M. de Chambrais était depuis trop longtemps éloigné de Paris pour ne pas
vouloir rentrer en France aussitôt que possible, il le voulait pour lui,
car les journées commençaient à être terriblement longues; et il le
voulait aussi, il le voulait surtout pour Ghislaine dont l'absence avait
duré quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, lors de leur
départ, fixé pour leur voyage. Mais avant de se mettre en route il
fallait être certain à l'avance qu'elle pourrait sans danger supporter
les fatigues de la traversée de Palerme à Naples; et de Naples à Paris
celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en rentrant à
Chambrais personne ne pût trouver en elle le plus léger indice qui
permît un soupçon.
--Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes les fois que le
médecin venait à Bagaria.
Ce médecin était trop fin pour n'avoir pas deviné une partie de la
vérité, et il était trop italien pour ne pas accepter tout ce que le
comte lui demandait ou lui disait: on lui avait donné une jeune femme à
soigner et à ses yeux Ghislaine était une jeune femme; on l'avait prié
de déclarer l'enfant comme né de père et de mère inconnus, il avait fait
cette déclaration sans laisser paraître la plus légère surprise, et de
cette enfant--une fille--il avait voulu être le parrain avec sa femme
pour marraine; on le chargeait d'envoyer toutes les semaines à Paris,
poste restante, à de certaines initiales, un bulletin de la santé
de l'enfant, il trouvait ces précautions toutes naturelles et ne
s'offusquait pas qu'on les prît avec lui; jamais d'opposition, de
contradiction, de suspicion:--«Vous voulez? rien de plus facile, et avec
le plus grand plaisir, très heureux de vous êtes agréable.»
Cependant sur cette question du départ de Ghislaine, il avait pour la
première fois résisté.
--Je comprends votre désir de rentrer en France, je dirai même que je le
partage, certainement la Sicile est un pays admirable et Palerme est une
belle ville, mais la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires,
les relations, les amitiés, la famille. Je voudrais donc vous voir
partir, malgré le plaisir que j'aurais à vous garder toujours. Mais il
ne faut rien risquer, rien compromettre. Certainement, les choses se
sont passées pour madame votre fille--il avait toujours appelé Ghislaine
«Madame votre fille»--d'une façon extraordinairement providentiellement
favorable. D'abord nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans
aucun trouble pathologique, et grâce à certaines précautions en usage
en Angleterre, et que notre charmant sujet a bien voulu adopter, sans
aucune fatigue pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des plus
régulières, des plus heureuses. Aujourd'hui enfin le rétablissement
s'opère si bien, que j'ai la certitude que si dans six mois on me
demandait d'examiner madame votre fille, moi médecin, je serais dans
l'impossibilité de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle n'est pas
primipare.
Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant ce point,
mais il ne convenait pas à son adresse de laisser voir jusqu'où il
allait dans ses paroles, aussi voulut-il tout de suite les expliquer de
façon à ce que le comte pût les interpréter comme il voudrait:
--En ne considérant que la question de beauté chez la femme, c'est
quelque chose cela. On croit généralement que la grossesse et
l'accouchement laissent des stigmates ineffaçables; mais c'est là une
opinion des gens du monde, ce n'est pas celle des médecins. Sans doute
il arrive quelquefois et même il arrive souvent que ces stigmates
existent, mais il se produit aussi des cas où ils manquent absolument,
et ce cas est celui de madame votre fille, ou plutôt sera celui de
madame votre fille, si vous permettez, en différant votre départ de
quelques semaines encore, qu'elle se rétablisse complètement.
Comment résister? Après tout, quelques semaines de plus ou de moins
étaient de peu d'importance pour lui, et puisqu'elles étaient décisives
pour la santé de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient
voulu rentrer à Paris qu'avec le printemps; et cette explication pouvait
être donnée sans provoquer les interprétations.
Tant que Ghislaine avait gardé la chambre, elle avait demandé que la
nourrice lui amenât sa fille tous les jours et quand elle avait commencé
à sortir elle avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la
nourrice.
De même que M. de Chambrais avait été peu satisfait du soin qu'elle
mettait à la layette, de même et plus vivement il fut fâché de la voir
donner à cet enfant des témoignages d'affection et de tendresse.
--Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? Ne devrait-elle pas
avoir pour l'enfant les sentiments qu'elle a pour le père?
A mesure que le moment du départ approchait, les visites de Ghislaine
chez la nourrice se faisaient de plus en plus longues: les premiers
jours, elles n'avaient été que de quelques instants, mais peu à peu
elles s'étaient prolongées, et au lieu de garder la voiture qui
l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher de venir la reprendre à
une heure chaque fois plus reculée.
On était en mars, et dans ce climat méditerranéen les journées étaient
déjà chaudes sous un ciel radieux; quand le vent soufflait du sud ou de
l'ouest il apportait le parfum et même les pétales des amandiers, des
abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle plaine de
Palerme si riche qu'on l'appelle la _Conca d'oro_. Ghislaine s'asseyait
au bord du rivage à l'abri d'une touffe de figuiers et se faisait
apporter sa fille qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la
nourrice, heureuse d'avoir un moment de liberté, vaquait à son ménage,
ne venant que de temps en temps pour voir si l'enfant n'avait pas besoin
d'elle.
Quand elle était petite, Ghislaine avait assez souvent joué à la maman
avec ses poupées pour savoir comment on tient un bébé, et tout de suite
sa fille s'était trouvée bien sur elle, y restant tranquille sans
pleurer.
Sa fille! car si c'était celle d'un homme auquel elle ne pouvait penser
qu'avec horreur, c'était la sienne aussi, et cependant elle allait
l'abandonner!
Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer à son oncle et
qui l'avaient si douloureusement tourmentée lui revenaient avec plus
d'intensité maintenant que cet enfant n'était plus un être vague, que
son imagination se représentait difficilement.
Le jour où il était né, avant que la nourrice l'emportât, elle avait
voulu qu'on le lui montrât; mais dans son état de prostration, elle
l'avait à peine regardé, et le souvenir indécis qui lui en était resté
était celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. Puis revenant
à ce souvenir lorsqu'elle avait été seule, elle s'était dit que
décidément ce qu'elle avait prévu se réalisait: elle n'avait point le
sentiment de la maternité; et continuant son examen, elle s'était dit
aussi que peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi c'est le
père aimé que la mère cherche et trouve dans son enfant, comment
aimerait-elle celui-là?
C'était donc par devoir plutôt que par tendresse qu'elle avait voulu que
la nourrice le lui apportât tous les matins; la seconde fois, elle ne
l'avait pas vu moins laid, ni la troisième, ni la quatrième non plus:
que pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans toutes les
directions, au hasard, sans paraître rien voir, ces lèvres qui ne
s'ouvraient que pour sucer le lait resté dans les plis de la bouche ou
pour crier?
Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui prit un doigt dans
sa petite main et le serra, en même temps ses joues se plissèrent et ses
yeux vagues exprimèrent un sourire.
Alors une commotion secoua Ghislaine de la tête aux pieds, et fit sauter
son coeur dans sa poitrine: cette caresse, la plus douce qu'elle eût
reçue, ce sourire venaient d'éveiller en elle ce sentiment maternel
qu'elle se croyait incapable d'éprouver.
Chaque jour fut marqué par une découverte nouvelle. Le lendemain
l'enfant suivit de ses yeux les mouvements que sa mère faisait pour la
prendre; le surlendemain elle parut l'écouter lorsqu'elle prononça son
nom:
--Claude.
Puis comme elle le répétait avec une intonation de tendresse, elle crut
remarquer que la petite la regardait de ses yeux pâles en souriant,
comme si c'était pour elle une agréable musique que cette voix qui la
caressait; elle le répéta:
--Claude, Claude.
Et le sourire de la petite s'épanouit, en même temps elle chercha à
produire des sons qui, bien que n'arrivant pas à l'articulation n'en
étaient pas moins pour Ghislaine une réponse.
Ghislaine, qui n'avait aucune idée de la psychologie expérimentale,
n'était pas en état de décider ni même de se demander si ce sourire et
ces sons étaient nés d'une intention, ou s'ils n'étaient pas plutôt le
produit d'un mécanisme mystérieux: Claude la voyait, l'entendait, lui
souriait;--elles se comprenaient dans une langue plus éloquente que
celle des savants, celle que la mère,--humaine ou bête, parle à son
enfant et que l'enfant parle à sa mère.
Et à partir de ce jour-là tout le temps qu'on lui permettait de rester
dehors, elle le passa au pied du figuier ou dans la cabane de la
nourrice quand la pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour
d'elle les frères et les soeurs de lait de Claude qui jouaient ou
piaillaient.
Quand, à la fin d'avril, son oncle lui annonça que le médecin autorisait
enfin leur départ, elle demeura anéantie.
--Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se méprenant sur la cause de
son émotion.
--Je ne crains rien.
--Je t'assure que tu es aussi fraîche que l'année dernière à pareille
époque; à vrai-dire même, tu es peut-être en meilleure santé, fortifiée
par ce bon air de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le plus
léger soupçon.
--Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi partir?
--L'été va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs une plus longue
absence serait impossible à expliquer, elle n'a que trop duré. Je
comprends que décidément j'ai eu tort de te laisser voir cette petite
tous les jours. Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice
l'avait enlevée le premier jour, comme il était convenu, tu accepterais
aujourd'hui notre départ sans penser à le retarder.
--C'est vrai; à ce moment, je le trouvais jusqu'à un certain point
naturel, aujourd'hui, il me paraît impossible.
--Impossible?
--A ce moment, cette enfant ne représentait pour moi qu'un sentiment
confus, aujourd'hui elle est ma fille.
--Dis qu'elle est celle de ce misérable.
--La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas avoir un père, faut-il
qu'elle n'ait pas de mère.
--Alors, que veux-tu?
--Je voudrais ne pas l'abandonner.
--Comment?
--Mais en restant près d'elle, en la gardant avec moi.
--Ici?
--Ici où ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du pays que j'ai souci.
--Et ta réputation, ton honneur?
--Dois-je sacrifier ma fille à mon honneur, ou mon honneur à ma fille?
C'est la question que je me pose avec de terribles angoisses. Puisque je
suis libre, qui m'empêche de vivre avec elle, quelque part à l'étranger,
sous le nom que vous avez pris en venant dans ce pays; ainsi le nom de
Chambrais ne serait pas atteint.
--Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre nom, ni envers moi.
Si depuis bientôt un an je t'ai aimée et soutenue avec une tendresse
paternelle, j'ai par cela même acquis sur toi les droits d'un père, tu
en conviendras, n'est-ce pas?
--De tout coeur.
--Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec
la liberté dont tu parles: moi ton père, moi chef de famille, je ne
permets pas la folie dans laquelle un coup de tête de jeunesse te
pousse. Me résisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai
imposée, je l'ai prise avec l'autorité que me donne l'expérience de la
vie et j'en assume toute la responsabilité. Assumeras-tu, toi, celle
de la désobéissance? Nous partons samedi à une heure; d'ici là tu
décideras.
--N'admettez pas un seul instant la pensée que je puisse vous désobéir,
nous partirons samedi.
--Pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi; il fallait t'empêcher de te
suicider. Maintenant que ta résolution est prise, comprends que pas plus
que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que
les soins de sa nourrice lui seront nécessaires; puis je viendrai la
chercher et l'amènerai en France, près de Paris, où je pourrai la voir
et la surveiller.