Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable pour les
domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dédaigneux avec
affectation, à ce point que ceux qui avaient de l'autorité dans la
maison s'étaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le
conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait le premier;
lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas
lui ouvrir la porte, et à table, le maître d'hôtel le livrait
dédaigneusement aux mains d'un subalterne.
Mais ce soir-là, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il
s'arrêta pour échanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait
la fenétre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants.
--Bonsoir, bonsoir.
--Bonsoir, Monsieur.
--Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie?
--Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre.
--Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver à la
station sans pluie?
--Oh! pour sûr.
Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se
regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions
peu naturelles.
Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hâte d'arriver, mais il ne
tarda pas à ralentir sa marche, longeant le parc, il s'était arrêté à un
endroit où le mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé par
un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour
empêcher la sortie des lièvres, des chevreuils et des daims, ce grillage
n'était qu'une défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter
par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés de chaque côté des
fondations commencées. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long
de la route vis-à-vis le mur, seulement des champs et des prairies, à
cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne,
n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage.
Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant soin de faire
constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le
château, mais en s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder.
Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bientôt à arriver au
berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était assis. Mais à ce moment,
il ne pouvait plus être question de reprendre cette place où il se
trouverait en vue du château, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne
risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce mur de verdure.
Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps, les jardiniers
étaient rentrés chez eux; et c'était dans une partie opposée du parc que
Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il n'avait
donc pas à craindre que personne vînt le déranger. A ce moment même,
une femme de chambre parut à l'une des fenêtres de l'appartement de
Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa à
une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptée,
qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de
façon à ce que l'air frais du dehors pénétrât à l'intérieur.
De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre
de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il
entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle
manoeuvrait. Le ménage dura assez longtemps, puis une porte claqua et
rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre
était partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du château
se trouvait abandonnée, le personnel domestique dînant tranquillement à
l'office dans d'aile opposée.
La nuit se serait faite depuis quelques instants déjà si la lune en
se levant n'avait ajouté sa lumière frisante aux dernières lueurs du
couchant, mais cependant les ombres commençaient à être assez confuses
pour que Nicétas pût ne pas craindre d'être aperçu si par extraordinaire
quelqu'un regardait de ce coté. Sortant de derrière sa cachette, il vint
s'asseoir dans le berceau, où il resta près de dix minutes, se levant
brusquement, se rasseyant aussitôt, en homme qui balance une résolution,
prise, abandonnée et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant
de manière à ce que sa tête ne dépassât point les arbustes et les
plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnées pour
que son pas ne criât pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenêtre
restée ouverte; son appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du
sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine.
Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soirée,
il l'avait examinée en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa
disposition comme son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces, le
lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur, le paravent à six
feuilles, ses grands fauteuils en bois doré, mais dans la demi-obscurité
où la plongeaient les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à
se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement, chaque chose
se fit distincte en prenant sa forme réelle; alors, allant à une des
fenêtres fermées, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le
présumait, l'embrasure était assez profonde pour qu'on pût se cacher
là en toute sûreté; par leur poids et leur épaisseur, ces rideaux
en velours ciselé formaient une sorte de mur, et il n'était pas
vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite
fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'était
pas embusqué derrière!
Maintenant que la première partie de son plan avait réussi, il n'avait
qu'à réfléchir à l'exécution de la seconde, et il était bien aise
d'avoir quelques instants à lui, avant le retour de mademoiselle de
Chambrais, pour se calmer.
Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure que le temps
s'écoulait, son agitation enfiévrée le dévorait, et par moment, étouffé
derrière les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui
tomber sur les mains.
Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les
deux côtés des rideaux, éclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit
que Ghislaine n'était pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le
serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce?
--Faut-il fermer la fenêtre?
C'était une femme de chambre.
--Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.
--Mademoiselle n'a pas besoin de moi?
--Pas du tout.
La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitôt la
lampe fut éteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la
fenêtre restée ouverte.
Il attendit quelques instants que le silence se fût établi, puis
écartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant.
--C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilité
qu'une autre personne que sa femme de chambre fût là.
--Non, mademoiselle.
Elle poussa un cri en se levant d'un bond.
--Ne craignez rien.
Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre; il la voyait
haletante.
--N'approchez pas, j'appelle.
--Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le jure.
--Pourquoi êtes-vous ici? Comment?
--Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.
Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement
passé, de reprendre courage:
--Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment.
Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix
étouffée, peut-être parce que lui-même avait pris ce ton.
--Partez, monsieur, demain je vous écouterai.
Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle
voyait briller dans l'ombre, car il faisait face à la fenêtre, elle
continua:
--Me forcerez-vous à sonner?
--Vous ne sonnerez pas.
--Qui m'en empêchera?
--Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation; que
penserait-on, que dirait-on si, répondant à votre coup de sonnette, on
nous trouvait en tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre?
Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était vrai; que
dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était le calme, le sang-froid
qu'elle devait appeler seuls à son aide.
--Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?
Il avait été un moment démonté, mais en voyant ce changement d'attitude,
l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle:
--Vous dire ce que mes regards vous ont répété cent fois, que je vous
aime, que je vous adore....
Éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite
elle les abaissa en relevant la tête pour le regarder en face:
--Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous êtes introduit ici,
partez, monsieur.
Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil qu'elle venait de
quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas
l'indignation de Ghislaine:
--Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la
pensée que je vous écouterais?
--Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon amour de trouver un
outrage dans son aveu; qu'ai-je demandé?
--L'outrage est de vous être introduit dans cette chambre; il est dans
votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez,
partez, partez.
A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était pas seulement sa
pudeur et son honnêteté, sa dignité et sa fierté que cette brutale
déclaration blessait, c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses
plus chères croyances; combien souvent avait-elle pensé à la première
parole d'amour qu'on lui adresserait; quels rêves radieux avait-elle
faits en les poétisant, en les idéalisant de tout ce que son imagination
inventait:--et voilà quelle était la réalité.
--Partez, répétait-elle.
--Pas avant que vous m'ayez entendu.
--Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance
est odieuse; si vous êtes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas?
partez.
--Je ne partirai pas.
--Eh bien! moi, je pars.
Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il
se plaça devant elle les bras étendus:
--Vous ne passerez pas.
Elle recula.
--Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé à cette résolution
désespérée, c'est que je ne suis pas maître de mon amour, c'est lui qui
m'a amené ici contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui
m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime.
--Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.
--Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter. Je vous aime. Et
quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne
pas rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis
heureux.
--Eh bien! je le sais, partez.
--Oui, je partirai puisque ma présence ici vous jette dans cet émoi,
mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien
à ce qui est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un homme payé par
vous, qui est à vos ordres, ait osé lever les yeux jusqu'à vous, mais si
cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant
lui est permise.
--Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse:
jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parlé comme vous venez de le
faire se retrouve à mes côtés: cette fierté que vous invoquez pour vous,
doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps
votre présence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en
advenir, je sonne.
--Je vous en empêcherai bien.
--Alors j'appelle.
Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les
yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tête, dans son
regard une résolution qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite
devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille, l'élève qu'il
était habitué à voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait.
Alors, qu'arriverait-il?
--Et si je partais? dit-il.
C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre.
--Partez, dit-elle.
--Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras à étendre
pour vous empêcher de sonner, que je n'avais qu'à vous mettre la main
sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je
suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'à
vous aimer... silencieusement, respectueusement.
Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait autour du
fauteuil; il enjamba l'appui:
--Vous vous souviendrez.