La légation de France, reconstruite, comme la plupart des autres, après
les événements de 1900, est, si on la compare à ses voisines qui lui
servent de repoussoir, d'une grande sobriété de lignes. Son auteur
n'avait pas encore inventé le style Fallières. Par un hasard
inconcevable, elle est la seule dont l'entrée soit agrémentée de tas de
cailloux, destinés à l'entretien de la rue. Et ces cailloux doivent être
là depuis longtemps, car, à mon arrivée, il y a un mois, une végétation
assez luxuriante les ornait déjà.
C'est un coin bien parisien, et les jeunes attachés, en passant devant
cet encombrement provisoire, peuvent rêver du Boulevard qu'ils viennent
de quitter.
[Illustration: M. P. de Margerie, ministre de France, Actuellement
directeur adjoint des affaires politiques au ministère des Affaires
étrangères.]
Notre sympathique ministre, M. de Margerie, n'assistera pas à la mise en
oeuvre de ces matériaux, car, appelé à un poste important au ministère
des Affaires étrangères, il quitte Pékin dans quelques jours, au grand
regret de tous les Français, des Européens et aussi des Chinois, qui
avaient pu apprécier son caractère à la fois ferme et conciliant, sa
droiture et son exquise urbanité.
En attendant l'arrivée de son successeur, la légation sera gérée par le
premier secrétaire, M. F. Georges-Picot, fils de l'illustre économiste,
membre de l'Institut.
M. Georges-Picot, qui fut déjà chargé d'affaires lors du départ du
prédécesseur de M. de Margerie, est la distinction et l'aménité mêmes,
ce qui n'exclut pas, chez lui, la volonté et la force de caractère.
C'est une belle et fine figure de diplomate, et je le vois très bien
dessiné par Ingres, en habit à haut collet, culotte et bas de soie.
[Illustration: M. Georges-Picot, premier secrétaire de la légation de
France.]
Le personnel diplomatique français est complété par MM. Blanchet,
consul, premier interprète, sinologue érudit et pratiquant, travailleur
acharné, que ses occupations très absorbantes n'empêchent pas d'être
aimable et accueillant, Viennent ensuite les jeunes et sympathiques
attachés, MM. Valentin, Rhein et Dozon, qui font ici leurs _premières
armes_ dans la diplomatie. Et ce terme de premières armes pourrait bien,
avant peu, ne plus être pris au figuré si les affaires continuent à ne
pas s'arranger mieux. Mais les campagnes, c'est de l'avancement, et puis
ça compte toujours pour la retraite.
M. de Margerie, qui est le beau-frère de Rostand, a pour secrétaire
particulier son neveu, M. Gérard Mante, jeune, fougueux, sportif et
charmant, le plus agréable compagnon d'excursion qui se puisse voir.
L'élément militaire est représenté par le commandant Vaudeseal, le
médecin-major de première classe Hazard, le capitaine Collardet, breveté
d'état-major, attaché militaire, le capitaine Renaud, les lieutenants
Marquer, Delafond, Ménigoz, Klepper, Grovalet et l'aide-major Guy, qui
ont, presque tous, déjà vu le feu, soit ici, soit au Tonkin ou en
Afrique, et qui sont prêts à faire leur devoir, vaillamment et gaiement,
à la française, dès que l'occasion s'en représentera.
Mmes de Margerie et Georges-Picot étant, depuis quelque temps, rentrées
à Paris, la partie féminine des habitants de la légation de France se
trouvait réduite, ces jours derniers, à la toute gracieuse Mme
Collardet, qui, à son tour, vient de quitter Pékin pour aller, avec ses
enfants, passer les mois de grosse chaleur à Chan Haï Kouan, au bord de
la mer, dans une pagode transformée en maison de campagne.
Chan Haï Kouan, à douze heures de chemin de fer de Pékin, est le
Trouville du Tché Li; c'est là que la Grande Muraille vient aboutir à la
mer. Les résidants qui peuvent quitter la capitale pendant quelques
semaines y vont, à la chaude saison (41° à l'ombre aujourd'hui) se
reposer et respirer autre chose que de la poussière. Ceux que leurs
occupations retiennent à la ville y envoient leurs femmes et leurs
enfants; le vendredi ou le samedi ils prennent le train des maris et
reviennent, le lundi, à leurs bureaux. Quelques-uns, plus fortunés ou
jouissant de plus de loisirs, vont passer l'été au Japon.
Au bord de la mer, comme à Tien Tsin ou à Pékin, les distractions
mondaines tiennent une large place dans l'existence de la population
européenne.
[Illustration: L'entrée de la légation de France.]
[Illustration: Pékin sportif: le tennis à l'«International Club».]
Les visites, les thés, les dîners, les réceptions, le cheval, l'escrime,
le tennis, le bridge, les courses et les réunions sportives, sans
oublier la chasse et les excursions, sévissent, dans toute l'étendue de
l'extraordinaire garnison internationale, avec autant d'intensité et
d'entrain que dans nos villes d'eaux les plus fréquentées. Il ne manque
ici que le théâtre,--cela pour ceux dont le théâtre est la grande
distraction.
Pour ma part, je ne me suis jamais tant _habillé_, et vous savez si
c'est mon genre! Mais je compte cette sujétion au nombre des
inconvénients du voyage, avec la poussière, la nourriture d'hôtel et le
change des monnaies.
Je n'ai pu, faute de temps, me mettre en relations avec tous les
Français de Pékin, et je le regrette vivement, ceux que j'ai pu
connaître m'ayant fait bien augurer des autres et m'en ayant dit
beaucoup de bien. Je vous citerai pourtant les noms de MM. Cazenave,
ancien ministre plénipotentiaire, directeur de la Banque de
l'Indo-Chine, Piry, directeur, et Roux-Lacordaire, sous-directeur des
postes chinoises, Millorat, directeur du chemin de fer du Chan Si,
Delon, de la poste française, vieux Parisien, quoique méridional, de
Rotrou, inspecteur du Chemin de fer Pékin-Hankeou, Redelsperger, etc.
Je m'en voudrais d'oublier dans cette rapide énumération deux jeunes
gens de passage ici, deux Français de la bonne espèce, comme on aime à
en rencontrer en pays étrangers où ils sont de vivants et sains
échantillons de notre race bien portante de corps et d'esprit.
L'un, M. F. Bernot, agrégé de l'Université, est titulaire d'une bourse
de voyage qui lui permet de faire, en deux ans, le tour du monde à son
gré, à sa fantaisie, sans obligations, sans programme si ce n'est
celui-ci: «Regarde, compare, instruis-toi.» Voilà qui est autrement
compris que notre prix de Rome, si suranné. M. Bernot est arrivé à Pékin
quelque temps avant les troubles de février dernier. Il a assisté à
quelques nuits tragiques, à des journées mouvementées, ce qui ne l'a pas
empêché d'être, comme tant d'autres, séduit par ce pays, et il y est
encore.
L'autre, M. L. Aurousseau, est lauréat de l'École des Langues orientales
et pensionnaire de l'École française d'Extrême-Orient à Hanoï. Il est
chargé de rechercher, en Chine, pour la bibliothèque de ce dernier
établissement, des ouvrages et des manuscrits, des éditions rares, des
textes anciens. C'est un digne émule de Pelliot: il en a la science,
l'ardeur et le courage: le succès viendra.