OLIVIER GAINON (Paris)

#Fondateur et gérant de CyLibris, maison d'édition littéraire en ligne

Créé en août 1996 à Paris par Olivier Gainon, CyLibris (de Cy, cyber et Libris,

livre) utilise l'internet et le numérique pour s'affranchir des contraintes

liées à l'économie traditionnelle du livre. L'éditeur peut ainsi se consacrer à

la découverte et à la promotion de nouveaux auteurs littéraires francophones, et

à la publication de leurs premières oeuvres (romans, poésie, théâtre, policier,

science-fiction, fantastique, etc.). Si CyLibris est avant tout un tremplin pour

les nouveaux talents, les auteurs confirmés y ont aussi leur place (voir à ce

sujet l'entretien avec Emmanuel Ménard, directeur des publications, qui expose

en détail la procédure éditoriale de Cylibris).

Vendus uniquement sur le web (avec des extraits en téléchargement libre au

format texte), les livres (52 titres en juin 2001) sont imprimés à la commande

et envoyés directement au client, ce qui permet d'éviter le stock et les

intermédiaires. Le site web procure des informations pratiques à destination des

auteurs en herbe: comment envoyer un manuscrit à un éditeur, ce que doit

comporter un contrat d'édition, comment protéger ses manuscrits, etc. Depuis le

printemps 2000, CyLibris est membre du Syndicat national de l'édition (SNE).

Par ailleurs, l'équipe de CyLibris lance en mai 1999 une lettre d'information

électronique sur le monde de l'édition francophone. Souvent humoristique et

décapante, la lettre, d'abord mensuelle, paraît deux fois par mois à compter de

février 2000. Elle change de nom en février 2001 pour devenir Edition-actu.

Depuis ses débuts, son objectif n'est pas tant de promouvoir les livres de

l'éditeur que de présenter l'actualité du livre tous azimuts.

*Entretien du 23 décembre 2000

= Quelle est l'activité de CyLibris?

CyLibris a été créé d'abord comme une maison d'édition spécialisée sur un

créneau particulier de l'édition et mal couvert à notre sens par les autres

éditeurs: la publication de premières oeuvres, donc d'auteurs débutants. Nous

nous intéressons finalement à la littérature qui ne peut trouver sa place dans

le circuit traditionnel: non seulement les premières oeuvres, mais les textes

atypiques, inclassables ou en décalage avec la mouvance et les modes littéraires

dominantes.

Ce qui est rassurant, c'est que nous avons déjà eu quelques succès éditoriaux

(grand prix de la Société des gens de lettres (SGDL) en 1999 pour La Toile de

Jean-Pierre Balpe, prix de la litote pour Willer ou la trahison de Jérôme Olinon

en 2000, etc.).

Ce positionnement de "défricheur" est en soi original dans le monde de

l'édition, mais c'est surtout son mode de fonctionnement qui fait de CyLibris un

éditeur atypique. Créé dès 1996 autour de l'internet, CyLibris a voulu

contourner les contraintes de l'édition traditionnelle grâce à deux innovations:

la vente directe par l'intermédiaire d'un site de commerce sur internet, et le

couplage de cette vente avec une impression numérique en "flux tendu".

Cela permettait de contourner les deux barrières traditionnelles dans l'édition:

les coûts d'impression (et de stockage), et les contraintes de distribution.

Notre système gérait donc des flux physiques: commande reçue par internet -

impression du livre commandé - envoi par la poste. Je précise que nous

sous-traitons l'impression à des imprimeurs numériques, ce qui nous permet de

vendre des livres de qualité équivalente à celle de l'offset, et à un prix

comparable. Notre système n'est ni plus cher, ni de moindre qualité, il obéit à

une économie différente, qui, à notre sens, devrait se généraliser à terme.

Aujourd'hui, CyLibris développe une activité de distribution de "livres

numériques", c'est-à-dire de fichiers téléchargeables. Nous n'avons pas lancé

cette activité au départ car il nous semblait que les outils de sécurisation

(c'est-à-dire permettant une réelle prise en charge des droits d'auteur)

n'existaient pas il y a quatre ans. Les technologies évoluent, et nous sommes en

train de tester plusieurs technologies pour lancer une réelle activité de livres

numériques en 2001.

Nous quittons donc notre métier d'éditeur pur pour nous intéresser de plus en

plus aux technologies autour du livre sur internet. Bien entendu, nous pensons à

faire bénéficier d'autres éditeurs de ce savoir-faire que nous sommes en train

d'acquérir.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

Je suis le créateur et le gérant de CyLibris. Je décrirais donc mon activité

comme double. D'une part celle d'un éditeur traditionnel dans la sélection des

manuscrits et leur retravail (je m'occupe directement de la collection

science-fiction), mais également le choix des maquettes, les relations avec les

prestataires, etc.

D'autre part, une activité internet très forte qui vise à optimiser le site de

CyLibris et mettre en oeuvre une stratégie de partenariat permettant à CyLibris

d'obtenir la visibilité qui lui fait parfois défaut.

Enfin, je représente CyLibris au sein du SNE (Syndicat national de l'édition).

= Comment voyez-vous l'avenir?

CyLibris est aujourd'hui une petite structure. Elle a trouvé sa place dans

l'édition, mais est encore d'une économie fragile sur internet. Notre objectif

est de la rendre pérenne et rentable et nous nous y employons. Je pense que les

choses changent et j'espère qu'en 2002 nous aurons doublé notre taille et que

nous serons proche de l'équilibre.

Mon avenir personnel sur internet est cependant légèrement distinct de celui de

CyLibris, au sens où même si CyLibris disparaît, je resterai actif sur

l'internet à l'avenir, cela ne fait pas de doute pour moi. Sous quelle forme et

pour faire quoi? On verra bien...

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Oui, pour lire des textes, etc. Cela dit, je lis de plus en plus sur écran, mais

dans un cadre professionnel (par exemple les lettres d'information auxquelles je

suis abonné, etc.), dès que l'on parle de lecture-plaisir (roman, détente,

etc.), je ne lis pas sur écran, j'imprime (si ce n'est pas déjà le cas), et je

lis sur papier.

Je me rends également compte que j'ai du mal à lire sur écran un document long

et complexe. Bref, je lis des informations brèves et ponctuelles, mais pas

véritablement des dossiers complexes.

= Les jours du papier sont-ils comptés?

Tout dépend de quoi l'on parle. Le papier comme support simple de document écrit

est un peu limité: texte et image simplement / pas d'évolution en temps réel /

reproduction complexe / etc. L'électronique offre beaucoup plus d'avantages.

En revanche, sur les aspects plus "pratiques" ("la valeur d'usage"), le papier

reste aujourd'hui imbattable: peu cher, léger, on peut le plier, le déchirer, le

tordre, le laisser tomber, il peut en plus être physiquement agréable,

esthétiquement beau, etc. Sans même parler du confort de lecture qui, pour moi

aujourd'hui, donne un grand avantage au papier...

Bref, tout cela pour dire que je pense que le papier va décroître dans son

utilisation à terme - mais que ce sera un processus long, et plutôt une question

de génération, quand nos enfants n'auront plus la même relation que nous pouvons

avoir avec le papier...

= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?

Je ne crois pas trop à un objet qui a des inconvénients clairs par rapport à un

livre papier (prix / fragilité / aspect / confort visuel / etc.), et des

avantages qui me semblent minimes (taille des caractères évolutifs / plusieurs

livres dans un même appareil / rétro-éclairage de l'écran / etc.).

De même, je vois mal le positionnement d'un appareil exclusivement dédié à la

lecture, alors que nous avons les ordinateurs portables d'un côté, les

téléphones mobiles de l'autre et les assistants personnels (dont les pocket PC)

sur le troisième front.

Bref, autant je crois qu'à terme la lecture sur écran sera généralisée, autant

je ne suis pas certain que cela se fera par l'intermédiaire de ces objets. On

verra si on en parle encore dans un an, mais je peux me tromper - et j'espère me

tromper, comme éditeur sur internet, CyLibris bénéficierait forcément d'un

développement de ce type d'appareil.

= Quelles solutions pratiques suggérez-vous pour le respect du droit d'auteur

sur le web?

Il faut distinguer deux aspects: le droit d'auteur et l'application de ce droit.

Pour moi, il ne fait aucun doute que le droit d'auteur s'applique sur internet

(peu de gens le contestent désormais d'ailleurs), ce qui signifie que ce n'est

pas parce qu'une création est mise en libre disponibilité sur le réseau que

n'importe qui peut venir la copier, la commercialiser, etc. Et là, on touche

surtout à de la pédagogie: je crois que les internautes ne sont pas sensibilisés

à ces questions et qu'une première démarche pédagogique peut permettre de régler

un certain nombre de problèmes. Autre démarche, il me semble nécessaire pour les

auteurs d'indiquer les droits qu'ils laissent à une oeuvre en libre accès sur

internet: si je peux télécharger une création visuelle sur un site, il vaut

mieux que l'auteur indique, par exemple, s'il laisse la libre réutilisation de

cette image du moment que ce n'est pas une démarche commerciale et sous réserve

que son nom soit cité, s'il est contre toute réutilisation de cette image, etc.

Là, tout est possible. A mon sens, sur trop de sites, on trouve des créations

librement téléchargeables, et rien n'indique ce que l'on peut faire ou non avec.

La vraie difficulté aujourd'hui réside dans l'application du droit d'auteur dans

un contexte international face à des actes de piratages manifestes (c'est-à-dire

la réutilisation à des fins commerciales de l'oeuvre d'un ou plusieurs artistes

sans que ces derniers ne perçoivent quoi que ce soit). Et là, ce sera forcément

plus lent parce qu'il faut définir des modes de coopération internationale,

s'entendre sur des règles et mettre en place des procédures judiciaires

adéquates. C'est un processus lent qui prendra plusieurs années, mais je suis

optimiste.

Finalement, tout cela est assez classique: pédagogie d'un côté, réglementation

de l'autre.

= Quelles solutions pratiques suggérez-vous pour une meilleure répartition des

langues sur le web?

Première étape: le respect des particularismes au niveau technique. Il faut que

le réseau respecte les lettres accentuées, les lettres spécifiques, etc. Je

crois très important que les futurs protocoles de transmission permettent une

transmission parfaite de ces aspects - ce qui n'est pas forcément simple (dans

les futures évolutions de l'HTML, ou des protocoles IP, etc.). Donc, il faut que

chacun puisse se sentir à l'aise avec l'internet et que ce ne soit pas

simplement réservé à des (plus ou moins) anglophones. Il est anormal aujourd'hui

que la transmission d'accents puisse poser problème dans les courriers

électroniques. La première démarche me semble donc une démarche technique.

Si on arrive à faire cela, le reste en découle: la représentation des langues se

fera en fonction du nombre de connectés, et il faudra envisager à terme des

moteurs de recherche multilingues.

= Comment définissez-vous le cyberespace?

Pas de définition particulièrement. Pour moi, c'est plutôt un concept pour nos

auteurs de science-fiction.

= Et la société de l'information?

Ce que nous vivons aujourd'hui, c'est la mise en réseau de notre société, au

sens où, à terme, beaucoup des objets quotidiens seront connectés au Réseau

(avec un grand R, qui sera lui-même composé de dizaines de réseaux différents).

Bref, c'est une nouvelle manière de vivre et, à terme, certainement une nouvelle

société. S'agit-il d'une société de "l'information", je n'en suis pas certain.

Faut-il que nous définissions collectivement ce que nous voulons dans cette

société, cela me semble urgent, et c'est un débat qui concerne tout le monde,

pas uniquement les "connectés"? Bref, sur quelles valeurs de société fonder

notre action future? Voilà un vrai débat.

J'en profite d'ailleurs pour faire un peu de pub pour un auteur CyLibris: La

Toile de Jean-Pierre Balpe me semble aujourd'hui la meilleure illustration de ce

débat. La société qu'il décrit au travers de ce roman est à mon sens la plus

probable à court terme (l'action se passe en 2015). Est-ce cela que nous

voulons? Est-ce ce type d'organisation? Peut-être, mais mon souci, c'est que ce

choix soit conscient et non subi.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

La première fois que des étudiants dans une école d'ingénieurs m'ont montré le

web. C'était en 1992, et j'ai trouvé cela génial. D'où la création de CyLibris

en 1996 (j'ai quand même mis quatre ans).

= Et votre pire souvenir?

La disparition progressive de CyLibris dans certains moteurs de recherche parce

que, soit nous ne voulions pas payer, soit des accords d'exclusivité avaient été

signés avec des libraires en ligne et que nous étions déréférencés brutalement

(passer de la première page à la cinquième page est une forme de déréférencement

brutal). Bref, aujourd'hui plus rien ne me trouble et on a appris à vivre avec

ce genre de phénomène. Il n'empêche qu'une structure comme CyLibris qui se

créerait juste aujourd'hui aurait les pires difficultés pour être visible sur

internet.

Entretiens (1998-2001) · 第 56 / 132 题