C'était une règle, établie que Ghislaine se coucha tous les soirs à
neuf heures et demie. Mais ce jour-là, si elle entra dans sa chambre à
l'heure réglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle était
trop agitée pour penser à dormir, et après avoir fait le voyage de
Paris à Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la
quittaient pas, elle avait besoin d'être libre pour réfléchir: sa porte
close, elle l'était.
Jusqu'à quinze ans, elle avait habité sa chambre d'enfant, à côté de sa
gouvernante, au premier étage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle
prit l'appartement de sa mère, qui se composait de quatre pièces au
rez-de-chaussée, dans l'aile droite du château: un petit salon, une
chambre à coucher qui était immense avec six fenêtres, deux sur la cour
d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste
cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet où couchait
une femme de chambre.
Lady Cappadoce s'était opposée à ce changement qui lui semblait
amoindrir son autorité; mais c'était justement en vue de cet
affaiblissement d'autorité que M. de Chambrais avait imposé sa volonté.
Ne fallait-il pas préparer l'enfant à l'émancipation? Pour cela le
mieux était de l'habituer à une certaine liberté. Chez elle, dans
l'appartement qu'avaient toujours habité les princesses de Chambrais
depuis deux cents ans, Ghislaine n'était plus une petite fille.
Une fois dans sa chambre, Ghislaine commença par éteindre sa lampe, puis
ouvrant une des fenêtres qui donnent sur les jardins, elle resta à
rêver en laissant sa pensée se perdre dans les profondeurs du parc
qu'éclairait la pleine lune.
Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apporté
aucun changement aux dispositions primitives de leur château et de leur
parc: tels ils les avaient reçus de leurs pères, tels il les avaient
conservés. Chaque fois que les dégradations du temps l'avaient exigé,
ils avaient fait réparer le château, mais sans jamais accepter des
restaurations plus ou moins savantes qui auraient altéré son caractère.
De même, pour le mobilier, ils avaient changé les étoffes toutes les
fois qu'elles s'étaient trouvées usées, mais toujours en respectant
l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine,
qui dans son neuf, sous Louis XIV, était en velours de Gênes, avait été
recouvert de velours à parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours
de Gênes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom.
Dessinés par Le Nôtre, les jardins et le parc qui leur faisait suite
n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis
qu'on voyait à Versailles le bassin de l'île d'Amour devenir le jardin
du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais
restait ce qu'il avait toujours été avec ses avenues droites, ses
arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et
ses cyprès taillés, ses pièces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses
terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues.
Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle était
ainsi venue s'asseoir à cette place. Certaine de n'être pas surprise
par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette
fenêtre, elle pouvait rester là aussi longtemps qu'elle voulait.
C'étaient les seuls moments de la journée où elle eût sa liberté
d'esprit et ne fut pas exposée à entendre sa gouvernante, toujours aux
aguets, lui dire de sa voix des rappels à l'ordre: «A quoi pensez-vous
donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la rêverie,
n'est-ce pas?»
Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'être pas
bavard avec soi-même; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres
que cette partie du jardin et du parc que de cette fenêtre son
regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle eût pu bien
tranquillement se confesser à quelque coin de sa chambre ou à quelque
meuble, mais ils n'eussent été que de muets confesseurs, tandis que le
jardin et le parc étaient des êtres vivants qui lui parlaient. Que la
neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des
orangers passât dans l'air tiède, pourvu que la lune brillât, c'étaient
de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces
statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans
l'esprit, et ils lui répondaient; et toujours elle les trouvait en
accord avec ses sentiments: triste, ils étaient tristes aussi: «Tu te
plains d'être abandonnée; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais
la nôtre? Tu penses mélancoliquement au présent et à l'avenir en te
rappelant le passé; et nous?»
Mais, ce soir-là, ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents
lui répondirent. Comme ils s'étaient associés à ses tristesses, ils
s'associèrent à ses espérances: on allait donc revoir les fêtes
d'autrefois; les promenades des amis dans les allées; les danses dans
les charmilles illuminées; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le
parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la forêt.
L'entretien se prolongea, et la nuit était si douce, éclairée par
la pleine lune de mai, parfumée par les senteurs des roses et des
chèvrefeuilles, qu'il était tard lorsqu'elle se décida à fermer
doucement sa fenêtre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas
tout de suite, et quand à la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer
son rêve de la soirée.
Le temps avait marché: on célébrait son mariage avec le comte d'Unières,
dans l'église Saint-François Xavier; elle avait la toilette ordinaire
des mariées, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alençon. Mais
le comte était en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_,
tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Doré: justaucorps de satin
rose, toque à plumes, épée; en même temps, par un dédoublement de
personnalité tout naturel dans un songe, elle assistait au baptême de
son premier né.
Ce n'était point l'habitude de Ghislaine d'être distraite pendant ses
leçons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication
de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce:
évidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.
Quand, la leçon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante
l'accompagna jusque dans la cour où attendait la voiture qui devait le
reconduire à la station.
--Je suppose, dit-elle en marchant près de lui, que vous avez remarqué
le trouble de votre élève?
--Mon Dieu non, répondit le professeur qui n'était pas homme à remarquer
quoi que ce fût quand il s'écoutait parler.
--C'est à peine si elle vous a entendu.
--Vraiment?
--Son esprit était ailleurs, et il n'y a rien d'étonnant à cela avec un
pareil sujet.
--Mais il est anglais, ce sujet.
--Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous
l'accorde, mais pour les sentiments, les idées, les moeurs, les actions,
ces gens-là sont des Français, et voilà le mal, le danger: croyez-vous
qu'un pareil sujet, traité comme il l'est, ne soit pas de nature à
éveiller les idées d'une jeune fille?
--Et comment voulez vous que j'enseigne notre littérature contemporaine
sans parler de ses oeuvres, typiques?
--Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en à des modèles
plus anciens; pour moi, j'ai appris le français dans les _Mémoires de
Joinville_, et je m'en suis bien trouvée.
--C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager
une discussion inutile, je le soumettrai à M. le comte de Chambrais.
--Alors, je l'en entretiendrai moi-même demain, répliqua lady Cappadoce
qui n'avait jamais admis qu'on lui répondit ironiquement.
Mais le lendemain elle ne put pas réaliser ce dessein, car lorsque M. de
Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait
fait le jour de l'émancipation, et elle en fut réduite à les observer
de derrière une persienne pour tâcher de comprendre à leur pantomime
ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle était si discrète, cette
pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un
mariage, une affaire d'intérêts, il pouvait être aussi bien question de
ceci que de cela.
--Eh bien! mon enfant, as-tu pensé à ce que je t'ai dit avant-hier,
avait commencé M. de Chambrais lorsqu'ils avaient été à une certaine
distance de la maison?
--Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!
--Et tu as trouvé?
--Comment voulez-vous que je sache?
--En me disant le nom ou les noms qui te sont venus à l'esprit.
--Mais je vous assure que cela m'est tout à fait difficile; je n'ose
pas.
--Pourquoi? Nos sentiments ne se décident-ils pas le plus souvent en
vertu de certaines affinités mystérieuses dans lesquelles notre volonté
ne joue aucun rôle? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les
jeunes gens que tu as vus et qui peuvent être des maris pour toi, il en
est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien
de plus.
--Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me
semble, accepter pour mari.
--Un seul?
--J'ai vu si peu de monde!
--C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?
Elle hésita un moment, détournant la tête pour cacher sa confusion, car
il lui semblait que c'était là un aveu.
Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un
ton tout plein d'une tendre affection:
--Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour mériter d'être ton confident?
--Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence.
Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me défendre
sottement: j'ai pensé à M. d'Unières.
Il poussa une exclamation de joie.
--Eh bien! ma mignonne, c'est précisément de d'Unières qu'il s'agit. Tu
vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette épreuve... un
peu aventureuse, j'en conviens. Elle est décisive, et me prouve que
nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera
heureux. Vous vous êtes vus quatre ou cinq fois....
--Trois.
--C'est encore mieux; les affinités dont je parlais se manifestent plus
franchement; sans vous connaître, vous avez été l'un à l'autre attirés,
par une sympathie qui ne demande qu'à devenir un sentiment plus tendre,
et qui le deviendra. Tu m'aurais demandé un mari que je ne t'en aurais
pas choisi un autre que d'Unières; tu as fait ce choix toi-même, c'est
beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observés en pensant que
j'aurais un jour la responsabilité de ton mariage, je n'en connais aucun
qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune
n'est pas l'égale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin
c'est un homme d'intelligence supérieure et d'esprit sérieux. Au lieu de
perdre sa jeunesse dans les frivolités à la mode, il a travaillé; il a
fait de bonnes études en droit; il a voyagé, en séjournant dans les
pays étrangers où il y a à apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux
États-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on
peut être certain que, quand il entrera à la Chambre, il sera un des
meilleurs députés de notre parti.
--Quel âge a-t-il donc?
--Il aura juste vingt-cinq ans à son élection. C'est pour la préparer
qu'il est en ce moment dans son département. Il en reviendra dans
six semaines. Et alors nous déciderons le mariage. Tu seras comtesse
d'Unières, ma mignonne; et comme tu apporteras à ton mari la Grandesse
d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale.
V
Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et à son corps
défendant les leçons de littérature française contemporaine, par contre
elle était passionnée pour celles de musique; que cette musique fût
allemande, italienne ou française, ancienne ou nouvelle, peu importait,
pour elle il n'y avait ni nationalité, ni âge. Tout à craindre de
Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que
des corrupteurs. Rien à redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont
des charmeurs. Infâme le rapt de la fille de Triboulet par François Ier;
innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue.
Pour elle, il en était des professeurs comme de leur science ou de leur
art; c'était ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou
en tendresse et qui leur donnait certaines qualités ou certains défauts:
M. Lavalette, le professeur de littérature française, ne pouvait être
qu'un sacripant, et Nicétas, le professeur d'accompagnement, qu'un
charmant jeune homme. A la vérité, on lui avait dit et répété sur tous
les tons que M. Lavalette était un critique de grand talent, un esprit
distingué, une conscience droite, en tout le plus honnête homme du
monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait
pas, on se trompait. Au contraire, elle était disposée à voir un ange
dans Nicétas: en pouvait-il être autrement avec l'âme et la verve qu'il
mettait dans son exécution?
Le supplice qu'elle éprouvait à écouter les leçons de l'un toujours trop
longues, se changeait en ravissement à celles de l'autre toujours trop
courtes. Installée dans un fauteuil vis-à-vis de Nicétas, elle ne le
quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il exécutait,
elle restait plongée dans sa béatitude, dodelinant de la tête, battant
la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps échapper de
petits cris que l'excès du plaisir lui arrachait.
Avec M. Lavalette, elle veillait de près à ce que l'heure de la leçon ne
fût pas dépassée, et s'il se laissaient entraîner à des développements
qui l'intéressait lui-même, ou s'il s'oubliait, elle avait une façon de
tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nicétas, elle
n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle
écoutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scène
de comédie ou comme une pièce de vers; on va jusqu'au bout. Encore
avait-elle d'ingénieuses ressources pour allonger la séance et même
quelquefois pour la doubler.
Tout à coup, retrouvant sa montre oubliée, elle s'apercevait qu'il était
trop tard pour que Nicétas pût prendre le train; il partirait par le
suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou
bien trop froid: et, passant par dessus les règles de l'étiquette et des
convenances, qui pourtant lui étaient si chères, elle le gardait à dîner
au château. Que faire en attendant l'heure du dîner? De la musique. Et
comme il eût été indiscret de continuer le travail de la leçon, ce qui
eût ressemblé à une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux
qui lui plaisaient.
Aucun autre professeur, n'eût été honoré par elle d'une pareille faveur,
et le soleil eût pu dévorer la plaine, le verglas eût pu rendre la route
impraticable sans qu'elle pensât à les retenir, mais Nicétas n'était pas
un professeur comme les autres: d'abord il était musicien, et ce titre
seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en
étaient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes
et même dans son attitude des côtés mystérieux dont on parlait tout
bas, qui plaisaient à l'imagination romanesque et chevaleresque de lady
Cappadoce.
Jusqu'à l'année précédente, le maître de musique de Ghislaine avait été
le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce
que c'était un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait
facile de venir à Chambrais, sans grand dérangement et sans perte de
temps. Mais si Soupert était un musicien de talent, par contre c'était
bien pour la régularité le plus détestable professeur qu'on pût trouver:
il n'y avait pas de meilleures leçons que les siennes; seulement, il
fallait qu'il les donnât et surtout qu'il fût en état de les donner, ce
qui n'arrivait que rarement.
Après une période d'éclat qui avait duré une vingtaine d'années, Soupert
était redevenu dans sa vieillesse le bohème qu'il avait été dans sa
jeunesse: rôdeur de brasserie de dix-huit à trente ans; habitué des
salons où il promenait de trente à cinquante une fille de grande
naissance qu'il avait épousée; à soixante, il vivait dans une masure
du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa
seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui
séparait celle-ci de celle-là.
Quand il avait été question de le donner pour professeur à Ghislaine,
c'était à l'auteur du _Croisé_ et des _Abencerrages_ que M. de Chambrais
avait pensé et non au vieux bohème de Palaiseau: de l'auteur du _Croisé_
il se rappelait les succès au temps où il l'avait rencontré dans le
monde, la réputation, le mariage extraordinaire; du bohème, il ne
savait rien, si ce n'est qu'il habitait à une assez courte distance de
Chambrais pour qu'on eût l'idée de s'adresser à lui, plutôt qu'à un
musicien qui viendrait de Paris.
Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le bohème se montrât tel
que la vie, la lutte et «le pas de chance» l'avaient fait. Partant de
chez lui le matin pour venir à Chambrais, il s'arrêtait au premier
cabaret de la côte de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et
prendre la force d'accomplir cette odieuse corvée qui consisté à donner
une leçon de piano, au lieu de rester attablé tranquillement avec les
ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa société.
Au cabaret du bas de la côte, il faisait une seconde halte. Au café de
la Gare, il en faisait une troisième. S'il ne trouvait personne à qui
causer, c'était bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou
simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succédaient,
et au lieu d'être à Chambrais dans la matinée comme il le devait, il n'y
arrivait qu'à deux ou trois heures de l'après midi.
--Retenu; à mon grand regret empêché; vous comprenez.
Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait
parfaitement.
--Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela.
Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-être, nous
vaudra un nouveau chef-d'oeuvre.
En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard
valait à Ghislaine et à lady Cappadoce, c'était une odeur de vin blanc
mêlée à celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand
Soupert se mettait au piano, c'était qu'il frappât un _la_ ou un _fa_ au
lieu d'un _sol_, incapable qu'il était de diriger ses doigts tremblants.
Un professeur de lettres ou de sciences eût apporté ces parfums, que
lady Cappadoce n'eût éprouvé aucun embarras avec lui: elle l'eût tout
de suite remercié; mais ce procédé expéditif était-il applicable à un
musicien? à un maître tel que Soupert, dont elle avait les romances
dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas
pensé. Il fallait aviser, s'ingénier, chercher, trouver quelque moyen
qui empêchât ces accidents de se produire. Que Soupert partît de chez
lui pour venir directement sans s'arrêter en route, il n'aurait pas
d'occasions de se parfumer à l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y
avait qu'à l'envoyer chercher en voiture.
Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle était
capable, cette proposition, il avait commencé par refuser:
--La promenade du matin est hygiénique.
Mais elle s'était montrée si pressante, qu'il avait dû accepter.
Il avait été calculé qu'il arriverait au château un peu avant neuf
heures: la première fois qu'on alla le chercher, il arriva à dix
heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le
professeur et le cocher étaient exactement dans le même état, pour
s'être arrêtés à tous les bouchons de la route.
Boire avec un valet!
Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait été prévenu que, «à
cause de l'irrégularité dans ses heures, qui dérangeaient tous les
autres professeurs», mademoiselle de Chambrais renonçait à ses leçons.
Un autre que Soupert se fût fâché de ce remerciement; mais lui n'était
pas homme à le prendre par le mauvais côté, et, bien qu'il lui enlevât
deux cents francs par semaine, qui étaient à peu près sa seule
ressource, il s'était tout de suite consolé en se disant que c'était la
liberté qu'il recouvrait; maître de son temps désormais et n'ayant
plus à se préoccuper de ces leçons, il aurait le loisir de faire les
démarches nécessaires pour que son répertoire fût repris: c'était
parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le négligeait; il se
montrerait.
Une seule chose l'avait contrarié: l'abandon d'une élève qui
l'intéressait; elle était née musicienne, cette jeune fille, et il
serait vraiment dommage qu'elle tombât entre de mauvaises mains: il ne
fallait pas, il ne voulait pas qu'elle reçût maintenant les leçons de
gens qu'il méprisait; et pour que cela n'arrivât pas, il avait proposé à
lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens élèves, celui
qu'il avait formé avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus
d'espérances, qui le continuerait peut-être un jour: Nicétas.
Bien que les déceptions que Soupert lui avait causées eussent été
cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance
en sa probité d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs,
Nicétas offrait des garanties personnelles, il était premier prix
de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix également du
Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur
accompagnateur que pût trouver mademoiselle de Chambrais était ce jeune
musicien, il semblait qu'on pouvait se fier à cette parole.
Mais Soupert, ne s'en tenant pas à ces titres sérieux qui recommandaient
l'artiste, avait ajouté tout bas et confidentiellement des détails
particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'était émue.
--Je dois vous dire que ce qu'est Nicétas au juste, je n'en sais rien.
--Mais alors....
--Évidemment il flotte dans une atmosphère mystérieuse. Quelle est
sa nationalité? Je n'ai que des probabilités à ce sujet. Comment se
nomme-t-il de vrai? Je l'ignore.
--Et vous le recommandez!
--Qu'il soit Russe, Français, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques,
Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble
que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est
lui qui m'a fait m'intéresser à Nicétas. Un jour il vint me trouver à
Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes leçons. Nous étions en
été, et la poussière couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur
son visage comme s'il avait fait la route à pied. Je le questionnai.
Il me répondit qu'en effet il était venu à pied. Huit lieues aller et
retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se
rafraîchir. Il dévora une miche de pain. Je me mis à sa disposition
pour lui donner autant de leçons qu'il voudrait en prendre; ce fut le
commencement de nos relations. Elles continuèrent sans que j'apprisse
rien, ou à peu près rien sur lui, tant il était réservé et discret:
il était remarquablement doué pour la musique; en toutes choses,
son éducation avait été poussée beaucoup plus avant que ne l'est
ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voilà
tout ce que je savais de lui. Il y avait à peu près un an que je le
connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes
élèves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que
j'aurais voulu servir dans ce pays. La façon dont je m'exprimais lui
montra combien je m'intéressais à elle.--Je puis lui donner des lettres
qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.--Vous avez habité la
Russie?--Oui. Il me donna ces lettres; l'une était pour une grande
duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse.
Vous comprenez ma stupéfaction: comment avait-il des relations dans
ce monde, et telles qu'il pouvait y présenter quelqu'un? Malgré ma
curiosité, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de là,
le hasard me fit monter chez lui, car après l'avoir fait engager aux
Concerts populaires, je lui avais trouvé aussi quelques leçons, et il
avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'était la première fois
que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur était accrochée
une gravure, un portrait, celui d'un personnage revêtu d'un uniforme
étranger chamarré de décorations: un nom avait été gravé au dessous,
mais il était effacé; à côté se lisait, de l'écriture de Nicétas, que je
connais bien, cette étrange inscription: «Haine éternelle.»
--Voilà qui est bizarre.
--Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui représente
ce portrait et Nicétas, il y a une ressemblance frappante.
--Son père, alors.
--Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette
histoire du portrait, s'ajoutant à celle des lettres, m'intéressa. Je
voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences
de Nicétas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il
s'enveloppe.
--Et vous y êtes arrivé?
--Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilités. Il serait
le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice,
aimée pendant un séjour que ce personnage aurait fait dans le Midi.
Obligé de retourner en Russie, ce personnage maria sa maîtresse à un
professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le
paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit
ans, Nicétas vit auprès du mari de sa mère, mais martyrisé par celui-ci,
il écrit à son vrai père qui vient le reprendre, le rachète, l'emmène en
Russie et le fait élever dans sa propre famille avec ses autres enfants.
Ce serait pendant ce temps qu'il aurait été le camarade de ceux et de
celles pour qui il m'a donné des lettres de recommandation. Un jour son
père meurt et l'enfant naturel est chassé de la maison paternelle.
Jeté sur le pavé, il vient je ne sais comment à Vienne, entre au
Conservatoire où il obtient un premier prix, et arrive enfin à Paris où
il en obtient un autre.
Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce
s'enflammât; mais c'était presque un personnage de roman, ce jeune
musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre,
à coup sûr, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolée de
supériorité aristocratique allait plus vite et plus loin que les
probabilités de Soupert.
--Amenez-le, cher monsieur Soupert.
Quand elle l'avait vu arriver au château, amené par Soupert, elle
n'avait plus douté de cette naissance illustre.
Évidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large
d'épaules, à la tête énergique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui
lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frisées, était
quelqu'un.
Peut-être y avait-il de l'affectation dans le désordre voulu de cette
chevelure tortillée en serpents; peut-être les yeux ardents qui
brillaient, à travers ces mèches ramenées en avant, au lieu d'être
rejetées en arrière, cherchaient-ils à donner à leur regard une
expression peu naturelle, toujours en quête d'un effet quelconque;
mais qu'importait, cela n'empêchait pas qu'il fût étrangement
original,--comme il convenait à un homme de son sang.
Un Romanof--elle était sûre que c'en était un--maître de musique de la
princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'était bien.