Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée d'un mot prononcé
de façon, au moins lui semblait-il ainsi, à s'imposer à l'attention;
c'était celui qui se rapportait aux avantages résultant pour lui de la
reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existé, il
n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance, et il n'eût jamais
réclamé sa paternité si sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de
Chambrais.
Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela rien que de naturel
dans la misère qui paraissait être la sienne; c'était par besoin
d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il
ne s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il cherchait à
exploiter sa paternité; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menaçait:
--Prenez l'enfant ou je la reconnais.
Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement à ce que Claude
sortît d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre
objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant.
Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là elle avait eu le coeur
serré par l'angoisse comme si sa fille était en danger de mort, sans
qu'elle pût rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il
semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la défendre:
c'était une lutte dans laquelle elle ne restait pas désarmée.
Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût pas prévoir ce que
serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger
n'était pas immédiat; elle avait un certain temps devant elle pour
aviser, pour chercher.
Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse de sa volonté pour
l'accueillir comme à l'ordinaire et le questionner.
--Comment avait-il parlé?
Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner des signes trop
manifestes de distraction ou de préoccupation; comme il disait qu'il
serait sans doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle
manifesta le désir de l'accompagner.
--Te sens-tu en état de venir demain à Paris?
--Oh! certainement.
--Alors tu es tout à fait bien?
--Tout à fait.
--Tant pis.
--Comment tant pis?
Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:
--Une idée qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser à mon
discours, j'étais avec toi et me disais que ce malaise pourrait être un
indice heureux.
--Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.
--Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer! Tu as trente ans,
j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la première fois qu'en te voyant
indisposée je me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes
caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles,
signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais
peut être autant que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas
persisté.
--Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera d'aller demain
à Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses
indispensables. Quand dois-tu parler?
--Si je parle, ce sera au commencement de la séance.
--Eh bien! après ton discours, je quitterai la Chambre, de manière à ne
pas te faire attendre pour revenir ici.
Les choses s'arrangèrent ainsi, elle assista à la première partie de la
séance, puis, quand le comte eut parlé, elle quitta la tribune et revint
rue Monsieur.
Par son contrat de mariage, il avait été stipulé qu'elle toucherait une
pension pour ses besoins personnels; mais dans l'étroite intimité où
elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait été observée:
tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et
d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs
besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une dépense, ou,
s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte après qu'elle était
faite.
Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu
importante sans en parler à son mari; aussi n'était-ce point de cette
façon qu'elle espérait se procurer l'argent nécessaire au rachat de
Claude.
Ce n'était point seulement dans leur château et leur hôtel que les
princes de Chambrais avaient toujours pieusement conservé ce qu'ils
avaient reçu de leurs pères; pour les meubles, pour les bijoux, il en
avait été de même, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait
disparaître dans une pièce reculée, où l'on serrait dans des armoires
ce qui était par trop antiquaille sans être ancien, mais on ne s'en
débarrassait point: les greniers étaient bondés de meubles rococo, et
il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au
style Louis-Philippe.
C'est ainsi que Ghislaine possédait quelques bijoux de prix par la
valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables:
jamais elle ne les avait portés. Placés dans des écrins, ils étaient
conservés dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas
ouvert: ils étaient là, cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux
de la famille, et comme il avait une parfaite indifférence pour les
pierreries, il ne s'en inquiétait pas autrement; ce ne serait pas lui
assurément qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure,
puisqu'il ne les connaissait même pas.
Obligée de trouver instantanément une forte somme, c'était sur la vente
de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait.
C'était là une cruelle extrémité, et à la pensée d'entrer dans
un magasin, elle, la comtesse d'Unières, pour vendre des pierres
précieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le
choix des moyens, et coûte que coûte, il fallait qu'elle prît le seul
qu'elle trouvait, sans se laisser arrêter par la honte et par la peur
des commentaires qu'elle allait provoquer.
Rentrée chez elle, elle ouvrit le coffret où étaient serrés ces bijoux,
et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est-à-dire ceux qui,
par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arrêta à une
broche en rubis et en diamants, à un noeud avec deux glands et à un
bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait
trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la
préciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait fût au-dessous de
ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture.
Puis, tassant le tout dans un journal, de manière à n'avoir pas à porter
un trop gros paquet, ce qui eût provoqué l'attention, elle remonta en
voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers
de la rue de la Paix, à qui elle avait plus d'une fois acheté des
bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir
convenablement. Sans doute elle eût préféré s'adresser à des marchands
qui ne l'eussent pas connue; mais, à ces marchands, elle aurait dû
donner son nom pour qu'on la payât, et dans ces conditions mieux valait
encore avoir affaire à Marche et Chabert, qui avaient une réputation
d'honnêteté.
Quand sa voiture s'arrêta devant le magasin, un commis, qui avait
reconnu la livrée, se hâta de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre
prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux.
Elle demanda à parler à l'un des maîtres de la maison, et presque
aussitôt M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empressé de
se mettre à la disposition de sa noble cliente; comme c'était en
particulier qu'elle désirait l'entretenir, il la fit passer dans son
cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa
demande.
Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle désirait
vendre des pierreries qui ne lui servaient à rien.
Le bijoutier examina ces pierreries et déclara qu'il était prêt à les
acheter.
--Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il.
--Non.
--Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont
d'un autre âge.
--C'est ce qui me décide à m'en débarrasser.
--Quand on possède des diamants et un collier de perles comme madame la
comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux.
Il était trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la
comtesse d'Unières ne se résigne à une pareille démarche que sous le
coup d'un impérieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain
temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il à Ghislaine
de lui verser immédiatement cinquante mille francs; plus tard il
compléterait la somme; puis, réfléchissant qu'une grosse liasse de
billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un chèque sur la banque.
L'affaire ainsi arrangée, il n'ajouta qu'un mot:
--Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse?
--Je viendrai.
V
Quelle somme était-ce que cinquante mille francs? Grosse? Petite?
Suffisante ou insuffisante pour exciter des convoitises et satisfaire
des appétits?
C'était ce que Ghislaine se demandait, se trouvant à l'égard de l'argent
dans l'ignorance de ceux qui, ayant toujours été riches, connaissent mal
sa valeur.
Que représentaient cinquante mille francs pour Nicétas?
Au temps où il donnait des leçons et où il gagnait quatre cents francs
par mois pour venir deux jours par semaine à Chambrais, ils eussent été
certainement une fortune pour lui, le paiement de dix années de travail.
Mais maintenant?
A la vérité, si l'on s'en tenait à l'apparence, et à la tenue, on
pouvait croire qu'ils en seraient une bien plus tentante encore,
puisqu'ils le tireraient de la misère.
Mais était-il l'homme du temps des leçons, et ces douze années de misère
ne lui avaient-elles pas donné d'autres besoins et d'autres exigences?
De même qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant traverser la cour,
de même elle ne l'avait pas retrouvé en l'entendant parler: dans sa voix
il y avait une dureté, dans son regard une brutalité, et dans toute
sa personne un cynisme qui montraient qu'il n'était pas resté l'homme
d'autrefois.
Quelles étaient les prétentions de l'homme d'aujourd'hui? Sur quoi les
avait-il établies? Car plus elle réfléchissait à leur entrevue, plus
elle se confirmait dans l'idée qu'il avait joué une comédie dont le
dénouement devait être l'offre d'une somme d'argent.
Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!
C'était un marché, et elle se sentait bien inexpérimentée, bien faible,
bien maladroite pour le débattre comme il aurait fallu: pour la première
fois de sa vie elle allait avoir à discuter une affaire d'argent, et
tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralysée de
toutes les manières, par son inexpérience, par sa dignité, par sa
tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son
mari.
Était-il conditions plus fâcheuses, situation plus terrible? Elle eût
voulu n'avoir pas à attendre et que tout de suite ce marché vînt en
discussion. Mais le lendemain précisément son mari resta à Chambrais, et
elle dut veiller à ne pas trahir son anxiété et son angoisse.
Elle y réussit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait
pour lire en elle.
--Comme tu es nerveuse, dit-il à un certain moment.
Elle s'en défendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientôt
la preuve.
--Tu sais que je persiste dans mon idée.
--Quelle idée?
--Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspirée. Évidemment, il se
passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle
est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le
changement est certain: tu n'es pas dans ton état ordinaire. Alors,
comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le
sens que je désire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais
ce n'en est pas une d'espérer. La persistance de ton état nerveux est
significative.
Après le dîner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller à une
certaine distance du château, voir des poulains dans une prairie, à
laquelle on n'accédait que par un mauvais chemin charrois.
Comme ils revenaient à la nuit tombante, ils croisèrent Nicétas qui
flânait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher
dans une meule foin.
Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte le remarqua, son
attention étant attirée par la fixité des regards que Nicétas attachait
sur lui.
--Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise mine qui rôde dans
le pays? demanda-t-il.
Elle ne répondit pas.
Alors il continua:
--Je l'ai déjà vu dimanche à la sortie des vêpres; il semble qu'il
cherche à nous demander quelque chose. Si, par hasard, il voulait entrer
aux écuries, il faudrait que François prît sur lui des renseignements
sérieux: il a bien vilaine tournure.
Et c'était le père de Claude; il voulait la prendre près de lui pour
qu'elle y trouvât une direction affectueuse, dans un milieu digne
d'elle!
Après un premier moment de honte et d'accablement, cette rencontre lui
donna encore plus de force pour la journée du lendemain: à tout prix, il
fallait sauver Claude de ce misérable,--que le comte ne trouvait même
pas bon pour ses écuries.
Quant à trois heures quarante cinq minutes Nicétas, annoncé par le coup
de cloche du concierge, entra dans le vestibule, il y trouva Auguste qui
était encore de service ce jour-là.
--Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied avec surprise.
--Vous voyez; votre maîtresse m'a promis de répondre aujourd'hui à mes
questions, et je viens chercher ses réponses: nous collaborons: c'est
beaucoup d'honneur pour moi.
--Alors, vous n'avez qu'à lui demander l'autorisation de visiter le
château, elle ne pourra pas vous le refuser.
--C'est une idée; mais maintenant le château m'intéresse moins.
Il trouva Ghislaine dans le même salon et à la même place que la
première fois.
--Cet empressement à me recevoir est d'un heureux augure, dit-il, et
j'espère que nous nous entendrons.
--Vous vous trompez.
--Ah!
--Au moins quant à la condition que vous prétendez m'imposer.
--Mais il y a deux conditions que je prétends vous imposer: ou vous
prenez Claude, ou je la prends moi-même.
--Cela est également impossible.
--C'est vous, madame, qui vous trompez, car si vous pouvez ne pas
prendre votre fille, vous ne pouvez pas m'empêcher de la prendre, moi;
ne suis-je pas son père?
--Et qu'en feriez-vous?
--Une honnête fille, une fille tendrement aimée.
--Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant pour vous.
--Oh! ne vous gênez pas, et dans un entretien de l'importance de
celui-ci, qui met tant d'intérêts en jeu, l'avenir de votre fille, votre
honneur, celui de votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de
côté; ce n'est ni le lieu, ni le moment.
--Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans Claude une héritière
jouissant dès maintenant de ses revenus, vous pouviez penser à la
prendre.
--C'est-à-dire que je spéculais sur ma paternité, n'est-ce pas? Dites-le
donc, puisque vous le pensez; cela n'est pas pour me blesser; en
réalité, rien n'est pour me blesser.
Malgré la permission qu'il lui en donnait, elle ne vouait pas «ne pas se
gêner» comme il disait, ni pousser les choses aux extrêmes.
--Claude en possession de ses revenus, dit-elle, vous pouviez lui donner
une existence large, en même temps que vous vous la donniez à vous-même.
Mais maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment que vous
puissiez la prendre--mais je n'admets cela que pour la discussion, car
dans la réalité son conseil de famille la défendrait, et la justice
ne sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur rien. Que
feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? Quels avantages matériels
retirerez-vous de cette reconnaissance? Claude serait une charge pour
vous, non une source de produit.
--Où voulez-vous en venir?
--A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages précisément à ne pas
prendre Claude, à ne pas vous occuper d'elle, à m'abandonner ce soin
ainsi qu'à son conseil de famille, enfin à la laisser, aussitôt que sa
santé le permettra, entrer au couvent, où elle recevra une éducation
convenable, et d'où elle sortira pour se marier.
--Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air étonné, et ne vois pas
où seraient ces avantages.
Elle avait placé le chèque de Marche et Chabert sous un livre, à portée
de sa main; elle souleva le livre, et tirant le chèque, elle le lui
tendit:
--Dans ceci.
Il prit le chèque avec un mouvement de joie presque triomphant; mais dès
qu'il eut jeté les yeux dessus, son visage se contracta.
--Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? dit-il.
--Vous m'avez offert un marché, je vous en offre un autre.
--Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille francs: pour une fille du
sang des Chambrais, convenez que ce n'est pas cher; je ne parle pas du
sang de son père, puisque vous ne le connaissez pas. En ne me recevant
pas hier--ce n'est pas votre faute, je le sais--vous m'avez permis de
faire une enquête dans le pays, et de connaître ainsi le chiffre précis
de la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous assez simple
pour vendre cinquante mille francs ce qui en vaut quinze cent mille?
--On ne vend que ce qu'on possède, et de ces quinze cents mille francs
vous ne toucherez jamais un centime.
--C'est à voir, et vous préjugez le résultat d'un procès que vous avez
tout intérêt à ne pas laisser engager, ne l'oubliez pas, et, je vous en
prie, faites entrer cet intérêt en compte dans vos calculs; il serait
imprudent de le négliger. Aussi ces cinquante mille francs sont-ils une
vraie dérision. Comment avez-vous pu croire que je les accepterais?
Ainsi elle ne s'était pas trompée, il consentait, comme elle l'avait
pressenti, à renoncer à Claude et à la vendre; la contestation
maintenant ne portait que sur le prix de cette vente; quelque dégoût
qu'elle en eût, il fallait qu'elle entrât dans un marchandage.
Il examinait le chèque.
--Votre offre est d'autant moins sérieuse, reprit-il, que ce chèque
dit lui-même que, si vous aviez voulu, vous auriez pu me faire une
proposition plus convenable. Pour voir d'où proviennent ces cinquante
mille francs il n'y a qu'à regarder le chèque; évidemment, vous ne les
avez pas pris sur votre fortune personnelle, et vous ne les avez pas
empruntés. Je ne recherche pas pour quelles raisons; je constate
simplement qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, vous avez
cherché dans vos vieux bijoux ceux qui avaient cessé de vous plaire, et
vous les avez vendus à Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la
Paix qui vous les ont payés avec ce chèque sur la Banque: voilà leur nom
imprimé et leur signature. Eh bien! madame, vous n'en avez pas vendu
assez.
Il fit une pause pour jouir de l'effet d'étonnement qu'il avait produit.
--Parlons net, reprit-il bientôt, et ayons l'un et l'autre une égale
franchise: vous, en ne cherchant pas des phrases échappatoires pour ne
pas dire que Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce à quoi
vous êtes parvenue jusqu'à présent, j'en conviens, mais ce qui a dû bien
vous gêner; moi en vous donnant mon dernier prix. J'avoue que j'avais
compté sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour élever
ma fille convenablement, et ce revenu me manquant, je comprends que
l'enfant ne trouverait pas auprès de moi l'existence que je voulais lui
faire. Dans son intérêt donc, il est mieux qu'elle aille au couvent,
mais si je ne la reconnais pas, je renonce par cela même à tous les
droits que j'aurais sur la pension que je pourrais lui demander quand
elle sera majeure, ou sur son héritage si elle venait à mourir; et cette
renonciation, je l'estime à trois cent mille francs. J'accepte ce chèque
comme un acompte.--Il le mit dans sa poche.--Vous m'en devez deux cent
cinquante mille, que je vous demande de me verser d'aujourd'hui en huit.
--Et où voulez-vous que je les prenne? s'écria-t-elle.
--Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. Empruntez. En huit
jours une femme comme vous peut trouver des millions; et je ne vous
demande que deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent
cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront de me créer
une situation digne de ma fille: ne voulez-vous pas que le père de votre
enfant cesse d'être le misérable que vous voyez devant vous? Comme il
pourrait être dangereux que vous me receviez toujours ici, je vous
attendrai où vous voudrez, dans une église, chez votre médecin,
votre dentiste, votre couturière, tous endroits à souhait pour des
rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui en huit à trois
heures et demie, gare de l'Est,--on y voit peu de Parisiens,--salle des
pas perdus.