Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées, Ghislaine put
déchirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise.
Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par son oncle; ce fut
par cette note qu'elle commença: «La lettre ci-jointe m'a été remise par
son auteur le jour même où elle a été écrite; elle est la preuve, elle
est l'aveu d'un crime qui, je l'espère, restera ignoré; mais si jamais
il était découvert, elle porterait témoignage contre le coupable.
«CHAMBRAIS.»
Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le lut sans trop
d'émotion: que lui importaient ces déclamations, que lui importaient ces
plaintes et ces cris de révolte!
Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la suffoqua comme si
c'était une déclaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait,
et dans son coeur résonnaient encore les éclats sourds de sa voix
heurtée.
Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout; mais arrivée à la
dernière ligne, elle chercha si c'était tout.
Une arme, disait son oncle; le crime découvert peut-être, une accusation
au moins contre le coupable et nécessairement la défense de l'innocente;
mais ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert le crime ne
l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'était un moyen pour qu'il
ne le fût jamais.
A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le
voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystère l'épouvantait.
Que ne pas craindre d'un homme capable de tout.
En sortant de chez le notaire, le cocher était venu rue Monsieur pour
changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec
la note de son oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté:
inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être le lendemain l'arme
qu'elle était venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que
serait ce lendemain?
Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat de la déception,
elle s'était dit qu'avec la réflexion et en se remettant de cet
écrasement, il lui viendrait sans doute une idée.
Mais la route se faisait, les villages défilaient devant elle!
Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait
paralysée dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la
surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture
l'engourdissait et elle se sentait entraînée en imagination comme
elle l'était en réalité: rien pour la retenir, rien pour la guider,
l'éclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle,
entraînés par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.
C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir ce qu'il pouvait
contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait écrit cette
lettre.
Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait, c'était la lutte;
et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne
seraient-ils pas atteints?
A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par
elle! Dix années d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que
n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle
répondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait
alors suspendue sur sa tête.
Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble
et son émoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la
possibilité de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la
verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire
fermer la porte quand il se présenterait, c'était remettre le danger au
lendemain et non l'écarter: repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à
qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il
voulait. Après, elle aviserait.
La _Mare aux Joncs_, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, était
un des endroits les plus sauvages et les plus déserts de la forêt: une
combe étroite entourée de collines boisées, point de chemin pour y
arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux, des grands arbres
sur les bords de la mare et toute une végétation foisonnante de roseaux,
sur les collines d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si
personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne
viendrait à ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il
voudrait; bien qu'elle fût brave ordinairement, jamais elle ne
s'exposerait à ce danger; ce serait folie.
Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle dans le château,
malgré sa répulsion et son dégoût. Au moins, n'y serait-elle pas seule
et sans secours.
Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à cela.
Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se
défendrait, mais au moins elle n'était plus dans l'irrésolution.
Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva son mari au travail,
et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise.
Tendrement il l'embrassa.
Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement, trop
profondément liés l'un à l'autre pour qu'il ne sentît pas dans cette
étreinte qu'elle était troublée.
--Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant.
--Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de toi.
--J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois que demain tu seras
contente.
Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait
le lendemain à la séance de la Chambre.
--Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours?
--Certainement.
Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son
petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table.
Alors il commença, les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin:
--Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandât en
s'arrêtant.
--Je ne trouve pas cela du tout.
--Tu as l'air de ne pas me suivre.
--Mon air te trompe.
Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'à
certains moments sa volonté lui échappait; alors son regard trahissait
sa préoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite
il s'apercevait de ce désaccord.
Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la force, faible
coeur qu'elle était?
--Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.
--Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement, je t'en
prie.
--Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette
idée?
Il reprit.
Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des yeux.
De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle
murmurait:
--Bien, très bien.
--N'est-ce pas?
Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son discours,
il passa peu à peu à des développement sous lesquels se sentait le
mouvement oratoire.
A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il disait et à oublier
sa propre situation, suspendue qu'elle était aux lèvres et aux yeux de
son mari, complétant par la pensée les effets qu'il laissait de côté.
Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait
toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux,
et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penché
sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout à coup il s'arrêta et
se mettant à sourire:
--Mais c'est une vraie répétition, dit-il.
Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné:
--Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en le serrant dans ses
bras.
--Alors c'est bien?
--C'est superbe.
--Vraiment?
--Vas-tu douter de moi, maintenant?
--Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras
demain la force que m'aura donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me
semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là, je ne
pouvais pas te consulter et ne savais que penser.
Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour
ne pas aller le lendemain à la Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte
trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans
s'inquiéter, sans se peiner?
Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa, et partout, au
dîner, à la promenade qui le suivit, elle porta, malgré ses efforts,
une préoccupation évidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce
qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se
trahissait, elle se jetait dans une gaîté factice, dont bien vite elle
avait honte, et qu'elle cherchait aussitôt à racheter par un élan de
tendresse sincère.
Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire était si
bien équilibrée, d'une humeur si douce, si juste, si calme.
Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas l'observer de peur
qu'elle se tourmentât.
Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication;
elle était souffrante, nerveuse: peut-être ce rapide voyage à Paris
l'avait-il fatiguée.
Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de ne pas laisser
deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'était habituellement.
La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans
bruit, écouter derrière la portière qui séparait leurs chambres si elle
dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et
respirait d'une façon irrégulière.
Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et il ne put pas
s'empêcher de l'interroger; mais elle se défendit: elle n'avait rien;
peut-être était-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps
orageux.
Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son discours, elle le
connaissait, et il le dirait peut-être beaucoup moins bien à la Chambre
qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps
orageux, l'atmosphère des tribunes serait étouffante, comme le voyage à
Paris serait pénible dans la chaleur du midi.
Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir au devant d'elle, et
ne se défendit tout juste, que ce qu'il fallait.
--Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition.
--Toutes celles que tu voudras.
--Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable à la
Chambre.
--Je te le promets.
--Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence, de ton amour.
--Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre?
--Y penses tu?
--Pourquoi pas?
--Et ton discours?
--Un discours a-t-il jamais changé un vote?
--Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est
perdu si l'honneur est sauf.
Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne
l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée qu'elle mit dans son étreinte,
lorsqu'il se sépara d'elle pour monter en voiture.
--De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.
--Aussitôt, aussi vite que possible.