#Directeur du département hypermédias de l'Université de Paris 8
Jean-Pierre Balpe est directeur du département hypermédias et du laboratoire
Paragraphe de l'Université de Paris 8. Il est également secrétaire général de la
revue Action poétique. Chercheur, théoricien de la littérature informatique,
auteur de divers ouvrages scientifiques et techniques (dernier ouvrage paru:
Contextes de l'art numérique, Hermès, 2000), écrivain, après avoir très
longtemps écrit des poèmes et nouvelles publiés dans diverses revues, il
s'intéresse dès 1975 aux possibilités que l'informatique offre à l'écriture
littéraire. En 1981 il est un des cofondateurs de l'ALAMO (Atelier de
littérature assistée par la mathématique et les ordinateurs) et, à ce titre,
conseiller auprès de la BPI (Bibliothèque publique d'information) pour les
expositions "Les Immatériaux" et "Mémoires du futur". En 1985 il conçoit pour
l'INA (Institut national de l'audiovisuel) et France Télécom le premier scénario
de télévision interactive, diffusé alors par Canal +. Depuis 1989, il réalise
des logiciels d'écriture principalement utilisés lors d'expositions ou de
manifestations publiques, notamment Un roman inachevé pour le stand du ministère
de la Culture au MILIA (Marché international du livre illustré et des nouveaux
médias) à Cannes et au MIM (Marché international du multimédia de Montréal) en
1995, Romans (Roman) pour l'exposition "Artifices" de novembre 1996 ou sous
forme de spectacles comme Trois mythologies et un poète aveugle, première oeuvre
générative collaborant avec un générateur musical. Il a actuellement en chantier
un opéra numérique, Barbe-Bleue, résultat de la collaboration de trois
générateurs: générateur de texte (le sien), générateur de musique (Alexandre
Raskatov) et générateur de scénographie (Michel Jaffrennou). Il est également
l'auteur de Trajectoires, un roman génératif en ligne.
*Entretien du 28 janvier 2001
= En quoi consiste exactement votre activité liée à l'internet?
La production d'oeuvres artistiques.
= Comment voyez-vous l'avenir?
De façon résolument optimiste.
= Les possibilités offertes par l'hyperlien ont-elles changé votre mode
d'écriture?
L'hyperlien: non; l'informatique: oui puisque j'utilise essentiellement des
générateurs d'écriture que j'ai créés moi-même.
= Utilisez-vous encore beaucoup le papier?
Bien sûr, depuis le papier toilette en passant par le papier torchon, également
pour allumer ma cheminée car c'est un excellent combustible... Comme je voyage
beaucoup, il m'arrive aussi de lire un peu de tout mais personnellement, je ne
l'utilise guère dans mon travail personnel, j'ai vraiment l'habitude de tout
faire sur écran...
= Quel est votre sentiment sur le livre électronique?
Très mitigé, j'attends de voir concrètement comment ils fonctionnent et si les
éditeurs sont capables de proposer des produits spécifiques à ce support car, si
c'est pour reproduire uniquement des livres imprimés, je suis assez sceptique.
L'histoire des techniques montre qu'une technique n'est adoptée que si - et
seulement si... - elle apporte des avantages concrets et conséquents par rapport
aux techniques auxquelles elle prétend se substituer. Je viens de publier deux
nouvelles sur ce sujet, une dans la revue La Mazarine intitulée justement Le
livre et une autre dans la revue Autrement consacrée au "livre de chevet" et
intitulée Les chambres, vous pouvez y trouver une réponse plus "étayée".
= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur
le web?
Je ne suis pas cela de très près. Je crois que vouloir appliquer des lois faites
pour le papier à un autre médium est une erreur. Un peu comme si on voulait
facturer le téléphone en exigeant que les utilisateurs achètent des timbres pour
payer leurs conversations...
= Quelles sont vos suggestions pour un véritable multilinguisme sur le web?
Ah bon!... Ce n'est pas multilingue? Je croyais pourtant car il m'arrive de
naviguer en italien, français, espagnol, arabe, chinois, flamand, etc...
Voulez-vous dire francophone pour multilingue? Si c'est l'anglais que vous
visez, internet ne fait que reproduire sa situation de langue internationale
d'échange. Est-ce à dire qu'il n'en faudrait pas? Je n'en suis pas si sûr...
= Quelles sont vos suggestions pour une meilleure accessibilité du web aux
aveugles et malvoyants?
Posez la question aux producteurs de cinéma et aux salles de projection... Le
son est une solution, les claviers adaptés en sont une autre, je ne sais s'il
existe des écrans spécialisés, mais peut-être... On peut aussi imaginer des
interactions sonores, Denize en a utilisé quelques-unes dans son cédérom
Machines à écrire (publié chez Gallimard en 1999, ndlr).
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Il y a tant de livres là-dessus, répondre en quelques lignes est une gageure ou
une marque de mépris ou un manque de sérieux ou une preuve d'inconscience ou une
manifestation d'orgueil...
= Et la société de l'information?
Je fais là-dessus un cours de 37 h 30...
= Quel est votre meilleur souvenir lié à l'internet?
Pas un en particulier. Disons que je suis heureux chaque fois que ça marche...
et ce n'est hélas pas si souvent...
= Quel est votre pire souvenir lié à l'internet?
Même réponse qu'à la question précédente mais inversée...
*Entretien du 27 février 2002
Dernier-né de la cyber-littérature, le mail-roman utilise le canal du courrier
électronique. Cette expérience est tentée pour la première fois par Jean-Pierre
Balpe en été 2001 dans Rien n'est sans dire. Pendant très exactement cent jours,
il écrit un chapitre diffusé quotidiennement auprès de 500 personnes - ses
proches, ses amis, ses collègues, etc. - en y intégrant les réponses et les
réactions des lecteurs. Raconté par un narrateur, ce mail-roman est l'histoire
de Stanislas et Zita et de leur passion tragique déchirée par une sombre
histoire politique.
= Comment vous est venue l'idée d'un feuilleton par mail auprès de vos amis et
connaissances?
Tout naturellement, d'une part en me demandant depuis quelque temps déjà ce
qu'internet peut apporter sur le plan de la forme à la littérature (mais vous
savez que ce point-là est une de mes obsessions...) et, d'autre part, en lisant
de la littérature "épistolaire" du 18e siècle, ces fameux "romans par lettres".
Il suffit alors de transposer: que peut être le "roman par lettres" aujourd'hui?
Vous tirez un fil et le reste en découle tout naturellement...
Ceci dit, mes "amis et connaissances" sont le point d'entrée. Ensuite, le projet
s'est diffusé et je suis loin de connaître tous les lecteurs auxquels j'envoyais
ce roman journalier.
= Le déroulement de ce feuilleton a-t-il correspondu à vos attentes?
Ce n'est pas vraiment un feuilleton: un feuilleton aurait pu être écrit à
l'avance et diffusé au fur et à mesure, or, en m'obligeant à intégrer les
réponses ou les réactions des lecteurs, mon rythme d'écriture devait être
absolument quotidien. Or, pensez qu'il y a 10 puissance 30 lectures possibles de
ce roman...
Oui ET non: au départ je n'avais pas d'attente, donc oui... De plus, si je
n'avais pas d'attentes (un vieux cynique a toujours une vision pessimiste de la
nature humaine... ne parlons donc pas de sa créativité...) je savais jusqu'où
j'étais prêt à aller. Par exemple, je proposais aux lecteurs de participer au
roman mais je n'ai jamais proposé qu'ils me remplacent: je voulais rester le
maître (ah mais...). Ce qui m'amusait, c'était d'intégrer, dans une trame et une
visée que je m'étais à peu près données, les propositions, y compris les plus
farfelues, sans qu'elles paraissent comme telles et sans que je "vende mon âme
au diable".
NON car j'ai quand même été un peu surpris du "classicisme" des propositions de
lecteurs : on y retrouvait quand même assez massivement les lieux communs les
plus éculés (pardon pour le jeu de mot...) des feuilletons télévisés. Si je me
laissais faire, nous n'étions pas loin du loft. D'ailleurs, significativement,
parce que c'était la période de diffusion de cette émission, plusieurs lecteurs
y font référence dans leurs envois et essaient de m'entraîner sur ce terrain.
Autrement dit, le plus surprenant peut-être est que des lecteurs qui
s'inscrivaient volontairement à une expérience "littéraire" n'avaient de cesse
de regarder du côté de la non-littérature, de la banalité et du lieu commun...
= Le déroulement de ce mail-roman vous a-t-il réservé des surprises?
J'ai répondu en partie: peu de surprises car les lecteurs n'ont rien amené de
réellement original qui aurait pu me surprendre. Nous étions un peu sur le
territoire de l'attendu, du conventionnel, en gros d'un réalisme 19e siècle
(même si certaines propositions croyaient le fuir vers le provocateur... en gros
le cul...). Aucune proposition, par exemple, n'entraînait un changement de forme
alors que le projet était formel pour ne pas dire formaliste. La seule surprise
peut-être est venue d'un lecteur qui m'a, en échange, envoyé son propre roman
que j'ai intégré au mien...
= Quelles conclusions tirez-vous de cette expérience?
Plusieurs:
- d'abord c'est un "genre": depuis plusieurs personnes m'ont dit lancer aussi un
mail-roman;
- ensuite j'ai aperçu quantité de possibilités que je n'ai pas exploitées et que
je me réserve pour un éventuel travail ultérieur;
- la contrainte du temps est ainsi très intéressante à exploiter: le temps de
l'écriture bien sûr, mais aussi celui de la lecture: ce n'est pas rien de mettre
quelqu'un devant la nécessité de lire, chaque jour, une page de roman. Ce
"pacte" a quelque chose de diabolique;
- le renforcement de ma conviction que les technologies numériques sont une
chance extraordinaire du renouvellement du littéraire.
= Pensez-vous renouveler cette expérience à l'occasion?
Oui... Mais il me faut du temps. Le principal problème (ne riez pas...) est que
c'est gratuit et qu'il n'y a aucun moyen de gagner de l'argent avec ce type de
travail. Il faut donc le faire "à temps perdu", c'est-à-dire quand on est ni
obligé de faire autre chose ni quand on est payé pour faire autre chose. J'y
pense donc, j'ai un certain nombre d'idées que je crois intéressantes, mais je
ne peux donner ni date ni certitude. En plus, j'ai un tempérament assez
"contextuel", j'aime bien les "commandes", les "contraintes" extérieures, je
n'aime pas me "répéter", faire un autre roman internet comme Trajectoires
(www.trajectoires.com) ou ce mail-roman ne me passionne pas, si je le fais, ce
sera sous une forme encore très différente, etc. Comme mes autres projets
fonctionnent bien et me prennent du temps... Mais je n'ai que 60 ans et donc
l'avenir devant moi. Dans les quarante ans à venir, je trouverai bien le moyen
de revenir au mail-roman d'une autre façon...