II

Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées, Ghislaine put

déchirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise.

Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par son oncle; ce fut

par cette note qu'elle commença: «La lettre ci-jointe m'a été remise par

son auteur le jour même où elle a été écrite; elle est la preuve, elle

est l'aveu d'un crime qui, je l'espère, restera ignoré; mais si jamais

il était découvert, elle porterait témoignage contre le coupable.

«CHAMBRAIS.»

Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le lut sans trop

d'émotion: que lui importaient ces déclamations, que lui importaient ces

plaintes et ces cris de révolte!

Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la suffoqua comme si

c'était une déclaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait,

et dans son coeur résonnaient encore les éclats sourds de sa voix

heurtée.

Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout; mais arrivée à la

dernière ligne, elle chercha si c'était tout.

Une arme, disait son oncle; le crime découvert peut-être, une accusation

au moins contre le coupable et nécessairement la défense de l'innocente;

mais ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert le crime ne

l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'était un moyen pour qu'il

ne le fût jamais.

A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le

voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystère l'épouvantait.

Que ne pas craindre d'un homme capable de tout.

En sortant de chez le notaire, le cocher était venu rue Monsieur pour

changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec

la note de son oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté:

inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être le lendemain l'arme

qu'elle était venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que

serait ce lendemain?

Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat de la déception,

elle s'était dit qu'avec la réflexion et en se remettant de cet

écrasement, il lui viendrait sans doute une idée.

Mais la route se faisait, les villages défilaient devant elle!

Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait

paralysée dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la

surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture

l'engourdissait et elle se sentait entraînée en imagination comme

elle l'était en réalité: rien pour la retenir, rien pour la guider,

l'éclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle,

entraînés par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.

C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir ce qu'il pouvait

contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait écrit cette

lettre.

Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait, c'était la lutte;

et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne

seraient-ils pas atteints?

A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par

elle! Dix années d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que

n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle

répondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait

alors suspendue sur sa tête.

Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble

et son émoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la

possibilité de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la

verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire

fermer la porte quand il se présenterait, c'était remettre le danger au

lendemain et non l'écarter: repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à

qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il

voulait. Après, elle aviserait.

La _Mare aux Joncs_, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, était

un des endroits les plus sauvages et les plus déserts de la forêt: une

combe étroite entourée de collines boisées, point de chemin pour y

arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux, des grands arbres

sur les bords de la mare et toute une végétation foisonnante de roseaux,

sur les collines d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si

personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne

viendrait à ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il

voudrait; bien qu'elle fût brave ordinairement, jamais elle ne

s'exposerait à ce danger; ce serait folie.

Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle dans le château,

malgré sa répulsion et son dégoût. Au moins, n'y serait-elle pas seule

et sans secours.

Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à cela.

Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se

défendrait, mais au moins elle n'était plus dans l'irrésolution.

Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva son mari au travail,

et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise.

Tendrement il l'embrassa.

Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement, trop

profondément liés l'un à l'autre pour qu'il ne sentît pas dans cette

étreinte qu'elle était troublée.

--Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant.

--Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de toi.

--J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois que demain tu seras

contente.

Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait

le lendemain à la séance de la Chambre.

--Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours?

--Certainement.

Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son

petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table.

Alors il commença, les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin:

--Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandât en

s'arrêtant.

--Je ne trouve pas cela du tout.

--Tu as l'air de ne pas me suivre.

--Mon air te trompe.

Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'à

certains moments sa volonté lui échappait; alors son regard trahissait

sa préoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite

il s'apercevait de ce désaccord.

Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la force, faible

coeur qu'elle était?

--Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.

--Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement, je t'en

prie.

--Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette

idée?

Il reprit.

Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des yeux.

De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle

murmurait:

--Bien, très bien.

--N'est-ce pas?

Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son discours,

il passa peu à peu à des développement sous lesquels se sentait le

mouvement oratoire.

A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il disait et à oublier

sa propre situation, suspendue qu'elle était aux lèvres et aux yeux de

son mari, complétant par la pensée les effets qu'il laissait de côté.

Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait

toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux,

et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penché

sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout à coup il s'arrêta et

se mettant à sourire:

--Mais c'est une vraie répétition, dit-il.

Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné:

--Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en le serrant dans ses

bras.

--Alors c'est bien?

--C'est superbe.

--Vraiment?

--Vas-tu douter de moi, maintenant?

--Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras

demain la force que m'aura donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me

semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là, je ne

pouvais pas te consulter et ne savais que penser.

Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour

ne pas aller le lendemain à la Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte

trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans

s'inquiéter, sans se peiner?

Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa, et partout, au

dîner, à la promenade qui le suivit, elle porta, malgré ses efforts,

une préoccupation évidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce

qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se

trahissait, elle se jetait dans une gaîté factice, dont bien vite elle

avait honte, et qu'elle cherchait aussitôt à racheter par un élan de

tendresse sincère.

Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire était si

bien équilibrée, d'une humeur si douce, si juste, si calme.

Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas l'observer de peur

qu'elle se tourmentât.

Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication;

elle était souffrante, nerveuse: peut-être ce rapide voyage à Paris

l'avait-il fatiguée.

Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de ne pas laisser

deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'était habituellement.

La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans

bruit, écouter derrière la portière qui séparait leurs chambres si elle

dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et

respirait d'une façon irrégulière.

Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et il ne put pas

s'empêcher de l'interroger; mais elle se défendit: elle n'avait rien;

peut-être était-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps

orageux.

Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son discours, elle le

connaissait, et il le dirait peut-être beaucoup moins bien à la Chambre

qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps

orageux, l'atmosphère des tribunes serait étouffante, comme le voyage à

Paris serait pénible dans la chaleur du midi.

Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir au devant d'elle, et

ne se défendit tout juste, que ce qu'il fallait.

--Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition.

--Toutes celles que tu voudras.

--Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable à la

Chambre.

--Je te le promets.

--Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence, de ton amour.

--Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre?

--Y penses tu?

--Pourquoi pas?

--Et ton discours?

--Un discours a-t-il jamais changé un vote?

--Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est

perdu si l'honneur est sauf.

Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne

l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée qu'elle mit dans son étreinte,

lorsqu'il se sépara d'elle pour monter en voiture.

--De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.

--Aussitôt, aussi vite que possible.

Ghislaine · 第 34 / 48 题