IX

Pour M. de Chambrais, le comte d'Unières était le seul homme qui pût

faire revenir Ghislaine sur sa résolution: qu'il ne réussit pas et

qu'elle s'obstinât dans son idée, qu'elle n'était pas digne de se

marier, elle en arriverait un jour à reconnaître Claude; à la vérité,

tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que

lui donnait sa qualité d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine,

empêcher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle

serait libre, et ce jour-là il fallait qu'elle fût mariée.

Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des

députés, le comte d'Unières s'était déjà placé à la tête du parti

royaliste. Son élection violemment contestée l'avait, dès son entrée

à la Chambre, amené à la tribune; et aux premières phrases il s'était

révélé orateur. Il était facile de contester ce qu'il disait, il était

impossible de ne pas écouter avec plaisir la langue qu'il parlait,

abondante, imagée, brillante, incorrecte souvent, diffuse et décousue,

avec des redites et des périodes inachevées, mais originale toujours,

ne ressemblant pas plus à la phraséologie vague des avocats, qu'à la

platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'élan,

passionnée, ne ménageant rien, ni les conventions littéraires, ni le

bon goût, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entraîner les

esprits et d'ébranler les coeurs.

On s'était regardé, surpris d'abord de cette révélation, charmé bien

vite, et son élection, qui pouvait être cassée dix fois, avait été

validée. Ce fort et ce violent, qui était aussi un timide, serait

probablement resté longtemps silencieux à son banc; mais ce succès

l'avait obligé à prendre souvent la parole, et toujours il s'était

montré l'homme de son début.

Sans doute ce n'étaient pas là des qualités suffisantes pour se faire

aimer, mais d'Unières n'était pas passionné seulement dans ses discours,

et les passionnés enlèvent tout: on ne résiste pas à celui qui par sa

propre flamme met le feu à votre esprit et à votre coeur; avec cela beau

garçon, d'une élégance simple, d'une distinction affable, tendre comme

une femme, il entraînerait Ghislaine.

Sans qu'elle le connût, en vertu d'une affinité mystérieuse, pour

l'avoir rencontré trois fois, elle avait été à lui; maintenant, quoi

qu'elle voulût, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence

qu'il exerçait sur elle était dans l'émoi qu'elle avait laissé paraître,

en le voyant sur la liste des invités: indifférent, elle n'eût pas

craint de se trouver avec lui.

Analysant très bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de

Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet émoi,

était la crainte que ce prétendant ne se présentât en fiancé; aussi

eût-il voulu prévenir d'Unières de s'enfermer dans une prudente réserve,

mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient

été menées à un point si avancé l'année précédente, et quand il lui

disait: «Faites-vous aimer.» Il eût fallu entrer dans des explications

telles que le mieux encore était de s'en remettre au tact de d'Unières

qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur.

Ce raisonnement s'était trouvé juste; un invité comme les autres,

d'Unières, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir

accaparer Ghislaine comme l'eût fait un fiancé; et quand, après le

déjeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc,

il loua discrètement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la

première fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles pût donner

à supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour.

S'il admira ces parterres restés tels qu'ils étaient sortis des mains de

Le Nôtre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cyprès taillés à

l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox,

Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les allées et les pièces

d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-être, il était l'homme de la

tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'étant

trouvé en tête à tête un moment avec Ghislaine, il ne parla que des

oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, très

simplement, sans aucune pédanterie, en caractérisant les oeuvres et

les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste,

pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-même.

--Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invités partis, il fut seul

avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unières; n'a-t-il pas été

parfait?

Elle fut obligée de convenir qu'il s'était montré d'une grande

discrétion.

--Plus tu le connaîtras, plus tu verras qu'il est parfait en tout.

Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux lèvres et qui

était qu'elle désirait n'avoir pas l'occasion de le connaître mieux.

Mais elle ne voulait pas gêner son oncle dans ses relations. Et en même

temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlât franchement,

qu'elle dît qu'elle ne voulait pas voir d'Unières, et son oncle

assurément la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir à

distance s'il lui était devenu indifférent depuis qu'elle avait renoncé

à se marier? Au contraire, s'il ne lui était pas indifférent, pourquoi

s'obstinait-elle à ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent

qu'elle laissât lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons

qu'elle opposerait à son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne

comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude fût

un empêchement à ce mariage qu'il voulait.

Elle dut donc accepter de voir d'Unières aussi souvent qu'il plut à son

oncle, non seulement à Chambrais où il n'y eut pas de réunion sans lui,

mais encore à Paris, au Salon, où elle le rencontra toutes les fois

qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis à

l'Opéra, où son oncle se fit céder une loge par un de ses amis.

Ce fut un événement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit

paraître dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crêpe

blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration

et d'envie à plus d'une femme.

--Quelle était cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait,

et qu'on voyait pour la première fois à l'Opéra?

Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde

affirmaient que c'était la nièce du comte, la princesse Ghislaine;

d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse,

ni ne l'ayant jamais rencontrée.

Le collier trancha le différend; des femmes d'un certain âge, qui

avaient été en relations avec la mère de Ghislaine, reconnaissaient ce

collier fameux par la beauté et la pureté des quatre cents perles qui le

composaient:

--C'est le collier des princesses de Chambrais.

--Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette

importance?

C'était le comte qui avait voulu qu'elle portât ce bijou comme il avait

exigé la robe décolletée, au grand étonnement et à la grande gêne de

Ghislaine qui avait essayé de s'en défendre en lui opposant un de ses

axiomes.

--Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la

toilette était la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre

distinction?

--Bon pour la journée le dédain de la toilette, ou quand on ne doit pas

se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire.

Et il s'en était tenu là ne jugeant pas à propos de donner ses autres

raisons qui étaient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que,

quand le comte d'Unières viendrait dans sa loge, tout le monde eût les

yeux tournés vers cette loge.

Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'_Africaine_,

on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte

d'Unières, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir

les fiançailles «d'une des plus nobles héritières du faubourg

Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques

du parti monarchique».

Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait,

non les français bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond

mépris, mais le _Morning Post_ sans lequel elle ne faisait pas un pas,

en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille

et même de l'avant-veille, soigneusement pliés sous le bras gauche, les

serrant sur son coeur, et les abandonnant çà et là, à mesure qu'elle les

finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre à la trace, comme si elle

avait pris soin de jalonner son passage.

Trois jours après la soirée de l'Opéra, Ghislaine fut surprise un matin

de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agitée un numéro

du _Morning Post_, et elle crut, tant était vive l'agitation de sa

gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle

qu'elle héritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se

fâcha:

--Non, mademoiselle, je n'hérite point; ce n'est pas de moi qu'il

s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.

Et de son doigt tremblant elle lui désigna quelques lignes du _Morning

Post_ en le lui mettant devant les yeux.

C'était la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais

reproduisait, mais en la précisant, sinon pour Ghislaine, qui restait

«l'une des plus nobles héritières du faubourg Saint-Germain», au moins

pour «le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti

monarchique», qui était nommé tout au long.

--N'est-il pas étrange que j'apprenne votre mariage par un journal?

demanda lady Cappadoce.

--Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-même de cette façon?

Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cher

_Morning Post_ pût annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si

méthodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupéfaite.

--Ce ne serait pas vrai?

--C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.

--Il aura été trompé par quelque journal français, répondit lady

Cappadoce en jetant sur son cher _Morning Post_ un regard attendri;

alors, ce n'est pas vrai?

--Ce n'est pas vrai.

--Convenez que cette intimité avec M. d'Unières est bien faite pour

susciter ces bruits de mariage.

Ghislaine ne répondit pas. Après un moment d'attente, lady Cappadoce

continua:

--Je vous félicite, ma chère enfant, que cette nouvelle soit fausse.

Vous connaissez mon opinion sur les mariages précoces: ils sont rarement

heureux, très rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage

doit être réfléchi. Un mari doit être choisi, et non pris au hasard. Ce

n'est pas quand elle ne connaît ni le monde, ni la vie, qu'une jeune

fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse

entraîner par des considérations futiles: un nez bien dessiné, une barbe

soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unières est

d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais après?

--Il me semble qu'il a autre chose.

--C'est de son rôle politique que vous voulez parler? Il faudrait voir.

--Est-ce que la place qu'il s'est faite à la Chambre ne dit pas ce qu'il

vaut?

--J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui étaient de pauvres

caractères.

--C'est que justement le caractère chez M. d'Unières est à la hauteur du

talent.

--Comme vous le défendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce

ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse.

--Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de façon à en rester

là.

Si elle était fâchée des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne

se trahissait que trop visiblement, elle ne l'était pas moins

contre elle-même. Au lieu de défendre M. d'Unières et de confesser

maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'écouter sa

gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait?

X

Depuis longtemps déjà tout le monde admettait que le comte d'Unières

était le fiancé de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de

leur mariage, et c'était un étonnement que la date n'en fût pas encore

fixée; cela était si bien accepté que quelques prétendants, qui avaient

pensé un moment à se mettre sur les rangs, s'étaient retirés. A quoi bon

persévérer, puisque le choix était arrêté!

Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne

s'était encore dite entre eux, bien que l'assiduité de d'Unières se fût

continués aussi constante à Paris qu'à Chambrais, et qu'il n'eût pas

manqué une seule des réunions de chasses en plaine que le comte avait

organisées à l'automne, ni celles des chasses à courre qui les avaient

remplacées en hiver.

Mais ce n'est pas des lèvres seulement qu'on dit à une femme qu'on

l'aime; c'est même rarement de cette façon que les duos d'amour

commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus

rien à s'apprendre.

Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait semblé

qu'elle était disposée à l'écouter et même à lui répondre, et toujours

à l'instant où il allait prononcer le mot décisif, il s'était arrêté,

voyant très clairement qu'ils n'étaient plus à l'unisson, et que si

elle s'était abandonnée quelques secondes auparavant, déjà elle s'était

reprise.

Il se perdait dans ces contradictions qui, sûrement, n'étaient pas

exclusivement féminines, et avaient des causes que d'autres plus experts

que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui

échappaient.

A la longue, la situation était devenue difficile pour lui, et même

jusqu'à un certain point ridicule, croyait-il. Ce rôle d'aspirant fiancé

ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinât plus

franchement.

A bout de patience, il se décida à s'en expliquer avec M. de Chambrais

qui, de son côté, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent

toujours au même point, sans avancer d'un pas.

--Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me

faire aimer, et vous avez ajouté, avec la bienveillance que vous m'avez

toujours témoignée, que cela ne me serait pas difficile, personne

n'étant dans de meilleures conditions que moi.

--Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont même

plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'étaient à ce moment.

--Croyez-vous donc que si vous dites à mademoiselle Ghislaine que je la

demande en mariage, elle vous répondra qu'elle m'accepte?

Le comte fut embarrassé, car ce qu'il croyait précisément c'était que,

s'il adressait cette demande à Ghislaine dans ces termes, la réponse

qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il

avait risqué une allusion à son mariage, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait

pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'année précédente.

Il fallait donc tourner cette difficulté.

--Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et

même de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspirés.

--Vous le croyez?

--J'en suis sûr. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai

pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer

m'a donné cette certitude, que la façon dont elle me parle lorsqu'il est

question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer.

--Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas à vous dire avec quelle

joie profonde je reçois vos paroles, je crois que le moment est venu de

lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.

Ce ne fut plus de l'embarras que le comte éprouva, ce fut une gêne

inquiète.

--Puisqu'elle sait que j'ai votre agrément pour ce mariage, il ne me

reste plus qu'à lui demander le sien. Aussi bien la situation dans

laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas

plus pour nous que pour le monde.

--Évidemment, répondit le comte, cependant....

--Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez

parlé l'année dernière pour retarder cette date existent encore; mais je

demande une réponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de

devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me présenter

ouvertement comme son fiancé, et j'attendrai.

Pendant que d'Unières parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au

pied du mur, se demandait comment sortir de là; ce dernier mot lui

ouvrit un moyen:

--Pouvez-vous dire cela à Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder

cette question de délai avec elle?

--Assurément, c'est difficile.

--Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile

de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous

voulez une réponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je

ne traiterai que le point du mariage et ne vous enlèverai pas la joie de

lui dire votre amour.

Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unières, que

trop duré, il fallait en sortir; rien à attendre de bon à la prolonger,

au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficulté était grande

et la responsabilité lourde pour lui.

C'était une lutte à engager, une bataille à livrer, et on pouvait

craindre de la perdre si le terrain n'était pas bien choisi; avec

une volonté résolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur féru de

certaines idées de devoir comme le sien, il pouvait très bien rencontrer

une invincible résistance.

Ce fut à chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour

de Paris à Chambrais, où il trouva Ghislaine seule au travail dans

l'atelier de sculpture qu'elle avait fait aménager en ces derniers

temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie.

D'un air indifférent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe

de chiens qu'elle était en train de modeler, un tablier de serge passé

par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise.

Il lui adressa quelques encouragements aimables comme à l'ordinaire,

puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invités pour une

partie de pêche.

--M. d'Unières n'en est pas? demanda-t-elle.

Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'à amener cette question.

--Ah! d'Unières, d'Unières, dit-il d'un air d'ennui.

Elle le regarda, surprise de ce ton si différent de celui qui était

toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unières.

--Après tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre.

--Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'ébauchoir en l'air,

en regardant son oncle.

--La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unières... il se marie.

En prononçant ces mots, il tenait les yeux attachés sur elle, il la vit

pâlir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais

déjà il était près d'elle, et avant qu'elle s'abattît il la reçut dans

ses bras.

--Oh! ma chère petite, s'écria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi.

En répétant ces deux mots, il l'avait portée sur un fauteuil où il

l'avait allongée; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte

tout de suite de ce qui s'était passé.

--C'était un piège que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir

employé. Il fallait bien t'amener à avouer ton amour....

--Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!

--Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se

trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes.

Elle avait baissé la tête pour cacher sa honte.

--C'est précisément parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne

puis pas être sa femme.

C'était une discussion à soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne

la redoutait point: le coup avait ouvert une brèche par où il devait

emporter toute résistance s'il manoeuvrait adroitement.

--Tu l'aimes et tu ne peux pas être sa femme!

--Je ne suis pas digne de lui.

--C'est la faute qui fait l'indignité: où est ta faute?

--Suis-je la jeune fille qu'il suppose?

Il eut un geste d'impatience:

--Quelle drôle de façon de juger la vie quand on ne la connaît pas.

Assurément il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions

sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il

faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne

pas exagérer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute,

tu entends, commet, c'est-à-dire qu'elle participe à la responsabilité

d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en était ainsi

je t'assure que la statistique du mariage serait changée. Quelle faute

as-tu commise, toi? Où est ta responsabilité? De quoi es-tu coupable?

Une mauvaise pensée-a-t-elle jamais traversé ton esprit, occupé ton

coeur? As-tu une légèreté de conscience, une imprudence de conduite à te

reprocher?

--J'ai ma fille.

--Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune

fille, la chaste jeune fille que étais il y a deux ans? A-t-elle laissé

une souillure dans ton âme? une trace quelconque en toi?

--Une honte dans ma vie.

--Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant à vouloir toujours

partir du même point tu arrives à l'absurde: que tu aies participé à

ce qui, s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je

t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne

serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais

rien de tout cela n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de

l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la honte? Notre brave

médecin de Palerme me disait quand nous avons quitté Bagaria que tu

étais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie,

j'affirme en mon âme et conscience que tu en es la plus honnête, ne

peux-tu pas me croire? D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de

devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce

serait folie. Réfléchis à cela. Songe que si, sous l'influence de cette

folie, tu refusais d'Unières, on chercherait la cause de ce refus

inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et

sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu parles.

Elle resta un moment silencieuse:

--Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la

tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai

d'autres aussi....

--Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute, et tu comprendras que

l'intérêt même de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je

serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi

cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort,

l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte

à notre maison; tu passeras donc une vie misérable dans la lutte,

tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse d'Unières et

j'installe Claude ici avant deux mois.

--Ici!

--Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant cesse de l'être du

jour où tu es protégée contre une imprudence ou un coup de tête maternel

par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc

te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amène à

Chambrais. Ton garde Lureau ne peut décidément plus faire aucun service;

pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont je t'ai parlé,

Dagomer, qui, en défendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un

bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnête garçon qui

m'est dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire une excellente

nourrice. Nous installons Dagomer à la place et dans le pavillon de

Lureau, et ils amènent avec eux et leurs autres enfants une petite fille

qui leur a été confiée... la tienne.

--Vous voulez....

--Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné cet arrangement pour

enlever ton consentement. Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu

visites tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit ses

devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais à Palerme, je

ramène Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand

tu reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant que nous

l'envoyions à Paris pour son éducation.

--Oh! mon oncle, mon oncle.

--Autorise-moi à télégraphier à d'Unières, et tout cela se réalise, tu

fais d'un mot notre bonheur à tous le sien, le tien, le mien et celui de

Claude.

Comme elle ne répondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il

la vit frémissante.

--Qu'as-tu?

--J'ai peur.

--De quoi!

--Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.

--De quoi pourrais-tu être punie? Quant à ce malheur que tu veux

prévoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne

t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari.

Comme elle ne répondait pas, il se mit à une table sur laquelle se

trouvaient un encrier et une plume.

--J'écris la dépêche, dit-il.

Ghislaine · 第 22 / 48 题