CHRISTIAN BOITET (Grenoble)

#Directeur du GETA (Groupe d'étude pour la traduction automatique), qui

participe à l'UNLP (Universal Networking Language Programme)

Au sein du Laboratoire CLIPS (Communication langagière et interaction

personne-système) de l'IMAG (Institut d'informatique et mathématiques appliquées

de Grenoble), le GETA (Groupe d'étude pour la traduction automatique), dirigé

par Christian Boitet, est une équipe pluridisciplinaire formée d'informaticiens

et de linguistes. Les thèmes de recherche du GETA concernent tous les aspects

théoriques, méthodologiques et pratiques de la traduction assistée par

ordinateur (TAO), et plus généralement de l'informatique multilingue.

*Entretien du 24 septembre 1998

= En quoi consiste l'UNLP (Universal Networking Language Programme), auquel le

GETA participe?

Il s'agit non de TAO (traduction assistée par ordinateur) habituelle, mais de

communication et recherche d'information multilingue. Quatorze groupes ont

commencé le travail sur douze langues (plus deux annexes) depuis début 1997.

L'idée est de:

- développer un standard, dit UNL (Universal Networking Language), qui serait le

HTML du contenu linguistique,

- pour chaque langue, développer un générateur (dit "déconvertisseur")

accessible sur un ou plusieurs serveurs, et un "enconvertisseur".

L'Université des Nations Unies (UNU) (Tokyo) finance 50% du coût. D'après notre

évaluation sur la première année, c'est plutôt 30 à 35%, car le travail

(linguistique et informatique) est énorme, et le projet passionnant: les

permanents des laboratoires s'y investissent plus que prévu.

Un énoncé en langue naturelle est représenté par un hypergraphe dont chaque

noeud contient une "UW" (universal word, comme match_with(icl>event) ou

match(icl>thing), formés à partir de mots anglais et dénotant des ensembles plus

ou moins fins d'acceptions), ou un autre graphe, le tout muni d'attributs

booléens (pluralité, modalité, aspects) - chaque arc porte une relation

sémantique (agt, tim, objs). On en est à la version 1.5 de ce standard, il reste

pas mal à faire, mais au moins douze groupes ont construit chacun une centaine

de graphes pour le tester.

La déconversion tourne pour le japonais, le chinois, l'anglais, le portugais,

l'indonésien, et commence à tourner pour le français, l'allemand, le russe,

l'italien, l'espagnol, l'hindi, l'arabe, et le mongol.

Chaque langue a une base lexicale de 30.000 à 120.000 liens UW - lexème.

L'enconversion n'est pas (si on veut de la qualité pour du tout venant) une

analyse classique. C'est une méthode de fabrication de graphes UNL qui suppose

une bonne part d'interaction, avec plusieurs possibilités:

- analyse classique multiple suivie d'une désambiguisation interactive en langue

source,

- entrée sous langage contrôlé,

- encore plus séduisant (et encore pas clair, au niveau recherche pour

l'instant), entrée directe via une interface graphique reliée à la base lexicale

et à la base de connaissances.

Les applications possibles sont:

- courriel multilingue,

- informations multilingues,

- dictionnaires actifs pour la lecture de langues étrangères sur le web,

- et bien sûr TA (traduction automatique) de mauvaise qualité (ce qu'on trouve

actuellement, mais pour tous les couples à cause de l'architecture à pivot) pour

le surf web et la veille.

On travaille actuellement sur les informations sportives sur le web, surtout sur

le foot. On construit une base de documents, où chaque fichier est structuré (à

la HTML) et contient, pour chaque énoncé, l'énoncé original, sa structure UNL,

et autant de traductions qu'on en a obtenu. Un tel document peut être recherché

dans une base en traduisant la question en UNL, puis affiché (le UNL viewer

existe depuis un an) dans autant de fenêtres d'un navigateur web que de langues

sélectionnées.

= Quelles sont les perspectives?

Le projet a un problème de volume: grande surface, pas assez d'épaisseur. Il

faudrait trois à cinq fois plus de monde partout pour que ça avance assez vite

(pour que Microsoft et d'autres ne finissent par tout reprendre et revendre,

alors qu'on vise une utilisation ouverte, du type de ce qu'on fait avec les

serveurs et clients web). Les subventions des sociétés japonaises à l'UNU pour

ce projet (et d'autres) se tarissent à cause de la crise japonaise. Le groupe

central est beaucoup trop petit (quatre personnes qui font le logiciel, le

japonais, l'anglais, l'administration, c'est peu même avec de la

sous-traitance).

De plus, le plan général est d'ouvrir aux autres langues de l'ONU en 2000. Il

faudrait arriver à un état satisfaisant pour les douze autres avant.

Du point de vue politique et culturel, ce projet est très important, en ce qu'il

montre pour la première fois une voie possible pour construire divers outils

soutenant l'usage de toutes les langues sur internet, qu'elles soient

majoritaires ou minoritaires. En particulier, ce devrait être un projet majeur

pour la francophonie.

Dans l'état actuel des choses, je pense que l'élan initial a été donné, mais que

la première phase (d'ici 2000) risque de retomber comme un soufflé si on ne

consolide pas très vite le projet, dans chaque pays participant.

L'UNU cherche donc comment monter un soutien puissant à la mesure de cette

ambition. Je pense que, pour la Francophonie par exemple, il faudrait un groupe

d'une dizaine de personnes ne se consacrant qu'à ce projet pendant au moins dix

ans, plus des stagiaires et des collaborateurs sur le réseau, bénévoles ou

intéressés par la mise à disposition gratuite de ressources et d'outils.

Entretiens (1998-2001) · 第 30 / 132 题