III

Malgré le trouble que lui avaient causé les paroles de son oncle,

Ghislaine n'oublia pas la femme de la justice de paix; aussitôt que M.

de Chambrais l'eut quittée, elle s'occupa à réunir tout ce qu'elle put

trouver de musique non reliée.

Surprise de cet empressement, lady Cappadoce voulut savoir ce qu'elle

faisait là, et Ghislaine le lui expliqua.

--Comment! s'écria le gouvernante, vous allez donner votre musique à

relier à des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de

travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera

perdue. Croyez-moi, laissez une aumône si vous tenez à lui faire du

bien.

--Elle ne demande pas l'aumône.

--Si elle est réduite à la misère que vous dites, comment voulez-vous

qu'elle achète ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton,

le papier?

--Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse

faire ces achats.

--Et dans la note qu'elle écrivait pour indiquer comment elle voulait

que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs.

A cinq heures, un coupé attelé en poste vint se ranger devant le perron,

car pour aller à Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhéry, ou

pour venir de Chambrais à Paris, ce n'était point l'habitude qu'on prit

le chemin de fer: quatre postiers étaient attachés à ce service, et en

leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives

de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.

Quand lady Cappadoce s'était trouvée exclue du tête-à-tête que M. de

Chambrais avait voulu se ménager avec Ghislaine, elle avait compté sur

ce voyage pour apprendre ce qui s'était dit dans cette longue promenade

autour du jardin. Et ce n'était pas une curiosité vaine qui la poussait,

le seul désir de savoir pour savoir, c'était son intérêt.

Maintenant que Ghislaine était émancipée, qu'allait-il se passer?

Était-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue?

La question. était pour elle capitale. Bien qu'elle montrât une navrante

mortification d'en être réduite, elle, une lady, à vivre dans une

position subalterne, en réalité, elle tenait à cette position qui

n'était pas sans avantages. Et bien qu'elle affectât aussi de n'avoir

que du dédain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en

réalité elle tenait beaucoup à ne pas quitter cette France détestée pour

retourner dans son Angleterre adorée. Superbe, l'Angleterre, admirable,

incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle

fût, elle ne craignait rien tant que d'être obligée, par le mariage de

Ghislaine, de renoncer à son malheur et à son humiliation.

A peine le coupé quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des

Invalides, qu'elle commença ses questions:

--Cette émancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes?

dit-elle de son ton le plus affable.

--C'est justement ce que mon oncle vient de me demander.

--Et vous lui avez répondu?

--Qu'étant aujourd'hui ce que j'étais hier, je ferais la semaine

prochaine ce que j'avais fait la semaine dernière.

--Il est certain que l'émancipation ne confère pas tout d'un coup des

grâces spéciales.

--Je ne sens pas qu'elle m'en ait conféré; et, si vous le voulez bien,

je vais préparer ma leçon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_.

Ce que lady Cappadoce voulait, c'était continuer la conversation sur ce

sujet, mais déjà Ghislaine avait pris le Théâtre d'Alfred de Vigny dans

une poche de la voiture et sa lecture était commencée; elle dut donc

se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs était

rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait

qu'une enfant.

Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine,

ordinairement attentive et appliquée, faisait sa lecture, l'inquiétude

prit la place de la confiance; certainement il s'était dit, entre

l'oncle et la nièce, autre chose que ce que Ghislaine lui avait répété,

et cette lecture n'était qu'un prétexte pour penser librement à cette

autre chose.

A un certain moment, mordue plus fort par la curiosité, elle la

questionna de nouveau; mais cette fois indirectement:

--Il me semble que _Chatterton_ ne vous intéresse guère?

--Je réfléchis.

--C'est précisément ma remarque.

--Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas dévorer ses lectures.

--Encore faut-il les suivre.

--C'est ce que je vais faire.

Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire,

au moins pour échapper à ces interrogations. Elle avait bien l'esprit à

la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du

quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses

oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle?

Elle n'avait pas attendu le jour de son émancipation pour se dire

qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les

tendresses qui avaient si tristement manqué à sa première jeunesse; mais

les idées qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de

prendre corps par la forme précise que son oncle leur avait données et

elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait.

Quel était ce mari? Réaliserait-il les rêveries et les espérances dont

son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commencé à juger la vie?

Jusqu'à sa dixième année, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse

que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps étaient

tous pleins de joies: un père, une mère qui l'adoraient, et dont

l'unique souci semblait être son bonheur; autour d'elle, une existence

de fêtes qui lui avait laissé comme des visions de féeries: au château,

dans les allées du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle était

mêlée, galopant sur son poney à côté de sa mère; à l'hôtel de la rue

Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivée

des invités, et la musique qui, la nuit, la berçait dans son lit, et

toujours à Paris, à la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour.

Et tout à coup la nuit s'était faite: plus de père, plus de mère, plus

de fêtes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le père avait

été tué dans un accident de chasse. Huit jours après, la mère était

morte d'un accès de fièvre chaude.

Du côté de son père, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais,

dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la

rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie française; du côté

de sa mère, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes;

mais, fixés tous en Espagne, ils ne pouvaient guère s'acquitter de leurs

devoirs de parenté envers cette petite Française qu'ils connaissaient à

peine.

Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la

maison déserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser

de son oncle quand il venait la voir au château ou à l'hôtel, et plus

souvent à l'hôtel qui était à Paris qu'au château où l'on n'arrivait

qu'après un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste

solennel, la leçon à propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans

le coeur, mais dans le caractère, les manières, l'attitude toujours

gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatuée de sa

naissance, exaspérée de sa pauvreté, et convaincue qu'elle grandissait

sa situation par sa dignité.

A dix ans, à onze ans, jusqu'à quatorze ans, Ghislaine avait accepté

cette vie monotone, soumise et résignée, sans échappée au dehors,

n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle pût être autre.

Si enfant qu'elle fût, elle comprenait que c'était par scrupule et pour

qu'on ne l'accusât point de s'être débarrassé d'un devoir difficile, que

son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette éducation.

Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir

les sévérités; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et

toujours appliquée à sa tâche, ne pas dire un mot, ne pas faire une

observation qui ne fussent dictés par la justice même, elle sentait

qu'elle eût été ingrate de se plaindre. On était pour elle ce que les

circonstances permettaient qu'on fût: un oncle n'est pas un père; une

gouvernante n'est pas une mère; c'était là le malheur, la tristesse de

sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher.

Mais la floraison de la quinzième année avait suscité en elle des

échappées au dehors, qui étaient nées de ses souvenirs mêmes.

C'était en se rappelant les regards émus et les paroles de tendresse que

sa mère et son père échangeaient en l'embrassant, qu'elle s'était

dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se

dissiperaient que le jour où elle se marierait. Pourquoi, alors, ne

serait-elle pas heureuse comme sa mère l'avait été? Pourquoi le babil

d'un enfant n'amènerait-il pas sur ses lèvres ces sourires qu'elle avait

vu le sien provoquer sur celles de sa mère?

Et de même c'était en se rappelant les illuminations et les fleurs des

grands appartements de l'hôtel aujourd'hui toujours fermés; c'était en

retrouvant dans sa mémoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du

château les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle

les soirs où l'on jouait la comédie, qu'elle avait compris que tout cela

ressusciterait quand elle se marierait.

Et voilà que le mari qu'elle avait rêvé; sans lui donner un corps,

l'être idéal qui flottait indécis dans les féeries de son imagination

devenait un personnage réel; il existait, il la connaissait; tout au

moins il l'avait vue.

Où?

Elle n'était point de ces petites bourgeoises mondaines qui, à dix-huit

ans, ont été partout; en vraie fille du monde où les traditions sont

une religion, elle n'avait été nulle part! les offices à

Saint-François-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche à Paris;

quelques rares visites chez des parentes à qui elle avait des devoirs à

rendre, en janvier ou à de certains anniversaires; en mai, des séances

d'étude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'était

tout; il lui était donc facile de remonter dans ses souvenirs en se

demandant où elle avait vu «l'homme de son monde qu'elle accepterait

pour mari et qui pouvait prétendre à sa main».

Évidemment, elle n'avait pas à chercher au Salon. Jamais personne n'y

avait fait attention à elle. Tout d'abord, elle en avait été mortifiée,

s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tardé à

comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder

ce regard à une fille simplement habillée, que pour le costume on

pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa

maîtresse, plutôt que pour une fille de grande maison accompagnée de sa

gouvernante.

C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer

avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient réunir les

qualités dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui

les eût toutes,--celles-là et beaucoup d'autres qu'elle était disposée

à lui reconnaître,--le comte d'Unières. En tout elle ne l'avait pas vu

trois fois, et ils n'avaient pas échangé dix paroles; mais certainement

il était le seul qui fût l'incarnation vivante de l'être idéal dont elle

avait si souvent rêvé.

Pourquoi? En quoi? Elle eût été bien embarrassée de le dire, ne sachant

rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en était

ainsi.

Ghislaine · 第 7 / 48 题