IV

C'était sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M.

de Chambrais avait compté pour occuper Ghislaine.

Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le

changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha à

elle-même, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle.

Depuis qu'elle était orpheline, il s'était montré le meilleur des

parents assurément, bon, prévenant, indulgent, affectueux, mais avec

l'acuité de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout précisément

parce qu'il n'a rien; elle avait très bien démêlé qu'il ne se donnait

pas entièrement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vînt déjeuner à

Chambrais comme il lui en faisait la fête assez souvent, il n'oubliait

jamais l'heure du départ; toujours il avait les meilleures raisons pour

rentrer à Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire

importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus

longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgré son

affectueuse bonté, il était oncle comme elle n'était pour lui qu'une

nièce, et non une fille.

Mais fille elle était devenue le jour où ils avaient quitté Paris pour

Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppée d'une tendresse

qu'elle avait si longtemps appelée sans la trouver telle qu'elle

l'imaginait, son angoisse nerveuse s'était fondue: elle n'avait point

douté de lui quand il avait dit que «l'oncle désormais ferait place au

père», mais ce n'étaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague

pour son coeur bouleversé, tandis que maintenant ces paroles étaient

réalité.

Jusqu'à ce moment la vie de M. de Chambrais s'était partagée en deux

parts inégales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant

les treize années qu'il avait données à sa mère aveugle, l'accompagnant

partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture,

l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes

de sollicitude, de prévenance, de petits soins qui lui étaient

instantanément revenus auprès de Ghislaine.

Dans ce rôle l'homme de plaisir eût été mal placé, mais l'homme de

devoir fut tout de suite à son aise; il n'eut qu'à se souvenir.

Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris,

et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coupé qu'il avait

fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de

contrariété et de mélancolie.

--Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait

esclave; et quand la liberté lui serait rendue, si jamais elle l'était,

la vieillesse l'empêcherait d'en profiter.

Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de

Ghislaine: ce n'était pas à lui de l'attrister; aussitôt il monta près

d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les

précautions d'un habitué des voyages.

--Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va être un plaisir pour

moi?

--Vraiment, vous êtes trop bon, mon cher oncle.

--Mais pas du tout, ce que je te dis est sincère. C'est la première fois

que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme ça, et je vais

jouir de tes étonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu

peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne

suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des

peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates,

mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu

sens, et ce me sera une joie de voir tes idées s'éveiller. Quoi de plus

charmant qu'une aurore!

Il s'arrêta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie

sévère imposée à la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette

sévérité tenait à de certains scrupules: il voulait réserver à un mari

aimé la joie de lui montrer le monde. Comment évoquer un pareil souvenir

en ce moment? Comment faire allusion à un mari ou un mariage? Ce

mariage, c'était celui qu'elle avait accepté si franchement. Ce mari,

c'était le comte d'Unières. Tout ce qui pourrait les évoquer serait une

blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet

avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?

Pour combien l'anéantissement de l'avenir qu'elle s'était bâti

entrait-il dans son désespoir? car pour elle ce mariage qu'elle désirait

était rompu, et ce mari qu'elle aimait déjà peut-être était perdu. Tout

ce qu'il aurait pu dire à ce sujet eût été aussi inutile que dangereux.

Si ce projet pouvait être jamais repris, ce qu'il ignorait lui-même, ce

ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait à

cette situation, et c'était dans un silence absolu qu'il devait se

renfermer en attendant.

Le train filait. A droite se découpaient, sur le bleu du ciel, les

hautes cheminées et les combles du château d'Écouen; à gauche c'était

Chantilly, ses étangs, sa forêt et son château: les sujets de causerie

s'enchaînaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arrière,

ni de réfléchir.

Elle l'eût bien moins encore à Bruges, à Ostende, où pour la première

fois elle vit la mer, à Anvers où les Rubens de la cathédrale et les

Metsys du Musée ouvrirent à son esprit tout un monde nouveau.

Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut

succédèrent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux

éblouissements des Rubens, les révélations des Rembrandt de La Haye et

d'Amsterdam.

Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journée écoulée,

s'applaudissait d'avoir eu cette idée de voyager, car chaque soir il

la trouvait plus calme que la veille, plus reposée: évidemment la

distraction et la fatigue opéraient sans qu'elle en eût conscience.

Ce n'était pas seulement une distance matérielle qui l'éloignait de

Chambrais, c'était encore une distance morale: l'angoisse des premiers

moments s'affaiblissait.

A la vérité, lorsqu'elle venait le matin se mettre à sa disposition

pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son

vissage ou dans son attitude, des traces évidentes de trouble; des plis

au front et aux lèvres, des contractions aux paupières, une profondeur

de regard qui disaient que son sommeil avait été agité, mais il lui

semblait que ces plis étaient maintenant moins profonds qu'en quittant

Paris, et comme pendant la journée ils s'effaçaient peu à peu, il se

disait que bientôt ils disparaîtraient entièrement si des complications

ne se présentaient pas.

C'était un grand point obtenu que cette amélioration continue, et tel

qu'on pouvait espérer la guérison dans un délai donné, mais il y en

avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour

quelques semaines encore.

Père, il avait pu le devenir: mère, il ne le pouvait pas, et il y avait

certaines questions qu'une mère seule aurait su adresser à cette jeune

fille. Condamné au silence, il en était réduit à l'observer pour tâcher

de deviner ce qui était impossible à demander, mais encore était-ce avec

une extrême réserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement

il était sûr de la voir aussitôt troublée et mal à l'aise, confuse et

honteuse pour plusieurs heures.

Ce n'était donc qu'à la dérobée qu'il pouvait chercher en elle un

indice qui fut une lumière, et s'il en trouvait un plus ou moins

caractéristique, il ne l'acceptait jamais sans hésitation: parce que ses

yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistré; parce que

son regard avait perdu de sa vivacité; parce que sa peau se décolorait,

en résultait-il nécessairement qu'il devait croire à une grossesse?

Et des raisons toutes simples ne se présentaient-elles pas aussitôt à

l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux

extrêmes?

Si la grossesse pouvait être possible, était-elle probable?

Il eût fallu un médecin pour distinguer les nuances qui se présentaient

dans ses observations, et il l'était aussi peu que possible, surtout en

cette partie de la médecine.

Quand il avait remarqué un indice qui lui paraissait offrir quelque

précision il interrogeait Ghislaine, mais d'une façon si vague que les

réponses qu'il obtenait ne pouvaient guère avoir de sens.

Qu'elle ne mangeât pas à un repas, il lui demandait si elle avait mal à

l'estomac, et quand elle avait répondu négativement il n'insistait pas.

Cependant n'était-il pas bizarre qu'elle ne voulût jamais de bouillon

gras et qu'elle ne bût plus de vin? Ne l'était-il pas qu'elle demandât

toujours de la salade et des fruits?

Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse,

souffert de névralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir

si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son

insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du

tout.

--Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux

dents, alors j'avais pensé...

--Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.

--Tant mieux!

Sans doute tant mieux, mais ce n'était qu'un léger soulagement et un

mince sujet d'espérance: si la grossesse se manifeste quelquefois par

des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne

signifiait pas qu'ils n'avaient rien à craindre: Ghislaine ne souffrait

pas des dents, voilà tout; rien ne prouvait qu'un autre symptôme

n'éclaterait pas le lendemain, décisif celui-là.

Depuis qu'ils étaient à Amsterdam, leur temps se partageait en visites

aux musées, aux collections particulières et en promenades aux environs.

Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture

sur le quai de l'Y, et là ils montaient dans l'un des nombreux petits

bateaux à vapeur prêts à partir; au hasard, ils verraient bien où ils

arriveraient.

Un jour qu'ils s'étaient ainsi embarqués sur un vapeur sans autre

but que de passer entre des rives fraîches et vertes, de chaque côté

desquelles s'étalaient d'immenses prairies rayées de canaux, avec çà et

là un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit

en tuiles noires, ils étaient arrivés à un gros village appelé

Monnickendam; là M. de Chambrais se rappela que c'était l'endroit d'où

l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'île de Marken,

et il proposa cette excursion à Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce

serait sa première promenade sur mer; le temps était beau, la traversée

du détroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'était

charmant.

La barque quitta le petit port et bientôt ils se trouvèrent au milieu

d'une mer glauque, laissant derrière eux les clochers de Monnickendam,

et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume légère se

découpait sur un ciel d'un gris tendre. C'était à peine si la légère

brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine

ne tarda pas à pâlir et à paraître souffrante; son regard se troubla.

Était-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le

mal de mer?

Quand, descendus à terre il s'assirent sur la digue qui protège l'île

contre les vagues, il l'interrogea avec une anxiété qu'il n'avait jamais

mise dans ses questions:

--Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur?

Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'éveillant, elle

avait des nausées.

V

D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans ses discours quand il

connaissait le pays où ils se promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu

à Marken dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île sans une de

ces longues explications auxquelles il se plaisait.

Ils marchaient lentement sur les étroites levées de terre qui coupent

ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient à un

groupe de maisons, toutes de la même forme, ne variant entre elles que

par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles étaient peintes,

ils s'arrêtaient un moment.

Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à vapeur à Amsterdam

furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais

prononçait quelques mots insignifiants, et encore était-ce plutôt pour

parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitôt à ses

réflexions.

Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence ce mal de mer

survenant sans raisons, et l'aveu des nausées du matin n'étaient que

trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà

observés: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac,

les dégoûts pour certains aliments,--c'était bien une grossesse.

Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée à son esprit,

ne pouvait plus être repoussée; les signes étaient désormais certains

et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait

envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues la réalité.

--Une Chambrais!

Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement ce qu'il aurait à faire

dans ce cas, il restait paralysé ce n'était plus dans un délai plus

ou moins reculé, c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec

Ghislaine.

Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer

leur soirée à une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin

zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à une

table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait

plaisir à jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux

noirs, le teint ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la

beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui

occupaient les tables voisines.

Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la trouver prête à

sortir, elle ne l'était point.

--Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.

--Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée, qu'avant de sortir je

vous prie de me donner quelques instants.

--Tu as quelque chose à me demander?

Elle baissa la voix:

--Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous insisté afin de

savoir si j'avais mal au coeur tous les matins?

--Ah! tu as remarqué que j'insistais.

--Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée des questions que vous

m'adressez à chaque instant sur ma santé est la preuve que vous craignez

quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au

contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse à

vous demander.

Avant qu'il pût répondre, elle continua:

--A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prévenances pour

adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre départ de

Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée

dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre tendresse que je

le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas.

Peut-être ce que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand vous

m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions empêchés de revenir

à Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions à l'étranger,

où nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée, si peu en

état d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher à

ces paroles qui ne sont peut-être pas les vôtres précisément.

--Au moins est-ce leur sens.

--Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre;

mais à bout d'anxiété, j'imagine que la vérité, si cruelle qu'elle soit,

ne peut pas être pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et

ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures

où je me demande si j'ai ma tête.

--Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait déjà, n'était

la difficulté, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines

paroles.

Elle lui prit la main et l'embrassant:

--Sûre de votre appui et de votre affection, je suis peut-être plus

forte que vous ne pensez.

--Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de moi; tu me montres ce

que je dois faire, comme une brave que tu es.

--Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est peut-être dans le

désespoir qu'on prend quelquefois le courage.

Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyée

contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et

s'arrêtant devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait

ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissées de

quais, formaient perspective pour l'hôtel, mais en réalité regardant en

lui-même et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait

dire pour n'en pas trop dire.

--Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes questions sur ta santé

visaient plus loin que l'heure présente, et que leur intérêt n'était pas

seulement immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre si les

craintes dont je t'ai parlé et que tu viens de rappeler ne menaçaient

pas de se réaliser.

--Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement.

Il inclina la tête d'un signe affirmatif.

--Elles paraissent se réaliser.

Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il baissa les siens:

--Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te

parler un langage que j'aurais voulu épargner à ta pureté... nous avons

à craindre une grossesse.

Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné la tête pour ne pas

ajouter à sa honte en la regardant, il entendit qu'elle était agitée par

un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée.

--Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de

liberté, car maintenant le mot terrible était lâché, mais enfin tu dois

t'habituer à l'idée qu'elle est possible... et même probable si nous

ajoutons foi aux symptômes qui, depuis quelque temps, se sont manifestés

dans ton état; pour être fixés, nous devrions sans douter consulter un

médecin....

--Oh!

--....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle

épreuve puisque le temps nous fixera lui-même; nous n'avons qu'à

attendre en prenant nos précautions.

Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante, et de ses doigts

crispés elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses

bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes.

--Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve

pas désarmés. Tu n'es pas une pauvre fille écrasée par le poids de sa

faute et abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une

grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnée tu ne

l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc

résister. Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as raconté...

ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être nous serions empêchés de

revenir à Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions

à l'étranger; quelque part où nous ne serions pas connus. Je ne pouvais

pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces

ménagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour

cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et ce sera pour

cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien,

n'est-ce pas, tu ne peux pas être la mère.

Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le

comprenait pas, comme il l'avait cru.

--Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie,

et que, dans les circonstances où nous nous trouvons, je dois savoir ce

qu'il convient de faire?

--Oh! sans doute.

--Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as appelé à ton secours,

j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis préparé à

le recevoir; il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce que je te dis

est réfléchi: tu peux avoir confiance.

--Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous

dites que cet enfant dont je serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est

là ce que je ne comprends pas.

--Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez maîtresse de ta volonté

pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la

Hollande et nous rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux; mais

je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu

me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps à

Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unières

y reviendra...

Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme

s'il ne l'avait pas remarqué:

--Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût vif pour l'étude de

la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de

comparer les maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte

sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour

le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison

la chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence, à Rome, nous

ferons un séjour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac

de Côme, là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera, nous

descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence,

Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces

étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont,

mais alors même qu'elles amèneraient parfois un peu de fatigue et

d'ennui, elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu puisses en

parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous créons. Quand

nous arriverons à Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas à

être rencontrés par des personnes de connaissance. Alors nous partirons

pour la Sicile où nous passerons les derniers mois de la grossesse dans

un village perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets, et

assez près de la ville cependant pour avoir à notre disposition un bon

médecin; ce sera ce médecin qui fera la déclaration de l'enfant comme né

de père et mère inconnus; après quelque temps de repos nous reviendrons

à Chambrais.

--Et lui?

--Qui?

--L'enfant, murmura-t-elle.

--Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvée.

--Mais c'est l'abandonner!

--Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un enfant naturel;

peux-tu rentrer en France en l'ayant à tes côtés? Je comprends ton cri:

«C'est l'abandonner!» Mais il y a un autre abandon auquel nous devons

penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom.

S'il était possible que tu fusses la mère de cet enfant, toutes les

précautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange

seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement

nous confesserions la vérité, en livrant le misérable à la justice. Pour

être élevé par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas

perdu.

--Et après?

--Quand il aura atteint un certain âge, il viendra en France et je

surveillerai son éducation. Enfin, plus tard, je l'aiderai à entrer dans

la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car

il sera ton fils, c'est-à-dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce

que tu ne pourrais pas faire toi-même. Peut-être dira-t-on, peut-être

croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux,

moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prévu, ou à peu

près.

Ghislaine · 第 18 / 48 题