VI

Autant Soupert avait été irrégulier dans ses leçons, autant Nicétas

était exact dans les siennes; si l'un avait toujours été en retard,

l'autre était toujours en avance.

Quand il arrivait ainsi trop tôt, il demandait au concierge de ne pas

l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille

entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins:

lady Cappadoce le voyant alors errer à petits pas, la tête tournée vers

le château, s'attendrissait sur lui:

--Le pauvre garçon, se disait-elle, il rêve au château de ses pères.

Et, par la pensée, elle s'envolait sur les bords de la Néva, où elle

avait décidé, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se

trouver ce château.

--Comme il doit souffrir de cette misérable vie de musicien en la

comparant à celle de ses frères, et jamais une plainte, jamais une

allusion; le stoïcisme!

Elle trouvait que, par là, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus

ne faisait allusion à ses grandeurs déchues, et cette ressemblance le

lui rendait plus sympathique encore.

Elle eût voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passé

par ces épreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur.

Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingéniait par de petits

moyens détournés à lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi,

du sang royal dans les veines--elle descendait des rois d'Écosse

incontestablement--compatissait à son infortune et qu'il n'était pas

seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait à ce qu'il se

réchauffât avant sa leçon; quand c'était par une journée de soleil,

elle lui faisait servir des rafraîchissements, quoi qu'il fît pour s'en

défendre; tout cela accompagné de bonnes paroles, de câlineries, de

cajoleries; une mère n'eût pas eu plus de prévenances avec un fils.

Dans son élan de compassion elle eût souhaité que Ghislaine s'associât à

elle, sinon avec la même franchise, au moins avec une sympathie secrète.

Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicétas qu'un professeur comme

les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait

l'art qu'il enseignait; mais c'était tout. Si lorsqu'il entrait, elle

l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir était simplement celui

d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle

n'avait aucune arrière-pensée et ne se doutait pas que cet artiste,

réduit à toucher un cachet, était un Romanof. Comment l'idée lui en

serait-elle venue? Ce n'était pas à une jeune fille de son âge, élevée

comme elle l'avait été, qu'on pouvait parler des hontes de cette

illustre origine.

C'était le lundi et le vendredi que Nicétas venait à Chambrais; le

vendredi qui suivit l'émancipation de Ghislaine, il arriva comme

toujours en avance. L'heure de la leçon était trois heures; un peu après

la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperçut se promenant dans

le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des

plates-bandes, mais en réalité il tournait assez souvent la tête vers le

château pour qu'on devinât sa préoccupation: il pensait à la Néva!

La journée était brûlante; d'un ciel bleu vaporeux pommelé de blanc

tombait une chaleur lourde qui le força à s'abriter dans un berceau

d'ifs taillés ras, et là, ne se sachant pas observé, il resta la tête

franchement levée sur l'aile du château qu'il avait devant lui,--celle

habitée par Ghislaine. De la fenêtre derrière laquelle elle était, lady

Cappadoce ne lui voyait point les yeux, cachés qu'ils étaient comme

toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais à l'attitude

générale, on pouvait suivre sa pensée: Chambrais lui rappelait le

château de la Néva, et en l'observant avec cette fixité, il revivait,

le pauvre jeune homme, les années de sa jeunesse, celles qu'il avait

passées dans les joies de la famille et la paix du coeur, auprès de son

père, entre ses frères et soeurs.

Au coup de trois heures, il se leva et, après avoir secoué sa longue

chevelure emmêlée et l'avoir arrangée avec ses doigts sur son cou et

sur son front, il se dirigea vers le château. Aussitôt, lady Cappadoce

descendit pour être auprès de Ghislaine quand il entrerait.

Elle était toujours bizarre cette entrée, et étudiée pour produire un

effet quelconque. Tantôt il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un

ravissement séraphique; tantôt, au contraire, on aurait pu croire qu'il

surgissait directement de l'enfer, désespéré.

Ce jour-là, c'était la période du recueillement; après avoir adressé une

longue et basse inclinaison de tête à Ghislaine sans prononcer un mot,

une autre un peu moins longue et moins basse à lady Cappadoce, il tira

son violon de la boîte dans laquelle il dormait depuis trois jours,

l'accorda avec soin, et se mit à son pupitre; alors seulement il daigna

ouvrir les lèvres:

--Quand vous voudrez, mademoiselle.

La séance devait se composer de deux parties l'une réservée au

déchiffrage, l'autre à l'exécution de morceaux déjà travaillés; ce

fut par le déchiffrage qu'ils commencèrent, et comme pendant les

hésitations, les arrêts, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser

distraire par les choses extérieures, elle remarqua bientôt que le ciel

se couvrait et que le vent s'était élevé.

--Un orage! Mais alors elle aurait un prétexte pour retenir Nicétas, et

prolonger la musique de deux heures au moins.

Cependant, avec sa prudence accoutumée, elle ne dit rien tout de suite;

ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprochèrent

qu'elle prépara son invitation.

--Est-ce que votre soirée est engagée aujourd'hui? demanda-t-elle, entre

deux morceaux.

--Non, madame

--C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir à

votre heure habituelle; je crois que nous allons être assaillis par un

orage terrible.

Il ne répondit rien, mais si elle l'avait observé d'un peu près,

elle aurait remarqué qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont

l'expression était pour le moins étrange.

Les coups de tonnerre éclatèrent de plus en plus forts, l'obscurité

s'épaissit, les nuages que roulait le vent crevèrent en une trombe

d'eau.

Ghislaine s'arrêta de jouer.

--Décidément, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir.

Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps deviné les malices de sa

gouvernante, et trouvait qu'il était peu délicat de payer d'un dîner les

heures prises de cette façon, voulut intervenir:

--Si vous avez besoin de rentrer à Paris, dit-elle, on fera atteler pour

vous reconduire à la gare.

--Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend.

--Alors nous vous gardons à dîner, dit lady Cappadoce.

--Mais, madame....

--C'est entendu....

Elle sonna pour qu'on transmît ses ordres au maître d'hôtel.

L'orage, qu'elle avait annoncé terrible, fut au contraire assez faible,

les roulements du tonnerre s'éloignèrent, la pluie cessa, et Nicétas

aurait très bien pu repartir pour la gare à son heure habituelle, mais

puisqu'il avait promis de rester, il n'était pas décent qu'il reprit sa

liberté; aussi, quand la séance de travail fut finie, eut-elle la joie

de se faire jouer jusqu'au dîner les morceaux qu'elle demandait.

Ce n'était pas seulement pour Nicétas que Ghislaine trouvait les

artifices de sa gouvernante désagréables et mauvais, c'était aussi pour

elle-même. Tant que durait la leçon, elle était parfaitement à son

aise; tout à la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que

l'accompagnateur, et il réalisait toutes les qualités qu'elle pouvait

désirer; c'était bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien

que Soupert avait recommandé. Mais à table, l'artiste devenait un

invité, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invité, ce

monsieur la mettait mal à l'aise; à table, elle ne se laissait pas

emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce

qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la façon dont il

la regardait à la dérobée l'obligeait le plus souvent à tenir ses yeux

sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des

attitudes mélancoliques ou inspirées qu'elle trouvait grossièrement

ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il

adressait généralement à lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui

tombaient de ses lèvres une affectation à la bizarrerie, une tension à

la pose dont elle ne pouvait pas ne pas être blessée, elle qui était

la franchise même. Cela l'avait frappée le premier jour, et, depuis,

s'était toujours continué: l'un des valets qui faisait le service de

table lui ayant offert du vin, il avait refusé en disant qu'il ne buvait

que de l'eau glacée et que plus elle était glacée meilleure il la

trouvait.

Elle ne pensait point que boire du vin fût un mérite et boire de l'eau

un vice, mais le ton sublime de cette réponse l'avait choquée, et comme

depuis, à chaque instant, il en avait eu du même genre, elle dut le

juger pour ce qu'il était et pour ce qu'elle méprisait le plus:--un

comédien.

Aussi quand lady Cappadoce avait réussi à le retenir, ce qui d'ailleurs

n'était guère difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours à

abréger le dîner.

Ce soir-là, l'orage lui fournit un prétexte:

--Si vous voulez, dit-elle à sa gouvernante, un peu avant de quitter la

table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; après la pluie il est

agréable de marcher sous bois.

Il n'y avait pas à insister pour garder Nicétas; à son grand regret,

lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer à l'humidité des bois, aurait

mieux aimé passer la soirée au coin du piano à entendre de la musique,

dut se conformer à cette invitation.

En sortant de la salle à manger, Nicétas tourna à droite, Ghislaine

tourna à gauche accompagnée de lady Cappadoce, et tandis qu'elles

descendaient le perron du vestibule qui accède aux jardins, il

descendait, lui, celui de la cour d'honneur.

--Je crois que nous aurions pu garder M. Nicétas ce soir, dit lady

Cappadoce, continuant son idée.

--C'est justement pour ne pas le garder que j'ai proposé cette

promenade.

--Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?

--Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et désire que

j'en fasse moins.

--Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.

Comme il ne convenait pas à Ghislaine de soutenir une discussion sur

les idées et les goûts de son oncle, elle ne répondit pas, mais lady

Cappadoce, qui était outrée, continua:

--Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adressé son observation;

puisque j'ai la direction de votre travail, c'était à moi qu'elle devait

être présentée.

--Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la

distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale

au lieu de vous l'adresser.

Si doux qu'eût été le ton de cette réponse conciliante, il ne désarma

point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle était le plus furieuse,

ou de l'atteinte portée à son autorité, ou de la suppression des séances

supplémentaires de musique.

--Je ne connais pas de distractions mieux employées que celles qu'on

donne à la musique, plus saines, plus morales.

Ghislaine n'avait rien à répondre; elle était débarrassée de ces dîners,

cela suffisait, et pour l'heure présente, plutôt que de discuter, elle

aimait mieux être tout au plaisir de la promenade et de la rêverie: le

soir tombait, et de la terre trempée par l'orage montait avec des buées

blanches le parfum des fleurs du jardin mêlé à l'âcre odeur des herbes

et des mousses du parc; après la chaleur du jour il était réconfortant

de se baigner dans cette fraîcheur, comme il était doux aux yeux, après

les violentes clartés du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui

rampaient aux extrémités des longues allées droites.

C'était bien à Nicétas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle

allait s'occuper!

Ghislaine · 第 9 / 48 题