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LE CAPITAINE ARÉNA par Alexandre Dumas (Père)
Volume 2
CHAPITRE X.
LE PROPHÈTE.
En arrivant à bord nous trouvâmes le pilote assis, selon son habitude,
au gouvernail, quoique le bâtiment fût à l'ancre, et que par
conséquent il n'eût rien à faire à cette place. Au bruit que nous
fîmes en remontant à bord, il éleva sa tête au-dessus de la cabine
et fit signe au capitaine qu'il avait quelque chose à lui dire. Le
capitaine, qui partageait la déférence que chacun avait pour Nunzio,
passa aussitôt à l'arrière. La conférence dura dix minutes à peu près;
pendant ce temps les matelots de leur côté s'étaient entre eux et
formaient un groupe qui paraissait assez préoccupé; nous crûmes qu'il
était question de l'aventure de Scylla, et nous ne fîmes pas autrement
attention à ces symptômes d'inquiétude.
Au bout de ces dix minutes le capitaine reparut et vint droit à nous.
--Est-ce que leurs excellences tiennent toujours à partir demain? nous
demandat-il.
--Mais, oui, si la chose est possible, répondis-je.
--C'est que le vieux dit que le temps va changer, et que nous aurons
le vent contraire pour sortir du détroit.
--Diable! fis-je, est-ce qu'il en est bien sûr?
--Oh! dit Pietro, qui s'était approché de nous avec tout l'équipage,
si le vieux l'a dit, dame! c'est l'Évangile. L'a-t-il dit, capitaine?
--Il l'a dit, répondit gravement celui auquel la question était
adressée.
--Ah! nous avions bien va qu'il y avait quelque chose sous jeu; il
avait la mine toute gendarmée: n'est-ce pas, les autres?
Tout l'équipage fit un signe de tête qui indiquait que, comme Pietro,
chacun avait remarqué la préoccupation du vieux prophète.
--Mais, demandai-je, est-ce que lorsque ce vent souffle il a
l'habitude de souffler longtemps?
--Dame! dit! le capitaine, huit jours, dix jours; quelquefois plus,
quelquefois moins.
--Et alors on ne peut pas sortir du détroit?
--C'est impossible.
--Vers quelle heure le vent soufflera-t-il?
--Eh! vieux! dit le capitaine.
--Présent, dit Nunzio eu se levant derrière sa cabine.
--Pour quelle heure le vent?
Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel; puis
se retournant de notre côté:
--Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir, entre huit et neuf heures,
un instant après que le soleil sera couché.
--Ce sera entre huit et neuf heures, répéta le capitaine avec la même
assurance que si c'eût été Matthieu Lænsberg ou Nostradamus qui lui
eût adressé la réponse qu'il nous transmettait.
--Mais, en ce cas, demandai-je, au capitaine, ne pourrait-on sortir
tout de suite? nous nous trouverions alors en pleine mer; et, pourvu
que nous arrivions à gagner le Pizzo, c'est tout ce que je demande.
--Si vous le voulez absolument, répondit directement le pilote, on
tâchera.
--Eh bien, tâchez-donc alors.
--Allons, allons, dit le capitaine: on part! Chacun à son poste. En un
instant, et sans faire une seule observation, tout le monde fut à la
besogne; l'ancre fut levée, et le bâtiment, tournant lentement son
beaupré vers le cap Pelore, commença de se mouvoir sous l'effort de
quatre avirons: quant aux voiles, il n'y fallait pas songer, pas un
souffle de vent ne traversait.
Cependant il était évident que, quoique notre équipage eût obéi sans
réplique à l'ordre donné, c'était à contre-cœur qu'il se mettait en
route; mais, comme cette espèce de nonchalance pouvait bien venir
aussi du regret que chacun avait de s'éloigner de sa femme ou de sa
maîtresse, nous n'y fîmes pas grande attention, et nous continuâmes
d'espérer que Nunzio mentirait cette fois à son infaillibilité
ordinaire.
Vers les quatre heures, nos matelots, qui peu à peu, et tout en
dissimulant cette intention, s'étaient rapprochés des côtes de Sicile,
se trouvèrent à un demi-quart de lieue à peu près du village de La
Pace; alors femmes et enfants sortirent et commencèrent à encombrer
la côte. Je vis bien quel était le but de cette manœuvre, attribuée
simplement au courant, et j'allai au-devant du désir de ces braves
gens en les autorisant, non pas à débarquer, ils ne le pouvaient pas
sans patente, mais à s'approcher du rivage à une assez faible distance
pour que partants et restants pussent se faire encore une fois leurs
adieux. Ils profitèrent de la permission, et en une vingtaine de
coups de rames ils se trouvèrent à portée de la voix. Au bout d'une
demi-heure de conversation le capitaine rappela le premier que nous
n'avions pas de temps à perdre: on fit voler les mouchoirs et sauter
les chapeaux, comme cela se pratique en pareille circonstance, et l'on
se mit en route toujours ramant; pas un souffle d'air ne se faisait
sentir, et, au contraire, le temps devenait de plus en plus lourd.
Comme cette disposition atmosphérique me portait tout naturellement
au sommeil, et que j'avais long-temps vu et si souvent revu le double
rivage de la Sicile et de la Calabre que je n'avais plus grande
curiosité pour lui, je laissai Jadin fumant sa pipe sur le pont, et
j'allai me coucher.
Je dormais depuis trois ou quatre heures à peu près, et tout en
dormant je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi
quelque chose d'étrange, lorsqu'enfin je fus complétement réveillé par
le bruit des matelots courant au-dessus de ma tête et par le cri bien
connu de: Burrasca! burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux,
ce qui ne me fut pas chose facile, relativement au mouvement
d'oscillation imprimé au bâtiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux
de savoir ce qui se passait, je me traînai jusqu'à la porte de
derrière de la cabine, qui donnait sur l'espace réservé au pilote.
Je fus bientôt au fait: au moment où je l'ouvrais, une vague qui
demandait à entrer juste au moment où je voulais sortir m'attrapa en
pleine poitrine, et m'envoya bientôt à trois pas en arrière, couvert
d'eau et d'écume. Je me relevai, mais il y avait inondation complète
dans la cabine; j'appelai Jadin pour qu'il m'aidât à sauver nos
lits du déluge. Jadin accourut accompagné du mousse qui portait une
lanterne, tandis que Nunzio, qui avait l'œil atout, tirait à lui la
porte de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submergeât point tout
à fait notre établissement. Nous roulâmes aussitôt nos matelas, qui
heureusement, étant de cuir, n'avaient point eu le temps de prendre
l'eau. Nous les plaçâmes sur des tréteaux qui les élevaient au-dessus
des eaux comme l'esprit de Dieu; nous suspendîmes nos draps et nos
couvertures aux porte-manteaux qui garnissaient les parois intérieures
de notre chambre à coucher; puis, laissant à notre mousse le soin
d'éponger les deux pouces de liquide au milieu duquel nous barbotions,
nous gagnâmes le pont.
Le vent s'était levé comme l'avait dit le pilote et à l'heure qu'il
avait dit, et, selon sa prédiction, nous était tout à fait contraire.
Néanmoins, comme nous étions parvenus à sortir du détroit, nous étions
plus à l'aise, et nous courions des bordées dans l'espérance de gagner
un peu de chemin; mais il résultait de cette manœuvre que la mer
nous battait en plein travers, et que de temps en temps le bâtiment
s'inclinait tellement que le bout de nos vergues trempait dans la mer.
Au milieu de toute cette bagarre et sur un plan incliné comme un toit,
nos matelots couraient de l'avant en arrière avec une célérité à
laquelle nous autres, qui ne pouvions nous tenir en place qu'en nous
cramponnant de toutes nos forces, ne comprenions véritablement rien.
De temps en temps le cri burrasca! burrasca! retentissait de nouveau;
aussitôt on abattait toutes les voiles, on faisait tourner le
speronare, le beaupré dans le veut, et l'on attendait. Alors le vent
arrivait bruissant, et, chargé de pluie, sifflait à travers nos mâts
et nos cordages dépouillés, tandis que les vagues, prenant notre
speronare en dessous, le faisaient bondir comme une coquille de noix.
En même temps, à la lueur de deux ou trois éclairs qui accompagnaient
chaque bourrasque, nous apercevions, selon que nos bordées nous
avaient rapprochés des uns ou des autres, ou les rivages de la
Calabre, ou ceux de la Sicile; et cela toujours à la même distance: ce
qui prouvait que nous ne faisions pas grand chemin. Au reste, notre
petit bâtiment se comportait à merveille et faisait des efforts inouïs
pour nous donner raison contre la pluie, la mer et le vent.
Nous nous obstinâmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et pendant
ces trois ou quatre heures, il faut le dire, nos matelots n'élevèrent
pas une récrimination contre la volonté qui les mettait aux prises
avec l'impossibilité même. Enfin, au bout de ce temps, je demandai
combien nous avions fait de chemin depuis que nous courions des
bordées; il y avait de cela cinq ou six heures. Le pilote nous
répondit tranquillement que nous avions fait une demi-lieue. Je
m'informai alors combien de temps pourrait durer la bourrasque, et
j'appris que, selon toute probabilité, nous en aurions encore pour
trente-six ou quarante heures. En supposant que nous continuassions à
conserver sur le vent et la mer le même avantage, nous pouvions faire
à peu, près huit lieues en deux jours: le gain ne valait pas la
fatigue, et je prévins le capitaine que, s'il voulait rentrer dans
le détroit, nous renoncions momentanément à aller plus avant. Cette
intention pacifique était à peine formulée par moi que, transmise
immédiatement à Nunzio, elle fut à l'instant même connue de tout
l'équipage. Le speronare tourna sur lui-même comme par enchantement;
la voile latine et la voile de foc se déployèrent dans l'ombre, et le
petit bâtiment, tout tremblant encore de sa lutte, partit vent arrière
avec la rapidité d'un cheval de course. Dix minutes après, le mousse
vint nous dire que si nous voulions rentrer dans notre cabine elle
était parfaitement séchée, et que nous y retrouverions nos lits, qui
nous attendaient dans le meilleur état possible. Nous ne nous le fîmes
pas redire deux fois, et, tranquilles désormais sur la bourrasque
devant laquelle nous marchions en courriers, nous nous endormîmes au
bout de quelques instants.
Nous nous réveillâmes à l'ancre, juste à l'endroit dont nous étions
partis la veille: il ne tenait qu'à nous de croire que nous n'avions
pas bougé de place, mais que seulement nous avions eu un sommeil un
peu agité. Comme la prédiction de Nunzio s'était réalisée de point en
point, nous nous approchâmes de lui avec une vénération encore plus
grande que d'habitude pour lui demander de nouvelles centuries à
l'endroit du temps. Ses prévisions n'étaient pas consolantes: à son
avis, le temps était complétement dérangé pour huit ou dix jours; et
il y avait même dans l'air quelque chose de fort étrange, et qu'il ne
comprenait pas bien. Il résultait donc des observations atmosphériques
de Nunzio que nous étions cloués à San-Giovanni pour une semaine au
moins. Quant à renouveler l'essai que nous venions de faire et qui
nous avait si médiocrement réussi, il ne fallait pas même le tenter.
Notre parti fut pris à l'instant même. Nous déclarâmes au capitaine
que nous donnions six jours au vent pour se décider à passer du nord
au sud-est, et que si au bout de ce temps il ne s'était pas décidée
faire sa _saute_, nous nous en irions tranquillement par terre, à
travers plaines et montagnes, notre fusil sur l'épaule, et tantôt à
pied, tantôt à mulets; pendant ce temps le vent finirait probablement
par changer de direction, et notre speronare, profitant du premier
souffle favorable, nous retrouverait au Pizzo.
Rien ne met le corps et l'âme à l'aise comme une résolution prise,
fût-elle exactement contraire à celle que l'on comptait prendre.
A peine la nôtre fut-elle arrêtée que nous nous occupâmes de nos
dispositions locatives. Les auberges de San-Giovanni, comme on le
comprend bien, étaient plus que médiocres; pour rien au monde je
n'aurais voulu remettre le pied à Messine. Nous décidâmes donc que
nous demeurerions sur notre speronare; en conséquence on s'occupa à
l'instant même de le tirer à terre, afin que nous n'eussions pas même
à supporter l'ennuyeux clapotement de la mer, qui dans les mauvais
temps se fait sentir jusqu'au milieu du détroit. Chacun se mit à
l'œuvre, et au bout d'une heure le speronare, comme une carène
antique, était tiré sur le sable du rivage, étayé à droite et à gauche
par deux énormes pieux, et orné à son babord d'une échelle à l'aide de
laquelle on communiquait de son pont à la terre ferme. En outre, une
tente fut établie de l'arrière au grand mât, afin que noua pussions
nous promener, lire ou travailler à l'abri du soleil et de la pluie.
Moyennant ces petites préparations, nous nous trouvâmes avoir une
demeure infiniment plus confortable que ne l'eût été la meilleure
auberge de San-Giovanni.
Le temps que nous avions à passer ainsi ne devait point être perdu:
Jadin avait ses croquis à repasser; et moi, pendant mes longues
rêveries nocturnes sous ce beau ciel de la Sicile, j'avais à peu près
arrêté le plan de mon drame de _Paul Jones_, dont il ne me restait
plus que quelques caractères à mettre en relief et quelques scènes à
compléter. Je résolus donc de profiter de cette espèce de quarantaine
pour achever ce travail préparatoire, qui devait recevoir à Naples son
exécution, et dès le soir même je me mis à l'œuvre.
Le lendemain, le capitaine nous demanda pour lui et ses gens la
permission d'aller au village de La Pace pendant tout le temps que le
vent soufflerait du nord; deux hommes resteraient constamment à
bord pour nous servir et se relaieraient toits les deux jours. La
permission fut accordée à ces conditions.
Le vent était constamment contraire, ainsi que l'avait prédit Nunzio;
et cependant le temps, après avoir été deux nuits et un jour à la
bourrasque, était redevenu assez beau. La lune était dans son plein et
se levait chaque soir derrière les montagnes de la Calabre; puis elle
venait faire du détroit un lac d'argent, et de Messine une de ces
villes fantastiques comme en rêve le burin poétique de Martyn. C'était
ce moment-là que je choisissais de préférence pour travailler;
et, selon toute probabilité, c'est au calme de ces belles nuits
siciliennes que le caractère du principal héros de mon drame a dû le
cachet religieux et rêveur qui a, plus que les scènes dramatiques
peut-être, décidé du succès de l'ouvrage.
Au bout de six jours, le vent soutenait le défi et n'avait pas changé.
Ne voulant rien changer à notre décision, nous résolûmes donc de
partir le matin du septième, et nous fimes dire au capitaine de
revenir pour arrêter un itinéraire avec nous. Non-seulement le
capitaine revint, mais encore il ramena tout l'équipage; les braves
gens n'avaient pas voulu nous laisser partir sans prendre congé de
nous. Vers les trois heures, nous les vîmes en conséquence arriver
dans la chaloupe. Aussitôt je donnai l'ordre à Giovanni de se procurer
tout ce qu'il pourrait réunir de vivres, et à Philippe, qui était de
garde avec lui, de préparer sur le pont une table monstre; quant au
dessert, je me doutais bien que nous n'aurions pas besoin de nous
en occuper, attendu que chaque fois que nos matelots revenaient du
village ils rapportaient toujours avec eux les plus beaux fruits de
leurs jardins.
Quoique pris au dépourvu, Giovanni se tira d'affaire avec son habileté
ordinaire: au bout d'une heure et demie, nous avions un dîner fort
confortable. Il est vrai que nous avions affaire à des convives
indulgents.
Après le dîner, auquel assista une partie de la population de
San-Giovanni, on enleva les tables et on parla de danser la
tarentelle. J'eus alors l'idée d'envoyer Pietro par le village afin
de recruter deux musiciens, un flûteur et un joueur de guitare: un
instant après j'entendis mes instrumentistes qui s'approchaient, l'un
en soufflant dans son flageolet, l'autre en raclant sa viole; le reste
du village les suivait. Pendant ce temps, Giovanni avait préparé
une illumination générale; en cinq minutes le speronare fut
resplendissant.
Alors je priai le capitaine d'inviter ses connaissances à monter sur
le bâtiment: en un instant nous eûmes à bord une vingtaine de danseurs
et de danseuses. Nous juchâmes nos musiciens sur la cabine, nous
plaçâmes à l'avant une table couverte de verres et de bouteilles,
et le raout commença, à la grande joie des acteurs et même des
spectateurs.
La tarentelle, comme on se le rappelle, était le triomphe de Pietro:
aussi aucun des danseurs calabrais n'essaya-t-il de lui disputer le
prix. On parlait bien tout bas d'un certain Agnolo qui, s'il était là,
disait-on, soutiendrait à lui seul l'honneur de la Calabre contre la
Sicile tout entière; mais il n'y était pas. On l'avait cherché partout
du moment où l'on avait su qu'il y avait bal, et on ne l'avait pas
trouvé: selon toute probabilité, il était à Beggio ou à Scylla, ce
qui était un grand malheur pour l'amour-propre national des
Sangiovannistes. Il faut croire, au reste, que la réputation du susdit
Agnolo avait passé le détroit, car le capitaine se pencha à mon
oreille, et me dit tout bas:
--Ce n'est pas pour mépriser Pietro qui a du talent, mais c'est bien
heureux pour lui qu'Agnolo ne soit pas ici.
A peine achevait-il la phrase, que de grands cris retentirent sur le
rivage et que la foule des spectateurs s'ouvrit devant un beau garçon
de vingt à vingt-deux ans, vêtu de son costume des dimanches. Ce
beau garçon, c'était Agnolo; et ce qui l'avait retardé, c'était sa
toilette.
Il était évident que cette apparition était peu agréable à nos gens,
et surtout à Pietro, qui se voyait sur le point d'être détrôné,
ou tout au moins d'être forcé de partager avec un rival les
applaudissements de la société, Cependant le capitaine ne pouvait se
dispenser d'inviter un homme désigné ainsi à notre admiration par la
voix publique; il s'approcha donc du bordage du speronare, à dix pas
duquel Agnolo se tenait debout les bras croisés d'un air de défi,
et l'invita à prendre part à la fête. Agnolo le remercia avec une
certaine courtoisie, et, sans se donner la peine de gagner l'échelle
qui était de l'autre côté, il s'accrocha en sautant avec sa main
droite au bordage du bâtiment; puis, à la force des poignets, il
s'enleva comme un professeur de voltige et retomba sur le pont.
C'était, comme on dit en style de coulisses, _soigner son entrée._
Aussi Agnolo, plus heureux sur ce point que beaucoup d'acteurs en
réputation, eut-il le bonheur de ne pas manquer son effet.
Alors commença entre Pietro et le nouveau venu une véritable lutte
chorégraphique. Nous croyions connaître Pietro depuis le temps que
nous le pratiquions, mais nous, fûmes forcés d'avouer que c'était
la première fois que le vrai Pietro nous apparaissait dans toute
sa splendeur. Les gigottements, les flic-flacs, les triples tours
auxquels il se livra, étaient quelque chose de fantastique; mais tout
ce que faisait Pietro était à l'instant même répété par Agnolo
comme par son ombre, et cela, il fallait l'avouer, avec une méthode
supérieure. Pietro était le danseur de la nature, Agnolo était celui
de la civilisation; Pietro accomplissait ses pas avec une certaine
fatigue de corps et d'esprit: on voyait qu'il les combinait d'abord
dans sa tête, puis que les jambes obéissaient à l'ordre donné; chez
Agnolo, point: tout était instantané, l'art était arrivé à ressembler
à de l'inspiration, ce qui, comme chacun le sait, est le plus haut
degré auquel l'art puisse atteindre. Il en résulta que Pietro,
haletant, essoufflé, au bout de sa force et de son haleine, après
avoir épuisé tout son répertoire, tomba les jambes croisées sous lui
en jetant son cri de défaite habituel, sans conséquence lorsque la
chose se passait devant nous, c'est-à-dire en famille, mais qui
acquérait une bien autre gravité en face d'un rival comme Agnolo.
Quant à Agnolo, comme la fête commençait à peine pour lui, il laissa
quelques minutes à Pietro pour se remettre; puis, voyant que son
antagoniste avait sans doute besoin d'une trêve plus longue, puisqu'il
ne se relevait pas, il redemanda une autre tarentelle et continua ses
exercices.
Cette fois Agnolo, qui n'avait pas de concurrence à soutenir, fut
lui-même, c'est-à-dire véritablement un beau danseur, non pas comme on
l'entend dans un salon de France, mais comme on le demande en Espagne,
en Sicile et en Calabre. Toutes les figures de la tarentelle furent
passées en revue, toutes les passes accomplies; sa ceinture, son
chapeau, son bouquet, devinrent l'un après l'autre les accessoires de
ce petit drame chorégraphique, qui exprima tour à tour tous les degrés
de la passion, et qui, après avoir commencé par la rencontre presque
indifférente du danseur et de sa danseuse, avoir passé par les
différentes phases d'un amour combattu puis partagé, finit par toute
l'exaltation d'un bonheur mutuel. Nous nous étions approchés comme
les autres pour voir cette représentation vraiment théâtrale, et, au
risque de blesser l'amour-propre de notre pauvre Pietro, nous mêlions
nos applaudissements à ceux de la foule, lorsque les cris de _La danse
du Tailleur, La danse du Tailleur!_ retentirent, proférés d'abord
par deux ou trois personnes, puis ensuite répétés frénétiquement
non-seulement par les invités qui se trouvaient à bord, mais encore
par les spectateurs qui garnissaient le rivage. Agnolo se retourna
vers nous, comme pour dire que puisqu'il était notre hôte il ne ferait
rien qu'avec notre consentement, nous joignîmes alors nos instances à
celles qui le sollicitaient déjà. Alors Agnolo, saluant gracieusement
la foule, fit signe qu'il allait se rendre au désir qu'on lui
exprimait. Cette condescendance fut à l'instant même accueillie par
des applaudissements unanimes, et la musique commença une ritournelle
bizarre, qui eut le privilége d'exciter à l'instant même l'hilarité
parmi tous les assistants.
Comme j'ai le malheur d'avoir là compréhension très-difficile à
l'endroit des ballets, je m'approchai du capitaine, et lui demandai ce
que c'était que la danse du Tailleur.
--Ah! me dit-il, c'est une de leurs histoires diaboliques, comme ils
en ont par centaines dans leurs montagnes. Que voulez-vous! ce n'est
pas étonnant, ce sont tous des sorciers et des sorcières en Calabre.
--Mais enfin, à quelle circonstance cette danse a-t-elle rapport?
--C'est un brigand de tailleur de Catanzaro, maître Térence, qui a
fait _gratis_ une paire de culottes au diable; à la condition que le
diable emporterait sa femme. Pauvre femme! Le diable l'a emportée tout
de même.
--Bah!
--Oh! parole d'honneur:
--Comment cela?
--En jouant du violon. Oh n'en a plus entendu parler jamais, jamais.
--Vraiment?
--Oh! mon Dieu, oui, il vit encore. Si vous passez à
Catanzaro, vous pourrez le voir.
--Qui? le diable?
--Non, ce gueux de Térence. C'est arrivé il n'y a pas plus de dix ans,
au su et au vu de tout le monde. D'ailleurs c'est bien connu, ce sont
tous des sorciers et des sorcières en Calabre.
--Oh! capitaine, vous me raconterez l'histoire, n'est-ce pas?
--Oh! moi, je ne la sais pas bien, dit le capitaine; et puis
d'ailleurs je n'aime pas beaucoup à parler de toutes ces histoires-là
où le diable joue un rôle, attendu que, comme vous le savez, il y a
déjà eu dans ma famille une histoire de sorcière. Mais vous allez
traverser la Calabre, Dieu veuille qu'il ne vous y arrive aucun
accident, et vous pourrez demander au premier venu l'histoire de
maître Térence: Dieu merci! elle est connue, et on vous la racontera.
--Vous croyez?
--Oh! j'en suis sûr.
Je pris mon album, et j'écrivis dessus en grosses lettres:
_«Ne pas oublier de me faire raconter l'histoire de maître Térence de
Catanzaro, qui a fait_ gratis _une paire de culottes au diable, à la
condition que le diable emporterait sa femme.»_
Et je revins à Agnolo.
La toile était levée, et, sur une musique plus étrange encore que la
ritournelle dont la bizarrerie m'avait déjà frappé, Agnolo venait de
commencer une danse de sa composition: car non-seulement Agnolo était
exécutant, mais encore compositeur; danse dont rien ne peut donner
une idée, et qui aurait eu un miraculeux succès dans l'opéra de la
_Tentation_, si on avait pu y transporter tout ensemble les musiciens,
la musique et le danseur. Malheureusement, ne connaissant que le titre
du ballet, et n'en ayant point encore entendu le programme, je ne
pouvais comprendre que fort superficiellement l'action, qui me
paraissait des plus intéressantes et des plus compliquées. Je voyais
bien de temps en temps Agnolo faire le geste d'un homme qui tire son
fil, qui passe ses culottes, et qui avale un verre de vin; mais ces
différents gestes ne me paraissaient constituer, si je puis le dire,
que les épisodes du drame, dont le fond me demeurait toujours obscur.
Quant à Agnolo, sa pantomime devenait de plus en plus vive et animée,
et sa danse bouffonne et fantastique à la fois était pleine d'un
caractère d'entraînement presque magique. On voyait les efforts qu'il
faisait pour résister, mais la musique l'emportait. Pour le flûteur et
le guitariste, le premier soufflait à perdre haleine, tandis que le
second grattait à se démancher les bras. Les assistants trépignaient,
Agnolo bondissait, Jadin et moi nous nous laissions aller comme les
autres à ce spectacle diabolique, quand tout à coup je vis Nunzio qui,
perçant la foule, venait dire tout bas quelques paroles au capitaine.
Aussitôt le capitaine étendit la main, et me touchant l'épaule:
--Excellence? dit-il.
--Eh bien! qu'y a-t-il? demandai-je.
--Excellence, c'est le vieux qui assure qu'il se passe quelque chose
de singulier dans l'air, et qu'au lieu de regarder danser des danses
qui révoltent le bon Dieu, nous ferions bien mieux de nous mettre en
prières.
--Mais que diable Nunzio veut-il qu'il se passe dans l'air?
--Jésus! cria le capitaine, on dirait que tout tremble.
Cette judicieuse remarque fur immédiatement suivie d'un cri général de
terreur. Le bâtiment vacilla comme s'il était encore en pleine mer. Un
des deux étais qui le soutenaient glissa le long de sa carène, et
le speronare, versant comme une voiture à laquelle deux roues
manqueraient à la fois du même côté, nous envoya tous, danseurs,
musiciens et assistants, rouler pêle-mêle sur le sable!
Il y eut un instant d'effroi et de confusion impossible à décrire;
chacun se releva et se mit à fuir de son côté, sans savoir où. Quant
à moi, n'ayant plus aucune idée, grâce à la culbute que je venais de
faire, de la topographie du terrain, je m'en allais droit dans la mer,
quand une main me saisit et m'arrêta. Je me retournai, c'était le
pilote.
--Où allez-vous, excellence? me dit-il.
--Ma foi! pilote, je n'en sais rien. Allez-vous quelque part? Je vais
avec vous, ça m'est égal.
--Nous n'avons nulle part à aller, excellence; et ce que nous pouvons
foire de mieux, c'est d'attendre.
--Eh bien! dit Jadin en arrivant à son tour tout en crachant le sable
qu'il avait dans la bouche, en voilà une de cabriole!
--Vous n'avez rien? lui demandai-je.
--Moi, rien du tout; je suis tombé sur Milord que j'ai manqué
étouffer, voilà tout. Ce pauvre Milord, continua Jadin en adressant la
parole à son chien de son fausset le plus agréable, il a donc sauvé la
vie à son maître. Milord se ramassa sur lui-même et agita vivement sa
queue en témoignage du plaisir qu'il éprouvait d'avoir accompli sans
s'en douter une si belle action.
--Mais enfin, demandai-je, qu'y a-t-il? qu'est-il arrivé?
--Il est arrivé, dit Jadin en haussant les épaules, que ces
imbéciles-là ont mal assuré les pieux, et qu'un des supports ayant
manqué, le speronare à fait comme quand Milord secoue ses puces.
--C'est-à-dire, reprit le pilote, que c'est la terre qui a secoué les
siennes.
--Comment?
--Écoutez ce qu'ils crient tous en se sauvant.
Je me retournai vers le village, et je vis nos convives qui couraient
comme des fous en criant: _Terre moto, terre moto!_
--Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que c'est un tremblement de
terre? demandai-je.
--Ni plus ni moins, dit le pilote.
--Parole d'honneur? fit Jadin.
--Parole d'honneur, reprit Nunzio.
--Eh bien! pilote, touchez-là, dit Jadin, je suis enchanté.
--De quoi? demanda gravement Nunzio.
--D'avoir joui d'un tremblement de terre. Tiens! est-ce que vous
croyez que ça se rencontre tous les dimanches, vous? Ce pauvre Milord,
il aura donc vu des tempêtes, il aura donc vu des volcans, il aura
donc vu des tremblements de terre; il aura donc tout vu!
Je me mis à rire malgré moi.
--Oui, oui, dit le pilote, riez; vous autres, Français, je sais bien
que vous riez de tout. Ça n'empêche pas que dans ce moment-ci la
moitié de la Calabre est peut-être sens dessus dessous. Ce n'est pas
qu'il y ait grand mal; mais enfin, tout Calabrais qu'ils sont, ce sont
des hommes.
--Comment, pilote! demandai-je, vous croyez que pour cette petite
secouée que nous avons ressentie....
--Le mouvement allait du nord au midi, voyez-vous, excellence; et
nous, justement, nous sommes à l'extrémité de la botte, et par
conséquent nous n'avons pas ressenti grand'chose; mais du côté de
Nicastro et de Cosenza, c'est là qu'il doit y avoir eu le plus d'œufs
cassés; sans compter que nous ne sommes probablement pas au bout.
--Ah! ah! dit Jadin, vous croyez que nous allons avoir encore de
l'agrément? Alors bon, bon. En ce cas, fumons une pipe.
Et il se mit à battre le briquet, en attendant une seconde secousse.
Mais nous attendîmes inutilement: la seconde secousse ne vint pas,
et au bout de dix minutes notre équipage, qui dans le premier moment
s'était éparpillé de tous les côtés, était réuni autour de nous:
personne n'était blessé, à l'exception de Giovanni qui s'était foulé
le poignet, et de Pietro qui prétendait s'être donné une entorse.
--Eh bien! dit le capitaine, voyons, pilote, que faut-il faire
maintenant?
--Oh! mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, répondit le vieux
prophète: remettre le speronare sur sa pauvre quille, attendu que je
crois que c'est fini pour le moment.
--Allons, enfants, dit le capitaine, à l'ouvrage! Puis, se retournant
de notre côté:--Si leurs excellences avaient la bonté ... ajouta-t-il.
--De quoi faire, capitaine, dites?
--De nous donner un coup de main; nous ne serons pas trop de tous
tant que nous sommes pour en venir à notre honneur; attendu que ces
fainéants de Calabrais, c'est bon à boire, à manger et à danser; mais
pour le travail il ne faut pas compter dessus. Voyez s'il en reste un
seul!
Effectivement, le rivage était complètement désert: hommes, femmes et
enfants, tout avait disparu; ce qui, du reste, me paraissait assez
naturel pour qu'on ne s'en formalisât point.
Quoique réduits à nos propres forces, nous n'en parvînmes pas moins,
grâce à un mécanisme fort ingénieux inventé par le pilote, à remettre
le bâtiment dans une ligne parfaitement verticale. Le pieu qui avait
glissé fut rétabli en son lieu et place, l'échelle appliquée de
nouveau à bâbord, et au bout d'une heure à peu près tout était
aussi propre et aussi en ordre à bord du speronare que si rien
d'extraordinaire ne s'était passé.
La nuit s'écoula sans accident aucun.
CHAPITRE XI.
TÉRENCE LE TAILLEUR.
Le lendemain, à six heures du matin, nous vîmes arriver le guide et
les deux mulets que nous avions fait demander la veille. Aucun dommage
important n'était arrivé dans le village; trois ou quatre cheminées
étaient tombées, voilà tout.
Nous convînmes alors de nos faits avec le capitaine: il nous fallait
trois jours pour aller par terre au Pizzo. En supposant que le vent
changeât, il lui fallait, à lui, douze ou quinze heures: il fut
convenu que s'il arrivait le premier au rendez-vous il nous attendrait
jusqu'à ce que nous parussions; si nous arrivions au contraire avant
lui, nous devions l'attendre deux jours; puis si, ces deux jours
écoulés, il n'avait point paru, nous lui laissions une lettre dans
la principale auberge de la ville, et nous lui indiquions un nouveau
rendez-vous.
Ce point essentiel convenu, sur l'invitation du capitaine d'emporter
avec nous le moins d'argent possible, nous prîmes chacun six ou huit
louis seulement, laissant le reste de notre trésor sous la garde de
l'équipage; et, munis cette fois de nos passe-ports parfaitement en
règle, nous enfourchâmes nos montures et prîmes congé de nos matelots,
qui nous promirent de nous recommander tous les soirs à Dieu dans
leurs prières. Quant à nous, nous leur enjoignîmes de partir au
premier souffle de vent; ils s'y engagèrent sur leur parole, nous
baisèrent une dernière fois les mains, et nous nous séparâmes.
Nous suivions pour aller à Scylla la route déjà parcourue, et sur
laquelle par conséquent nous n'avions aucune observation à faire; mais
comme notre guide était forcé de marcher à pied, attendu qu'après
nous avoir promis d'amener trois mulets il n'en avait amené que deux,
espérant que nous n'en payerions ni plus ni moins les trois piastres
convenues par chaque jour, nous ne pouvions aller qu'un train
très-ordinaire; encore en arrivant à Scylla nous déclara-t-il que,
ses mulets n'ayant point mangé avant leur départ, il était de toute
urgence qu'il les fît déjeuner avant d'aller plus loin. Cela amena un
éclaircissement tout naturel: j'avais entendu que la nourriture, comme
toujours, serait au compte du muletier, et lui au contraire prétendait
avoir entendu que la nourriture de ses mulets serait au compte de ses
voyageurs. La chose n'était point portée sur le _papier_; mais, comme
heureusement il y avait sur le papier que le guide fournirait trois
mulets et qu'il n'en avait fourni que deux, je le sommai de tenir ses
conventions à la lettre, à défaut de quoi j'allais aller prévenir
mon ami le brigadier de gendarmerie. La menace fit son effet: il fut
arrêté que, tout en me contentant de deux mulets, j'en payerais
un troisième, et que le prix du mulet absent serait affecté à la
nourriture des deux mulets présents.
Afin de ne pas perdre une heure inutilement à Scylla, nous montâmes,
Jadin et moi, sur le rocher où est bâtie la forteresse. Là, nous
relevâmes une petite erreur archéologique: c'est que la citadelle,
qu'on nous avait dit élevée par Murât, datait de Charles d'Anjou: il y
avait cinq siècles et demi de différence entre l'un et l'autre de ces
deux conquérants. Mais le renseignement nous avait été donné par
nos Siciliens, et j'avais déjà remarqué qu'il ne fallait pas
scrupuleusement les croire a l'endroit des dates.
Ce fut le 7 février 1808 que les compagnies de voltigeurs du 23e
régiment d'infanterie légère et du 67e régiment d'infanterie de
ligne entrèrent à la baïonnette dans la petite ville de Scylla et
en chassèrent les bandits qui l'occupaient, et qui parvinrent à
s'embarquer sous la protection du fort que défendait une garnison du
62e régiment de ligne anglais.
A peine maîtres de la ville, les Français établirent sur la montagne
qui la domine une batterie de canons destinée à battre le fort en
brèche. Le 9, la batterie commença son feu; le 15, la garnison
anglaise fut sommée de se rendre. Sur son refus, le feu continua; mais
dans la nuit du 16 au 17 une flottille de petits bâtiments partit des
cotes de Sicile et vint aborder sans bruit au pied du roc. Le jour
venu, les assiégeants s'aperçurent qu'on ne répondait pas à leur feu;
en même temps ils eurent avis que les Anglais s'embarquaient pour
la Sicile. Cet embarquement leur avait paru impossible à cause de
l'escarpement du roc taillé à pic; mais il fallut bien qu'ils en
crussent leurs yeux lorsqu'ils virent les chaloupes s'éloigner
chargées d'habits rouges. Ils coururent aussitôt à l'assaut,
s'emparèrent de la forteresse sans résistance aucune et arrivèrent au
haut du rempart juste à temps pour voir s'éloigner la dernière barque.
Un escalier taillé dans le roc, et qu'il était impossible d'apercevoir
de tout autre côté que de celui de la mer, donna l'explication du
miracle. Les canons du fort furent aussitôt tournés vers les fugitifs,
et un bateau chargé de cinquante hommes fut coulé bas; les autres,
craignant le même sort, firent force de voiles pour s'éloigner,
laissant leurs compagnons se tirer de là connue ils pourraient. Les
trois quarts s'en tirèrent en se noyant, l'autre quart regagna la côte
à la nage et fut fait prisonnier par les vainqueurs. On trouva dans
le fort dix-neuf pièces de canon, deux mortiers, deux obusiers, une
caronade, beaucoup de munitions et cent cinquante barils de biscuit.
La prise de Scylla mit fin à la campagne: c'était le seul point où le
roi Ferdinand posât encore le pied en Calabre; et Joseph Napoléon,
passé roi depuis dix-huit mois, se trouva ainsi maître de la moitié du
royaume de son prédécesseur.
J'avoue que ce fut avec un certain plaisir qu'à l'extrémité de la
Péninsule italique je retrouvai la trace des boulets français sur une
citadelle de la Grande-Grèce.
L'heure était écoulée: nous avions donné rendez-vous à notre muletier
de l'autre côté de la ville. Nous revînmes donc sur la grande route,
où, après un instant d'attente, nous fûmes rejoints par notre homme
et par ses deux bêtes. En remontant sur mon mulet je m'aperçus qu'on
avait touché à mes fontes; ma première idée fut qu'on m'avait volé mes
pistolets, mais en levant la couverture je les vis à leur place. Notre
guide nous dit alors que c'était seulement le garçon d'écurie qui les
avait regardés, pour s'assurer s'ils étaient chargés, sans doute, et
donner sur ce point important des renseignements à qui de droit. Au
reste, nous voyagions depuis trop long-temps au milieu d'une société
équivoque pour être pris au dépourvu: nous étions armés jusqu'aux
dents et ne quittions pas nos armes, ce qui, joint à la terreur
qu'inspirait Milord, nous sauva sans doute des mauvaises rencontres
dont nous entendions faire journellement le récit. Au reste, comme je
ne me fiais pas beaucoup à mon guide, ce petit événement me fut une
occasion de lui dire que, si nous étions arrêtés, la première chose
que je ferais serait de lui casser la tête. Cette menace, donnée en
manière d'avis et de l'air le plus tranquille et le plus résolu du
monde, parut faire sur lui une très-sérieuse impression.
Vers les trois heures de l'après-midi, nous arrivâmes à Bagnaria. Là,
notre guide nous proposa de faire une halte, qui serait consacrée à
son dîner et au nôtre. La proposition était trop juste pour ne
pas trouver en nous un double écho: nous entrâmes dans une espèce
d'auberge, et nous demandâmes qu'on nous servit immédiatement.
Comme, au bout d'une demi-heure, nous ne voyions faire aucuns
préparatifs dans la chambre où nous attendions notre nourriture, je
descendis à la cuisine afin de presser le cuisinier. Là il me fut
répondu qu'on aurait déjà servi le dîner à nos excellences, mais que
notre guide ayant dit que nos excellences coucheraient à l'hôtel, on
n'avait pas cru devoir se presser. Comme nous avions fait à peine sept
lieues dans la journée, je trouvai la plaisanterie médiocre, et je
priai le maître de la locanda de nous faire dîner à l'instant même,
et de prévenir notre muletier de se tenir prêt, lui et ses bêtes, à
repartir aussitôt après le repas.
La première partie de cet ordre fut scrupuleusement exécutée; deux
minutes après l'injonction faite, nous étions à table. Mais il n'en
fut pas de même de la seconde: lorsque nous descendîmes, on nous
annonça que, notre guide n'étant point rentré, on n'avait pas pu lui
faire part de nos intentions, et que, par conséquent, elles n'étaient
pas exécutées. Notre résolution fut prise à l'instant même: nous fîmes
faire notre compte et celui de nos mulets, nous payâmes total et bonne
main; nous allâmes droit à l'écurie, nous sellâmes nos montures,
nous montâmes dessus, et nous dîmes à l'hôte que lorsque le muletier
reviendrait il n'avait qu'à lui dire qu'en courant après nous il nous
rejoindrait sur le chemin de Palma. Il n'y avait point à se tromper,
ce chemin étant la grande route.
Comme nous atteignions l'extrémité de la ville, nous entendîmes
derrière nous des cris perçants; c'était notre Calabrais qui s'était
mis à notre poursuite et qui n'aurait pas été fâché d'ameuter quelque
peu ses compatriotes contre nous. Malheureusement, notre droit était
clair: nous n'avions fait que six lieues dans la journée, ce n'était
point une étape. Il nous restait encore trois heures de jour à épuiser
et sept milles seulement à faire pour arriver à Palma. Nous avions
donc le droit d'aller jusqu'à Palma. Notre guide alors essaya de nous
arrêter par la crainte, et nous jura que nous ne pouvions pas manquer
d'être arrêtés deux ou trois fois en voyageant à une pareille heure;
et, à l'appui de son assertion, il nous montra de loin quatre
gendarmes qui sortaient de la ville et conduisaient avec eux cinq ou
six prisonniers. Or ces prisonniers n'étaient autres, assurait notre
homme, que des voleurs qui avaient été pris la veille sur la route
même que nous voulions suivre. A ceci nous répondîmes que, puisqu'ils
avaient été pris, ils n'y étaient plus; et que d'ailleurs, s'il avait
besoin effectivement d'être rassuré, nous demanderions aux gendarmes,
qui suivaient la même route, la permission de voyager dans leur
honorable société. A une pareille proposition, il n'y avait rien à
répondre; force fut donc à notre malheureux guide d'en prendre son
parti: nous mîmes nos mules au petit trot, et il nous suivit en
gémissant. Je donne tous ces détails pour que le voyageur qui nous
succédera dans ce bienheureux pays sache à quoi s'en tenir, une fois
pour toutes; faire ses conditions, par écrit d'abord, et avant tout;
puis, ces conditions faites, ne céder jamais sur aucune d'elles.
Ce sera une lutte d'un jour ou deux; mais ces quarante-huit heures
passées, votre guide, votre muletier ou votre vetturino aura pris son
pli, et, devenu souple comme un gant, il ira de lui-même au-devant de
vos désirs. Sinon, on est perdu: on rencontrera à chaque heure une
opposition, à chaque pas une difficulté; un voyage de trois jours en
durera huit, et là où l'on aura cru dépenser cent écus on dépensera
mille francs.
Au bout de dix minutes nous avions rejoint nos gendarmes. A peine
eus-je jeté les yeux sur leur chef, que je reconnus mon brigadier de
Scylla: c'était jour de bonheur.
La reconnaissance fut touchante; mes deux piastres avaient porté leurs
fruits. Je n'aurais eu qu'un mot à dire pour faire accoupler mon
muletier à un voleur impair qui marchait tout seul. Je ne le dis
pas, seulement je fis comprendra d'un signe à ce drôle-là dans quels
rapports j'étais avec les autorités du pays.
J'essayai d'interroger plusieurs des prisonniers; mais par malheur
j'étais tombé sur les plus honnêtes gens de la terre, ils ne savaient
absolument rien de ce que la justice leur voulait. Ils allaient à
Cosenza, parce que cela paraissait faire plaisir à ceux qui les y
menaient, mais ils étaient bien convaincus qu'ils seraient à peine
arrivés dans la capitale de la Calabre citérieure, qu'on leur ferait
des excuses sur l'erreur qu'on avait commise à leur endroit, et qu'on
les renverrait chacun chez soi avec un certificat de bonnes vie et
mœurs.
Voyant que c'était un parti pris, je revins à mon brigadier;
malheureusement lui-même était fort peu au courant des faits et gestes
de ses prisonniers; il savait seulement que tous étaient arrêtés sous
prévention de vol à main armée, et que parmi eux trois ou quatre
étaient accusés d'assassinat. Malgré la promesse faite à mon guide, je
trouvai la société trop choisie pour rester plus long-temps avec elle,
et, faisant un signe à Jadin, qui y répondit par un autre, nous mîmes
nos mules au trot. Notre guide voulut recommencer ses observations;
mais je priai mon brave brigadier de lui faire à l'oreille une petite
morale; ce qui eut lieu à l'instant même, et ce qui produisit le
meilleur effet.
Moyennant quoi nous arrivâmes vers sept heures du soir à Palma sans
mauvaise rencontre et sans nouvelles observations.
Rien n'est plus promptement visité qu'une ville de Calabre; excepté
les éternels temples de Pestum qui restent obstinément debout à
l'entrée de cette province, il n'y a pas un seul monument à voir de la
pointe de Palinure au cap de Spartinento; les hommes ont bien essayé,
comme partout ailleurs, d'y enraciner la pierre, mais Dieu ne l'a
jamais souffert. De temps en temps il prend la Calabre à deux mains,
et comme un vanneur fait du blé, il secoue rochers, villes et
villages: cela dure plus ou moins long-temps; puis, lorsqu'il
s'arrête, tout est changé d'aspect sur une surface de soixante-dix
lieues de long et de trente ou quarante de large. Où il y avait
des montagnes il y a des lacs, où il y avait des lacs il y a des
montagnes, et où il y avait des villes il n'y a généralement plus
rien du tout. Alors ce qui reste de la population, pareille à une
fourmilière dont un voyageur en passant a détruit l'édifice, se remet
à l'œuvre; chacun charrie son moellon, chacun traîne sa poutre;
puis, tant bien que mal et autant que possible, à la place où était
l'ancienne ville on bâtit une ville nouvelle qui, pareille à chacune
des dix villes qui l'ont précédée, durera ce qu'elle pourra. On
comprend qu'avec cette éternelle éventualité de destruction, on
s'occupe peu de bâtir selon les règles de l'un des six ordres reconnus
par les architectes. Vous pouvez donc, à moins que vous n'ayez quelque
recherche historique, géologique ou botanique à faire, arriver le soir
dans une ville quelconque de la Calabre, et en partir le lendemain
matin: vous n'aurez rien laissé derrière vous qui mérite la peine
d'être vu. Mais ce qui est digne d'attention dans un pareil voyage,
c'est l'aspect sauvage du pays, les costumes pittoresques de ses
habitants, la vigueur de ses forêts, l'aspect de ses rochers, et les
mille accidents de ses chemins. Or, tout cela se voit dans le jour,
tout cela se rencontre sur les routes; et un voyageur qui avec une
tente et des mulets irait de Pestum à Reggio sans entrer dans une
seule ville, aurait mieux vu la Calabre que celui qui, en suivant la
grande route par étapes de trois lieues, aurait séjourné dans chaque
ville et dans chaque village.
Nous ne cherchâmes donc aucunement à voir les curiosités de Palma,
mais bien à nous assurer la meilleure chambre et les draps les plus
blancs de l'auberge de l'_Aigle-d'Or_, où, pour se venger de nous sans
doute, nous conduisit notre guide; puis, les premières précautions
prises, nous fîmes une espèce de toilette pour aller porter à son
adresse une lettre que nous avait prié de remettre en passant et en
mains propres notre brave capitaine. Cette lettre était destinée à M.
Piglia, l'un des plus riches négociants en huile de la Calabre. Nous
trouvâmes dans M. Piglia non-seulement le négociant _pas fier_ dont
nous avait parlé Pietro, mais encore un homme fort distingué. Il
nous reçut comme eût pu le faire un de ses aïeux de la Grande-Grèce,
c'est-à-dire en mettant à notre disposition sa maison et sa table. A
cette proposition courtoise, ma tentation d'accepter l'une et l'autre
fut grande, je l'avoue; j'avais presque oublié les auberges de Sicile,
et je n'étais pas encore familiarisé avec celles de Calabre, de
sorte que la vue de la nôtre m'avait quelque peu terrifié; nous n'en
refusâmes pas moins le gîte, retenus par une fausse honte; mais
heureusement il n'y eut pas moyen d'en faire autant du déjeuner offert
pour le lendemain. Nous objectâmes bien à la vérité la difficulté
d'arriver le lendemain soir à Monteleone si nous partions trop tard de
Palma; mais M. Piglia détruisit à l'instant même l'objection en nous
disant de faire partir le lendemain, dès le matin, le muletier et les
mules pour Gioja, et en se chargeant de nous conduire jusqu'à cette
ville en voiture, de manière à ce que, trouvant les hommes et les
bêtes bien reposés, nous pussions repartir à l'instant même. La grâce
avec laquelle nous était faite l'invitation, plus encore que la
logique du raisonnement, nous décida à accepter, et il fut convenu que
le lendemain à neuf heures du matin nous nous mettrions à table, et
qu'à dix heures nous monterions en voiture.