Elle est divisée par étages. Au rez-de-chaussée, l'anachorète gros et

geignant se présente à nous et sa bonasse figure, que de grosses larmes

humectent, regarde le ciel, sans trop de désespoir. Au-dessus de lui

trône une femme qui se dévêt même de la feuille de vigne. Elle est

grande, belle, élancée, et son impudeur est triomphante. En haut, tout

en haut, apparaît une admirable tête de Christ, prise à quelque maître

gothique flamand. Il semble consoler Antoine et pleurer lui aussi sur

l'amas des vices et des péchés montrés.

Dans la vie des Saints par Alban Stolz, docteur en théologie et

conseiller ecclésiastique, il est dit d'Antoine: «Un jour qu'il venait

d'être tenté plus que de coutume, il lui sembla que Notre Seigneur lui

apparaissait rayonnant de lumière. Il lui dit en soupirant: «Bon Jésus

où donc avez-vous été? Pourquoi n'êtes-vous pas plutôt venu me

secourir». Et il lui fut répondu: «Pendant que vous combattiez j'étais

auprès de vous, car sachez que je vous assisterai toujours.» Ce texte

commente nettement le fourmillant dessin d'Ensor. Il composa du reste ce

poème par morceaux, appliquant sur une grande toile, maint carré de

papier qui continuait sans interruption la partie de scène traduite sur

le carré voisin.

En plus, si l'œuvre se divise, dans le sens de la hauteur, par étages,

elle se complique aussi, dans le sens de la profondeur, par couches.

Presque partout quelque motif en saillie en cache un autre d'un relief

plus atténué et plus fondu. Il en résulte une abondance et comme une

fermentation étrange, car dans cette large page tout est traité:

religion, histoire, morale, vice, vertu, terreur, angoisse, rire,

ricanement, folie. On se croirait en présence de quelque œuvre indoue

qui nous propose une explication du monde. Et voici les cultes anciens

ridiculisés par une Minerve grotesque debout au fronton des temples et

voici les mille inventions modernes traitées fantastiquement: trains,

ballons, navires; et voici des écorchés dont des femmes enlèvent la peau

et voici des crucifiés dont des femmes enlèvent le cœur et voici les

péchés capitaux qui apparaissent avec leurs violences et leurs affres et

qui tournent autour de la luxure centrale.

Dans le bas se déroulent des cortèges. Des mimes, des masques et des

clowns, portant des pancartes folâtres se poussent vers saint Antoine

comme pour lui présenter la pétition goguenarde de l'universelle démence

humaine.

Oh, le multiple et terrible cauchemar enluminé! Il arrête surtout par

ses détails minutieux et innombrables, mais l'ensemble en est toutefois

large et imposant. Celui qui le conçut est quelqu'un dont

l'intelligence, le cœur et l'imagination travaillent et fournissent avec

angoisse leur pensée et leur rêve aux mains patientes et laborieuses.

V.

LES EAUX-FORTES

C'est dans son travail d'aquafortiste plus encore que dans son œuvre de

peintre que l'imagination d'Ensor s'est débridée. Bien des cuivres

reproduisent certains de ses tableaux et tel de ses dessins est traduit

en gravure. Toutefois, quand le burin à la main il conçoit quelque

composition encore inédite, le vent de la fantasmagorie plus que jamais

violent lui souffle sur le cerveau. Je craindrais de rééditer certaines

analyses déjà faites si je présentais, ici, toutes les _diableries_ et

_mascarades_ traitées à la pointe. Je ne veux appuyer que sur leur

excessive audace, sur leur extrême cocasserie, sur leur insurpassable

outrance. L'impudeur, l'indécence, la scatologie même apparaissent.

Mais--disons le en y insistant--rien n'est malsain, trouble, louche,

ambigu; tout au contraire est franc, sincère, féroce, brutal. Il n'y a

pas de sous-entendu. Il y a étalage. On sait immédiatement qu'il faut ou

fermer ses yeux si l'on craint pour ses prunelles innocentes, ou se

boucher le nez si l'on possède des muqueuses trop délicates. Le

haut-le-cœur est soudain ou ne se produit pas. Ceux qui l'évitent se

complairont à suivre alors, en tous leurs méandres, les fleuves de

verve tumultueuse et de raillerie agitée que l'artiste charrie à travers

ses œuvres, avec leurs boues frappées de soleil, leurs folles herbes

tournoyantes et leurs charognes magnifiques. Vienne, Zürich, Liège,

Barcelone, Milan, Venise, Ostende, Dresde, Paris possèdent, en leurs

collections publiques mainte eau-forte du graveur. M. Eugène Demolder en

une critique pénétrante et renseignée, M. Coquiot das sa préface au

_livre des masques_, M. Vittorio Pica, là bas, en Italie, dans les

revues et Jean Lorrain, dans le roman étrange, précieux et faisandé de

_M. de Phocas_, ont longuement et ardemment célébré tels ou tels cuivres

du peintre. Voici ceux qui ont le plus souvent sollicité la critique.

[Illustration: La Cathédrale--1886. Gravure à l'eau-forte.]

_La Cathédrale_ (1886). Serrée, compacte, myriadaire, une multitude

s'avance moins avec ses jambes, ses bras, son corps qu'avec ses visages,

vers on ne sait quel but. Elle bouge non pas individuellement, mais

totalement, d'un énorme mouvement d'ensemble et c'est comme si la masse

humaine entière s'ébranlait. Au milieu d'elle une église avec ses

grandes tours, avec l'élancement de ses ogives, avec ses toits et ses

clochetons, une église légère, triomphante, aérienne est plantée et

domine. Au loin se devinent d'autres architectures, des surgissements de

flêches, des hampes géantes et des drapeaux. On songe à une colossale

fête séculaire, à quelque anniversaire prodigieux. Le spectacle est

épique.

Et cette impression est donnée non pas avec force, mais avec légèreté et

délicatesse. Le burin fourmillant a creusé partout mais jamais sa pointe

ne fut rude ni acharnée. On dirait le travail d'un clan de mouches ou

d'une ruche d'insectes. Une atmosphère joyeuse, transparente, fine,

légère, baigne la page entière et si le mot chef-d'œuvre vole sur les

lèvres de celui qui la regarde, ce mot y semblera bien à sa place comme

est à sa place sur le cuivre chaque trait d'ombre et chaque surface de

lumière.

_La grande vue de Mariakerke_ (1887) est d'une qualité d'art aussi haute

que la _Cathédrale_. Les petites maisons du village west-flamand sont

groupées autour de son clocher, avec leurs toits comme des ailes

abaissées, avec leurs maigres enclos, avec leurs dunes poudreuses et

leurs verdures aiguës. Un ciel admirable de nuages volants le surmonte

et le grandit. On sent la mer proche. Les herbes de l'avant-plan sont

ployées par le vent du large. Elles forment comme une barrière d'ombre

qui éloigne et approfondit le sujet principal. Un air abondant circule.

Une correspondance exacte, une interinfluence scrupuleusement observée

et rendue existe entre le ciel et la terre. Les plans sont partout

minutieusement fixes et leur accord partant des bords du cadre jusques à

l'horizon prouvent quel œil sûr Ensor possède qu'il s'agisse du trait ou

de la couleur.

Et _l'Hôtel de ville d'Audenarde_ (1888) et surtout les _Barques

échouées_ (1889) confirment encore en nous cette conviction. Dans la

première planche, l'ombre des galeries du rez-de-chaussée est rendue

avec une justesse merveilleuse et tout le haut de l'édifice semble comme

vibrer dans la lumière; dans la seconde, grâce à la disposition oblique

des deux lignes principales, celle du rivage lointain et celle des

bateaux sur le quai, l'approfondissement du paysage est admirablement

rendu, tandis que la volute large et ample du nuage, déroulant sa portée

dans la même direction que le rivage de droite et les barques de gauche,

concourt à cette même illusion d'étendue. Souvent, le jeu subtil des

lignes ne fut guère favorable aux compositions de James Ensor, mais ici

les plus malveillantes critiques ne peuvent avoir de prise et son œuvre

est irréprochable. Ceux qui le chicanent sur la trop fameuse

perspective, n'ont qu'à examiner les _Barques échouées_. Ils conclueront

que si le peintre viole parfois telle ou telle sacro-sainte règle, tant

en ses tableaux qu'en ses dessins, ce n'est ni par ignorance, ni par

impuissance mais par réflexion et par volonté. L'art doit sacrifier à

chaque instant les préceptes et les enseignements qui le gênent dans ses

recherches et ses découvertes. Un vrai artiste trouve en lui-même la

justification de ses excès. Ce qui s'est fait avant lui ne lui est qu'un

conseil; ce ne peut jamais lui être un ordre, ni une sorte d'ultimatum.

L'art est libre, libre, libre! s'écrie quelque part James Ensor. Il n'y

a que les médiocres qui ne comprennent pas et ne comprendront jamais la

profondeur et la sincérité d'une telle revendication ardente.

Heureusement que les routes supérieures de l'humanité en marche sont

plantées de grandes œuvres qui l'affirment et la crient à leur tour.

[Illustration: Le Christ apaisant la Tempête--1886. Gravure à la pointe

sèche.]

Le _Christ calmant la tempête_ (1886), les _Sorciers dans les

bourrasques_ (1888), l'_Ange exterminateur_ (1889), sont des

compositions magnifiques d'ampleur et de simplicité. La première est

comme solennelle. On a la sensation d'un miracle qui éclate et du

surnaturel qui rayonne. Les deux autres baignées--dites de quelle vaste

ou féerique lumière--propagent un mouvement fou tout au long de leurs

lignes. L'énorme Sorcier de la bourrasque fait songer à quelque Caliban

céleste. Il est grotesque et puissant à la fois. L'ange exterminateur a

beau nous apparaître comme une sorte de croquemitaine et les foules qui

le voient passer s'accroupir en des poses affolées, l'apparition est

magnifique et inoubliable de splendeur. Le trait menu et comme

tremblant, le trait minuscule et rompu doue le cheval et son cavalier

galopant dans les nues, comme d'une vitesse frémissante.

_Les sept péchés capitaux_, que précéda dès 1888: _Peste dessus, peste

dessous, peste partout_, nous offrent comme une œuvre cyclique où le

grotesque le dispute à la férocité. Une eau-forte liminaire en prépare

l'impression étrange. Elle figure une Mort ailée--dites quelles ailes

misérables et déplumées le squelette entr'ouvre!--abritant sous elle des

personnages divers dont chacun semble être une indication rapide des

sept vices à fustiger.

[Illustration: Barques échouées--1888. Gravure à l'eau-forte.]

La _Luxure_ (1888) occupe le centre de l'œuvre. Un jeune homme dont le

corps est à demi dissimulé, semble ramper, sur un lit, vers une femme

énorme qui détourne la tête et n'étale qu'une chair ballonnée impudique

et monstrueuse. Le temps, sinistre et glabre vieillard, le temps aux

mains et aux ailes crochues menace d'une faux énorme le couple lubrique,

tandis que voltige dans l'air une manière de gnome cornu et que dans un

cadre, près d'un rideau, de vagues nudités apparaissent. Dessin rapide,

traits menus, facture fine et délicate. Page de blondeur et de jeunesse

où seule la faux levée trace un lugubre éclair. Elle voisine avec

_l'Avarice_ (1904)--ici, la pointe du burin appuie, griffe, devient

comme méchante--et l'on voit un terrible bonhomme, en casque-à-mèche

compter son argent sur une table et quelque démon hérissé remuer, avec

lui, les pièces rondes et frémissantes. Soudain surviennent deux

assassins qui assaillent et saignent le cynique avare. Le sang

éclabousse sa figure et s'écoule de son flanc. L'_Envie_ (1904)

s'éclaire de l'apparition d'une jeune mère tenant un nouveau-né entre

ses bras. Elle est heureuse. Un jeune gars l'embrasse. Une paix, une

douceur, une tendresse est répandue. Des rayons partent du milieu de la

page, baignant le front de la femme et se projetant jusqu'au bord du

cadre. Mais voici la contradiction qui se lève: vieilles filles au nez

féroce, bigotes tirant la langue, hommes graves et bilieux, crétins

faisant des pieds-de-nez et ci et là des squelettes voltigeant comme

pour annoncer la maladie et le trépas et affirmer combien toujours la

mort est suspendue sur la vie.

[Illustration: Croquis.]

L'_Orgueil_ (1904). Solennel, ponctuel, grave, rogue, ridicule, avec de

tombantes bajoues, avec un front étroit, carré, abrupt, avec une tête

trop volumineuse pour son corps étriqué, quelque vague notaire ou

commerçant ou bourgmestre de province se présente à la foule des

quémandeurs, des humiliés et des pauvres qui lui baisent les mains. Un

squelette lui pose une couronne sur la tête. Un coq, les plumes

hérissées, crie vers lui comme s'il claironnait de fureur. Un âne

regarde. Quelque morne sacristain lit un discours; quelque minable

vieille tend un bouquet. La mort, armée de sa faux, promène ses doigts

d'os dans la perruque d'une femme acariâtre--peut-être la compagne du

notaire, du commerçant ou du bourgmestre--et lui cherche sa vermine. La

scène est d'une observation cruelle et folâtre. Tout est piteux, morose,

grotesque dans ce triomphe. La petite ville y est raillée et bafouée.

Ensor se venge.

La page la moins réussie nous représente la _Colère_ (1904). Au fond

d'un lieu quelconque--appartement d'ouvrier ou grenier bourgeois--homme

et femme, avec des couteaux et des crochets, luttent et se blessent.

Leur chat, le poil dressé, assiste à la bataille. Des êtres

singuliers interviennent et la camarde semble faucher le vide au-dessus

des combattants. On croirait que le cuivre est griffé au moyen d'un

clou. Toute autre est l'abondante et grasse et croupissante et

savoureuse _Gourmandise_ (1904). Bien que les deux personnages assis

vomissent leur nourriture et que la Mort leur serve un homard et qu'un

chien, sur le dossier d'une chaise, compisse l'un d'eux et qu'une tête

coupée s'étale sur un plat, le petit drame gastronomique se caractérise

par une jovialité amusante. Un tableau pendu au mur réjouit par son

dessin preste: il représente des porcs qu'on tue, dans un village sur la

place, et certes les deux bâfreurs assis ou plutôt affalés à leur table

ne se doutent point qu'ils méritent un semblable trépas. L'énorme cochon

qui se hisse dans un coin, la langue pendante, semble seul distraire le

plus gros des convives et son œil oblique s'en va vers le groin tendu ou

vers le homard que la mort apporte, presque amoureusement. Enfin la

_Paresse_ (1902) représente deux dormeurs, un homme et une femme,

enfoncés dans leur couche. Un lutin ricaneur chatouille l'œil de la

dame. Un squelette détraque une horloge et enlève une aiguille. Par la

fenêtre, on aperçoit des paysans qui moissonnent, des ouvriers qui

brouettent, des valets qui bêchent, des gens de peine qui transportent

des fardeaux, des soldats à l'exercice, des trains qui roulent et tout

au loin une ville énorme dont les usines s'acharnent et fument sous le

riant soleil. Dehors il fait grand jour, mais les dormeurs baîllants se

calfeutrent et de lents escargots rampent sur leurs draps. Un petit

démon, sur la table de nuit, éteint, d'un pet, la bougie.

[Illustration: Ernest Rousseau--1887. Gravure à la pointe sèche.]

Cette suite de sujets renseigne--et que d'autres petites planches

l'affirment comme elle--sur l'inépuisable fantaisie de James Ensor. On

la croit au bout de sa trépidation et toujours et encore elle

recommence. Elle est véloce et incessante comme le tic-tac d'une montre.

Elle s'agite jour et nuit. La moindre observation faite au hasard la

remonte comme le petit tour de clef quotidien redonne la vie aux

ressorts distendus.

Pour saisir mieux encore cette folâtre imagination il faudrait la suivre

jusque dans sa descente vers la caricature et la montrer aux prises avec

les _Cuisiniers dangereux_[1] et les _Mauvais médecins_ (1895).

Les _Cuisiniers dangereux_ sont les critiques. On y distingue telles

personnalités que J. Ensor redoutait. Elles servent un étrange repas à

quelques-uns de leurs confrères et sur les plats présentés s'étale la

tête même du peintre flanquée d'un sauret. Les _Mauvais médecins_

opèrent avec une férocité délurée, s'empétrant parmi les intestins

qu'ils retirent des ventres comme des câbles et taillent dans les chairs

de larges crevasses par où s'évadent les entrailles. Le patient tend un

poing vers le ciel, est retenu par une corde qui l'étrangle tandis que

la mort sinistre, avec un geste préceptoral, apparaît.

[Footnote 1: Les _Cuisiniers dangereux_ sont un panneau (1896).]

VI

VIE ET CARACTÈRE

Vie banale somme toute, mais en lutte avec un caractère spécial,

étrange, infiniment impressionnable et ombrageux.

Ensor naquit à Ostende. Il a 48 ans. Il grandit dans une maison de

négoce, avec sa boutique achalandée s'ouvrant sur la rue, à côté de la

chambre de famille. Aux jours où la mer est calme on envoie l'enfant sur

la plage se distraire dans le sable, avec des coquillages. Il ne connaît

point encore le pittoresque quartier des pêcheurs plein de voiles et de

bateaux, plein de gamins hâves qui jouent parmi des charettes à bras,

dépiotent de leurs doigts prestes les crevettes tombées des paniers de

la marée et se poursuivent parmi les cordes tendues de poteau en poteau

et les ancres abandonnées dans les terrains vagues. Ce n'est que plus

tard qu'il se mêlera, poussé par son art, à la vie des matelots et des

mousses.

Il ne suit les classes que pendant deux ans. Lui même emmagasine

quelques connaissances variées dans sa jeune tête. Ses livres d'images

le hantent. Les romans à naïfs dessins le sollicitent. Après avoir

admiré les gravures il lit le texte. Mais déjà mainte tentation lui

vient de rendre les tons et les lignes qu'il voit. Il griffonne et

barbouille. Détail à noter: ce sont les couleurs qu'il traduit avant

même qu'il dessine les objets. Il a quatorze ans.

On lui donne comme professeurs deux vagues aquarellistes ostendais:

Dubar et Van Kuyck. Leurs conseils lui sont légers. Il les écoute et

oublie leurs paroles. Il n'est inquiété que par ce qu'il voit. Il ne

peint que d'après nature et les sites marins et les dunes et les

paysages des environs d'Ostende sont ses premiers modèles. Louis Dubois,

le beau peintre solide et puissant, rencontrant un jour, au cours d'un

villégiature sur la côte, les quelques pages auxquelles James Ensor,

presque enfant, confiait ses primes essais, s'enthousiasma et vivement

s'intéressa à ses débuts.

En 1877 le voici à Bruxelles. De 1877 à 1880 il fréquente l'Académie. Il

y eut pour compagnons: Fernand Khnopff, Charlet et Duyck. Et pour

maîtres: Portaels, Stallaert, Robert et Van Severdonck.

[Illustration: Le Théatre des Masques ou Bouquet d'artifice--1889]

Plus tard, sorti de cette école, il appréciera et critiquera

l'enseignement de ses maîtres, en ce caractéristique monologue:

«TROIS SEMAINES A L'ACADÉMIE

_Monologue à tiroirs_

La scène est dans la classe de peinture.

Personnages: Trois professeurs, le directeur de l'Académie, un

surveillant; personnage muet: un futur membre des _XX_.

Nota: La vérité des menus propos qui suivent est garantie.

1re Semaine: M. le professeur Pilstecker.

Vous êtes coloriste, Monsieur, mais sur 100 peintres il y a 90

coloristes.

Le flamand perce toujours chez vous, malgré tout. Je trouve les

artistes français très forts; dans une exposition, on les distingue

de suite de leurs voisins; ils sont très forts en composition.

Il ne faut pas croire que le professeur abîme l'étude en la

corrigeant; quand j'avais votre âge, je le croyais aussi,

maintenant je vois bien que le professeur avait raison.

Vous n'avancez pas! ça n'est pas modelé! (montrant l'étude d'un

autre élève). En voici un qui va bien! Malheureusement il est trop

paresseux.

Vous cherchez déjà l'air ambiant, au lieu d'attendre que vous soyez

assez fort en dessin; songez que vous avez encore deux classes

d'antiques à faire! après celà, vous aurez bien le temps de vous

occuper d'air ambiant, de couleur et de tout le reste.

Vous ne voulez pas apprendre; peindre comme celà, c'est de la folie

ou de la méchanceté.

Je suis _forcé_ de vous complimenter sur votre dessin; mais

pourquoi faites-vous des dessins contre l'Académie?

2e Semaine: M. le professeur Slimmevogel.

Vous avez fait votre fond au lieu de faire la figure; ça n'est pas

difficile de faire un fond.

Vous faites le contraire de ce qu'on vous dit. Au lieu de commencer

par _vos vigueurs_, vous commencez par les clairs. Comment

pouvez-vous juger votre ensemble. Il faut faire vos vigueurs avec

du noir de vigne et de la terre de Sienne brûlée.

Je ne sais pas ce qu'il y a dans l'air ici; jamais je n'ai vu la

classe de peinture comme cette année. Je serais honteux si un

étranger entrait ici.

Je ne vois rien là dedans. Il y a de la couleur, mais ça ne suffit

pas.

Ça manque de vigueur. Vous empâtez trop. Vous avez l'air de bien

chercher cependant. Vous avez assez cherché maintenant.

Est-ce M. Pilstecker qui a corrigé votre étude? Ça n'est pas sa

semaine, pourtant. C'est embêtant, ça!

3e Semaine: M. le professeur Van Mollekot.

Qu'est-ce que c'est que ça! C'est beaucoup trop brun, vous savez.

Est-ce M. Slimmevogel qui vous a corrigé?

C'était si bien commencé. Vous dessinez si bien, mais vous abîmez

tout ce que vous faites.

Croyez-moi, c'est dans votre intérêt que je vous le dis. Mettez

votre étude à côté du modèle. Vous avez peur de peindre.

Il faut peindre avec des brosses plates, en pleine pâte, mais il

faut faire attention de ne pas blaireauter.

Vous n'empâtez pas assez. Je sais bien que vous savez le faire,

mais il faudrait le montrer aux autres.

Vous faites du paysage, c'est de la farce, le paysage!

M. le Directeur.

Vous dessinez en peignant, mauvais! mauvais! Vous allez vous noyer.

C'est le sentiment qui vous perd, vous n'êtes pas le seul.

La semaine passée, vous avez fait un bon dessin, maintenant, c'est

encore une fois la même chose; vous avez mal à l'œil peut-être? Un

sculpteur serait bien embarrassé, s'il devait faire quelque chose

d'après votre dessin.

Est-ce M. Slimmevogel qui a retouché ça?

Le Surveillant.

M. le Directeur et M. Pilstecker sont très fâchés contre vous, à

cause de votre concours d'esquisse peinte. Si vous voulez me

promettre de changer de manière, j'en parlerai à M. le Directeur,

et vous pourrez entrer à la classe de nature.

_Moralité_: L'élève quitte l'Académie et se fait Vingtiste.

_Moralité ultérieure_: On refuse toutes ses toiles au Salon.»

[Illustration: L'Intrigue--1890. (Collection Ernest Rousseau)]

Ce monologue porte. Il est jovial et juste. Il résume, d'un style leste

et ironique les tares de l'enseignement officiel. Les personnages

représentés se reconnaissent. Leurs jolis noms empruntés au langage

populaire donnent au morceau entier, une savoureuse couleur locale.

Ensor ne pouvait être un bon élève. Sa nature s'y opposait; il était

destiné à devenir un bon peintre. Il remporta toutefois le deuxième

prix de dessin de tête antique.

Revenu à Ostende il se forme lui même. Toutefois restent suspendues au

mur de son atelier deux compositions faites à l'Académie: _Oreste

tourmenté par les Furies_ et _Judas lançant l'argent dans le Temple_. On

comprend que d'authentiques professeurs se soient étonnés devant ces

peintures. Le ton y est déjà très particulier. Les personnages baignent

dans une lumière argentée; aucun trait n'est sec ni maigré. Aucun geste

conventionnel, ni appris. La scène n'est point soulignée par la

présentation à l'avant-plan du protagoniste principal, soit Judas, soit

Oreste. C'est le groupe qui intéresse; c'est l'ensemble; c'est l'action

totale. Des rouges sonnent sur un fond d'argent. Les défroques sont

plutôt romantiques que classiques ou bibliques. Le dessin académique est

tout entier mangé par la couleur. Ces deux toiles sont déjà de la vraie

peinture ensorienne.

L'année 1880 fut une année admirable pour James Ensor. Son vrai début

date de ce temps. Il lit beaucoup. La littérature n'a jamais ému les

peintres belges. En ce temps là, surtout, leur ignorance se dressait

monumentale. Ils avaient peur d'orner leur esprit pour ne point courir

le danger de sacrifier à l'imagination. On sait ce que cette crainte

puérile a produit. Au dernier _Salon d'automne_ (1907) à Paris, le

principal grief qu'on fit à notre exposition rétrospective fut de

manquer d'intellectualité ou plutôt d'intelligence.

James Ensor · 第 4 / 7 段