#Documentaliste juridique et responsable informatique chez Coutrelis & Associés,
cabinet d'avocats - Modérateur et animateur de la liste de discussion
Juriconnexion
* Entretien du 22 octobre 2000
= Pouvez-vous vous présenter?
Je suis documentaliste juridique et responsable informatique chez Coutrelis &
Associés, un cabinet d'avocats. Les principaux domaines de travail du cabinet
sont le droit communautaire, le droit de l'alimentation, le droit de la
concurrence et le droit douanier. Auparavant, j'ai été responsable pendant cinq
ans de la documentation du cabinet d'avocat Stibbe Simont Monahan Duhot &
Giroux, dont j'ai mis en place les structures et les collections. J'ai également
effectué une mission de six mois chez Korn/Ferry International, un important
cabinet de recrutement, à l'occasion de sa fusion avec Vuchot & Associés. J'ai
alors travaillé sur l'installation du nouveau système informatique et la fusion
des bases de candidats gérées par les deux cabinets.
= En quoi consiste exactement votre activité professionnelle?
Je fais de la saisie indexation, et je conçois et gère les bases de données
internes. Pour des recherches documentaires difficiles, je les fais moi-même ou
bien je conseille le juriste. Je suis aussi responsable informatique et télécoms
du Cabinet: conseils pour les achats, assistance et formation des utilisateurs.
De plus, j'assure la veille, la sélection et le catalogage de sites web
juridiques: titre, auteur et bref descriptif. Je suis également formateur
internet juridique aussi bien à l'intérieur de mon entreprise qu'à l'extérieur
lors de stages de formation.
Membre du conseil d'administration de Juriconnexion, je m'y suis spécialisé dans
les CD-Rom puis l'internet juridique. Depuis l'automne 1999, je m'occupe de
modérer et d'animer la liste de discussion Juriconnexion.
= Quel est le rôle de l'association Juriconnexion?
L'association Juriconnexion a pour but la promotion de l'électronique juridique,
c'est à dire la documentation juridique sur support électronique et la diffusion
des données publiques juridiques. Elle organise des rencontres entre les
utilisateurs et les éditeurs juridiques et de bases de données, ainsi qu'une
journée annuelle sur un thème. Celle du 23 novembre 2000 portait sur les sites
juridiques francophones.
Vis-à-vis des autorités publiques, Juriconnexion a un rôle de médiateur et de
lobbying à la fois. L'association, notamment, est favorable à la diffusion
gratuite sur internet des données juridiques produites par le Journal officiel
et les tribunaux. Les bibliothécaires-documentalistes juridiques représentent la
majorité des membres de l'association, suivis par certains représentants des
éditeurs et des juristes. Juriconnexion a créé la liste de discussion du même
nom, qui traite des mêmes sujets mais reste ouverte aux non-membres.
= Quelles sont vos suggestions concernant le respect du droit d'auteur sur le
web?
À titre personnel, je pense que la propriété intellectuelle va devoir s'adapter
aux nouvelles conditions créées par internet, c'est-à-dire une copie à
l'identique et une diffusion à de très nombreux exemplaires, devenues très
faciles et d'un très faible coût, la difficulté d'un contrôle exhaustif et
systématique et l'existence d'un esprit internet défendant la gratuité et le
respect de la vie privée et de l'anonymat.
Dans ce contexte, pour préserver une rémunération des auteurs et des éditeurs,
il me semble qu'une des voies envisageables repose sur une baisse très forte des
prix unitaires en audio et vidéo. Il s'agit donc de maximiser le versement des
droits lors de la toute première diffusion. Vis-à-vis du grand public, une autre
possibilité consisterait en un cryptage fort des données et une vérification
automatique et obligatoire des licences. Les "majors" américaines et allemandes
s'orientent clairement vers une solution de ce type.
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure répartition des langues sur le
web?
Des signes récents laissent penser qu'il suffit de laisser les langues telles
qu'elles sont actuellement sur le web. En effet les langues autres que l'anglais
se développent avec l'accroissement du nombre de sites web nationaux s'adressant
spécifiquement aux publics nationaux, afin de les attirer vers internet. Il
suffit de regarder l'accroissement du nombre de langues disponibles dans les
interfaces des moteurs de recherche généralistes.
Il serait néanmoins utile (et bénéfique pour un meilleur équilibre des langues)
de disposer de logiciels de traduction automatique de meilleure qualité et à
très bas prix sur internet. La récente mise sur le web du GDT (Grand
dictionnaire terminologique, rédigé par l'Office de la langue française du
Québec) va dans ce sens.
= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?
Professionnellement, j'utilise encore beaucoup le papier, mais nettement moins
les ouvrages que la presse et les sorties papier de documents, de textes
officiels et de jurisprudence. Chez moi, j'ai un faible pour les beaux livres:
livres d'art et éditions originales de recueils de poésie.
= Le papier a-t-il encore de beaux jours devant lui?
Ce support a mieux que de beaux jours devant lui: il a un avenir. En effet, les
avantages du papier sont insurpassables:
- la facilité et le confort de lecture, bien supérieurs aux possibilités des
meilleurs écrans informatiques (21 pouces y compris);
- une visualisation tridimensionnelle des informations, qui entraîne une
meilleure représentation mentale des informations. Celles-ci sont alors plus
faciles à comprendre et à manipuler.
Pour bien me faire comprendre, je vais prendre l'exemple suivant que je connais
par coeur: un juriste travaille couramment avec quatre ouvrages ouverts sur sa
table et consultés en même temps ou immédiatement l'un après l'autre: un code
(recueil de textes officiels annotés), une revue juridique, un recueil de
jurisprudence et une encyclopédie juridique. Imaginons qu'il possède la version
électronique de chacune de ces publications ou leur réunion (ça existe). Afin de
ne pas compliquer la démonstration, je laisse de côté le fait que notre
professionnel du droit doit aussi avoir sous les yeux le dossier de son client
et la consultation ou la plaidoirie qu'il doit rédiger pour lui.
Sur écran, passer d'un ouvrage ou d'un document à l'autre impose à notre juriste
pressé de perdre de vue l'ouvrage ou le document précédent, sauf écran 21 pouces
(prix de départ: 5.500 FF HT, le prix d'un PC de base). L'écran d'ordinateur,
aussi grand soit-il, ne peut afficher, dans le meilleur des cas, que deux pages
A4 et ne permet pas de feuilleter le ou les ouvrages électroniques. Autant dire
que le juriste, même partisan de l'informatisation, a bien du mal à se repérer
dans un monde d'une surface de 21 pouces et sans profondeur.
Alors qu'avec le papier:
- il a à sa disposition la possibilité de feuilleter rapidement le contenu des
ouvrages quand (ce qui est fréquent) il ne sait pas encore exactement ce qu'il
cherche;
- il visualise les informations en trois dimensions partout dans son bureau,
donc dans un espace d'environ 10 m2 de surface et 2 m de haut, ce qui est
infiniment plus vaste que les 21 pouces maximum sans épaisseur de son écran;
- ça ne tombe jamais en panne!
= Quelle est votre opinion sur le livre électronique?
A priori (puisque je ne possède pas de livre électronique) je n'ai pas un
enthousiasme délirant: le livre électronique n'offre en effet pas les avantages
du support papier et il implique l'achat d'un matériel supplémentaire. A la
limite, affichées sur un écran correct (17 pouces et une bonne carte graphique),
les capacités de mise en page du format HTML me semblent suffisantes. Et pour
une qualité de mise en page optimale, il existe déjà le format PDF d'Acrobat,
parfaitement lisible sur les PC et les Mac.
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Je ne visualise pas le cyberespace comme véritable espace physique mais comme un
immense média néanmoins concentré en un lieu unique: l'écran de l'ordinateur. En
revanche, je conçois/pense le cyberespace comme un forum ou une assemblée
antique: beaucoup d'animation, diversité des opinions, des discours, des gens
qui se cachent dans les recoins, des personnes qui ne se parlent pas, d'autres
qui ne parlent qu'entre eux...
= Et la société de l'information?
Il s'agit nettement moins d'une "société" de l'information que d'une économie de
l'information. J'espère que la société, elle, ne sera jamais dominée par
l'information, mais restera cimentée par des liens entre les hommes de toute
nature, qu'ils communiquent bien ou mal, peu ou beaucoup.
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Parmi mes bons souvenirs, je pense à ma première publication sur le web: celle
de mon bookmark sur le site ForInt Law (Foreign and International Law), en 1996,
grâce à la webmestre de ce site, une collègue bibliothécaire juridique dans une
université américaine. Je pourrais aussi citer les (trop rares) découvertes de
sites juridiques français dotés d'un réel contenu (un contenu inédit et de
valeur) et les remerciements que j'ai reçus pour la rédaction de la FAQ (foire
aux questions) de la liste de discussion de Juriconnexion que j'ai récemment
rédigée.
= Et votre pire souvenir?
Le pire, ce fut la destruction involontaire de mon fichier bookmark de Netscape,
à une époque où il était heureusement moins volumineux qu'aujourd'hui. À partir
d'une sauvegarde ancienne, j'ai dû retrouver, de mémoire, près d'un tiers des
URL et réécrire les descriptions des sites.
*Entretien du 4 mai 2001
= Quoi de neuf depuis notre dernier entretien?
Rien de spécial, si ce n'est que le côté informatique et internet est maintenant
bien ancré dans mon travail. Le travail d'animation et de modération de la liste
Juriconnexion porte ses fruits puisque nous approchons les 400 membres.