geignant se présente à nous et sa bonasse figure, que de grosses larmes
humectent, regarde le ciel, sans trop de désespoir. Au-dessus de lui
trône une femme qui se dévêt même de la feuille de vigne. Elle est
grande, belle, élancée, et son impudeur est triomphante. En haut, tout
en haut, apparaît une admirable tête de Christ, prise à quelque maître
gothique flamand. Il semble consoler Antoine et pleurer lui aussi sur
l'amas des vices et des péchés montrés.
Dans la vie des Saints par Alban Stolz, docteur en théologie et
conseiller ecclésiastique, il est dit d'Antoine: «Un jour qu'il venait
d'être tenté plus que de coutume, il lui sembla que Notre Seigneur lui
apparaissait rayonnant de lumière. Il lui dit en soupirant: «Bon Jésus
où donc avez-vous été? Pourquoi n'êtes-vous pas plutôt venu me
secourir». Et il lui fut répondu: «Pendant que vous combattiez j'étais
auprès de vous, car sachez que je vous assisterai toujours.» Ce texte
commente nettement le fourmillant dessin d'Ensor. Il composa du reste ce
poème par morceaux, appliquant sur une grande toile, maint carré de
papier qui continuait sans interruption la partie de scène traduite sur
le carré voisin.
En plus, si l'œuvre se divise, dans le sens de la hauteur, par étages,
elle se complique aussi, dans le sens de la profondeur, par couches.
Presque partout quelque motif en saillie en cache un autre d'un relief
plus atténué et plus fondu. Il en résulte une abondance et comme une
fermentation étrange, car dans cette large page tout est traité:
religion, histoire, morale, vice, vertu, terreur, angoisse, rire,
ricanement, folie. On se croirait en présence de quelque œuvre indoue
qui nous propose une explication du monde. Et voici les cultes anciens
ridiculisés par une Minerve grotesque debout au fronton des temples et
voici les mille inventions modernes traitées fantastiquement: trains,
ballons, navires; et voici des écorchés dont des femmes enlèvent la peau
et voici des crucifiés dont des femmes enlèvent le cœur et voici les
péchés capitaux qui apparaissent avec leurs violences et leurs affres et
qui tournent autour de la luxure centrale.
Dans le bas se déroulent des cortèges. Des mimes, des masques et des
clowns, portant des pancartes folâtres se poussent vers saint Antoine
comme pour lui présenter la pétition goguenarde de l'universelle démence
humaine.
Oh, le multiple et terrible cauchemar enluminé! Il arrête surtout par
ses détails minutieux et innombrables, mais l'ensemble en est toutefois
large et imposant. Celui qui le conçut est quelqu'un dont
l'intelligence, le cœur et l'imagination travaillent et fournissent avec
angoisse leur pensée et leur rêve aux mains patientes et laborieuses.
V.
LES EAUX-FORTES
C'est dans son travail d'aquafortiste plus encore que dans son œuvre de
peintre que l'imagination d'Ensor s'est débridée. Bien des cuivres
reproduisent certains de ses tableaux et tel de ses dessins est traduit
en gravure. Toutefois, quand le burin à la main il conçoit quelque
composition encore inédite, le vent de la fantasmagorie plus que jamais
violent lui souffle sur le cerveau. Je craindrais de rééditer certaines
analyses déjà faites si je présentais, ici, toutes les _diableries_ et
_mascarades_ traitées à la pointe. Je ne veux appuyer que sur leur
excessive audace, sur leur extrême cocasserie, sur leur insurpassable
outrance. L'impudeur, l'indécence, la scatologie même apparaissent.
Mais--disons le en y insistant--rien n'est malsain, trouble, louche,
ambigu; tout au contraire est franc, sincère, féroce, brutal. Il n'y a
pas de sous-entendu. Il y a étalage. On sait immédiatement qu'il faut ou
fermer ses yeux si l'on craint pour ses prunelles innocentes, ou se
boucher le nez si l'on possède des muqueuses trop délicates. Le
haut-le-cœur est soudain ou ne se produit pas. Ceux qui l'évitent se
complairont à suivre alors, en tous leurs méandres, les fleuves de
verve tumultueuse et de raillerie agitée que l'artiste charrie à travers
ses œuvres, avec leurs boues frappées de soleil, leurs folles herbes
tournoyantes et leurs charognes magnifiques. Vienne, Zürich, Liège,
Barcelone, Milan, Venise, Ostende, Dresde, Paris possèdent, en leurs
collections publiques mainte eau-forte du graveur. M. Eugène Demolder en
une critique pénétrante et renseignée, M. Coquiot das sa préface au
_livre des masques_, M. Vittorio Pica, là bas, en Italie, dans les
revues et Jean Lorrain, dans le roman étrange, précieux et faisandé de
_M. de Phocas_, ont longuement et ardemment célébré tels ou tels cuivres
du peintre. Voici ceux qui ont le plus souvent sollicité la critique.
[Illustration: La Cathédrale--1886. Gravure à l'eau-forte.]
_La Cathédrale_ (1886). Serrée, compacte, myriadaire, une multitude
s'avance moins avec ses jambes, ses bras, son corps qu'avec ses visages,
vers on ne sait quel but. Elle bouge non pas individuellement, mais
totalement, d'un énorme mouvement d'ensemble et c'est comme si la masse
humaine entière s'ébranlait. Au milieu d'elle une église avec ses
grandes tours, avec l'élancement de ses ogives, avec ses toits et ses
clochetons, une église légère, triomphante, aérienne est plantée et
domine. Au loin se devinent d'autres architectures, des surgissements de
flêches, des hampes géantes et des drapeaux. On songe à une colossale
fête séculaire, à quelque anniversaire prodigieux. Le spectacle est
épique.
Et cette impression est donnée non pas avec force, mais avec légèreté et
délicatesse. Le burin fourmillant a creusé partout mais jamais sa pointe
ne fut rude ni acharnée. On dirait le travail d'un clan de mouches ou
d'une ruche d'insectes. Une atmosphère joyeuse, transparente, fine,
légère, baigne la page entière et si le mot chef-d'œuvre vole sur les
lèvres de celui qui la regarde, ce mot y semblera bien à sa place comme
est à sa place sur le cuivre chaque trait d'ombre et chaque surface de
lumière.
_La grande vue de Mariakerke_ (1887) est d'une qualité d'art aussi haute
que la _Cathédrale_. Les petites maisons du village west-flamand sont
groupées autour de son clocher, avec leurs toits comme des ailes
abaissées, avec leurs maigres enclos, avec leurs dunes poudreuses et
leurs verdures aiguës. Un ciel admirable de nuages volants le surmonte
et le grandit. On sent la mer proche. Les herbes de l'avant-plan sont
ployées par le vent du large. Elles forment comme une barrière d'ombre
qui éloigne et approfondit le sujet principal. Un air abondant circule.
Une correspondance exacte, une interinfluence scrupuleusement observée
et rendue existe entre le ciel et la terre. Les plans sont partout
minutieusement fixes et leur accord partant des bords du cadre jusques à
l'horizon prouvent quel œil sûr Ensor possède qu'il s'agisse du trait ou
de la couleur.
Et _l'Hôtel de ville d'Audenarde_ (1888) et surtout les _Barques
échouées_ (1889) confirment encore en nous cette conviction. Dans la
première planche, l'ombre des galeries du rez-de-chaussée est rendue
avec une justesse merveilleuse et tout le haut de l'édifice semble comme
vibrer dans la lumière; dans la seconde, grâce à la disposition oblique
des deux lignes principales, celle du rivage lointain et celle des
bateaux sur le quai, l'approfondissement du paysage est admirablement
rendu, tandis que la volute large et ample du nuage, déroulant sa portée
dans la même direction que le rivage de droite et les barques de gauche,
concourt à cette même illusion d'étendue. Souvent, le jeu subtil des
lignes ne fut guère favorable aux compositions de James Ensor, mais ici
les plus malveillantes critiques ne peuvent avoir de prise et son œuvre
est irréprochable. Ceux qui le chicanent sur la trop fameuse
perspective, n'ont qu'à examiner les _Barques échouées_. Ils conclueront
que si le peintre viole parfois telle ou telle sacro-sainte règle, tant
en ses tableaux qu'en ses dessins, ce n'est ni par ignorance, ni par
impuissance mais par réflexion et par volonté. L'art doit sacrifier à
chaque instant les préceptes et les enseignements qui le gênent dans ses
recherches et ses découvertes. Un vrai artiste trouve en lui-même la
justification de ses excès. Ce qui s'est fait avant lui ne lui est qu'un
conseil; ce ne peut jamais lui être un ordre, ni une sorte d'ultimatum.
L'art est libre, libre, libre! s'écrie quelque part James Ensor. Il n'y
a que les médiocres qui ne comprennent pas et ne comprendront jamais la
profondeur et la sincérité d'une telle revendication ardente.
Heureusement que les routes supérieures de l'humanité en marche sont
plantées de grandes œuvres qui l'affirment et la crient à leur tour.
[Illustration: Le Christ apaisant la Tempête--1886. Gravure à la pointe
sèche.]
Le _Christ calmant la tempête_ (1886), les _Sorciers dans les
bourrasques_ (1888), l'_Ange exterminateur_ (1889), sont des
compositions magnifiques d'ampleur et de simplicité. La première est
comme solennelle. On a la sensation d'un miracle qui éclate et du
surnaturel qui rayonne. Les deux autres baignées--dites de quelle vaste
ou féerique lumière--propagent un mouvement fou tout au long de leurs
lignes. L'énorme Sorcier de la bourrasque fait songer à quelque Caliban
céleste. Il est grotesque et puissant à la fois. L'ange exterminateur a
beau nous apparaître comme une sorte de croquemitaine et les foules qui
le voient passer s'accroupir en des poses affolées, l'apparition est
magnifique et inoubliable de splendeur. Le trait menu et comme
tremblant, le trait minuscule et rompu doue le cheval et son cavalier
galopant dans les nues, comme d'une vitesse frémissante.
_Les sept péchés capitaux_, que précéda dès 1888: _Peste dessus, peste
dessous, peste partout_, nous offrent comme une œuvre cyclique où le
grotesque le dispute à la férocité. Une eau-forte liminaire en prépare
l'impression étrange. Elle figure une Mort ailée--dites quelles ailes
misérables et déplumées le squelette entr'ouvre!--abritant sous elle des
personnages divers dont chacun semble être une indication rapide des
sept vices à fustiger.
[Illustration: Barques échouées--1888. Gravure à l'eau-forte.]
La _Luxure_ (1888) occupe le centre de l'œuvre. Un jeune homme dont le
corps est à demi dissimulé, semble ramper, sur un lit, vers une femme
énorme qui détourne la tête et n'étale qu'une chair ballonnée impudique
et monstrueuse. Le temps, sinistre et glabre vieillard, le temps aux
mains et aux ailes crochues menace d'une faux énorme le couple lubrique,
tandis que voltige dans l'air une manière de gnome cornu et que dans un
cadre, près d'un rideau, de vagues nudités apparaissent. Dessin rapide,
traits menus, facture fine et délicate. Page de blondeur et de jeunesse
où seule la faux levée trace un lugubre éclair. Elle voisine avec
_l'Avarice_ (1904)--ici, la pointe du burin appuie, griffe, devient
comme méchante--et l'on voit un terrible bonhomme, en casque-à-mèche
compter son argent sur une table et quelque démon hérissé remuer, avec
lui, les pièces rondes et frémissantes. Soudain surviennent deux
assassins qui assaillent et saignent le cynique avare. Le sang
éclabousse sa figure et s'écoule de son flanc. L'_Envie_ (1904)
s'éclaire de l'apparition d'une jeune mère tenant un nouveau-né entre
ses bras. Elle est heureuse. Un jeune gars l'embrasse. Une paix, une
douceur, une tendresse est répandue. Des rayons partent du milieu de la
page, baignant le front de la femme et se projetant jusqu'au bord du
cadre. Mais voici la contradiction qui se lève: vieilles filles au nez
féroce, bigotes tirant la langue, hommes graves et bilieux, crétins
faisant des pieds-de-nez et ci et là des squelettes voltigeant comme
pour annoncer la maladie et le trépas et affirmer combien toujours la
mort est suspendue sur la vie.
[Illustration: Croquis.]
L'_Orgueil_ (1904). Solennel, ponctuel, grave, rogue, ridicule, avec de
tombantes bajoues, avec un front étroit, carré, abrupt, avec une tête
trop volumineuse pour son corps étriqué, quelque vague notaire ou
commerçant ou bourgmestre de province se présente à la foule des
quémandeurs, des humiliés et des pauvres qui lui baisent les mains. Un
squelette lui pose une couronne sur la tête. Un coq, les plumes
hérissées, crie vers lui comme s'il claironnait de fureur. Un âne
regarde. Quelque morne sacristain lit un discours; quelque minable
vieille tend un bouquet. La mort, armée de sa faux, promène ses doigts
d'os dans la perruque d'une femme acariâtre--peut-être la compagne du
notaire, du commerçant ou du bourgmestre--et lui cherche sa vermine. La
scène est d'une observation cruelle et folâtre. Tout est piteux, morose,
grotesque dans ce triomphe. La petite ville y est raillée et bafouée.
Ensor se venge.
La page la moins réussie nous représente la _Colère_ (1904). Au fond
d'un lieu quelconque--appartement d'ouvrier ou grenier bourgeois--homme
et femme, avec des couteaux et des crochets, luttent et se blessent.
Leur chat, le poil dressé, assiste à la bataille. Des êtres
singuliers interviennent et la camarde semble faucher le vide au-dessus
des combattants. On croirait que le cuivre est griffé au moyen d'un
clou. Toute autre est l'abondante et grasse et croupissante et
savoureuse _Gourmandise_ (1904). Bien que les deux personnages assis
vomissent leur nourriture et que la Mort leur serve un homard et qu'un
chien, sur le dossier d'une chaise, compisse l'un d'eux et qu'une tête
coupée s'étale sur un plat, le petit drame gastronomique se caractérise
par une jovialité amusante. Un tableau pendu au mur réjouit par son
dessin preste: il représente des porcs qu'on tue, dans un village sur la
place, et certes les deux bâfreurs assis ou plutôt affalés à leur table
ne se doutent point qu'ils méritent un semblable trépas. L'énorme cochon
qui se hisse dans un coin, la langue pendante, semble seul distraire le
plus gros des convives et son œil oblique s'en va vers le groin tendu ou
vers le homard que la mort apporte, presque amoureusement. Enfin la
_Paresse_ (1902) représente deux dormeurs, un homme et une femme,
enfoncés dans leur couche. Un lutin ricaneur chatouille l'œil de la
dame. Un squelette détraque une horloge et enlève une aiguille. Par la
fenêtre, on aperçoit des paysans qui moissonnent, des ouvriers qui
brouettent, des valets qui bêchent, des gens de peine qui transportent
des fardeaux, des soldats à l'exercice, des trains qui roulent et tout
au loin une ville énorme dont les usines s'acharnent et fument sous le
riant soleil. Dehors il fait grand jour, mais les dormeurs baîllants se
calfeutrent et de lents escargots rampent sur leurs draps. Un petit
démon, sur la table de nuit, éteint, d'un pet, la bougie.
[Illustration: Ernest Rousseau--1887. Gravure à la pointe sèche.]
Cette suite de sujets renseigne--et que d'autres petites planches
l'affirment comme elle--sur l'inépuisable fantaisie de James Ensor. On
la croit au bout de sa trépidation et toujours et encore elle
recommence. Elle est véloce et incessante comme le tic-tac d'une montre.
Elle s'agite jour et nuit. La moindre observation faite au hasard la
remonte comme le petit tour de clef quotidien redonne la vie aux
ressorts distendus.
Pour saisir mieux encore cette folâtre imagination il faudrait la suivre
jusque dans sa descente vers la caricature et la montrer aux prises avec
les _Cuisiniers dangereux_[1] et les _Mauvais médecins_ (1895).
Les _Cuisiniers dangereux_ sont les critiques. On y distingue telles
personnalités que J. Ensor redoutait. Elles servent un étrange repas à
quelques-uns de leurs confrères et sur les plats présentés s'étale la
tête même du peintre flanquée d'un sauret. Les _Mauvais médecins_
opèrent avec une férocité délurée, s'empétrant parmi les intestins
qu'ils retirent des ventres comme des câbles et taillent dans les chairs
de larges crevasses par où s'évadent les entrailles. Le patient tend un
poing vers le ciel, est retenu par une corde qui l'étrangle tandis que
la mort sinistre, avec un geste préceptoral, apparaît.
[Footnote 1: Les _Cuisiniers dangereux_ sont un panneau (1896).]
VI
VIE ET CARACTÈRE
Vie banale somme toute, mais en lutte avec un caractère spécial,
étrange, infiniment impressionnable et ombrageux.
Ensor naquit à Ostende. Il a 48 ans. Il grandit dans une maison de
négoce, avec sa boutique achalandée s'ouvrant sur la rue, à côté de la
chambre de famille. Aux jours où la mer est calme on envoie l'enfant sur
la plage se distraire dans le sable, avec des coquillages. Il ne connaît
point encore le pittoresque quartier des pêcheurs plein de voiles et de
bateaux, plein de gamins hâves qui jouent parmi des charettes à bras,
dépiotent de leurs doigts prestes les crevettes tombées des paniers de
la marée et se poursuivent parmi les cordes tendues de poteau en poteau
et les ancres abandonnées dans les terrains vagues. Ce n'est que plus
tard qu'il se mêlera, poussé par son art, à la vie des matelots et des
mousses.
Il ne suit les classes que pendant deux ans. Lui même emmagasine
quelques connaissances variées dans sa jeune tête. Ses livres d'images
le hantent. Les romans à naïfs dessins le sollicitent. Après avoir
admiré les gravures il lit le texte. Mais déjà mainte tentation lui
vient de rendre les tons et les lignes qu'il voit. Il griffonne et
barbouille. Détail à noter: ce sont les couleurs qu'il traduit avant
même qu'il dessine les objets. Il a quatorze ans.
On lui donne comme professeurs deux vagues aquarellistes ostendais:
Dubar et Van Kuyck. Leurs conseils lui sont légers. Il les écoute et
oublie leurs paroles. Il n'est inquiété que par ce qu'il voit. Il ne
peint que d'après nature et les sites marins et les dunes et les
paysages des environs d'Ostende sont ses premiers modèles. Louis Dubois,
le beau peintre solide et puissant, rencontrant un jour, au cours d'un
villégiature sur la côte, les quelques pages auxquelles James Ensor,
presque enfant, confiait ses primes essais, s'enthousiasma et vivement
s'intéressa à ses débuts.
En 1877 le voici à Bruxelles. De 1877 à 1880 il fréquente l'Académie. Il
y eut pour compagnons: Fernand Khnopff, Charlet et Duyck. Et pour
maîtres: Portaels, Stallaert, Robert et Van Severdonck.
[Illustration: Le Théatre des Masques ou Bouquet d'artifice--1889]
Plus tard, sorti de cette école, il appréciera et critiquera
l'enseignement de ses maîtres, en ce caractéristique monologue:
«TROIS SEMAINES A L'ACADÉMIE
_Monologue à tiroirs_
La scène est dans la classe de peinture.
Personnages: Trois professeurs, le directeur de l'Académie, un
surveillant; personnage muet: un futur membre des _XX_.
Nota: La vérité des menus propos qui suivent est garantie.
1re Semaine: M. le professeur Pilstecker.
Vous êtes coloriste, Monsieur, mais sur 100 peintres il y a 90
coloristes.
Le flamand perce toujours chez vous, malgré tout. Je trouve les
artistes français très forts; dans une exposition, on les distingue
de suite de leurs voisins; ils sont très forts en composition.
Il ne faut pas croire que le professeur abîme l'étude en la
corrigeant; quand j'avais votre âge, je le croyais aussi,
maintenant je vois bien que le professeur avait raison.
Vous n'avancez pas! ça n'est pas modelé! (montrant l'étude d'un
autre élève). En voici un qui va bien! Malheureusement il est trop
paresseux.
Vous cherchez déjà l'air ambiant, au lieu d'attendre que vous soyez
assez fort en dessin; songez que vous avez encore deux classes
d'antiques à faire! après celà, vous aurez bien le temps de vous
occuper d'air ambiant, de couleur et de tout le reste.
Vous ne voulez pas apprendre; peindre comme celà, c'est de la folie
ou de la méchanceté.
Je suis _forcé_ de vous complimenter sur votre dessin; mais
pourquoi faites-vous des dessins contre l'Académie?
2e Semaine: M. le professeur Slimmevogel.
Vous avez fait votre fond au lieu de faire la figure; ça n'est pas
difficile de faire un fond.
Vous faites le contraire de ce qu'on vous dit. Au lieu de commencer
par _vos vigueurs_, vous commencez par les clairs. Comment
pouvez-vous juger votre ensemble. Il faut faire vos vigueurs avec
du noir de vigne et de la terre de Sienne brûlée.
Je ne sais pas ce qu'il y a dans l'air ici; jamais je n'ai vu la
classe de peinture comme cette année. Je serais honteux si un
étranger entrait ici.
Je ne vois rien là dedans. Il y a de la couleur, mais ça ne suffit
pas.
Ça manque de vigueur. Vous empâtez trop. Vous avez l'air de bien
chercher cependant. Vous avez assez cherché maintenant.
Est-ce M. Pilstecker qui a corrigé votre étude? Ça n'est pas sa
semaine, pourtant. C'est embêtant, ça!
3e Semaine: M. le professeur Van Mollekot.
Qu'est-ce que c'est que ça! C'est beaucoup trop brun, vous savez.
Est-ce M. Slimmevogel qui vous a corrigé?
C'était si bien commencé. Vous dessinez si bien, mais vous abîmez
tout ce que vous faites.
Croyez-moi, c'est dans votre intérêt que je vous le dis. Mettez
votre étude à côté du modèle. Vous avez peur de peindre.
Il faut peindre avec des brosses plates, en pleine pâte, mais il
faut faire attention de ne pas blaireauter.
Vous n'empâtez pas assez. Je sais bien que vous savez le faire,
mais il faudrait le montrer aux autres.
Vous faites du paysage, c'est de la farce, le paysage!
M. le Directeur.
Vous dessinez en peignant, mauvais! mauvais! Vous allez vous noyer.
C'est le sentiment qui vous perd, vous n'êtes pas le seul.
La semaine passée, vous avez fait un bon dessin, maintenant, c'est
encore une fois la même chose; vous avez mal à l'œil peut-être? Un
sculpteur serait bien embarrassé, s'il devait faire quelque chose
d'après votre dessin.
Est-ce M. Slimmevogel qui a retouché ça?
Le Surveillant.
M. le Directeur et M. Pilstecker sont très fâchés contre vous, à
cause de votre concours d'esquisse peinte. Si vous voulez me
promettre de changer de manière, j'en parlerai à M. le Directeur,
et vous pourrez entrer à la classe de nature.
_Moralité_: L'élève quitte l'Académie et se fait Vingtiste.
_Moralité ultérieure_: On refuse toutes ses toiles au Salon.»
[Illustration: L'Intrigue--1890. (Collection Ernest Rousseau)]
Ce monologue porte. Il est jovial et juste. Il résume, d'un style leste
et ironique les tares de l'enseignement officiel. Les personnages
représentés se reconnaissent. Leurs jolis noms empruntés au langage
populaire donnent au morceau entier, une savoureuse couleur locale.
Ensor ne pouvait être un bon élève. Sa nature s'y opposait; il était
destiné à devenir un bon peintre. Il remporta toutefois le deuxième
prix de dessin de tête antique.
Revenu à Ostende il se forme lui même. Toutefois restent suspendues au
mur de son atelier deux compositions faites à l'Académie: _Oreste
tourmenté par les Furies_ et _Judas lançant l'argent dans le Temple_. On
comprend que d'authentiques professeurs se soient étonnés devant ces
peintures. Le ton y est déjà très particulier. Les personnages baignent
dans une lumière argentée; aucun trait n'est sec ni maigré. Aucun geste
conventionnel, ni appris. La scène n'est point soulignée par la
présentation à l'avant-plan du protagoniste principal, soit Judas, soit
Oreste. C'est le groupe qui intéresse; c'est l'ensemble; c'est l'action
totale. Des rouges sonnent sur un fond d'argent. Les défroques sont
plutôt romantiques que classiques ou bibliques. Le dessin académique est
tout entier mangé par la couleur. Ces deux toiles sont déjà de la vraie
peinture ensorienne.
L'année 1880 fut une année admirable pour James Ensor. Son vrai début
date de ce temps. Il lit beaucoup. La littérature n'a jamais ému les
peintres belges. En ce temps là, surtout, leur ignorance se dressait
monumentale. Ils avaient peur d'orner leur esprit pour ne point courir
le danger de sacrifier à l'imagination. On sait ce que cette crainte
puérile a produit. Au dernier _Salon d'automne_ (1907) à Paris, le
principal grief qu'on fit à notre exposition rétrospective fut de
manquer d'intellectualité ou plutôt d'intelligence.