Si Nicétas restait à la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes après
l'heure qu'il avait fixée, il pouvait arriver au château vers quatre
heures; c'était donc à ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il
venait.
Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'espérance
dans cette pensée que, par cela seul qu'elle n'avait pas été à son
rendez-vous, il renoncerait à la voir; mais enfin, elle se disait que
cela était possible: ce refus d'obéir à son injonction l'aurait fait
réfléchir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait
à Paris.
Cependant elle se prépara à le recevoir, si malgré tout il venait,
et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre
se trouvait en communication directe avec le vestibule où se tenait
toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne
pouvait pas arriver distincte à ce vestibule, mais en l'élevant il y
avait certitude qu'elle serait entendue.
Elle avait pris un livre pour tâcher de ne pas penser, mais ses efforts
pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun résultat, elle ne
savait pas même ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes
noires, son esprit était à la Mare aux Joncs.
Trois heures avaient sonné, puis le quart, puis la demie; incapable
de rester en place, elle se levait à chaque instant pour aller à une
fenêtre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu'à la loge du
concierge.
Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des lèvres
lorsque la cloche qui annonçait l'arrivée d'un visiteur sonna.
Elle alla vivement à la fenêtre, les jambes tremblantes, et sans se
montrer, derrière un rideau, elle regarda: dans la façon dont il se
présenterait, elle verrait peut-être ce qu'allait être cette entrevue,
ce qu'elle avait à craindre ou à espérer.
Mais elle s'était trompée en croyant que c'était lui: l'homme qui
traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, était bien
de grande taille, mais il était gras ou plutôt bouffi de visage comme de
corps, les cheveux étaient courts, les joues et le menton rasés; enfin
le vêtement usé, composé d'un pantalon noir, d'un veston jaunâtre et
d'un chapeau melon, annonçait sûrement quelque pauvre diable qui venait
demander un secours.
Cependant le pauvre diable était arrivé au perron et, à la porte du
vestibule, il avait trouvé Auguste de service ce jour-là.
--Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste
américain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas été à
Paris, je ne peux pas vous montrer le château.
--Je lui ai écrit, veuillez lui remettre cette lettre.
Et sans paraître le moins du monde embarrassé, Nicétas lui tendit un
petit billet qu'il venait d'écrire à l'auberge du Château.
--Mais je ne sais...
--Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.
Quand Ghislaine vit sur ce billet la même écriture que celle de la
demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il écrivait au lieu de venir,
c'est qu'il n'osait pas se présenter; et à la pensée de ne pas le
voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable était un
commissionnaire.
Elle avait ouvert le billet.
«Je pense que vous ne m'obligerez pas à forcer votre porte; donnez donc
l'ordre que je sois admis près de vous.
«NICÉTAS.»
C'était lui. Elle eut une seconde d'anéantissement; lui, ce pauvre
diable; arrivé à ce point de misère et de cynisme, de quoi ne serait-il
pas capable!
Cependant, le plateau à la main, le valet attendait devant elle, la
regardant à la dérobée, en se demandant quelle pouvait être la cause de
ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprimé que le
calme et la sérénité.
Il fallait qu'elle se contînt et prît un parti:
--Faites entrer, dit-elle.
Et pendant le court espace de temps que le valet mettait à traverser les
deux salons, elle tâcha de se donner une contenance.
Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela:
--Vous ne quitterez pas le vestibule.
Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais
elle n'était pas en situation de s'arrêter devant une considération
de ce genre: avant tout elle devait assurer sa sécurité; comment se
défendre si elle était paralysée par la peur d'une surprise?
Ce fut lentement que Nicétas traversa les deux salons pour venir jusqu'à
elle.
Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien changé, vieilli,
ravagé!
Lorsqu'il fut à quelques pas, elle l'arrêta d'un mot:
--Que voulez-vous monsieur?
--Je vous l'ai écrit, vous entretenir de ma fille, de notre fille.
--C'est de la jeune fille élevée chez notre garde que vous parlez?
--Précisément.
Il prit une chaise et s'assit:
--D'elle-même.
--Par quelle combinaison êtes-vous arrivé à trouver que cet enfant est
votre fille?
--Et la vôtre. Cela serait bien long à raconter; mais un mot suffit;
c'est vous-même qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la
vôtre.
--Moi!
--Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait
prendre toutes sortes de précautions qu'on croyait habiles pour échapper
à cette reconnaissance,--mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce
que si cette enfant ne vous était rien et ne m'était rien vous m'auriez
reçu après la lettre que je vous ai écrite et aussi après ce qui s'est
passé entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire
les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgré vous en
rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui
emportait tout: répulsion, mépris, horreur, haine; et cette raison se
trouve dans l'intérêt que vous portez à cette enfant: vous avez peur
pour elle; vous voulez la défendre.
Il s'arrêta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant
devant lui, il eut lieu d'être satisfait: elle était atterrée.
Il continua:
--L'ordre de m'introduire près de vous était un aveu; et si j'avais eu
besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutât à toutes celles que j'ai déjà pu
réunir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en
avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pièces nécessaires pour
affirmer mes droits sur ma fille.
--Et ces pièces? demanda-t-elle en essayant de se défendre.
--Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espère que nous n'en
viendrons pas à cette extrémité. En effet, je n'ai qu'un but: assurer
l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous
associer à moi.
--Cet avenir a été assuré
--Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je
l'avoue, surpris que vous considériez l'avenir d'un enfant assuré par la
donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la
vie d'un enfant...
Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine.
--... Il y a l'éducation, il y a les sentiments qui dirigent cette
éducation, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le
milieu dans lequel l'enfant est élevé. Si Claude a la fortune, a-t-elle
cette éducation dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle?
Est-elle dans un milieu digne d'elle? Élevée chez le garde, ayant
pour camarades, pour frères et soeurs des enfants grossiers, de vrais
paysans...
--Elle devait entrer au couvent. C'est le médecin qui a ordonné qu'elle
vive en paysanne.
--A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de
garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une
fille de onze ans, la feriez-vous élever par un garde, sous prétexte que
les médecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh
bien! pour n'être pas née de votre mariage, Claude n'en est pas moins
votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le
rappeler. Pour mon malheur, je sais par expérience ce que c'est que
d'être élevé dans une maison étrangère; je ne veux pas que ma fille
souffre ce qu'a souffert son père, et que l'absence d'une direction
affectueuse, ferme et douce à la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de
moi.
Ghislaine écoutait stupéfaite: était-il possible que ce langage fût
sincère; c'était lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignité, de
fierté! Où voulait-il en venir? Qui se cachait derrière cet étalage de
tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas?
Son premier mouvement avait été de répondre lorsqu'il avait invoqué
l'affection maternelle; mais n'était-ce pas là un piège dans lequel elle
ne devait pas tomber, un autre aveu plus précis que ceux sur lesquels il
s'appuyait déjà? Ne serait-ce pas se défendre d'ailleurs?
--Enfin, que demandez-vous? dit-elle.
--C'est bien simple, répondit-il. Ou Claude occupera prés de vous, dans
votre maison, la place à laquelle elle a droit par sa naissance, ou je
la prends près de moi.
--Vous la prenez!
Ce cri qui lui avait échappé la trahissait par l'intensité de son émoi;
elle voulut l'atténuer en l'expliquant:
--Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui
vous n'avez jamais rien été?
--En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique.
--C'est impossible.
--Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances
juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et même très
facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle était votre
intention, il faudrait que vous eussiez un état-civil en règle à
m'opposer, avec indication du père et de la mère; et je ne crois pas que
ce soit votre cas; les précautions que vous avez prises pour cacher la
naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe,
vous n'avez qu'à produire cet acte de naissance, et je me reconnais
battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas?
Il attendit un moment, et comme elle ne répondait pas, il poursuivit:
--Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je
l'espère, heureuse par les soins et la tendresse de sa mère. Près de
moi, elle n'est associée qu'à une vie de travail et de lutte, mais
elle est aimée, passionnément aimée par un père qui n'a pas d'autre
affection; sous une tendre direction son coeur se forme en même temps
que son esprit; et comme elle est la légataire de M. de Chambrais, elle
ne souffre pas de ma pauvreté.
A ce mot elle l'interrompit:
--Vous avez été mal renseigné.
--Elle n'est pas légataire de M. de Chambrais?
--Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensée de prévoyance dont je n'ai
compris toute la sagesse qu'à l'instant même, a mis une condition à son
legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu'à sa majorité ou à
son mariage.
Si Nicétas fut touché, il ne fut pas trop surpris puisque c'était la
réalisation de ce que Caffié avait prévu; décidément il était le malin
qu'il avait dit, le vieux crocodile.
--Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son
père comme son père travaillera pour elle; à deux on est fort; je l'ai
entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse
extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente
musicienne. Dans cinq ans elle sera en état de donner des leçons, et
par conséquent de seize à vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin
d'elle. Vous voyez donc qu'alors même que je n'obéirais pas à un
sentiment d'affection paternelle et à la voix du devoir, j'aurais tout
intérêt à prendre Claude avec moi et à la reconnaître pour ma fille: à
seize ans, elle gagnera sa vie largement; à vingt et un ans, elle jouira
de sa fortune; enfin si la fatalité et l'injuste Providence qui n'ont
cessé de me poursuivre me l'enlevaient, j'hériterais d'elle.
--Est-ce donc là votre calcul? s'écria-t-elle avec horreur.
--Il est vrai qu'il y a des pères qui font mourir leurs enfants pour en
hériter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du
sort, je ne suis pas cependant un de ces pères, et la preuve c'est que
je suis prêt à renoncer à tous les avantages qu'il y aurait pour moi à
reconnaître Claude, avantages moraux aussi bien que matériels,--si
vous vous engagez à la prendre près de vous dans cette maison, et à la
traiter comme votre fille.
--Vous savez bien que c'est impossible, je suis mariée.
--On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose à son mari; je
serais vraiment surpris si vous me disiez que le vôtre n'appartient pas
à la catégorie de ceux qui acceptent tout.
Sur ce mot, il se leva: il la voyait éperdue, affolée; c'était
assez pour le succès de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que
l'affaiblir s'il le répétait ou le laissait discuter; au point où les
choses en étaient arrivées, la réflexion en ferait plus que lui.
--Je vous reverrai après-demain, dit-il, à la même heure, d'ici vous
aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous
pourrez alors me faire part de la résolution à laquelle vous vous
arrêtez. Bien entendu, si M. le comte d'Unières était au château, je
remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tête-à-tête.
Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrêter aussitôt.
--Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu'à vous, ce
serait une réponse négative à mon désir de vous voir prendre Claude;
alors je la reconnaîtrais.