I
Le jour où Ghislaine reçut cette lettre, elle avait passé une partie
de la matinée au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait
définitivement fixé le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus
librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille.
N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et à l'avance n'était-elle
pas certaine que, quoi qu'elle fît, il ne s'en inquiéterait pas?
Maintenant elle ne prenait plus des prétextes pour l'aller voir, et
franchement elle disait: «Je vais près de Claude»; arrivée chez le
garde, elle ne se cachait plus pour laisser paraître son affection, et
franchement aussi elle embrassait sa fille.
Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles étaient
assises, en tête à tête, à l'abri de la curiosité des enfants Dagomer ou
des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement.
Ce n'était point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais
simplement sur ceux où, pouvant forcer par d'adroites questions
sa réserve toujours un peu craintive, elle l'amenait à se livrer.
N'était-ce pas cela qui touchait son coeur de mère: savoir ce qu'était
cette enfant qu'elle n'avait pas toujours près d'elle, et qu'une
observation constante dans les choses importantes comme dans les riens,
dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colère, ne
pouvait pas lui faire connaître à fond, avec sa vraie nature.
Et c'était cette vraie nature qui l'intéressait, qui l'inquiétait: par
où tenait-elle de son père, par où s'en éloignait-elle?
Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec
un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui
passait par la tête, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot,
Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle
arrangeait, par des exemples la conduisait où elle voulait qu'elle
allât.
Quelquefois aussi il était question des leçons, c'est-à-dire que Claude
en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilité de lady
Cappadoce, veillait à ne pas donner à son ancienne gouvernante des
sujets d'inquiétude.
--Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait
Claude.
--Lady Cappadoce est une maîtresse.
--Et vous?
--Moi, chère enfant, moi... je n'en suis pas une.
Et Ghislaine était obligée de s'arrêter, car le mot qui lui montait du
coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que,
par une imprudence, par un entraînement, elle permît à Claude de le
prononcer elle-même, sinon en ce moment, au moins plus tard.
On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence
et de recueillement où elles restaient les yeux dans les yeux; alors
Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait
doucement.
C'était à Chambrais que Nicétas avait adressé sa lettre, et il avait
calculé qu'à l'heure où Ghislaine la recevrait, M. d'Unières devrait
être à la Chambre,--ce qui serait parfait, car elle serait troublée, et
pour le succès de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une
trop vive émotion devant son mari.
Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller à la Chambre, le comte
était resté au château pour préparer un discours important qu'il devait
prononcer le lendemain, et après le déjeuner il s'était installé dans
la bibliothèque avec sa femme près de lui, comme toujours lorsqu'il
travaillait. N'était-elle pas son inspiration et sa conscience? Il
trouvait plus vite lorsqu'elle était là. Et il n'était sûr d'un effet ou
d'un argument que lorsqu'après discussion elle l'avait approuvé.
Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans
une corbeille ce qui était pour le comte, et sur un plateau les lettres
à l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliothèque, le
comte, qui était devant une grande table couverte de volumes du _Journal
officiel_, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise à
un petit bureau dans l'embrasure d'une fenêtre, posa le livre qu'elle
lisait, et commença à ouvrir les lettres.
Bien qu'elle sût à l'avance à peu près ce qu'elles contenaient, et
justement même par ce qu'elle savait qu'elles étaient des demandes de
secours, il fallait qu'elle les lût tout de suite pour y répondre sans
retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient
lieu.
Elles étaient ce jour-là nombreuses et déjà elle en avait lu plusieurs,
lorsqu'elle ouvrit celle de Nicétas.
«Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la vôtre....»
Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passé devant ses yeux, son
coeur s'était arrêté.
Heureusement la lettre était posée sur le bureau sans quoi elle
serait tombée, ou elle aurait été secouée de telle sorte dans sa main
tremblante que l'attention du comte eût été provoquée.
Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premières
années; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de
confiance; si elle devait l'attendre, n'était-il pas permis d'espérer
qu'il ne reviendrait point; douze années s'étaient écoulées sans qu'il
reparût, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'écoulassent
encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont
il ne connaissait même pas l'existence?
Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tête basse, à la
dérobée, rapidement elle jeta un coup d'oeil du côté de son mari:
absorbé dans son travail, il n'avait rien remarqué, et penché sur sa
table, il continuait à prendre des notes; sa plume en écrivant craquait
avec un bruit régulier.
Elle était comme paralysée de corps et d'esprit. Quelle contenance
tenir? Que faire? Elle ne savait. Et même elle était incapable de se
poser une question raisonnable.
La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle osât même la faire
disparaître, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait
se lever, venir à elle comme il le faisait à chaque instant, et
machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette
feuille de papier, où le mot «votre fille» flamboyait, croyait-elle,
se détachant en caractères d'affiche. Dans leur étroite intimité, ils
n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses
lettres, si madame ouvrait les siennes, en réalité elles étaient les
unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame
aussi bien que pour monsieur.
Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idée, que la première
chose à faire était de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les
circonstances ordinaires, rien n'eût été plus simple que d'ouvrir un
tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser
dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement
du papier allait crier sa honte.
Et la terrible feuille était devant ses yeux, hypnotisante.
Comme elle allait se remettre à lire, elle sentit que son mari se
tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'était point levé et
ne paraissait pas disposé à quitter son travail:
--Te rappelles-tu la date de mon discours à propos de l'ordre du jour
Bunou-Bunou.
L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle eût
donné la date de jour, de mois, d'année. Mais en ce moment, comment
réfléchir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait répondre
sans que sa voix trahit son bouleversement.
--A peu près trois ans, il me semble.
--Trois ans. Dis plutôt sept ans. Comment ta mémoire si ferme peut-elle
se tromper de tant d'années?
--Sans doute, je fais une confusion.
--Ne cherche pas, je vais vérifier.
Quittant sa table, il passa dans une pièce voisine qui servait d'annexe
à la bibliothèque.
Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis
vivement elle la mit dans sa poche.
Il n'était que temps, le comte rentrait, il vint à elle.
--Je te fais mes excuses, dit-il, tu étais plus près que moi de la
vérité; il y a quatre ans.
Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'étonna pas
qu'elle ne répondît point, et tranquillement il retourna à son travail.
Il fallait qu'elle prît un parti, et tout de suite, puisque c'était pour
le lendemain même qu'il fixait son rendez-vous.
S'attendant depuis son mariage à le voir surgir d'un moment à l'autre,
elle avait bien des fois examiné la question de sa défense, et elle
s'était toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours à cette arme
dont son oncle lui avait parlé avant de mourir.
Quelle était cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre
sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle
qu'elle fût, elle devait être efficace puisque son oncle lui avait
recommandé d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la
réclamât au notaire chez qui elle était déposée et que tout de suite
elle allât à Paris.
Bien qu'il fût scrupuleusement observé qu'elle restât auprès de son mari
quand il travaillait, elle n'hésita pas; n'était-ce pas son honneur et
son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie même de sa fille
qui se trouvaient en jeu?
--Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait
d'affermir, je partirai pour Paris.
Il fut stupéfait:
--Comme ça, tout de suite?
Il fallait qu'elle donnât une raison, bien qu'il ne lui en demandât pas,
et que pour la première fois elle ne fût pas franche.
--Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution
immédiate.
--Tu seras longtemps?
--Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.
Il sonna et commanda d'atteler.
--Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car ça ne va pas
aller, et je suis sûr que demain à la Chambre tu sentiras toi-même que
ton aide m'a manqué.
Il voulut la mettre lui-même en voiture, et la portière fermée, il
recommanda au cocher de marcher rondement.
A trois heures, les chevaux, blancs d'écume, s'arrêtaient devant les
panonceaux de M. Le Genest de la Crochardière, et Ghislaine entrait dans
l'étude. C'était la première fois qu'elle venait chez son notaire, car
quoi qu'elle eût dû mettre bien souvent sa signature au bas d'actes
notariés, on était toujours venu les lui faire signer à l'hôtel de la
rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande pièce où sur des
tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs,
elle se trouva intimidée sous le feu de tous ces yeux qui s'étaient
levés sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui
dirigeait cette étude, accourut avec les démonstrations de la plus
respectueuse politesse:
--Madame la comtesse désire voir M. Le Genest, sans doute, je vais
m'informer s'il peut recevoir.
Le notaire lui-même apporta la réponse en venant au-devant de sa cliente
qu'il fit entrer dans son cabinet.
La demande que Ghislaine avait à présenter était bien simple, cependant
ce fut avec un extrême embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis
longtemps le vieux notaire était habitué à ne pas laisser deviner qu'il
remarquait la gêne d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitôt
qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla à une grande caisse
qu'il ouvrit, et en tirant la pièce qui lui avait été confiée par M. de
Chambrais, il la remit à Ghislaine.
Elle eût voulu sortir au plus vite pour déchirer l'enveloppe et lire
cette pièce, mais le notaire ne lui en laissait pas la liberté: il
parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'écoutât.
--Par M. le comte d'Unières, j'ai appris tout l'intérêt que vous inspire
cette chère enfant et toute la tendresse que vous lui témoignez. Dans
son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mère, me disait M.
le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude.
Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en
gardant la mesure qu'il savait mettre en tout.
Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa
voiture.