ALAIN BRON (Paris)

#Consultant en systèmes d'information et écrivain. L'internet est un des

personnages de son roman Sanguine sur toile.

Après des études d'ingénieur en France et aux États-Unis et un poste de

directeur de grands projets chez Bull, Alain Bron est maintenant consultant en

systèmes d'information chez EdF/GdF (Electricité de France / Gaz de France).

Son deuxième roman, Sanguine sur toile (1999), est disponible en version

imprimée aux éditions du Choucas et en version numérique (format PDF) aux

éditions 00h00.com. Il a reçu le Prix du Lions Club International 2000.

Alain Bron est également l'auteur d'un autre roman, Concert pour Asmodée (publié

en 1998 aux éditions La Mirandole), et de plusieurs essais socio-économiques,

dont La démocratie de la solitude (avec Laurent Maruani, 1997) et La gourmandise

du tapir (avec Vincent de Gaulejac, 1996), parus chez DDB (Desclée de Brouwer).

*Entretien du 29 novembre 1999

= Quel est le thème de votre roman Sanguine sur toile?

La "toile", c'est celle du peintre, c'est aussi l'autre nom d'internet: le web -

la toile d'araignée. "Sanguine" évoque le dessin et la mort brutale. Mais

l'amour des couleurs justifierait-il le meurtre? Sanguine sur toile évoque

l'histoire singulière d'un internaute pris dans la tourmente de son propre

ordinateur, manipulé à distance par un très mystérieux correspondant qui n'a que

vengeance en tête.

J'ai voulu emporter le lecteur dans les univers de la peinture et de

l'entreprise, univers qui s'entrelacent, s'échappent, puis se rejoignent dans la

fulgurance des logiciels. Le lecteur est ainsi invité à prendre l'enquête à son

propre compte pour tenter de démêler les fils tressés par la seule passion. Pour

percer le mystère, il devra répondre à de multiples questions. Le monde au bout

des doigts, l'internaute n'est-il pas pour autant l'être le plus seul au monde?

Compétitivité oblige, jusqu'où l'entreprise d'aujourd'hui peut-elle aller dans

la violence? La peinture tend-elle à reproduire le monde ou bien à en créer un

autre? Enfin, j'ai voulu montrer que les images ne sont pas si sages. On peut

s'en servir pour agir, voire pour tuer.

= Quelle est la place de l'internet dans ce roman?

Dans le roman, internet est un personnage en soi. Plutôt que de le décrire dans

sa complexité technique, le réseau est montré comme un être tantôt menaçant,

tantôt prévenant, maniant parfois l'humour. N'oublions pas que l'écran

d'ordinateur joue son double rôle: il montre et il cache. C'est cette

ambivalence qui fait l'intrigue du début à la fin. Dans ce jeu, le grand gagnant

est bien sûr celui ou celle qui sait s'affranchir de l'emprise de l'outil pour

mettre l'humanisme et l'intelligence au-dessus de tout.

= Quel est le thème du dossier: Internet: anges et démons!, dont vous êtes à

l'origine?

La revue Cultures en mouvement, à laquelle je participe périodiquement, m'a

demandé en avril 1999 de diriger un dossier spécial sur la cyberculture. J'ai

donc réuni les spécialistes de disciplines très différentes comme un économiste,

un sociologue, un psychiatre, un artiste, un responsable d'association,... pour

parler d'internet. Nous sommes vite tombés d'accord sur un point essentiel:

internet apporte le meilleur comme le pire. Nous avons donc appelé le dossier:

Internet: anges et démons! L'ensemble des articles a été publié dans le magazine

et dans le même temps nous avons ouvert un site hébergé alors sur

place-internet.com. Des articles dans la presse ont salué ce site qui parle

d'internet sans frénésie et avec un recul salutaire.

= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?

J'ai passé une vingtaine d'années chez Bull. Là, j'ai participé à toutes les

aventures de l'ordinateur et des télécommunications, j'ai été représentant des

industries informatiques à l'ISO(Organisation internationale de normalisation),

et chairman du groupe réseaux du consortium X/Open. J'ai connu aussi les tout

débuts d'internet avec mes collègues de Honeywell aux Etats-Unis (fin 1978). Je

suis actuellement consultant en systèmes d'information chez EdF/GdF où je

m'occupe de la bonne marche des grands projets informatiques dans ces

entreprises et dans leurs filiales internationales. Et j'écris. J'écris depuis

mon adolescence. Des nouvelles (plus d'une centaine), des essais

psycho-sociologiques (La gourmandise du tapir et La démocratie de la solitude),

des articles et des romans. C'est à la fois un besoin et un plaisir jubilatoire.

= Dans quelle mesure l'internet a-t-il changé votre vie professionnelle?

Comme je suis tombé dans la marmite tout jeune, je n'ai pas l'impression d'avoir

été affecté par le phénomène. J'ai un recul suffisant pour reconnaître les

erreurs que j'ai pu commettre avec cet outil et pour prévenir de son usage en

évitant le syndrome de l'ancien combattant.

= Comment voyez-vous l'avenir?

Ce qui importe avec internet, c'est la valeur ajoutée de l'humain sur le

système. Internet ne viendra jamais compenser la clairvoyance d'une situation,

la prise de risque ou l'intelligence du coeur. Internet accélère simplement les

processus de décision et réduit l'incertitude par l'information apportée. Encore

faut-il laisser le temps au temps, laisser mûrir les idées, apporter une touche

indispensable d'humanité dans les rapports. Pour moi, la finalité d'internet est

la rencontre et non la multiplication des échanges électroniques.

= Que pensez-vous des débats liés au respect du droit d'auteur sur le web?

Je considère aujourd'hui le web comme un domaine public. Cela veut dire que la

notion de droit d'auteur sur ce média disparaît de facto: tout le monde peut

reproduire tout le monde. La création s'expose donc à la copie immédiate si les

copyrights ne sont pas déposés dans les formes usuelles et si les oeuvres sont

exposées sans procédures de revenus. Une solution est de faire payer l'accès à

l'information, mais cela ne garantit absolument pas la copie ultérieure. Pour

les romans, je préfère de toute façon la forme papier.

= Comment voyez-vous l'évolution vers un internet multilingue?

Il y aura encore pendant longtemps l'usage de langues différentes et tant mieux

pour le droit à la différence. Le risque est bien entendu l'envahissement d'une

langue au détriment des autres, donc l'aplanissement culturel.

Je pense que des services en ligne vont petit à petit se créer pour pallier

cette difficulté. Tout d'abord, des traducteurs pourront traduire et commenter

des textes à la demande, et surtout les sites de grande fréquentation vont

investir dans des versions en langues différentes, comme le fait l'industrie

audiovisuelle.

= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?

A la suite de la parution de mon deuxième roman, Sanguine sur toile, j'ai reçu

un message d'un ami que j'avais perdu de vue depuis plus de vingt ans. Il

s'était reconnu dans un personnage du livre. Nous nous sommes revus récemment

autour d'une bouteille de Saint-Joseph et nous avons pu échanger des souvenirs

et fomenter des projets...

= Et votre pire souvenir?

Virus, chaînes du "bonheur", sollicitations commerciales, sites fascistes,

informations non contrôlées, se développent en ce moment à très grande échelle.

Je me pose sérieusement la question: "Quel bébé ai-je bien pu contribuer à faire

naître?"

Entretiens (1998-2001) · 第 36 / 132 题