--Décidément, vous êtes un sot.
--Monsieur le comte!
--Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre
vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni--il baissa la voix--de
moi, ni de M. Nicétas, le musicien, mais uniquement de... votre victime.
Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus
sûr moyen de la déshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas
dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le méritez.
Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas, malgré son assurance,
ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait asséné.
--On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que
vous êtes.
--Alors, que voulez-vous?
--Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air
menaçant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on
ne me met dehors.
Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos; sur sa large
poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermés.
--Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri de vos poursuites
en vous prévenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et
pénétrer dans le château, on vous tuerait comme un chien! A partir
d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on
vous tire dessus.
Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas intimider.
--C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je
compte pour vous tenir à distance, n'étant pas assez simple pour faire
appel à un autre ordre de sentiments.
--Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de
mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est
point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel à
d'autres sentiments.
--Vous voulez de l'argent, vous?
Nicétas blêmit, son visage prit une expression de sauvagerie féroce: il
ne regardait plus à travers les mèches de ses cheveux tortillés qu'il
avait franchement rejetés en arrière; dans sa face contractée, ses yeux
noirs lançaient des flammes.
--Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il.
--A qui?
Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment,
il la rabaissa.
--A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable, mais qui ne
veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lâche et vous entrez ici
la menace à la bouche, plein de mépris, plein de fureur.
--Que vous ne méritez pas?
--Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma faute....
--Votre faute!
--....A mon crime il y a une explication et une excuse.
--Une excuse au crime le plus lâche
--L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...
--Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.
--J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est cet amour, cette
passion qui m'a entraîné. Est-ce ma faute si cet amour s'est emparé de
moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse
laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune homme sans qu'il
en résulte autre chose qu'un échange de politesses banales? croyez-vous
qu'ils peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés de la musique,
rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement, sans que la tête et le coeur
se prennent? Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela ne
l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est glissé dans mon coeur.
En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en découvrant
chaque jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est
venu un moment où je n'ai pas pu la taire. Je suis entré chez elle pour
lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux
qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter; elle n'a pas voulu
me comprendre. Elle m'a demandé de partir, je lui ai obéi, Si j'avais
été l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls,
portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre, et cependant je
ne l'ai pas prise.
--Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse? Non. Par calcul.
Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait près d'elle
comme par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour
respectueux et soumis, elle se donnerait:
--Je n'ai point fait de calcul.
--Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez
proposé un marché. Élève de Soupert, vous vous êtes souvenu que votre
maître s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous
vous êtes demandé pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il
l'avait bien forcée au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même
résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul
était faux: vous ne vous étiez pas fait aimer, et maintenant vous vous
êtes fait mépriser et haïr si profondément, que la malheureuse se
jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans les vôtres.
--Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je
n'ai pas à me défendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais
que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne
reposent sur rien.
--Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.
--A quoi bon? Et pourtant.
Brusquement il alla à la table où il était assis quand M. de Chambrais
était entré et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte.
--Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle de Chambrais,
et, puisque je ne vous attendais pas,--mon cri de surprise en vous
voyant vous l'a prouvé,--vous ne pourrez pas supposer que je l'avais
écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez si d'avance elle ne
répondait pas à vos accusations.
--Et que m'importe votre lettre, répondit le comte dédaigneusement sans
avancer la main.
Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots, qu'une réflexion le fit
revenir sur ce premier mouvement de mépris.
Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table.
--Donnez, dit le comte.
Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait vive et crue, il lut:
«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire?
«Pourtant, il faudrait que vous sachiez.
«A vous aussi il a manqué une mère, un père, mais en grandissant vous
avez compris que vous aviez la fortune, la considération, l'honneur, le
nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter; pas de situation à
conquérir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute,
cependant aimable, brillante, solide, forte à jamais et pouvant s'emplir
de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours,
doucement, sans rien brusquer, et le bonheur était là tout prêt à vous
attendre, à vous guetter.
«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en
grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel déjà chargé, il fallait faire
ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les solitaires,
les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et j'ai toujours repoussé les
platitudes avec dégoût. Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un
sang de sauvage.
«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille, bataille contre le
destin le plus injuste, le plus inégal qui soit. J ai donc combattu en
vindicatif que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing; c'est une
habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait
avec mon tempérament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été
l'esclave, même dans l'amour.
«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais être heureux par cet
amour.
«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était vous que j'aimais.
Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien
recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort
qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me
conduisît à une résolution qui devînt ma force.
«Les circonstances ont encore dominé ma volonté et c'est brutalement,
c'est par surprise que je vous ai avoué mon amour, entraîné, poussé
malgré moi.
«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir pas permis que je vous
revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre près de vous,
vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais être.
«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de vous pour toujours,
c'était une nouvelle lutte plus décisive et plus grave que toutes les
autres: je n'ai pas reculé; je l'ai engagée.
«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers une femme
idolâtrée; mais je sentais que sans violence vous m'échappiez et que
vous n'aviez même pas pour moi sympathie ou pitié.
«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous
jamais?
«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche; j'aime et je demande
seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour
vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre
notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences;
les remords ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux repentant
soumis, qui se traîne à vos pieds pour implorer son pardon.»
--Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais.
--Ce soir même.
--Je la prends.
Nicétas hésita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la
mettait dans sa poche.
--La lira-t-elle? demanda-t-il.
--Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je n'ai qu'une réponse
à vous faire, c'est vous répéter ce que je vous ai dit: une nouvelle
tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un
sauvage; c'est en sauvage que vous serez traité.