VIII

Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais, lady Cappadoce voulut

arranger avec elle la reprise des leçons, telles qu'elles avaient lieu

avant le départ pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire

immuable: elles étaient la justification de son pouvoir, ces leçons,

aussi y tenait-elle.

Déjà, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donné leurs

heures; quant à Nicétas, il avait quitté Paris pour l'Amérique du Sud,

le Brésil, la Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les

journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc

le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'était entendue à

ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand

talent.

Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul fait de

l'installation de M. de Chambrais au château, les habitudes d'autrefois

se trouvaient changées du tout au tout; c'était le comte qui était le

maître désormais et tout devait être subordonné à son agrément; on ne

pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois

qui, seule, permettait d'assurer la régularité des leçons; le sacrifice

qu'il faisait en abandonnant Paris était assez grand pour qu'on lui en

fût reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le

distraire et se remettre entièrement à sa disposition, en étant toujours

prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il lui plairait d'aller,

à recevoir qui il voudrait inviter.

Lady Cappadoce avait été positivement renversée.

--Mais les leçons....

--Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je pusse peut-être employer

mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines études, et

je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai

disposer: ainsi nous verrons à nous entendre avec M. Lavalette et M.

Casparis....

--Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert? interrompit lady Cappadoce,

poussée par la passion musicale.

--Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie

m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre

d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront pas mon oncle.

--La musique ne le gênerait pas plus que la littérature ou la sculpture.

Il fallait que Ghislaine justifiât son refus:

--Peut-être l'ennuierait-elle davantage.

--C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce

avec un mélange d'aigreur et de compassion.

--Je dois donc la lui éviter.

--C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements?

--Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous serai reconnaissante

de les faciliter.

Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux

arrangements, au moins était-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait

inspirés à Ghislaine.

Lorsque dans leurs longs tête-à-tête, de Bagaria ils avaient parlé

de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annoncé son

intention de se fixer au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans

doute elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse, mais

connaissant les goûts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas

se demander comment il s'habituerait à la vie de la campagne monotone et

régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence,

peu faite pour lui, c'était sous le coup de la nécessité; mais à

quelques pas de Paris, comment la supporterait-il?

Franchement, et après l'avoir remercié avec une effusion toute pleine de

gratitude émue, elle lui avait fait part de ses scrupules.

C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle

n'était pas de caractère à ne penser qu'à elle égoïstement, l'attendait.

--Certainement la vie des champs n'est pas précisément pour me plaire,

mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, régulière

et retirée? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.

--Comment serait-elle autre?

--En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis que tu as perdu ton

père, et ta mère, parce que tu n'étais qu'une petite fille; mais l'âge

est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu es

émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au

château d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades à

moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement fermée, et

égaieraient cette monotonie?

--Est-ce donc possible?

--Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible,

et tout est faisable; il n'y a qu'à vouloir.

--Je veux tout ce qui peut vous être agréable.

--Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour

les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est

pas très récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent. Et

d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi.

C'était dans ce dernier mot que se trouvait la raison déterminante qui

avait suggéré l'idée de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il

n'avait prononcé qu'une seule fois le nom du comte d'Unières, et au

trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait compris qu'elle croyait

que le mariage dont il l'avait entretenue était maintenant à jamais

impossible, ce qui était pour elle une douleur d'autant plus grande

qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait vivement ce

mariage. Qu'il essayât de lui prouver qu'elle se trompait, il ne

réussirait point à ébranler un sentiment contre lequel les raisonnements

les plus adroits seraient sans influence, précisément par cela même que

c'était un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unières, et rien de

ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien

à dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.

De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais moins triste:

d'Unières que, dans les circonstances présentes il était impossible

d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le

reste: la première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le

serait un peu moins: elle désirerait, elle attendrait la cinquième ou la

sixième.

Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux

alliés: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas

la bataille?

Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait été de

s'imaginer que l'émancipation lui donnerait cette liberté.

Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui communiqua le nom

du comte d'Unières, elle ne fut pas maîtresse de retenir une exclamation

douloureuse:

--Vous avez invité M. d'Unières!

Il évita de la regarder.

--M'était-il possible de faire autrement?

--Mais après ce qui s'est passé....

--C'est justement sa demande et ce qui s'est passé qui m'obligeaient à

l'inviter. Depuis notre départ pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de

lui, mais tu dois comprendre qu'au point où en étaient les choses, nous

ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui

d'Italie, sans que je lui donne des explications.

--Des explications?

--Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage, je lui avais

écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris, son élection faite, nous

examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand

contentement.

--Vous avez dit cela?

--N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment lui tenir un

autre langage? Il désirait t'épouser, tu étais favorable à sa demande,

moi-même je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez,

je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait

une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre.

--N'était-ce pas le mieux?

--Je ne l'ai pas cru. D'Unières ne méritait pas cette injure, et je

n'étais pas en disposition d'en faire à un homme tel que lui, que

j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prévenu que nous partions en voyage

par ordonnance du médecin. Il me fallait bien un prétexte. Depuis, nous

sommes restés en correspondance; il m'a écrit, je lui ai répondu; il m'a

parlé de toi, je lui ai donné des nouvelles de ta santé. Nous rentrons,

la première personne que je dois voir, c'est lui.

--Et après?

--C'est au présent qu'il fallait penser; après, nous aviserons.

--Je vous assure qu'il m'est très pénible de me trouver avec M.

d'Unières.

--Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette

impression pénible se calmera et passera....

Le mot qui vint sur les lèvres de Ghislaine fut: Avez-vous donc

l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas

paraître intervenir dans le choix des invités de son oncle.

--N'est-il pas à craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unières vous

entretienne des intentions qu'il avait il y a un an?

--Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.

--Alors?

--Je répondrai ce que tu voudras.

--Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.

--J'ai mes idées à ce sujet qui peuvent différer des tiennes; mais

puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne

sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas

être devenu tout à coup impossible. Il faudrait des raisons et je

n'en ai pas à donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des

échappatoires; les médecins conseillent de ne pas te marier trop jeune;

enfin je gagnerai du temps.

--Il faudra toujours se prononcer à un certain moment.

--Il peut arriver que d'Unières comprenne qu'on ne veut pas de lui et

qu'alors il se retire.

--Et s'il ne se retire pas?

--S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment sérieux,

profond, et dans ce cas ce sera à toi de voir comment tu veux répondre

à cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas à nous préoccuper de

cela. En vertu de certaines idées, dont je sens toute la force, tu crois

devoir renoncer à ton mariage avec d'Unières....

--Avec lui et avec tout autre.

--Il ne s'agit que de lui présentement; si je ne romps pas ce mariage

brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou

en blessant d'Unières, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.

Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question

entre M. de Chambrais et le comte d'Unières, et les raisons les

meilleures s'enchaînèrent pour le justifier:

Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de

mariage, c'était d'abord par estime et par amitié pour le mari qui se

présentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu'à dix-huit ans Ghislaine

était parfaitement en âge de se marier. Mais quand l'indisposition qui

avait nécessité leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des

médecins, il était revenu sur cette opinion.

S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvénient se marier à

dix-huit ans et même à seize, il en est d'autres pour lesquelles les

mariages précoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux

fatigues de la maternité, doivent attendre leur complet développement

qui, pour la Française, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans.

Sans doute, Ghislaine n'était ni chétive ni maladive, cependant elle se

trouvait dans ce cas, et s'il n'était pas indispensable qu'on attendît

ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait

retardé, mieux s'en trouverait sa santé.

A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre

moral non moins grave pour M. de Chambrais.

S'il désirait que Ghislaine se mariât et épousât le comte d'Unières, il

ne voulait cependant pas la marier à lui tout seul, et sans que par un

choix librement fait elle s'unît à lui. Comment choisir quand on ne

connaît personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine

accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas

elle-même--ce que justement il voulait. De là la vie nouvelle qu'il

avait adoptée: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se

déciderait, ce serait en connaissance de cause.

--Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de

d'Unières, après ces explications, le mariage dépend de vous et est

entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices,

j'espère que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de

meilleures conditions que vous.

Ghislaine · 第 21 / 48 题