en

durera huit, et là où l'on aura cru dépenser cent écus on dépensera

mille francs.

Au bout de dix minutes nous avions rejoint nos gendarmes. A peine

eus-je jeté les yeux sur leur chef, que je reconnus mon brigadier de

Scylla: c'était jour de bonheur.

La reconnaissance fut touchante; mes deux piastres avaient porté leurs

fruits. Je n'aurais eu qu'un mot à dire pour faire accoupler mon

muletier à un voleur impair qui marchait tout seul. Je ne le dis

pas, seulement je fis comprendra d'un signe à ce drôle-là dans quels

rapports j'étais avec les autorités du pays.

J'essayai d'interroger plusieurs des prisonniers; mais par malheur

j'étais tombé sur les plus honnêtes gens de la terre, ils ne savaient

absolument rien de ce que la justice leur voulait. Ils allaient à

Cosenza, parce que cela paraissait faire plaisir à ceux qui les y

menaient, mais ils étaient bien convaincus qu'ils seraient à peine

arrivés dans la capitale de la Calabre citérieure, qu'on leur ferait

des excuses sur l'erreur qu'on avait commise à leur endroit, et qu'on

les renverrait chacun chez soi avec un certificat de bonnes vie et

mœurs.

Voyant que c'était un parti pris, je revins à mon brigadier;

malheureusement lui-même était fort peu au courant des faits et gestes

de ses prisonniers; il savait seulement que tous étaient arrêtés sous

prévention de vol à main armée, et que parmi eux trois ou quatre

étaient accusés d'assassinat. Malgré la promesse faite à mon guide, je

trouvai la société trop choisie pour rester plus long-temps avec elle,

et, faisant un signe à Jadin, qui y répondit par un autre, nous mîmes

nos mules au trot. Notre guide voulut recommencer ses observations;

mais je priai mon brave brigadier de lui faire à l'oreille une petite

morale; ce qui eut lieu à l'instant même, et ce qui produisit le

meilleur effet.

Moyennant quoi nous arrivâmes vers sept heures du soir à Palma sans

mauvaise rencontre et sans nouvelles observations.

Rien n'est plus promptement visité qu'une ville de Calabre; excepté

les éternels temples de Pestum qui restent obstinément debout à

l'entrée de cette province, il n'y a pas un seul monument à voir de la

pointe de Palinure au cap de Spartinento; les hommes ont bien essayé,

comme partout ailleurs, d'y enraciner la pierre, mais Dieu ne l'a

jamais souffert. De temps en temps il prend la Calabre à deux mains,

et comme un vanneur fait du blé, il secoue rochers, villes et

villages: cela dure plus ou moins long-temps; puis, lorsqu'il

s'arrête, tout est changé d'aspect sur une surface de soixante-dix

lieues de long et de trente ou quarante de large. Où il y avait

des montagnes il y a des lacs, où il y avait des lacs il y a des

montagnes, et où il y avait des villes il n'y a généralement plus

rien du tout. Alors ce qui reste de la population, pareille à une

fourmilière dont un voyageur en passant a détruit l'édifice, se remet

à l'œuvre; chacun charrie son moellon, chacun traîne sa poutre;

puis, tant bien que mal et autant que possible, à la place où était

l'ancienne ville on bâtit une ville nouvelle qui, pareille à chacune

des dix villes qui l'ont précédée, durera ce qu'elle pourra. On

comprend qu'avec cette éternelle éventualité de destruction, on

s'occupe peu de bâtir selon les règles de l'un des six ordres reconnus

par les architectes. Vous pouvez donc, à moins que vous n'ayez quelque

recherche historique, géologique ou botanique à faire, arriver le soir

dans une ville quelconque de la Calabre, et en partir le lendemain

matin: vous n'aurez rien laissé derrière vous qui mérite la peine

d'être vu. Mais ce qui est digne d'attention dans un pareil voyage,

c'est l'aspect sauvage du pays, les costumes pittoresques de ses

habitants, la vigueur de ses forêts, l'aspect de ses rochers, et les

mille accidents de ses chemins. Or, tout cela se voit dans le jour,

tout cela se rencontre sur les routes; et un voyageur qui avec une

tente et des mulets irait de Pestum à Reggio sans entrer dans une

seule ville, aurait mieux vu la Calabre que celui qui, en suivant la

grande route par étapes de trois lieues, aurait séjourné dans chaque

ville et dans chaque village.

Nous ne cherchâmes donc aucunement à voir les curiosités de Palma,

mais bien à nous assurer la meilleure chambre et les draps les plus

blancs de l'auberge de l'_Aigle-d'Or_, où, pour se venger de nous sans

doute, nous conduisit notre guide; puis, les premières précautions

prises, nous fîmes une espèce de toilette pour aller porter à son

adresse une lettre que nous avait prié de remettre en passant et en

mains propres notre brave capitaine. Cette lettre était destinée à M.

Piglia, l'un des plus riches négociants en huile de la Calabre. Nous

trouvâmes dans M. Piglia non-seulement le négociant _pas fier_ dont

nous avait parlé Pietro, mais encore un homme fort distingué. Il

nous reçut comme eût pu le faire un de ses aïeux de la Grande-Grèce,

c'est-à-dire en mettant à notre disposition sa maison et sa table. A

cette proposition courtoise, ma tentation d'accepter l'une et l'autre

fut grande, je l'avoue; j'avais presque oublié les auberges de Sicile,

et je n'étais pas encore familiarisé avec celles de Calabre, de

sorte que la vue de la nôtre m'avait quelque peu terrifié; nous n'en

refusâmes pas moins le gîte, retenus par une fausse honte; mais

heureusement il n'y eut pas moyen d'en faire autant du déjeuner offert

pour le lendemain. Nous objectâmes bien à la vérité la difficulté

d'arriver le lendemain soir à Monteleone si nous partions trop tard de

Palma; mais M. Piglia détruisit à l'instant même l'objection en nous

disant de faire partir le lendemain, dès le matin, le muletier et les

mules pour Gioja, et en se chargeant de nous conduire jusqu'à cette

ville en voiture, de manière à ce que, trouvant les hommes et les

bêtes bien reposés, nous pussions repartir à l'instant même. La grâce

avec laquelle nous était faite l'invitation, plus encore que la

logique du raisonnement, nous décida à accepter, et il fut convenu que

le lendemain à neuf heures du matin nous nous mettrions à table, et

qu'à dix heures nous monterions en voiture.

Le Capitaine Aréna — Tome 2 · 第 1 / 12 段